Les bases militaires avancées interview de Morgan Paglia

Chercheur au Centre des Etudes de Sécurité de l’IFRI, Morgan Paglia a publié récemment une étude sur les bases militaires avancées (après, notamment, deux études co-écrites sur les proxys de l’Iran au Moyen-Orient, et l’avenir de la stratégie française de présence et de souveraineté). Il a bien voulu répondre à quelques-unes des questions posées par Mars Attaque à ce sujet (co-publiées sur le blog Mars Attaque ).

1/ Quelle « prise en tenaille », géopolitique et technologique, menace aujourd’hui les bases avancées à l’étranger ? Quelle est d’ailleurs la menace principale ?

Géopolitiquement et stratégiquement, il me semble prématuré de parler de « prise en tenaille » car chaque base a une position spécifique et doit donc faire l’objet d’une analyse particulière en fonction du théâtre d’opération et des menaces éventuelles. En revanche, il est certain que l’équation stratégique dans laquelle s’inséraient les bases avancées depuis la fin de la guerre froide est en train de changer et, avec elle, le rapport coût/bénéfice de l’accès stratégique qu’elles permettent d’obtenir.

Géopolitiquement, la période actuelle est marquée par l’émergence de nouvelles puissances non seulement désireuses d’acquérir des points d’appui (Chine, Russie, Turquie notamment) mais aussi d’établir des zones d’influence. Et cette dynamique a déjà un impact sur l’accès stratégique. En 2016-2017, la compétition Chine-Etats-Unis a failli avoir raison de l’installation du système antimissile THAAD en Corée du sud et ce n’est qu’au prix de lourdes pertes économiques que Séoul a pu installer ce système que Pékin jugeait contraire à ses intérêts. Il est possible qu’il devienne plus difficile d’accéder à des zones d’intérêts pour la France étant donné cette compétition et les outils non militaires que certains sont prêts à mettre en œuvre pour infléchir les décisions des pays hôtes.

Au plan opérationnel, l’émergence de nouvelles puissances étatiques et non-étatiques dotées de moyens accrus capables de menacer les forces pré-positionnées est également une tendance notable. Des pays comme la Chine, la Russie, ou l’Iran ont développé des arsenaux de missiles balistiques ou des missiles de croisières à la portée et à la précision accrues. La publicité faite par l’Armée Populaire de Libération sur le missile DF-26 – réputé capable de frapper Guam – ou les frappes iraniennes sur les bases américaines intervenues début janvier 2020 suscitent naturellement des questions quant à la protection des bases OTAN dans la région. Et on peut multiplier les exemples d’Etats se dotant de nouvelles capacités de frappes longue portée plus précises et donc plus dangereuses pour les bases avancées.

A cette tendance s’ajoute les conséquences de ce qu’il est convenu d’appeler la « diffusion de la puissance » à des groupes non-étatiques. A court terme, c’est certainement cette dynamique qui impactera le plus la protection les bases en opération parce qu’elle permet le renforcement des capacités de harcèlement des groupes armés par tir indirect. En Afghanistan et en Irak les tirs quotidiens au mortier ou à la roquette sur les « FOB » n’ont pas entrainé de pertes significatives mais ont confronté les armées à un dilemme que certains ont nommé la « Fobite » c’est-à-dire la tentation de dédier davantage de moyens humains et matériels à la protection de la force et des bases qu’à la mission elle-même. Que se passerait-il si, demain, des groupes armés disposaient des savoir-faire et de moyens plus importants pour menacer les approches des bases aériennes et saturer les systèmes de défense active des bases (SATCP, roquettes, drones) ? C’est une question qui se pose avec une acuité grandissante au Moyen-Orient où, dans la période récente, on a pu observer une montée en gamme des armements déployés au Yémen par les Houthis, les milices irakiennes ou le Hezbollah libanais.  Dans des contextes de guerre par procuration, l’appui extérieur d’un Etat permet à ces groupes de se doter d’armements certes de qualité moyenne- roquettes guidées, des mortiers improvisés ou des drones notamment – mais en nombre tels qu’ils posent un risque non négligeable de saturation des moyens de défense active responsables de la protection des bases. A ces deux dynamiques, il convient d’ajouter la menace plus traditionnelle de l’intrusion d’un commando à des fins de sabotage. C’est une problématique qui était particulièrement prégnante pendant la guerre du Vietnam. Elle l’est moins aujourd’hui. On observe que les armées occidentales ont développé des solutions efficaces en termes de protection de la force pour parer à cette menace.

