Les 50 milliards d’économie auront-ils la peau des armées?

Mercredi, 16. avril 2014 11:28 | Auteur:

Avec son discours de politique générale, le Premier Ministre a confirmé la volonté de l’exécutif d’axer la stratégie du redressement national sur une politique visant à favoriser une compétitivité depuis trop longtemps dégradée. Cette exigence a un coût, qui s’additionne à celui nécessaire au rétablissement des comptes publics et, cerise sur le gâteau, aux 2 à 3 milliards (?) du nouveau pacte de solidarité, traduction politique du désastre électoral subi par la majorité lors des municipales. Il est acté que les 50 milliards d’économies destinés à ces fins seront prélevés à la fois sur le budget de l’Etat, mais aussi sur celui alloué aux collectivités territoriales et aux transferts sociaux.

source: infographie Le Monde

On est alors en droit de se poser la question de savoir si le budget de la défense, partie du budget de l’Etat, passera encore à la caisse. Etant donné la logique de la LPM, maintes fois réaffirmée, cela ne serait pas logique : il a été souligné à quel point celle-ci était fragile dès sa conception et qu’elle n’offrait aucune marge de manœuvre, sauf à briser sa trajectoire « juste insuffisante » dès sa deuxième année d’existence. Le ministre de la Défense, conscient dès le début du caractère incertain de sa mise en œuvre, n’a eu de cesse de batailler pour souligner l’ardente nécessité de s’y tenir, stricto sensu, car il n’y avait objectivement aucun gras dans lequel tailler.

On devine néanmoins le courroux des autres ministres auxquels un effort d’économies sera demandé, alors que l’impudent MINDEF ne daigne pas payer son écot. Après tout, dans leur esprit, si menace à la souveraineté nationale il y a, elle est dans la potentielle mise sous tutelle de la France par le FMI ou la Commission Européenne en cas de dérapage incontrôlé des finances publiques (si les taux  d’intérêt de l’OAT grimpent subitement, par-exemple), plutôt que dans des menaces de nature militaire.

Certes, il n’y a pas actuellement de menace militaire majeure, mais ceci est la situation d’aujourd’hui, qui ne présage en rien celle de demain ou d’après demain, par nature incertaine. Prenons un exemple historique, offrant un parallèle saisissant avec la situation actuelle. Lorsqu’en 1935, le Royaume-Uni entreprend son effort de réarmement, le gouvernement le fait mollement, convaincu que « les risques financiers et économiques [sont] plus dangereux que les incertitudes militaires ». Rappelons qu’Hitler est alors au pouvoir depuis deux ans et que, s’il n’a pas commencé la phase active de sa politique d’annexion, ses intentions sont quand même déjà perceptibles. Quoiqu’il en soit, le réarmement britannique sera tardif, et, s’il parvient à assurer une remontée en puissance dans le domaine naval et, in extremis, dans le domaine aérien, l’armée de Terre est laissée pour compte : elle traînera le fardeau de ses déficiences pendant une grande partie du second conflit mondial.

Sans agiter exagérément le spectre d’une menace directe à nos frontières qui reste très peu probable à court terme, la responsabilité de l’autorité politique est bien de « voir au-delà », et donc de préparer le pays à relever de possibles défis futurs, dussent-ils se concrétiser. Pour cela, il faut que le modèle d’armées préserve sa cohérence d’ensemble et puisse remonter en puissance, qualitativement et quantitativement, en cas de lendemains qui déchantent. Cela exige un strict respect de la LPM en cours, dont les parlementaires (Assemblée nationale ou Sénat) ont rappelé qu’elle était taillée au plus juste, voire qu’elle contenait déjà des éléments de vulnérabilité. On ne peut donc, comme à l’accoutumée depuis ces vingt dernières années, demander une contribution supplémentaire à la Défense. Et s’il est des esprits chagrins au sein des autres ministères, il suffit de rappeler aimablement que la Défense supporte en 2014 60% des suppressions de postes de l’Etat (pour un total de 5,4 millions de fonctionnaires, à comparer avec les 220 000 militaires que comptent les armées !). Et enfin que la Défense est la seule institution nationale ayant subi plusieurs réformes structurelles majeures ces deux dernières décennies tout en ayant, en parallèle, participé à des engagements opérationnels complexes sans démériter.

Il y a donc derrière ces arbitrages à venir une question d’équité (juste partage du fardeau sur le long terme), de crédibilité (les institutions habituellement sanctuarisées, en particulier les fonctions non régaliennes, sont-elles capables de relever le défi intellectuel d’une réforme interne d’envergure ?) et d’intérêt national fondamental (le droit, pour les générations futures, d’être défendues si le contexte sécuritaire se retournait). Au point où l’on en est, un à deux milliards en plus ou en moins font la différence entre un modèle qui survit dans la diète et un modèle qui se lézarde irrémédiablement.

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La réassurance, acte 4 : Implications stratégiques et capacitaires

Vendredi, 11. avril 2014 8:54 | Auteur:

La réassurance ne porte pas uniquement sur la Russie, même si ce pays demeure la préoccupation principale : elle pourrait également concerner le flanc sud de l’Alliance. Face à des scénarios de crise aiguë ou de guerre limitée impliquant des grandes puissances – scénarios trop longtemps négligés en France au profit exclusif des opérations de maintien de la paix et autres OPEX – il va falloir à la fois engager une discussion d’adultes à l’OTAN et revoir partiellement notre posture militaire.

 

A l’OTAN

On doit d’abord tirer parti des leçons oubliées de la guerre froide. Au niveau politique, les Soviétiques cherchaient déjà à l’époque à diviser les Alliés. L’OTAN avait donc préparé des plans militaires pour répondre à des agressions soviétiques limitées ou localisées. En plus de la défense de l’avant, l’Alliance avait mis en place des mécanismes comme « Reforger », ainsi que des dépôts de matériel prépositionné (POMCUS), de façon à garantir le déploiement rapide des renforts américains, canadiens et britanniques. Le système NATINADS de défense aérienne intégrée préfigurait d’une certaine manière le « Baltic Air Policing » d’aujourd’hui. De même les alliés non nucléaires participaient-ils à la planification nucléaire. Enfin, et plus généralement, l’équilibre face aux Soviétiques impliquait un mélange de coopération et de force dissuasive (une autre forme de smart defense, en quelque sorte) ; les pays nordiques savaient parler aux Russes tout en se faisant respecter – jusqu’aux années 1980, il est arrivé à la marine suédoise d’attaquer des sous-marins vraisemblablement soviétiques dans ses eaux territoriales.

