L’État islamique est-il affaibli par la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi ?

Par Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project

La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, calife auto-proclamé de l’Etat islamique, annoncée le 27 octobre par Donald Trump et confirmée jeudi 31 octobre par le nouveau porte-parole du groupe terroriste peut-elle ébranler l’Etat islamique de manière significative ? Quels sont les facteurs, endogènes et exogènes, qui mitigent les effets escomptés de cette élimination ?

Un impact symbolique, politique et organisationnel

Le calife est une figure de proue de l’État islamique. C’est lui qui donne les grandes directions et inflexions stratégiques. Il est en outre la « vitrine » du groupe. Son image, lors de ses deux apparitions publiques, a reflété l’évolution de l’ADN de l’EI : celle de juillet 2014, prêchant à ses fidèles depuis le minbar de la mosquée al-Nouri à Mossoul, quelques jours après la proclamation du califat, scellait son image de leader politico-religieux d’un territoire. Le 29 avril 2019, c’est en tant que chef d’insurrection, arme à son côté, qu’il est apparu, marquant ainsi, un mois après la chute de Baghouz, dernier bastion de l’EI, la mutation du proto-État en groupe insurrectionnel. Au-delà du symbole et de la communication politique du groupe, c’est à lui que les membres, cellules et provinces de l’EI prêtent allégeance, comme ce fut le cas dans la dernière série de 14 vidéos de ré-allégeances « l’Heureuse fin appartient aux pieux », entre juin et septembre 2019. C’est lui qui valide et officialise les allégeances, comme, à titre d’exemple, celle d’Abou Walid al-Sahraoui, chef de l’État islamique dans le Grand Sahara (Province d’Afrique de l’Ouest), en avril 2019.

En termes organisationnels, le calife se situe au cœur de l’appareil religieux, politique, militaire du groupe. Il apparaît comme le centre et le pivot de l’organigramme (figure 1) de l’EI.

Figure 1: Capture d’écran de la vidéo « La structure du califat », 2016

C’est précisément ce rôle que voulait lui attribuer le groupe dans la vidéo d’avril 2019 : un chef en contrôle, aux commandes, qui supervisait les opérations dans les provinces, alimenté par des rapports activité (figure 2).

Figure 2: Capture d’écran de la vidéo « En l’hospitalité de l’Emir des croyants », avril 2019

De même, la série de vidéos « l’Heureuse fin… » visait à montrer, alors que le groupe redevenait déterritorialisé, que les allégeances constituaient encore un facteur de cohésion, autour d’un pouvoir central (a minima médiatique) incarné par le calife.

La symbolique de cette élimination est d’autant plus forte qu’il s’agit d’un doublé avec la mort d’Abou Hassan al-Muhajir, ex-porte-parole, annoncée le 27 octobre également. Ce sont deux voix officielles de l’EI qui ont été tuées le même jour. Ceci devrait susciter un retour d’expérience au sein de l’organisation pour comprendre les causes des failles de sécurité et identifier d’éventuels responsables à sanctionner, ce qui pourrait ébranler la routine du groupe.

En termes d’attractivité, nul doute que les groupes rivaux de la sphère salafiste-djihadiste, à commencer par al-Qaïda, capitaliseront sur ces pertes pour attirer des militants dans leur giron. Cette démarche de conquête « des cœurs et des esprits » est particulièrement visible depuis que des groupes liés à al-Qaïda ont ouvertement lancé des campagnes de financement pour libérer des « sœurs » détenues dans des camps de déplacés. Le 28 octobre, Abdullah al-Muhaysini, prédicateur saoudien dans la sphère d’al-Qaïda, a appelé les musulmans à rejoindre le « vrai djihad, ». Ce ne sera que dans le moyen terme que l’on constatera si ces campagnes de séduction portent leurs fruits.

Les facteurs de résilience de l’Etat islamique

Ces perturbations sont néanmoins limitées par des facteurs endogènes -réactivité, narratif sur le long terme- et exogènes. Ils font de cet événement un moment charnière dans l’évolution du groupe, susceptible, selon ses choix et la réaction de ses adversaires, de le redynamiser.