2/ Vous indiquez qu’une manœuvre globale est nécessaire pour garantir la pérennité de ces bases. Quel rôle pour les armées alors que la pérennité tient avant tout à une volonté politique ?

L’implantation et le maintien d’une base avancée n’est qu’un maillon d’un partenariat stratégique plus large entre deux Etats et qui, par conséquent, échappe au contrôle exclusif des militaires. L’implantation d’une base est d’abord le reflet d’une volonté politique. Elle est justifiée par la défense des intérêts nationaux. Cela nous amène à nous demander où se situent justement les intérêts français dans la période actuelle. Plusieurs zones font aujourd’hui l’objet d’une attention politique-stratégique importante : la région Indo-Pacifique, l’Arctique notamment. Il reste à déterminer quelle présence militaire développer dans ces régions sans fragiliser le dispositif actuel de forces de présence. C’est tout le problème…


3/ Quelles mesures d’adaptation technique sont aujourd’hui les plus sensibles vu l’environnement opérationnel entourant ces bases ?

Les systèmes d’alerte comme les radars de contre-batterie, les systèmes d’interception multicouches offrent des solutions qui sont, certes, plus couteuse que les moyens offensifs utilisés par des adversaires dissymétriques ou asymétriques mais sont aujourd’hui très efficaces. En novembre 2012, le système Iron Dome israélien a, par exemple, été capable d’intercepter 85% des 421 roquettes tirées depuis Gaza. Néanmoins, face à des adversaires étatiques potentiels, il parait plus sage de développer un mélange de systèmes de défense active comme les SAM mais aussi passive qui impliquent le durcissement des installations, d’enterrer des stocks de carburant ou de munitions, par exemple.


4/ Vous concluez que, aujourd’hui, les alternatives sont soit trop couteuses soit non suffisantes. Peut-on imaginer demain une inversion de cette conclusion ?

Pour expliquer pourquoi l’étude tire cette conclusion rappelons d’abord quelques solutions envisagées pour remplacer ou compléter les bases permanentes. Les concepts développés de nos jours sont essentiellement d’origine américaine et pour cause, détenant un réseau de plus de 600 bases avancées il leur est vital de penser la protection et de détenir des solutions de déploiement alternatives pouvant compléter les bases permanentes dans le cas d’une opération de grande ampleur ou les remplacer en cas de neutralisation de leurs installations. On trouve notamment trois concepts intéressants.

D’abord, grâce au ravitaillement en vol il existe une solution de projection depuis la métropole que l’on a vue à l’œuvre lors de l’opération Hamilton en avril 2018 contre les installations chimiques syriennes. Pour des opérations coup de poing ou d’« entrée en premier » cette solution est possible et viable mais difficile à maintenir dans la durée. Dans le segment aérien également, l’US Air force imagine des scénarios de « mobile basing » où l’on pourrait transformer un aéroport civil en une base aérienne militaire et donc multiplier les solutions redondantes de projection de puissance. Dans le domaine naval, le « sea basing » envisage des scénarios de projection de « bases » semi-permanentes dans les approches maritimes d’un théâtre d’opération sur le mode du débarquement de juin 1944. Si certains navires correspondent déjà à la définition des bases flottantes (porte-avions, navires amphibies), ce concept pourrait impliquer de développer des ports artificiels et des navires ateliers pour appuyer la permanence à la mer d’une force navale.