 

Crédibilité classique

Bref, on pourrait utilement revisiter certaines des attitudes et procédures de la guerre froide pour s’en inspirer et les adapter à la situation actuelle. Nous avons fondamentalement besoin de recréer un rapport de force militaire qui soit a priori favorable. Ceci implique des mesures crédibles, à court comme à moyen terme.

A court-moyen terme, on devrait en particulier :

  • organiser des exercices à bien plus grande échelle, avec des déploiements sur le terrain (LIVEX), et clairement orientés sur la haute intensité – de préférence sur le flanc est du territoire couvert par le traité de l’Atlantique Nord, mais sans s’interdire d’organiser le même genre de démonstration dans les zones sud et sud-est le cas échéant ;
  • réfléchir à des pré-déploiements de matériels lourds, étant donné leur valeur dissuasive et le gain de temps qu’ils autorisent ;
  • relancer le « contingency planning » axé sur des menaces qui relèvent de l’article 5,  mais à une échelle limitée et selon des modes parfois indirects.

A plus long terme, il va sans doute falloir, en France comme en Europe, revoir notre posture militaire. Depuis 20 ans, nous nous sommes focalisés sur les missions expéditionnaires, le plus souvent contre des adversaires asymétriques, face auxquels notre supériorité aérienne et technologique (notamment ISR) va de soi. La pression des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France dans ce sens, ainsi que la réduction des budgets, ont incité petits et moyens Etats de l’Alliance à développer des niches ou à ne conserver que des capacités très réduites, ce qui les rend encore plus dépendants des grands pour leur défense territoriale (voir notamment page 14). On a massivement désinvesti (voir page 12) les capacités indispensables au combat symétrique, telles que les capacités lourdes, associées à la guerre froide et « ringardisées » (on y reviendra un jour).

 

Des chars ! des chars ! des chars !

Les moyens expéditionnaires participent bien entendu de la réassurance. Ils facilitent en effet les réactions rapides, et nous avons besoin de vitesse, car souvent tout se joue dans les premiers jours de la crise – mais ce n’est qu’en partie vrai. Il faut aussi réinvestir dans la masse et le volume. Comment faire en période de disette budgétaire, dira-t-on ? Les réserves, insuffisamment développées en Europe en général et en France en particulier, sont une solution. En parallèle, il faut aussi réinvestir les capacités de domination de milieu, et donc les forces terrestres lourdes, les moyens de supériorité aérienne et maritime. Il s’agit de rééquilibrer entre capacités expéditionnaires et défense collective, avec sans doute à la clef des spécialisations non exclusives entre pays.

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Il faut enfin combler des carences capacitaires bien identifiées. On pense aux « usual suspects », qu’il faudrait compléter ou redévelopper : moyens SEAD et de guerre électronique, munitions guidées, etc., besoins pour lesquels missions de défense collective et OPEX se rejoignent. Mais aussi à des moyens plus spécialisés (défense sol-air d’accompagnement, franchissement, génie ferroviaire, circulation…) orphelins de la guerre froide. Là encore, la solution peut en partie passer par des réserves. Mais nous ne leurrons pas : combler progressivement nos carences implique, requiert, nécessite, exige d’augmenter le budget de la défense, au niveau global de l’OTAN mais aussi au niveau de chaque Etat membre, y compris la France – revenons déjà aux 2% du P.I.B. sur lesquels s’étaient engagés tous les membres de l’Alliance. L’enjeu, là encore, consiste à décider si la défense est encore une variable d’ajustement budgétaire ou devient réellement une priorité des pays de l’OTAN – comme chacun sait, la sécurité n’a pas de prix.

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Quelles perspectives pour l’industrie européenne des armements terrestres?

Mercredi, 2. avril 2014 8:35 | Auteur:

Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 50 de la série Focus stratégique:

Quelles perspectives pour l’industrie européenne des armements terrestres ?

Aude-Emmanuelle Fleurant est directrice du pôle armement et économie de défense de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM, Paris).

Yannick Quéau est chercheur associé au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP, Bruxelles).

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

L’industrie européenne d’armements terrestres a profité pendant les années 2000 d’un marché florissant, grâce aux guerres d’Afghanistan et d’Irak ainsi qu’à la croissance des BRICS et d’une nouvelle vague d’émergents. Cependant, depuis 2008 le contexte politico-économique mondial a perdu de son dynamisme. Les pays européens sont soumis à des pressions économiques et budgétaires grandissantes, celles-ci se répercutant sur leurs dépenses de défense. Dans ce contexte, les firmes européennes de défense terrestre se tournent vers les pays hors Europe conservant une croissance plus favorable. La fragmentation de cette industrie s’avère le principal défi auquel ces firmes sont confrontées et l’article explore des scénarios d’évolutions possibles pouvant permettre de le relever.

Sommaire:

Introduction

Transition et incertitudes pour les forces terrestres occidentales

Le portrait de la demande

Les tendances affectant l’offre

Conclusion

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La réassurance, acte 3 – Contre un monopole américain

Vendredi, 28. mars 2014 10:44 | Auteur:

NATO photo/SSgt Ian Houlding GBR Army/Flickr

Plus ça change, plus c’est pareil. Le premier appel des pays baltes afin de renforcer la mission de police de l’air de l’OTAN a été à Washington, qui a promptement répondu présent. Peut-être les Etats-Unis n’ont-ils pas été les seuls contactés, mais ils ont été les premiers à réagir. Les Européens se mettent petit à petit en ordre de bataille, mais un poil tardivement. Surtout, à moyen terme la réassurance ne peut se faire en pointillés, ce doit être une garantie pérenne et constante. Si certains suggèrent une modification de la posture américaine à la suite des événements en Ukraine et le retour des Etats-Unis en Europe, cela reste peu probable. Les conséquences pour les Européens, notamment pour l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, sont évidentes : il leur revient de donner des gages de réassurance.

Entre prudence et réassurance

La Russie n’est pas un voisin comme les autres. C’est une évidence pour les pays baltes, nordiques et ceux du groupe de Višegrad, qui ont jugé bon de le rappeler dans un communiqué commun – le premier de son genre. Plus généralement, les débats se multiplient au niveau minilatéral, comme si l’attitude russe avait fait voler en éclats les obstacles à des coopérations renforcées en matière de défense. Après des années de progrès faiblards, la coopération entre baltes pourrait être relancée. Les quatre du groupe de Višegrad accélèrent leur coopération militaire. Chez les Nordiques, Suédois et Finlandais réfléchissent de plus en plus sérieusement à rejoindre l’OTAN, un choix vers lequel les Norvégiens les encouragent à aller. Les Américains ont pris le pouls et ont adopté une posture ferme face à la Russie, dépêchant le vice-président Joe Biden pour faire un « Reassurance Tour » en Europe centrale et orientale. Le message est aussi clair à l’OTAN par la voix de son secrétaire général.