Tout d’abord, le groupe a su anticiper et réagir vite en nommant Abou Ibrahim al-Hachemi al-Quraichi à la tête du groupe, cinq jours après l’annonce du décès d’al-Baghdadi. Le nouveau calife a été choisi par le « conseil consultatif » de l’Etat islamique, sur proposition d’al-Baghdadi. Cela témoigne de la pérennité de l’architecture décisionnelle de l’EI, malgré l’abandon d’une partie de la bureaucratie mise en place par le proto-État. L’EI, qui avait tenté de répliquer son modèle dans de nombreuses « provinces » extérieures à la base territoriale de Syrie et d’Irak (Khorasan, Libye, Sinaï, Yémen, Asie de l’Est, Afrique Centrale, Afrique de l’Ouest, Somalie, etc.), et à qui des groupes ou cellules plus isolés avaient prêté allégeance ailleurs (Pakistan, Inde, Mozambique, Caucase, Azerbaïdjan, Bangladesh…) fonctionne de façon décentralisée. Le groupe avait donc conscience du risque de désagrégation, voire de dislocation, que ferait courir une longue vacance directionnelle. Chaque province ou groupe local est en effet également mû par des objectifs propres, ancrés dans les problématiques et griefs locaux, peut faire sécession pour opérer sous sa marque propre ou être récupéré par des groupes concurrents.

Au cours de cette latence, courte, les opérations ont néanmoins continué à un rythme habituel avec les communiqués de revendication (d’Irak, Syrie, Khorasan, Sinaï, Pakistan, Afrique de l’ouest, dont Nigeria, et plus récemment Mali). Notamment pour des raisons de sécurité opérationnelle, les communications avec le leadership sont limitées, et les cellules opérantes, que ce soit en Syrie, Irak ou hors de la base territoriale, ont une autonomie certaine. La continuité a donc opéré et le modèle décentralisé, pour l’instant, a fonctionné.

La rhétorique du groupe correspond d’ailleurs à ce paradigme : expansion, continuité et survivance du groupe transcendent les hommes ou les possessions territoriales, et dépendent de l’idéologie, de la spécificité politico-religieuse et du mode d’action politique. Cette rhétorique, qui s’inscrit dans le long terme et intègre les revers ou l’adversité comme des épreuves à surmonter, est également assez plastique pour s’infléchir selon les circonstances.

Si certains sympathisants étaient dans le déni, voire le complot, dans les heures qui ont suivi la confirmation du décès d’al-Baghdadi, la réactivité et l’annonce de son successeur ont galvanisé la djihadosphère autour des accomplissements d’al-Baghdadi et des allégeances à al-Hachemi. Al-Baghdadi est loué pour avoir rassemblé une communauté (combattants locaux et étrangers), instauré un État islamique sans concession, détruit des frontières, combattu les « mécréants », et valorisé pour sa mort en martyr (en contrepoint du champ lexical de lâcheté exprimé par Donald Trump). Les allégeances, au nouveau calife ont suscité une effervescence en ligne. Annoncées de la part d’individus, de fondations médiatiques ou de cellules officiellement dans le giron du groupe (Sinaï, Bangladesh, Somalie à ce jour), elles apparaissent sous forme de texte, de posters, de reportages photos et revigorent l’activité en ligne.

Enfin, parallèlement à la capacité de survie endogène, le groupe n’évolue pas en autarcie, mais en interaction avec son environnement. Or, le contexte régional est actuellement propice à redynamiser sa résurgence et ses activités d’insurrection. Troubles sociaux et État déficient en Irak, annonce du départ des troupes américaines du Nord-Est syrien chaos afférent, retrait des forces kurdes au profit de l’armée du régime syrien qui n’était plus revenue dans la région depuis plusieurs années, incursion turque, tension entre kurdes et armée nationale syrienne (milices supplétives turques), sont autant de facteurs susceptibles d’accroître la volatilité d’une région au calme précaire et dont l’État islamique essaie actuellement de tirer parti. Il tente notamment de provoquer des évasions de prisons, pour alimenter son vivier de combattants, et de camps de déplacés, où femmes et enfants, conditionnés à cette idéologie, portent le projet transgénérationnel de l’EI. Plusieurs centaines de femmes et d’enfants ont fui le camp d’Ain Issa, abandonné par les Forces Démocratiques Syriennes, plus de cent combattants de l’EI se sont évadés, dont plusieurs de Qamlishi. Certains membres de l’EI décèlent dans ces facteurs (retrait américain et dissensions de la coalition, nouveau calife) la convergence de signaux divins et le début d’une nouvelle phase.

Les allégeances massives à un homme dont seule la kunya (nom de guerre) est connue constituent autant de marques d’adhésion à une fonction, une idéologie, un concept, témoignant que la lutte contre l’EI et le djihadisme s’inscrit dans une échelle de temps long. Sur le théâtre des opérations, le défi pour les pays de la coalition anti-EI sera de se donner les moyens de lutter contre les deux manifestations importantes de la survivance du groupe : l’insurrection d’une part et la pérennité de l’idéologie de l’autre.