Prises ensemble ces solutions peuvent dans certains scénarios d’intervention palier à l’absence de bases terrestres. Il faut également préciser qu’elles correspondent à des opérations qui seraient circonscrites dans la durée. Evidemment, on peut difficilement envisager ce type de déploiement dans des régions enclavées ou pour des opérations de longue durée qui constituent la norme. Enfin, un dernier argument en faveur des bases permanentes c’est la capacité de génération de sorties et de stockage de munition et de vivres qui est sans commune mesure à avec celle permise par le « sea basing ». C’est pourquoi il faut plutôt voir ces solutions comme complémentaires des bases terrestres que comme un véritable substitut. En revanche, des reconfigurations (concentration, mutualisation de bases, repositionnement) sont possibles.

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Les ressources humaines au cœur de la stratégie des armées

Le Laboratoire de Recherche sur la Défense vient de publier son dernier focus stratégique.

  Focus stratégique, n°98, juin 2020
 
Les ressources humaines, un enjeu stratégique pour les armées L’ambition de la loi de programmation militaire 2019-2025, « à hauteur d’homme », démontre combien le facteur humain est crucial pour les armées. En raison de la spécificité de leurs missions et de leurs engagements, la gestion des ressources humaines (RH) des armées est soumise à des contraintes particulières, dont l’impératif de jeunesse, la forte mobilité et l’importante disponibilité sont les plus évidents. S’il a su relever le défi de la transition d’une armée de conscription à une armée de métier, puis faire face à des politiques de forte déflation, le modèle RH des armées doit désormais répondre à un objectif d’augmentation rapide et significative des effectifs. Dans le même temps, l’acculturation aux nouvelles technologies nécessite une montée en gamme qualitative des profils recrutés. Le gestionnaire doit travailler toujours plus à maîtriser les flux et sa masse salariale, en jouant sur la fidélisation des effectifs et en attirant de nouvelles générations aux capacités et aux aspirations différentes de celles de leurs aînés.
Pour télécharger l’étude, cliquez sur ce lien  
 
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Groupes djihadistes et mouvement de protestation aux États-Unis : réactions et tentatives d’instrumentalisation

Par Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project

Alors que la pandémie de COVID-19 s’internationalisait, les groupes djihadistes avaient tenté d’exploiter la crise sanitaire en interprétant l’origine du virus, sa propagation et ses conséquences au prisme de leurs objectifs et de leurs stratégies, prodiguant recommandations et conseils. Le décès par asphyxie de l’Afro-américain George Floyd lors de son interpellation par des policiers blancs à Minneapolis a suscité d’importantes manifestations aux États-Unis. Il également nourri la narration de groupes djihadistes comme l’État islamique (EI) et al-Qaïda, chacun creusant son sillon narratif autour de ce mouvement de protestation contre les violences policières et le racisme.

Les groupes djihadistes lient, d’une manière ou d’une autre, cet événement à la pandémie, insistant sur la crise économique et politique actuelle comme terreau idéal pour l’exacerbation des tensions. Ils argumentent également sur l’échec des gouvernements à gérer la crise sanitaire ou la défiance croissante des populations vis-à-vis des autorités. Dans le numéro 237 de son hebdomadaire an-Naba du 4 juin 2020, l’EI titre ironiquement sur un « chaos américain » qui ferait suite à un « virus chinois ». Le groupe établit en réalité un parallèle entre la propagation à l’échelle planétaire du virus et celle du chaos des mouvements de protestation, qui selon lui ne restera pas circonscrit aux États-Unis. Daech tente de montrer qu’une crise systémique est en cours d’accélération, d’intensification, et insiste sur l’incertitude inédite de la période actuelle. Il désigne la religiosité comme point de repère stable et unique salut. Le groupe formule enfin l’espoir que l’impact économique et politique des crises nationales détournera les États hostiles de la lutte « contre les pays musulmans ». 