De leur côté, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni continuent de souffler le chaud et le froid, entre rhétorique dure et prépondérance des intérêts économiques. Pour les trois grandes puissances européennes, l’important est de doser.  Malgré la gravité de la situation actuelle en Ukraine, toute décision hâtive pourrait avoir des conséquences importantes. La difficulté aujourd’hui est de jauger le niveau d’imprévisibilité de la Russie sous le leadership de Vladimir Poutine. Cela semblant ardu, la prudence domine chez les trois grands européens.

La réassurance : un pilier de la stratégie européenne

Il est certain que les événements de ces dernières semaines doivent soulever un débat sur la posture vis-à-vis de la Russie. Pour autant, il serait inopportun de faire de l’opposition frontale à l’égard de la Russie la glue du lien transatlantique. Tout d’abord, ce retour vers le futur parait décorrélé de l’interdépendance économique et énergétique qui existe entre la Russie et l’Europe. Ensuite, il n’est pas sûr que cette glue tienne à l’usage, ni que les trois grandes puissances européennes n’y adhérent sur le long terme – en raison d’intérêts économiques, mais également géopolitiques –, pas plus d’ailleurs que les Américains.

C’est à cette intersection que la réassurance prend toute son importance. Si la Russie ne peut pas redevenir l’ennemi du partenariat transatlantique, la réassurance peut en revanche devenir l’une des principales motivations. Comme l’a rappelé Etienne de Durand, la réassurance n’est pas que militaire, elle est également diplomatique. A ce jeu, les Américains conservent la haute main. Mais la réalité plus est contrastée, et il ne faut pas s’y méprendre : il est en effet peu probable que la posture stratégique américaine soit réellement bouleversée par les récents événements. C’est donc une occasion à saisir pour les trois grandes puissances européennes. Si les Etats-Unis restent le garant de sécurité pour certains pays européens, c’est largement lié à l’absence d’alternative. Il serait opportun que Berlin, Londres et Paris s’en rendent compte et mesurent la portée de cette situation : si les trois pays veulent prendre leurs responsabilités et assumer un réel leadership en matière de sécurité européenne, c’est le moment.

Les implications sont multiples : échanges et consultations réguliers sur les enjeux de sécurité, participation à des exercices militaires à grande échelle, soutien par des moyens concrets le cas échéant, etc. La France est probablement le pays le plus avancé des trois grands, mais son attitude reste encore poussive. Malgré des choix bien accueillis, parmi lesquels la forte participation à l’exercice de l’OTAN Steadfast Jazz en 2013, la France a renforcé tardivement sa participation à la mission de police de l’air dans les pays baltes et a également tardé à envoyer dans les pays baltes un haut représentant, en l’occurrence le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, pour promouvoir la réassurance et la solidarité française. Britanniques et Allemands sont encore plus timides. L’attitude de Londres fluctue en fonction de ses circonvolutions internes sur son avenir européen. L’Allemagne envoie des signaux mi-figue mi-raisin : condamnation et tournée du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier dans les pays baltes et en Ukraine certes, mais pas de renfort à la police de l’air (certes, elle en est déjà la première contributrice) et incertitude sur sa participation à l’exercice Rapid Trident de cet été.

La réassurance : un concept global

Les Etats-Unis seront toujours prêts en cas de danger extrême, de crise aiguë mettant directement en cause les Alliés, mais il revient aux trois grandes puissances européennes de mener la danse au quotidien. Faire de la réassurance le pilier de la sécurité européenne n’implique pas pour eux d’élaborer des stratégies d’endiguement à l’encontre de la Russie, mais de rappeler à leurs partenaires européens leur engagement en faveur de leur sécurité. La réassurance instituerait un lien politique fort qui fonctionnerait dans les deux sens : les pays concernés seraient plus disposés en retour à être des partenaires fiables sur des dossiers où ils ne joueraient a priori aucun rôle. C’est ainsi que l’on peut interpréter la contribution estonienne en Centrafrique.

En outre, cela créerait une dynamique positive en faveur du maintien de l’interopérabilité et des budgets de défense. Le degré d’interopérabilité acquis en Afghanistan peut se déliter rapidement s’il n’est pas maintenu. Il manquait jusqu’alors une motivation claire pour s’engager dans des exercices réguliers ou même plus prosaïquement pour maintenir des investissements de défense.

La réassurance recouvre donc plusieurs dimensions complémentaires et peut devenir un des piliers stratégiques de l’Europe. Toutefois, elle nécessite une adaptation du discours : afin qu’une posture de réassurance fonctionne et qu’elle soit pérenne, ce n’est pas la menace qui doit réunir mais la finalité de protection du territoire. Il paraît bien difficile de passer sous silence la menace ou les risques, mais il est essentiel de mettre aussi en avant des aspects plus positifs : solidarité entre Européens, partage d’intérêts communs, renforcement de l’interopérabilité, etc. L’analyse des menaces restera toujours un nœud gordien entre Européens ; c’est pour cela qu’il est préférable de prendre le problème par l’autre bout – la protection du territoire européen – afin de réunir et de maintenir le consensus européen.

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La réassurance, acte 2 – Questions ouvertes par la crise ukrainienne

Vendredi, 21. mars 2014 16:27 | Auteur:

La réassurance comporte un volet politique et un volet militaire. Par une posture appropriée qui combine ces deux dimensions, il s’agit à la fois de « rassurer » nos alliés et de ne pas créer de « tentations » chez certains de nos voisins. La réassurance part donc de la diplomatie et va au-delà de la seule défense collective pour toucher à la dissuasion.

Et donc, l’Ukraine

Commençons par l’Ukraine, dont il faut bien dire un mot. A priori, il ne s’agit pas de défense collective car l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN. Mais cela ne veut pas dire pour autant que la crise actuelle n’a pas d’implications pour la défense collective en Europe. La réassurance paraît d’autant plus nécessaire sur ce point que de nombreuses minorités russophones vivent en Europe de l’Est, et pourraient être concernées par un scénario inspiré du précédent en Crimée (déstabilisations à défaut d’une annexion). Des réponses ponctuelles ont bien été mises en œuvre dans l’urgence (consultations, envoi d’avions par les Etats-Unis, manœuvres en Pologne), mais le problème de fond demeure ; il faut entreprendre une analyse à froid de ce qui s’est passé et des leçons que nous devons en tirer.