En termes cinétiques, la coalition devra idéalement maintenir une force sur place capable d’entraver l’insurrection. D’autre part, contribuer à une dilution, voire une dislocation du concentré idéologique sévissant actuellement dans les camps ou prisons semble être l’un des seuls leviers dont les pays de la coalition disposent. Au-delà des questions humanitaires, les rapatriements posent certes la question des preuves à rassembler pour alimenter les procédures, et de le la difficulté pour certains États de pouvoir judiciariser le renseignement militaire. Néanmoins, rapatrier, dans la mesure des capacités d’absorption des États de la coalition, serait à une période charnière de forte incertitude un moyen de récupérer la maîtrise d’un risque et de réduire l’imprévisibilité.

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Les division blindées américaines à l’épreuve du feu (1942-1944) : une adaptation pragmatique

Contraints par les événements d’élaborer en urgence une doctrine et une organisation pour leurs unités blindées, les Américains entrèrent dans le conflit avec un outil qui n’avait pas été expérimenté ni rodé. Les premiers contacts avec la Wehrmacht montrèrent que leurs structures n’étaient pas adaptées. Ils en tirèrent rapidement des leçons, revoyant leur organisation et, dans une moindre mesure, leur doctrine avec pragmatisme et rapidité

Un premier contact rude mais riche d’enseignements

Si le débarquement d’Afrique du nord se passa relativement bien, la suite de la campagne fut plus difficile. Les jeunes recrues américaines furent malmenées par les troupes aguerries de l’Afrikakorps :

Le contact initial des forces américaines avec les troupes de l’Axe n’a pas rempli la promesse des développements américains précédents dans la doctrine et l’organisation. Au cours de l’invasion en 1942-1943 de l’Afrique du Nord, divers facteurs, dont l’inexpérience, ont incité les commandants américains à disperser leurs forces dans des unités régimentaires ou de plus petite taille, les privant ainsi des avantages du système de contrôle des tirs centralisé américain. Les divisions blindées américaines avaient si souvent insisté dans la formation sur la décentralisation et le combat mobile par le feu direct que leurs bataillons d’artillerie autopropulsés avaient négligé l’étude des techniques de tir indirect. Une logistique inadéquate força les américains à laisser leur artillerie de corps loin derrière le front en Tunisie, réduisant encore le soutien des feux disponibles lorsque les Allemands contre-attaquent en février 1943.[1]

Feldmarshall Erwin Rommel (1891-1944) commandant l’Afrikakorps en 1942

Les combats face aux Panzers allemands montrèrent la fragilité des chars légers et incitèrent les Américains à abandonner le modèle de régiments léger pour les DB. Ils gardèrent cependant leurs chars légers mais en les transférant dans les régiments de chars moyens à raison d’une compagnie par régiment (voir infra). En revanche, l’emploi des chars en masse fut confirmé lors de la campagne d’Italie, en prenant en compte le fait qu’il fallait des DB relativement légères pour être facilement manœuvrées.

2°) – La doctrine d’emploi des engins blindés en masse reste toujours valable. Seul cet emploi permet l’obtention de succès décisifs.

L’emploi de chars isolés ou en petit nombre pour la protection immédiate de l’infanterie, s’il est justifié dans certaines situations bien particulières, ne permet pas d’obtenir de ces engins tout le rendement que l’on est en droit d’escompter et entraine des pertes de matériel relativement importantes eu égard aux résultats obtenus.[2]

Ces leçons furent rapidement exploitées, notamment par l’édition de nouvelles versions de quelques FM et une révision de l’organisation des DB.

Une révision rapide et pragmatique de l’organisation des DB

En matière d’organisation, les Américains firent preuve d’une grande capacité d’adaptation. Entre 1940 et 1943, les DB connurent six modifications plus ou moins importantes. Elles étaient la conséquence de l’observation de l’évolution de l’organisation des unités blindées des principaux belligérants et du retour d’expérience des premiers engagements sur le sol africain. De ces six modifications, deux doivent retenir l’attention : celle du 1er mars 1942 et surtout celle du 15 septembre 1943 consécutive aux leçons tirées des premiers combats.

La division type 1940 pêchait par la lourdeur de sa structure et paradoxalement par la légèreté de ses équipements. Les chars légers étaient trop nombreux par rapport aux chars moyens ; l’infanterie et l’artillerie insuffisantes pour une telle unité aux missions résolument offensives. Au niveau du commandement, plusieurs états-majors étaient prévus, chacun étant désigné pour commander un seul type d’unité. Ainsi y avait-il des états-majors spécifiques pour les régiments de chars et les régiments d’infanterie.