Leçons ukrainiennes

La crise en Ukraine et l’annexion de la Crimée par la Russie constituent une surprise stratégique, qui provient entre autres d’une attention insuffisante portée à l’est de l’Europe et d’une mauvaise appréhension de la partie russe, dont on saisit mal les motivations. On croyait jusqu’ici comprendre le jeu de Moscou : créer et entretenir des « conflits gelés » pour empêcher l’intégration à l’Ouest. Or, Vladimir Poutine semble être passé non seulement de l’intimidation à l’action, mais encore de « l’étranger proche » au « Russkyi Mir » (monde russe), or l’on trouve des minorités russes en plusieurs points d’Europe. Ajouté au fait que les Russes semblent aussi improviser, et tester les limites occidentales, tous ces éléments créent une forte incertitude, plus qu’inconfortable pour les Européens.

Population russophone en Ukraine (2010) © TLFQ.ULAVAL

Population russophone en Ukraine (2010) © TLFQ.ULAVAL

Populations russophones dans les Pays Baltes (2006)

Populations russophones dans les Pays Baltes (2006)

Coordination européenne : l’éternel retour du Même

Avant d’aborder le problème des réactions européennes au coup de force russe, se pose la question préjudicielle préférée des Européens, celle du cadre le plus approprié. Dans quelle enceinte faut-il par exemple discuter de réassurance ? Jusqu’à aujourd’hui, l’Europe est restée tiraillée par les rivalités entre l’UE et l’OTAN : réticences françaises par rapport au rôle politique de l’Alliance, refus britannique parallèle d’un rôle militaire de l’UE via la PSDC. Ces débats soulignent en réalité l’ampleur du problème de coordination entre des pays européens dont les intérêts et les préférences sont parfois (souvent ?) divergents. En outre, à ces deux acteurs, s’ajoutent des « groupes de contact » et autre initiatives bilatérales, qui ont actuellement la préférence de la plupart des Etats européens, entre autres dans les contacts avec les Etats-Unis. Face à cette fragmentation, il faudrait idéalement se coordonner entre Européens, apporter la démonstration d’une volonté politique forte parce qu’unie, de façon à dissuader et à réassurer dans un même mouvement. Mais cela exige un degré de convergence inédit ces dernières années, et qui suppose lui-même une enceinte consensuelle de coordination. Ces divisions politiques, dont on se souvient que l’URSS tentait déjà, pendant la guerre froide, de les instrumentaliser, et les divergences institutionnelles qu’elles induisent, constituent une quadrature du cercle assez habituelle – sauf qu’avec l’annexion de la Crimée, il pourrait devenir urgent de trouver une solution. L’OTAN semble naturellement privilégiée, en raison de la présence des Américains et du mécanisme des consultations prévues à l’article 4, qui vient justement d’être utilisé il y a quelques jours à la demande de la Pologne. Si la crise s’intensifie, et que les Etats-Unis demeurent impliqués comme aujourd’hui, il y a donc fort à parier que l’OTAN tiendra la position centrale et éclipsera définitivement l’UE/PSDC. Si elle s’enkyste en revanche… A long terme, que vaudra l’Alliance si les Etats-Unis continuent de « pivoter » hors d’Europe ? De plus, et qu’elles visent la Russie ou l’Iran, les sanctions se décident au niveau de l’UE, non à l’OTAN.

Les sanctions ne font pas une politique

Evacuons d’emblée une approche problématique : face à une grande puissance, il ne s’agit pas de « punir ». Les sanctions se veulent une alternative à la coercition armée comme à la seule (et impuissante) condamnation verbale ; elles sont aussi symptomatiques de l’état d’esprit occidental depuis la fin de la guerre froide, où l’on trouve un mélange de condescendance pour ceux qui n’adhèrent pas à l’idéal d’un « rules-based world », de réticence à l’égard de la force et de sentiment de supériorité économique et morale. La méthode n’a pas que des travers et peut même être efficace, comme le savent de nombreux Iraniens. En vue d’un objectif précis, « technologique » ou économique, par exemple empêcher ou freiner la prolifération nucléaire, les sanctions peuvent fonctionner à leur niveau. Face à la Russie aujourd’hui, quel serait toutefois l’objectif ? Le « premier niveau » de sanctions décidé par l’UE reste timidement symbolique, puisque les proches du président russe ne sont pas ciblés ; nul n’imagine sérieusement que Vladimir Poutine accepte de revenir en arrière en raison des sanctions actuelles, si ajustées qu’elles puissent être. Aller franchement au-delà, par exemple en essayant d’exclure progressivement la Russie des canaux financiers et économiques occidentaux, serait non seulement dommageable économiquement pour l’Occident, qui sort à peine d’une sévère crise économique – et singulièrement pour l’Europe, beaucoup plus exposée ici que l’Amérique – mais encore assez risqué car un tel isolement est susceptible de renforcer « l’éloignement psychologique » (lire : la paranoïa revanchiste) du régime russe actuel, voire de le menacer dans son existence, avec toutes les implications que l’on imagine.

Il est donc probable que l’on se contente en Europe de « marquer le coup », afin de ne pas affaiblir davantage notre crédibilité, en évitant d’insulter l’avenir des deux côtés. Première conséquence : les sanctions non symboliques ont de fortes chances de se concentrer sur la coopération militaire bilatérale avec la Russie ; les Etats-Unis, le Royaume-Uni et même l’Allemagne ayant ouvert la voie, il va devenir de plus en plus difficile pour la France de ne pas au moins suspendre la vente des Mistral. Deuxième conséquence : la réponse appropriée au coup de force russe ne saurait se limiter aux seules sanctions, approche par défaut et assez myope de la part d’Occidentaux qui veulent « faire quelque chose », sans trop savoir quoi ni dans quel but. C’est là que réapparaît la réassurance, dans un contexte de crise limitée, mais ouverte. Comment désormais articuler dimensions politique et militaire, doser de façon crédible des mesures visibles renforçant l’union politique entre Alliés, et des réponses militaires communes, prudentes mais fermes ?

La dissuasion, premier étage d’une réponse stratégique et militaire crédible

Si donc la crise s’enkyste, les Occidentaux ne pourront pas simplement attendre un retour à la normale. Intellectuellement confortable, une telle attitude nous brouillerait avec nos alliés européens du Nord et de l’Est, tout en accroissant la probabilité que le régime russe soit tenté d’aller plus loin. Or, et parce que la réponse ne peut se limiter à un régime de sanctions, même « smart », il doit y avoir des conséquences pour nos postures de défense. Après tout, si l’affaire de Crimée tétanise toute l’Europe nordique et orientale, c’est en raison de la question qu’elle pose implicitement : avons-nous, à l’Ouest, les capacités et la volonté de dissuader les agresseurs et de protéger nos alliés ?

La réassurance implique d’abord, en toile de fond, un volet nucléaire : on ne veut plus en parler en Europe, c’est pourtant indispensable. En cas de crise aiguë, le problème touche bien à la dimension nucléaire et en particulier à la dissuasion élargie. En réalité, le conventionnel et le nucléaire se garantissent, donc se renforcent ou à l’inverse s’affaiblissent mutuellement : pas « d’ombre portée » du nucléaire qui soit crédible « hors sol » sans engagement classique significatif, mais aussi pas d’engagement d’un corps de bataille somme toute très réduit et vulnérable face à une puissance nucléaire comme la Russie en l’absence de dissuasion. Parce qu’on se rapproche ainsi de la riposte graduée américaine, sans même qu’il y ait affrontement ouvert, on comprend que les Français ne soient pas à l’aise avec le sujet, pour d’évidentes raisons historiques et doctrinales… Mais on doit intellectuellement s’y atteler un peu, avant d’envisager sereinement des mesures militaires concrètes.

A suivre.

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La Turquie, les armes nucléaires et la DAMB

Jeudi, 20. mars 2014 8:20 | Auteur:

kibaroglu picLe Centre des études de sécurité de l’Ifri vient juste de publier le numéro 49 de la série Proliferation Papers:

Between Allies and Rivals: Turkey, Nuclear Weapons, and BMD

Mustafa Kibaroglu est titulaire de la chaire de relations internationales de l’université d’Okan, Istanbul. Il est également membre du conseil de Pugwash et conseiller académique auprès du Centre d’excellence de l’OTAN pour la défense contre le terrorisme. Co-auteur du Global Security Watch – Turkey (2009), il a rédigé plusieurs ouvrages sur le terrorisme nucléaire et publie régulièrement des articles dans des revues telles que Nonproliferation ReviewBulletin of the Atomic Scientists ou Arms Control Today.

Ce nouveau Proliferation Paper est téléchargeable ici.

Résumé:

Cet article examine les positions adoptées par la Turquie sur les armes nucléaires et la défense antimissile balistique (DAMB) à la lumière des évolutions récentes du programme nucléaire iranien et de la posture de dissuasion élargie de l’OTAN. Si le stationnement d’armes nucléaires tactiques américaines sur le territoire turc et l’implication de la Turquie dans l’architecture de défense antimissile balistique américaine en Europe sont toujours considérés comme des éléments déterminants de la sécurité nationale du pays, la montée des menaces régionales rend Ankara sceptique quant à la solidité des garanties offertes par l’OTAN et les Etats-Unis. Un décalage croissant apparaît ainsi entre la posture turque officielle et les vues exprimées par l’opinion publique et un nombre croissant d’experts sur des sujets tels que l’importance de l’alliance avec les Etats-Unis, les relations avec l’Iran ou, enfin, l’opportunité pour la Turquie de se doter d’armes nucléaires. Bien qu’une telle orientation soit extrêmement improbable à court terme, la Turquie aspire à être plus autonome dans ses choix et capacités stratégiques, et l’émergence d’un rival régional ambitieux et doté de l’arme nucléaire pourrait à terme l’amener à prendre ses dispositions en ce sens. C’est également au regard de cette quête vers l’autonomie que doit être interprétée la récente décision turque de préférer un fournisseur chinois à ses alliés européens ou américain pour l’acquisition de son système de défenses sol-air.

Sommaire:

Introduction

Turkish Perspectives on Iran’s Nuclear Program

Turkey and NATO’s « Extended Deterrence »

Turkey and Ballistic Missile Defense: Between Assurance and Autonomy

Conclusion

 

 

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La « réassurance », acte 1

Lundi, 17. mars 2014 8:44 | Auteur:

Qu’est-ce que la « réassurance » ? Jusqu’à très récemment, personne à Paris n’y avait prêté d’attention, sauf quelques spécialistes de la chose otanienne. En gros, la réassurance désigne l’ensemble des mesures politiques et militaires que les grands pays de l’OTAN doivent prendre pour « rassurer » les Alliés d’Europe centrale et nordique par rapport à d’éventuelles menaces contre leur territoire et face à la Russie en particulier. L’actualité est ainsi faite qu’on n’a pas besoin d’expliquer en quoi la réassurance est importante, Vladimir Poutine s’en étant chargé – avant même l’affaire ukrainienne d’ailleurs, puisque les signes de tension militaire entre la Russie et certains de ses voisins européens se sont accumulés depuis plusieurs mois.

Acte I : Qu’est-ce que ce machin ?

« Réassurer » renvoie à plusieurs choses.
Le terme est employé dans le monde des assurances pour désigner les compagnies qui « réassurent » les assureurs normaux, c’est-à-dire agissent comme le prêteur en dernier recours. Récemment transposée dans le domaine de la sécurité, en particulier via un papier « fondateur », la notion de réassurance est spécifique à l’OTAN et renvoie au problème de la défense collective. Aux yeux des Alliés nordiques et orientaux, l’OTAN s’est focalisée exclusivement sur les OPEX (« crisis management » dans le jargon otanien) au détriment de sa mission première, la protection directe et territoriale des Etats membres.

Qu’il y ait un problème ou plutôt la perception d’un problème – ce qui était l’interprétation dominante pour les Alliés occidentaux jusqu’en 2008 – fait débat encore aujourd’hui, selon que l’on estime plausible ou pas une agression russe – iranienne, soudanaise, à remplir au choix – à l’encontre d’un ou plusieurs Alliés. Il faut alors, en bon français, « rassurer » sur la réalité de la défense collective dans sa double dimension politique et militaire – et accessoirement s’assurer nous-mêmes que nous sommes encore en mesure de tenir nos engagements…

Retour de la « grande guerre » – limitée
Plus largement, l’émergence de ce thème traduit le retour d’une problématique largement oubliée depuis la fin de la guerre froide : l’usage de la force entre grandes puissances. De trop nombreuses voix ont en effet proclamé depuis 20 ans l’obsolescence de la « grande guerre », et même de la guerre interétatique, et l’émergence parallèle des « nouveaux conflits ». Ce n’est donc pas un hasard si la « réassurance » apparaît à la fin des années 2000, quand la « fin de l’histoire » semble un peu moins sûre. Toutefois, il s’agit bien aujourd’hui de « guerre limitée », et non de la guerre totale préparée avant 1991. Autrement dit, il faut se préparer à des scénarios limités, qui vont de la déstabilisation à la prise de gages, de l’incursion ponctuelle dans l’espace et le temps à la frappe par missiles – mais aussi à des situations ambiguës, dans lesquelles la force peut être employée indirectement ou de façon non avouée. On est donc loin du phantasme, typique de la guerre froide, des 30 000 chars soviétiques déferlant.