Ces lourdeurs et déséquilibres n’échappèrent pas au général Jacob Devers, ancien artilleur nommé à la tête des forces blindées américaines en août 1941. Il réfléchit donc à rendre les DB plus flexibles et manœuvrables. Le fruit de ces études fut une nouvelle organisation datant du 1er mars 1942. Les états-majors de brigade blindée étaient supprimés. À la place, étaient créés les états-majors pour deux Combat Command (CC) nommés A et B. Ils étaient en mesure de diriger toutes les unités qui leur seraient confiées en fonction de la mission assignée. Les Américains reprenaient ainsi le concept de Kampfgruppe utilisé avec le succès que l’on connait par la Wehrmacht.

La proportion chars légers/chars moyens fut inversée. La division comportait deux régiments de chars à trois bataillons, deux de chars moyens, un de chars légers. Si cette nouvelle structure comportait six bataillons de chars, l’infanterie et l’artillerie n’avaient que trois bataillons chacune. Ce surnombre en unités blindées était destiné à permettre la création de corps blindés à deux divisions blindées et une d’infanterie motorisée. Ainsi avant leur engagement sur le théâtre européen, les DB américaines avaient connu un premier allègement de leurs structures.

char moyen M4 Sherman équipant les divisions blindées américaines et françaises sur le front occidental (1943-1945)

Cependant, l’observation de l’évolution de l’organisation des unités des autres belligérants et surtout l’expérience des premiers engagements montrèrent que cette première tentative d’allègement de la DB n’était pas suffisante. Les DB britanniques et les Panzer Divisionen avaient une structure qui respectaient l’équilibre entre les différentes armes, ce qui plaidait pour une diminution du nombre de chars.

Mais surtout la première confrontation avec les unités de l’Axe montra les faiblesses des unités américaines. En effet, lors de la campagne d’Afrique du nord, la DB engagée ne put jamais agir comme une unité constituée et cohérente. La situation tactique la contraignit à se diviser en trois voire quatre sous groupements qu’elle fut incapable de coordonner et de diriger en même temps. La démonstration était faite qu’une telle structure était trop volumineuse et qu’il fallait la réduire pour gagner en souplesse.            

Parallèlement à ces premiers engagements, l’armée américaine abandonna le concept de corps blindé prévu par la nouvelle organisation mise du 1er mars 1942 (la nouvelle structure des DB comportait six bataillons de chars, l’infanterie et l’artillerie n’avaient que trois bataillons chacune. Ce surnombre en unités blindées était destiné à permettre la création de corps blindés à deux divisions blindées et une d’infanterie motorisée). De ce fait le déséquilibre entre les armes au sein des DB devint encore plus évident. Enfin techniquement, les premières confrontations avec les blindés allemands soulignèrent dans le sang le retard technologique et la faiblesse des chars légers, rendant leur emploi beaucoup moins utile.

Prenant en compte tous ces éléments, une nouvelle organisation des DB vit le jour le 15 septembre 1943[3]. La nouvelle division était plus petite. Les états-majors régimentaires étaient supprimés et le nombre de bataillons de chars réduits à trois, chacun possédant quatre compagnies (trois de chars moyens Sherman) et une de chars légers M5. Cette structure était de type ternaire avec trois bataillons de chars, d’infanterie et d’artillerie ce qui facilitait la coopération interarmes. Pour commander les unités qui n’étaient pas subordonnées aux deux CC un troisième état-major de CC fut créé baptisé CC R (R pour réserve). Dans les faits, certains commandeurs de division utilisèrent ce CC R comme un CC normal reprenant ainsi la structure ternaire de la division avec trois CC.

En théorie le CC était divisé en deux task forces (une avec trois compagnies de chars et une compagnie d’infanterie, l’autre avec une compagnie de chars et deux compagnies d’infanterie). Ces task forces étaient, de plus, renforcées par des éléments du génie, une ou plusieurs sections de TD et des éléments d’artillerie sol-air (selon le besoin)[4].

C’est avec ces structures et cette doctrine que les DB américaines continuèrent le combat et ce jusqu’à la victoire. Elles servirent de modèles aux DB[5] françaises qui, avec quelques ajustement tactiques et organisationnels, participèrent à la fin des opérations sur le front occidental à partir d’août 1944.


[1] House Jonathan M., CNE, Toward Combined Arms Warfare, a Survey of 20th-Century Tactics, Doctrine and Organization, Combat Studies Institute, Fort Leaven worth, 1984, 231 p, p 128, (traduction du rédacteur).

[2] À noter que deux DB, la 2ème et la 3ème, gardèrent cependant l’organisation lourde type 1942 durant tout le conflit.