Amateur ou Pro ?

Amateur ou Pro ?

Réassurance > défense collective
De fait, la « défense collective » d’aujourd’hui ne se pose pas et donc ne se pense pas dans les mêmes termes que pendant la guerre froide. Les pays européens ne sont pas confrontés à une menace constante et forcément existentielle, car nucléaire ; en retour, la solidarité transatlantique et intra-européenne est nettement moins forte. Sur le terrain, l’OTAN 2014 est bien loin de la machine de guerre politique made in USA, perçue à Paris comme rognant la liberté d’action et de pensée des Européens et les asservissant à Washington. Bien qu’encore vilipendée avec délectation par de nombreux responsables politiques hexagonaux, cette organisation-là a disparu depuis longtemps : l’OTAN « du XXIe siècle » ne commande presque plus rien, ne contraint plus ses membres (cf. les innombrables caveats en Afghanistan), et n’ancre même plus sa défense collective sur des déploiements militaires massifs et permanents. Bien au contraire, puisque la « nouvelle OTAN » ne comprend aucun déploiement à l’avant, c’est-à-dire en Europe orientale. Conjugué à la multiplication des OPEX (Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Libye) et à la focalisation quasi exclusive des « anciens Alliés » sur les missions hors zone, on comprend mieux les demandes de la « nouvelle Europe » et des Nordiques. La crise actuelle vient se greffer sur une situation rendue problématique par des facteurs structurels si connus qu’il suffit de les énumérer : désengagement relatif des Etats-Unis en train de « pivoter » vers l’Asie ou le Homeland, on ne sait trop (et donc quasi absence de troupes terrestres américaines en Europe) ; démilitarisation massive et incontrôlée de l’Europe, et refus parallèle de prendre au sérieux les questions de défense en général et la défense territoriale en particulier ; résurgence de la puissance russe ; prolifération des ADM, missiles balistiques et autre missiles de croisière, diffusion des technologies et capacités militaires (ou duales) avancées.

Conclusion 1 : la réassurance repose sur la dissuasion et les capacités de défense collective mais ne s’y résume pas et incorpore toute une dimension politique ; si elles sont correctement pensées et mises en place, les mesures de réassurance rendent inutile l’activation des premières en temps de crise.

Conclusion 2, que l’affaire de Crimée impose brutalement : la mise en œuvre des articles 4 et 5 du traité de Washington redevient d’actualité, mais ne va pas de soi dans le contexte actuel. La France est concernée par des hypothèses d’affrontement inter-étatique, et triplement : comme membre fondateur et « grande » puissance au sein de l’Alliance ; idem au sein de l’UE depuis le traité de Lisbonne (article 42, alinéa 7) ; enfin, et par-delà l’OTAN, auprès de ses alliés du golfe Persique, où nous avons désormais une base. Non, décidément, l’avenir de la guerre n’est pas qu’en Afrique.

A suivre.

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La dissuasion nucléaire américaine face à un mur budgétaire ?

Vendredi, 14. mars 2014 8:08 | Auteur:

140107_trillion_dollar_nuclear_triad_200x260Sous l’effet de facteurs divers (inflation, reports de dépenses, baisses de budgets, non-choix, etc.), le budget de la défense de la France a vu se constituer au cours des dernières décennies une bosse budgétaire, important volume de dépenses fréquemment repoussées et handicapant progressivement le Ministère. Aux Etats-Unis, où la saga budgétaire a connu un répit temporaire avec l’accord bipartisan de fin décembre, les forces nucléaires pourraient elles aussi être confrontées à un mur budgétaire colossal à un horizon de 10 à 15 ans.

Une étude récemment publiée du James Martin Center for Nonproliferation Studies, de Monterey, fait un point bienvenu sur les dépenses que requerra la modernisation de l’arsenal nucléaire américain au cours des trente prochaines années. Même si l’étude vaut le détour (et elle peut être lue très vite, pas de raison de s’en priver, donc), le résultat tient dans le titre : The Trillion Dollar Nuclear Triad. L’étude est notamment remarquable par les efforts déployés afin de se projeter sur trois décennies et d’évaluer la quasi-intégralité des dépenses (incluant non seulement les dépenses du Pentagone et du DoE, mais aussi les moyens de contrôle et de commandement). Elle complète très utilement d’autres rapports récents du Congressional Budget Office  et du Government Accountability Office (1, 2, 3…) qui permettent de se faire une idée de l’ampleur des problèmes de financement auxquelles les forces nucléaires américaines sont – et seront – confrontées.

D’abord, un rappel rapide : historiquement, les postures et forces nucléaires américaines et françaises ont eu bien peu de choses en commun. Toutes deux ont néanmoins, un jour, été des triades, c’est-à-dire structurées autour de trois composantes : des bombardiers (en commençant avec les B-36 et B-47 pour les Etats-Unis, et les Mirage IV pour nous), des missiles sol-sol à vocation stratégique (leurs ICBM de séries Atlas, Titan, etc. ; nos SSBS S2, puis S3 du plateau d’Albion) et enfin une composante sous-marine dotée de missiles balistiques (de la classe George Washington à l’Ohio, et du Redoutable au Triomphant nous concernant). Tandis que la France a démantelé sa composante sol-sol à la fin des années 1990, les Etats-Unis maintiennent encore une triade, complétée par des moyens dits « non-stratégiques » (bombes B61-3 et B61-4). On pourrait croire qu’une triade signifie « trois types d’armes » et « trois moyens d’emport ». Ce serait trop simple. En réalité, l’arsenal nucléaire américain ne compte pas moins de 7 types d’armes nucléaires, sans oublier les variantes au sein d’un même type (4 pour la B61, 2 pour la W76) et les 5 types de véhicules de rentrée (le cône durci au sein duquel est enchâssée l’arme) propulsés par les missiles balistiques.

Voici donc quelques remarques pour comprendre l’ampleur herculéenne de la tâche que représentera le renouvellement des forces nucléaires américaines.

Pour l’heure, l’Administration n’a pas remis en cause l’existence d’une triade, ni la conservation d’une capacité non-stratégique. Le Congrès a même pris ses dispositions (cf. section 1051) pour empêcher Obama d’abandonner la triade. Des travaux sont néanmoins en cours au Pentagone, concernant les options de remplacement des missiles sol-sol intercontinentaux et l’avenir de la structure des forces nucléaires des Etats-Unis.