[3] Voir House Jonathan M., CNE, Op. Cit, p 108 à 110.

[4] Il s’agit des 1ère ; 2ème et 5ème DB.

[5] Corps expéditionnaire français, Etat-Major, 3° Bureau, 919/CEF/3/TS, Mission Française auprès de la V° Armée U.S., Note sur l’emploi des chars par les troupes alliées dans la tête de pont d’ANZIO du 20 mars 1944, 4 p, p 3, SHD carton 10 P 48.

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Retour sur la naissance de l’arme blindée aux États-Unis (1917-1940)

Il y a quelques mois, Paris commémorait le soixante-quinzième anniversaire de sa libération. Le 24 août 1944 au soir, le détachement Dronne atteignait l’hôtel de ville. Il était le précurseur de la 2ème Division Blindée (DB) qui entra dans la ville le lendemain, soutenue par la 4ème Division d’Infanterie (DI) américaine qui progressait à l’est de la région parisienne.

La libération de la capitale est associée dans l’imagination collective au discours du général de Gaulle à l’hôtel de ville : « …Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré! » mais aussi aux images montrant des équipages portant des uniformes américains montés sur des chars et des engins d’outre-Atlantique. En effet l’armée française renaissante, dont les unités blindées, fut équipée, entraînée et combattit selon les normes américaines, conformément aux accords d’Anfa[1]. Sur le plan doctrinal, les manuels d’emploi utilisés par les DB étaient récents. Ils traduisaient une doctrine américaine d’emploi des blindés et une organisation des DB qui étaient le fruit d’une réflexion, certes pragmatique, mais menée dans l’urgence à l’approche de l’entrée en guerre des États-Unis.

Un relatif immobilisme doctrinal post Première Guerre mondiale

À leur entrée en guerre en 1917, les Américains étaient peu au fait des innovations survenues sur le champ de bataille au cours du conflit. L’emploi des chars d’assaut, entre autres, leur était étranger. Le général Pershing diligenta une étude pour apprécier le potentiel de cette arme nouvelle. Peu convaincu par les résultats des analyses, pourtant enthousiastes, qui lui furent remises, il n’en décida pas moins de former et d’entraîner deux bataillons de chars en septembre 1917.

Général John Pershing commandant de l’American Expeditionary Force (1860-1948)

Contrainte par les délais, l’armée américaine fit appel aux alliés pour parfaire son équipement et sa préparation. En matière de chars, elle se tourna vers les Britanniques et les Français. Les premiers se montrant relativement parcimonieux dans la fourniture d’engins, ce fut sur la France, plus généreuse, que s’appuya l’état-major américain pour équiper et employer ses unités blindées.

Char Renault FT 17 la France en possédait plus de 3000 à la fin de la Grande Guerre

À l’issue de la guerre, c’est presque naturellement que la doctrine américaine s’aligna sur celle de la France. Ceci se traduisit par la promulgation par le congrès, le 4 juin 1920, du National Defense Act, qui définissait la politique militaire américaine pour les années suivantes. Il dissolvait le Tanks Corps et rattachait, à l’instar de la France, ses unités à l’infanterie. Cet alignement se retrouva, de surcroit, dans l’édition des règlements d’emploi qui reprenaient in extenso les documents français dont l’Instruction générale sur l’emploi des grandes unités de 1921 (IGU 21).

Les règlements initiaux d’après-guerre reflétaient si fidèlement la doctrine interarmes française qu’en 1923, le ministère de la guerre rédigea un manuel provisoire de tactiques pour les grandes unités qui ne mentionnait même pas le fait que c’était une traduction directe de l’instruction provisoire Français de 1921.[2]

En ce qui concerne l’emploi des blindés, les idées du National Defense Act, en particulier le rattachement des chars à l’infanterie, marquèrent un coup d’arrêt en matière de réflexion doctrinale qui perdura jusqu’aux années trente. Les réflexions et les études concernant l’avenir des chars étaient systématiquement rejetées si elles s’écartaient du dogme de l’accompagnement des fantassins. L’infanterie régnait donc sur la pensée doctrinale américaine en ce début des années vingt, imposant ses idées et le statu quo. Le 22 avril 1922, l’état-major général, encore très inspiré par la doctrine française réaffirmait son dogme.

 La mission primordiale du char est d’assurer l’avance ininterrompue des fantassins pendant l’attaque. Sa taille, son armement, sa vitesse et tout son environnement doivent conduire à cet objectif final.[3]

Cependant, à la fin des années vingt, les Américains s’intéressèrent aux expérimentations menées en Grande-Bretagne, notamment celle liées à la manœuvre de forces mécanisées. Parallèlement, la cavalerie américaine commença timidement à se mécaniser, abandonnant petit à petit le cheval, certains de ses chefs comprenant qu’elle jouait là sa survie. Un frémissement d’évolution doctrinale vit donc le jour.

Il fut vite freiné par des contingences purement matérielles et financières. La mécanisation totale de l’armée aurait coûté cher et les capacités techniques de l’époque ne permettaient pas la réalisation d’engins capables d’aller vite en proposant une bonne protection pour les équipages. À cela s’ajouta la crise économique de 1929 qui annihila pour quelques années tout espoir d’augmentation des budgets militaires. Ce fut, en fait, la montée des périls à la fin des années trente qui incita les états-majors à élaborer une doctrine quelque peu à la hâte.

Une doctrine et une organisation élaborées à la hâte face aux dangers imminents

La disette budgétaire permettait aussi de servir d’alibi à une forte résistance au changement. L’infanterie campait sur un statu quo qui l’avantageait et éloignait toute concurrence. La cavalerie, très conservatrice, restait pour sa part très attachée au cheval. En 1930, le chef d’état-major de l’US Army estimait encore que la principale mission de la cavalerie était la surveillance de la frontière mexicaine et que les chevaux étaient adaptés à cette tâche.

Malgré l’inertie générale, quelques officiers, plus visionnaires, réfléchirent à une autre doctrine d’emploi s’inspirant des travaux des théoriciens britanniques Fuller et Liddel Hart. En 1932 le lieutenant-colonel Chaffee écrivit :

Si des chars rapides peuvent frapper d’une manière agressive, ils nous aideront grandement à restaurer la mobilité dans les opérations. En continuant d’opérer en accord avec la doctrine visant les flancs et l’arrière, tout en exploitant les failles des positions adverses, nous contraindrons l’ennemi à séparer ses forces pour assurer la sécurité de ses lignes de communication et de ses bases. Nous devrions ainsi l’affaiblir considérablement et obtenir une décision plus rapide.[4]

Le général Douglas MacArthur, chef d’état-major, adhéra à ces idées et, certain du potentiel offert par des unités blindées tournées vers l’offensive, adressa un rapport au Secrétaire à la guerre. En substance, la rapidité devait primer sur la protection, la vitesse permettant les manœuvres d’envergure. Ceci offrait également la possibilité d’englober dans la doctrine blindée les missions traditionnellement dévolues à la cavalerie : reconnaissance, couverture, exploitation…

Pour vérifier la pertinence de ces paradigmes, il confia à la cavalerie l’expérimentation de la force mécanique. Et ainsi les premières unités mécanisées apparurent au sein de la cavalerie pour donner naissance à la 7ème brigade de cavalerie (mécanisée) en janvier 1933.

Mais, alors que d’un côté la cavalerie et l’infanterie s’accordaient sur la nécessité de posséder un char léger pour les opérations de reconnaissance, marquant ainsi un début de convergence doctrinale, la résistance au changement perdurait et obérait toute tentative d’évolution doctrinale. Symbole de cet immobilisme, le général commandant le corps de cavalerie défendit encore en 1939 devant le Congrès l’avantage du cheval sur les engins blindés. Malgré le résultat des premières expérimentations qui démontraient l’avantage des engins blindés en termes de rapidité et de protection, il s’appuyait sur l’exemple polonais pour affirmer la nécessité de conserver le cheval.

La campagne des Panzer Divisionen allemandes face aux unités de cavaleries polonaises en 1939 lui donna dramatiquement tort. Ces résultats permirent au général Chaffee de plaider une nouvelle fois en faveur des unités blindées. Il mit en avant les résultats des expérimentations et profita des grands exercices annuels de mai 1940 en Louisiane, durant lesquels un prototype de DB montra tout son potentiel tactique, pour convaincre les décideurs des performances des unités blindées. Ce fut d’autant plus facile qu’au même moment les blindés du général Guderian perçaient à Sedan. Le sénateur Henry Cabot Lodge, Jr. déclarait à ce sujet devant ses pairs.

J’ai vu récemment tous les chars des États-Unis, environ 400 au total, soit à peine l’équivalent d’une partie du dispositif que les Allemands viennent de déployer. Ce nombre correspond aussi à la quantité d’engins détruits en deux jours de bataille dans l’actuelle guerre en Europe. Les allemands en possèdent au moins 3000.[5]

Panzer Kampf Wagen III 1940

Le fossé entre l’US Army et la Wehrmacht n’était pas seulement quantitatif, il était aussi doctrinal. Pour combler ce retard, les Américains s’attelèrent, avec pragmatisme, à la conception d’une doctrine fondée sur la vitesse et s’inspirant du retour d’expériences des combats menés en Europe. La création du 1st Army Corps le 15 juillet 1940 concrétisa cette prise de conscience.