Sur les trente prochaines années, ce renouvellement concernera à la fois les armes nucléaires (le dispositif combinant les détonateurs, l’amorce, l’étage de puissance), leurs moyens d’emport et plateformes (sous-marins, bombardiers stratégiques, avions tactiques, missiles balistiques sol-sol et mer-sol, missiles de croisière, corps de bombes à gravité) et le complexe nucléaire américain en charge de fabriquer les armes, d’en assurer la maintenance et la sûreté, de prolonger leur durée de vie en remplaçant des composants, mais aussi en charge de produire les composants fissiles et non-fissiles des armes.

Pour obtenir la ratification du traité New START, en 2010, l’Administration s’était engagée vis-à-vis du Congrès à investir près de 185 milliards de dollars pour les forces et le complexe nucléaire au cours de la décennie 2010-2020. Cela paraissait considérable, mais cela ne représente en réalité que le début de la bosse budgétaire, qui va croître rapidement à partir de 2020, à mesure qu’on passera de la phase de R&D des nouveaux systèmes à la phase de production (en particulier celle des SSBN(X), qui pourraient à eux seuls avoir un coût de 100 milliards de dollars). Le CBO estime ainsi qu’entre 2014 et 2023, le coût d’entretien et de renouvellement de l’arsenal nucléaire américain devrait être de près de 355 milliards de dollars, soit plus des trois quarts de ce que devraient être les dépenses de défense de la France sur la même période.

Vu l’ampleur de la tâche, l’une des orientations adoptées pour l’avenir de l’arsenal nucléaire américain est de simplifier sa composition en réduisant le nombre d’armes différentes par la mise en oeuvre de la « vision 3+2″ adoptée par le Nuclear Weapons Council. Cette « vision » prévoit de passer des 7 types d’armes actuels (avec leurs 12 variantes) à 5 types d’armes partiellement interopérables, 3 pouvant être emportées par des missiles balistiques sol-sol ou mer-sol, et 2 par des moyens aéroportés. A terme, réduire la diversité des systèmes pourrait permettre des économies significatives, renforcer la résilience de l’arsenal et, ce faisant, permettre de réduire le volume des armes nucléaires conservées en réserve. Cependant, la mise en oeuvre de cette « vision » implique de consolider des variantes d’armes aux propriétés très différentes, tout en conservant une grande flexibilité en termes d’effet, le tout sans faire d’essais nucléaires, une tâche ambitieuse et complexe, ce qui amène la NNSA à anticiper des coûts considérables : près de 12,5 milliards de dollars par tête, soit plus de 62 milliards au total, ce qui n’a pas été sans susciter des critiques au Congrès. Certains pensent que cette « vision » est tellement ambitieuse qu’elle pourrait prochainement s’effondrer sous son propre poids – et être abandonnée.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer les problèmes auxquels chaque composante se trouve d’ores et déjà confrontée, ou que l’on peut anticiper. Au sein du complexe nucléaire, par exemple, la décision a été prise dès 2012 de repousser de cinq ans le début de la construction de l’installation prévue pour fabriquer les coeurs de plutonium (CMRR-NF); de nombreuses incertitudes perdurent quant au devenir de l’autre projet majeur, l’Uranium Processing Facility, dont la construction n’a pas été entamée.

Les missiles sol-sol (ICBM) ont le double avantage de représenter la composante a priori la moins onéreuse de la triade et de se trouver à la fin d’un cycle de modernisation qui prolonge leur durée de vie jusqu’à 2030. Les études en cours sur l’avenir des ICBM américains envisagent des options très variées. Dans l’hypothèse où le choix serait fait de remplacer les Minuteman, des investissements en termes de R&D seront requis dès 2018. Une telle hypothèse semble pour l’heure assez improbable, essentiellement pour des raisons financières, auxquelles pourraient s’ajouter des raisons politiques, liées aux scandales récents (notamment des cas de possession de drogue et de triche aux examens de certification pour les officiers de tir) au cœur desquels s’est trouvée la composante.

Il y a à Washington un large consensus sur la nécessité de conserver une composante sous-marine. Néanmoins, le coût de R&D et, surtout, de production des 12 SSBN(X) est si énorme, et tellement concentré sur une période limitée, qu’il aura de lourds effets d’éviction sur les plans de construction navale américains. La cible d’acquisition, déjà en baisse par rapport aux 14 SSBN actuels, pourrait être encore revue à la baisse.

La composante aéroportée fait quant à elle face à plusieurs problèmes spécifiques. Certes, le futur bombardier stratégique (Long-Range Strike Bomber), prévu pour des missions conventionnelles et nucléaires, fait partie des trois programmes prioritaires de l’Air Force et a, à ce titre, été protégé des coupes récentes. Néanmoins, tant les bombes à gravité que les missiles de croisière air-sol connaissent leurs propres difficultés. On savait déjà que le prolongement de la durée de vie de la B61, à travers le développement de la B61-12, avait vu son coût estimé passer de 4 à 10 milliards de dollars. On voit maintenant que protéger certains programmes comme le LRSB implique nécessairement d’en réduire d’autres: il en va ainsi du Long-Range Standoff, prévu pour remplacer le missile de croisière à tête nucléaire ALCM. Les propositions budgétaires de l’Air Force (attention: fichier de 40 Mo!) pour l’année fiscale 2015, publiées la semaine dernière, indiquent que les investissements initiaux pour lancer la R&D du programme ont été repoussés de 3 ans, passant pour le moment de 2015 à 2018.

Au final, en combinant les coûts des différents programmes, le problème posé par la superposition des nombreux besoins d’investissements, et les ambitions technologiques américaines (dans le domaine des armes, des vecteurs et des plateformes) qui accentuent encore le risque d’inflation, on peut nourrir de sérieux doutes quant à la soutenabilité à long terme du modèle actuel. Pour l’heure, la volonté américaine est de rationaliser les efforts tout en sauvegardant la structure de forces actuelle. Si le gouvernement américain entend véritablement résorber la dette fédérale, la contrainte budgétaire pourrait anéantir la faisabilité d’un tel programme et imposer des arbitrages plus brutaux – par exemple des abandons capacitaires.