Le choc de la campagne de 1940 et la démonstration faite par les Panzerdivisionen allemandes incita l’armée américaine à poursuivre les expérimentations sur les DB, déjà initiées lors de manœuvres. Le ministère de la guerre décida de la création d’une force blindée et en juillet 1940, les deux premières DB américaines furent créées à partir de la 7ème brigade de cavalerie (mécanisée) et de la brigade de chars provisoire. Elles avaient une structure très lourde et comprenaient six bataillons de chars légers, deux bataillons de chars moyens soit environ quatre cents chars au total. En revanche, elles étaient pauvres en infanterie et en artillerie avec seulement deux bataillons d’infanterie et trois d’artillerie.

L’offensive, maître mot de la doctrine blindée américaine

Les grands principes sous-tendant la doctrine d’emploi blindée étaient résolument tournés vers l’offensive. La division blindée était l’instrument de l’exploitation avec une grande marge d’initiative laissée à son commandeur, ainsi que le présentait la doctrine :

Les opérations tactiques de la division blindée sont caractérisées par des manœuvres hardies exécutées à grande vitesse pour créer une supériorité dans la zone décisive. Les actions de combat sont caractérisées davantage par une coordination maximale possible au départ, suivie par la décentralisation des moyens et de la confiance accordée à l’initiative des subordonnés.

Les opérations reposent sur une planification volontariste et détaillée et une exécution rapide et agressive. L’intégralité des plans est limitée uniquement par le temps disponible.

L’influence personnelle du commandant doit être exercée dans toutes les opérations. Il doit avoir à sa disposition divers moyens de transport rapide et des communications pour lui permettre d’exercer cette influence.[6]

Ces grands principes étaient fondés sur la vitesse et l’initiative. Les DB devaient être résolument offensives et utilisées en pointe, en pesant sur les points clef permettant la réussite de la manœuvre :

a. La première mission des unités blindées est d’attaquer l’infanterie et l’artillerie. Les arrières de l’ennemi sont un terrain de chasse idéal pour les blindés. Mettre tous les moyens pour les y envoyer.

b. L’entraînement tactique et technique de nos unités blindées est correct. Insister sur le fait d’entraîner nos équipages de chars à tirer les premiers.

c. Face aux contre-attaques, l’utilisation offensive des blindés sur les flancs est décisive. De là, l’infanterie dont les arrières sont assurées peut en sécurité s’infiltrer dans la profondeur.

d. Le « terrain pour les chars » au sens propre, ça n’existe pas. Certains types de terrains sont meilleurs que d’autres, mais les chars peuvent opérer n’importe où.[6]

Dans son style très imagé et lapidaire, le général Patton résumait assez bien la doctrine d’emploi des blindés et les principes à mettre en œuvre.

Général Georges Patton (1885-1945) commandant la 3ème armée américaine

Parmi ces grands principes, la coopération interarmes était également très importante, les tâches entre les différentes composantes étant bien définies. L’infanterie avait généralement une mission de soutien des blindés et devait, entre autre, nettoyer le terrain après le passage des chars.

Le général Bradley insistait également sur le caractère offensif de l’emploi des tanks. Même lors d’une manœuvre défensive, les chars devaient aller de l’avant et être réservés pour les contre-attaques.

Un tank est brutalement efficace dans la guerre offensive. Dans la défense, il ne le devient que si on le tient en réserve derrière le front pour l’utiliser à contre-attaquer une percée de l’infanterie ou des blindés ennemis. Mais si le tank est employé à la place de l’infanterie pour tenir simplement une position défensive, c’est une arme gaspillée et pas économique.[7]

Les Américains, montrant tout leur pragmatisme, déclinèrent ces principes sous formes de manuels d’emploi (field manuals). Mais de la théorie à la pratique il y a un monde et les premiers contacts avec la Wehrmacht furent rudes, ce qui amena les Américains à en tirer rapidement des leçons.

Notes

[1] Les accords d’Anfa clôturèrent la conférence du même nom (aussi appelée conférence de Casablanca) qui se déroula du 14 au 24 janvier 1943 à l’hôtel Anfa de Casablanca. C’est durant cette réunion, en plus de la rencontre entre les généraux Giraud et de Gaulle, que fut élaboré le plan d’équipement des armées françaises.