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Le serpent de mer de l’aéronavale britannique

Mardi, 11. mars 2014 17:27 | Auteur:

Il y a maintenant quelques semaines, la blogosphère militaire s’est curieusement animée au sujet des 200 millions d’euros que la France avait dû acquitter comme ticket d’entrée au titre des transferts de technologie du programme britannique de porte-avions. Pourtant la chose était connue et reportée dans les médias à l’époque (2006). Rien de nouveau donc, si ce n’est l’éclairage officiel sur cette dépense inopportune par le biais du rapport de la Cour des Comptes. Cela nous permet toutefois de revenir sur les incroyables aléas du programme britannique de remontée en puissance de son aéronavale, illustratif du danger qu’il y a à sacrifier une capacité complexe.

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Flashback.

Le 18 octobre 2010, le gouvernement britannique décide de mettre à l’arrêt la flotte d’avions Sea Harrier, ce qui signifie la mise entre parenthèse de la capacité aéronavale de sa Gracieuse Majesté. La remontée en puissance de cette capacité a évidemment déjà été planifiée (depuis 2007 au moins), avec une version STOVL du F-35 (Short Take-Off and Vertical Landing : décollage court avec tremplin et atterrissage vertical, comme pour le Sea Harrier). Il ne s’agit donc pas d’un abandon définitif, qui aurait représenté un déclassement inacceptable sur le plan politique. L’heure étant à la coopération franco-britannique, il est finalement décidé en novembre 2010 de s’orienter vers un outil aéronaval avec avions catapultés (nécessitant donc une plateforme navale avec catapulte et brins d’arrêt) pour favoriser l’interopérabilité avec la France de cet outil emblématique de projection de puissance. Passons sur les détails, mais, nouveau coup de théâtre en mai 2012, il est finalement décidé une ultime volte-face ; on revient à une aéronavale fondée sur des vecteurs STOVL. Très fâcheux pour la coopération franco-britannique et feu le projet d’une force aéronavale interopérable entre les deux pays (rappelons-nous que dans les esprits de cette époque, pas si lointaine, on évoquait encore une force aéronavale « européenne » à quatre porte-avions, sic transit gloria mundi…). Arrêtons-nous maintenant sur les conséquences capacitaires et industrielles de ce choix.

Car il faut voir le problème dans toute sa perspective temporelle. En effet, le Royaume-Uni avait perdu depuis une quarantaine d’années la compétence aéronavale catapultée. Réacquérir ce savoir-faire ne lui était pas impossible, mais représentait un effort supplémentaire par rapport au maintien d’un outil similaire dans son concept à celui qu’elle avait mis en œuvre ces dernières décennies. En outre, les Britanniques ne savent plus aujourd’hui concevoir le système de catapultage des avions. Un modèle aéronaval fondé sur la catapulte les aurait obligés à acheter le système aux Etats-Unis. Or, pour faire décoller les F-35C, l’US Navy doit développer un modèle de catapulte très innovant (catapulte « électromagnétique » remplaçant un système vapeur), mais qui s’avérerait totalement hors de prix pour les finances du Royaume. Ces facteurs ont donc contribué à la décision d’annuler le projet d’aéronavale basée sur des plateformes à catapulte.

Reste la solution STOVL. La brillante innovation du Sea Harrier avait été conçue par les Britanniques. Ironiquement, ceux-ci ont depuis perdu la compétence technologique requise pour concevoir de manière autonome des chasseurs STOVL ! Ils doivent donc s’en remettre là encore aux Américains qui, eux, ont préservé cette compétence, acquise initialement auprès des Anglais. Il n’existe actuellement sur le marché que la version STOVL du JSF (F-35B). Le gouvernement britannique n’a donc pas son destin en main : il doit acheter cet avion. Or le programme JSF est extrêmement controversé, y compris aux Etats-Unis, où certains se plaignent du programme de développement le plus cher de l’Histoire alors même que sa fiabilité technique est encore largement sujette à caution. Remarquons au passage que la version F-35B est bien sûr plus complexe encore, et donc plus chère, que le F-35A (le chasseur classique, destiné à être utilisé par l’Air Force). Précisons aussi que le choix d’une variante STOVL est contraignant en termes de performances : par rapport au Rafale, le F-35B possède une autonomie et une capacité d’emport d’armement nettement inférieures. Finalement, à ce stade, et alors que la construction des deux plateformes navales a été lancée depuis longtemps, le Royaume-Uni n’est toujours pas certain de disposer d’un outil fonctionnel et cohérent d’ici la fin de la décennie. Un échec du programme F-35B constituerait à cet égard un véritable désastre national, au regard des milliards de livres déjà dépensés.

Soyons néanmoins optimiste et gageons que le F-35B aboutira sans ruiner ses acquéreurs. L’aéronavale britannique commencera à renaître sur le plan opérationnel à compter de 2020 au mieux, soit près d’une décennie après l’abandon des Sea Harrier, et ne recouvrera sa pleine capacité que vers 2030, soit deux décennies après. Preuve qu’une remontée en puissance dans un domaine spécifique peut être très chèrement payée, sur le plan financier, sur le plan des délais et sur le plan stratégique !

 

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The Amphibious Endeavour: Tactical Risk, Strategic Influence

Jeudi, 27. février 2014 17:19 | Auteur:

Focus stratégique 46 bisLe Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) de l’Ifri vient de publier le numéro 46 bis de la série Focus stratégique :

The Amphibious Endeavour: Tactical Risk, Strategic Influence

Officier supérieur de l’armée de Terre, le Lieutenant-colonel Guillaume Garnier est détaché comme chercheur au Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Il est diplômé de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et du Collège Interarmées de Défense (CID).

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

Malgré une histoire séculaire, les opérations amphibies sont restées relativement occasionnelles avant la Seconde Guerre mondiale. De par les fortes contraintes météorologiques et les difficultés d’une planification interarmées, il s’agit de missions complexes et très risquées. Les retours d’expérience mettent en lumière des données incontournables telles que le besoin d’un appui-feu naval écrasant, d’un rapport de forces favorable sur le lieu de débarquement et surtout de l’effet de surprise. Ces vérités persistent aujourd’hui, mais l’amphibie a changé de visage, exigeant une intégration interarmées de plus en plus poussée, tout en bénéficiant des technologies militaires et navales les plus modernes. S’il continue d’offrir une perspective de haute intensité, l’amphibie constitue surtout une capacité clé pour « l’entrée en premier » dans un monde où 50 % de la population vit sur les littoraux. Couvrant l’ensemble du spectre de la conflictualité, l’amphibie démontre aujourd’hui davantage son utilité stratégique dans des scénarios de crise de basse à moyenne intensité que dans d’hypothétiques opérations de guerre majeure.

Sommaire:

Introduction

The ineluctable principles of amphibious warfare

Amphibious operations in the face of modern anti-access strategies

Strategic utility of amphibious operations: forcible entry and scalability of force

Conclusion

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