[2] House Jonathan M., CNE, Toward Combined Arms Warfare, a Survey of 20th-Century Tactics, Doctrine and Organization, Combat Studies Institute, Fort Leaven worth, 1984, 231 p, p 71, (traduction du rédacteur).

[3] Bradley Omar. N, Histoire d’un soldat, (traduit par Boris Vian), S.L., Gallimard, 1952, 525 p, p 281.

[4] État-major de la 3e Armée, APO 403 US Army, 3 avril 1944, Lettre d’instruction n° 2 destinée aux commandants de corps, de divisions et aux unités détachées.

[5] FM 100-5, Field Service Regulations Operations, Prepared under direction of the Chief of Staff, United States Government Printing Office, Washington, May 22 1941, p 269.

[6] Wenkin Hugues, Op. Cit. p 14.

[7] Idem, p 5.

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Commander les armées en haute intensité : 4 questions à Serge Caplain

Florent de Saint Victor a été chargé d’études durant 2 années (2008-2010) au Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF) et chargé de mission au cabinet du ministre de la Défense durant la rédaction du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2013.  Actuellement consultant dans un cabinet de conseils français et auteur du blogue Mars Attaque, il pose ici 4 questions à Serge Caplain à l’occasion de la publication de son étude, le Focus Stratégique n°89 « La fourmilière du général : le commandement opérationnel face aux enjeux de la haute intensité ».

Florent de Saint Victor : Serait-ce un point haut d’une courbe d’efficacité que les systèmes de commandement actuels « à l’occidental » auraient atteint ? Ou le déclin le long de la courbe a-t-il déjà débuté ?

Serge Caplain : Il serait inexact de parler de déclin à ce stade. Les systèmes de commandement actuels sont, au contraire, devenus des machines de guerre capables de commander aux opérations sur de très grandes distances, de collecter et analyser une somme de connaissances phénoménale, de comprendre et gérer des situations extrêmement complexes. Le général à la tête d’une opération dispose aujourd’hui d’un outil de commandement sans commune mesure avec ce qui existait dans le passé. La finalité première de la chaîne de commandement – s’assurer que l’exécution tactique agisse en conformité avec la vision stratégique – est plus que jamais assurée.

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Focus Stratégique n°89 : « La fourmilière du général : le commandement opérationnel face aux enjeux de haute intensité »

Serge Caplain est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD).
Il signe le Focus stratégique n°89 intitulé « La fourmilière du général : le commandement opérationnel face aux enjeux de haute intensité ». L’auteur évoque ici les structures de commandement opérationnel au sein des armées occidentales : un réseau, ou plutôt un système de systèmes, permettant de commander aux armées en opération, « du plus haut niveau stratégique jusqu’à la dernière unité tactique ».

« Sous l’effet conjugué de l’évolution des techniques, de la multinationalisation des opérations ou pour s’adapter aux conflits asymétriques, ces structures sont devenues de plus en plus complexes et consommatrices en ressources humaines et matérielles. Alors que des menaces de plus haute intensité réapparaissent à l’horizon, les structures de commandement vont devoir évoluer pour faire face à de nouveaux défis, notamment en termes de vulnérabilité. Même si les freins au changement sont nombreux, des pistes d’amélioration existent, mêlant technologie et facteur humain, quant à la protection des structures actuelles ou leur adaptation à leur nouvel environnement. »

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Contenus terroristes sur Internet : le futur Règlement européen en question


Par Laurence Bindner et Raphael Gluck, co-fondateurs de JOS Project


Au cours de l’année 2018, alors que Daech recule de plus en plus sur le terrain, l’Etat islamique (EI) résiste sur un autre front, celui du djihad médiatique. Les nouvelles productions, en nombre certes réduit, continuent d’être diffusées sur le web, tandis que les archives relatives à l’idéologie, la doctrine, la stratégie et les modes opératoires demeurent disponibles.

Les schémas de dissémination ont évolué : les djihadistes se sont repliés des grands réseaux sociaux vers le deep web et les applications de messageries chiffrées telles que Telegram, rendant l’offre idéologique des groupes djihadistes moins immédiatement accessible au grand public. Néanmoins, ceux-ci s’efforcent toujours avec constance de faire émerger leurs contenus sur les réseaux sociaux où la viralité confère une portée plus significative à chaque contenu. Ils les disséminent également vers un nombre croissant de plateformes – clouds ou sites de partage de fichiers -, parfois submergés de propagande djihadiste. Parallèlement, la mouvance d’ultra-droite, atomisée, est en phase de structuration et d’intensification de son activité, avec un point d’orgue lors de la diffusion de la vidéo de l’attentat contre les mosquées de Christchurch le 15 mars 2019.

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