Illustration de l’éditorial du numéro 237 d’an-Naba

Dans la continuité de sa lecture de la crise du coronavirus, l’EI place le mouvement de protestation actuel dans une trajectoire apocalyptique. Il porte un regard extérieur et distancié sur un embrasement qu’il espère planétaire, condamne indifféremment les protagonistes et rejette en bloc « la condescendance et l’agression des infidèles les uns envers les autres ». Au sein de la mouvance pro-EI, des publications de media affiliés ou de sympathisant interprètent également les troubles sociaux comme la continuité d’un dessein divin ou d’une vengeance, comme une étape, suite au coronavirus, vers un chaos généralisé qui étayerait la fragilité des systèmes démocratiques. D’autres, enfin, y décèlent une revanche de l’histoire, considérant que l’Amérique a avivé tensions locales et conflits politico-religieux (la « fitna ») lors de ses interventions militaires dans les pays musulmans, et qu’elle subit désormais sur son territoire le même type de schisme, dans une sorte d’effet boomerang.  

Al-Qaïda exprime également l’espérance d’une crise systémique. Mais contrairement à la posture distanciée de l’EI, al-Qaïda tente de capitaliser sur les fractures raciales en s’immisçant dans les débats de manière partisane et en soulignant les discriminations subies par les populations noires aux États-Unis. Malcolm X est mis en avant dans le magazine One Ummah (deuxième numéro anglophone, sorti le 8 juin), comme figure emblématique de la lutte intransigeante contre ces discriminations. Malcolm X est régulièrement référencé dans la propagande du groupe qui a tenté à plusieurs reprises de tirer parti de la fracture raciale de la société américaine pour en exacerber les dissensions et saper la cohésion nationale.

A titre d’exemple, en septembre 2016, dans une vidéo intitulée « Ceux qui refusent l’injustice », Aymen az-Zawahiri, leader d’al-Qaïda, mentionnait comme ligne directrice le soutien du groupe aux révoltes des peuples opprimés et soulignait l’impossible intégration des minorités noires par la Loi et la Constitution, avant de diffuser l’extrait d’un discours de Malcom X rejetant le combat pacifique. Similairement, dans le 14ème numéro du magazine d’AQPA Inspire (2015), un article intitulé « Les Noirs en Amérique » met en exergue les injustices subies par ces populations. L’élection de Barack Obama, qualifié par Zawahiri d’ « esclave de maison », fut également l’occasion pour le groupe de désigner comme traîtres les Afro-américains, a fortiori musulmans, qui ne rejettent pas le système de manière radicale.  

Figure 2-Capture d’écran de la vidéo « Ceux qui refusent l’injustice » (as-Sahab, 2015)

Al-Qaïda adopte ici une posture active dont l’objectif est à la fois idéologique, stratégique et tactique. Au niveau idéologique, la position du groupe permet d’opposer deux visions du monde : celle, utopique, d’un islam égalitariste, d’une communauté des croyants universaliste et d’une charia rejetant toute ségrégation, à celle de régimes ennemis accusés d’être inégalitaires et discriminatoires. La tentative d’exacerber les tensions sociétales vise à affaiblir l’ennemi depuis l’intérieur, exploitant ses propres dissensions, en complément des actions violentes menées contre lui (attentats sur son territoire ou contre ses intérêts à l’étranger).

Enfin, à un niveau plus tactique, le groupe tente avec cette prise de position de gagner une forme de crédit, soutien de la part de populations porteuses de griefs envers l’État, voire de recruter pour sa cause au sein des minorités noires, qu’elles soient ou non musulmanes. S’appuyant sur la rhétorique de la légitime défense pour justifier une action offensive, l’article d’Inspire incitait ainsi clairement les Afro-américains non seulement à déclencher des troubles violents mais également à commettre des attaques (ciblant notamment des personnalités politiques désignées par le groupe comme racistes). Cette incitation, récurrente avait notamment été identifiée dans des documents récupérés par le renseignement américain, attestant que Ben Laden souhaitait recruter des Afro-américains dans ses rangs afin d’engendrer un emballement de la polarisation raciale.

Alors qu’une période de récession et de tensions sociales est engagée depuis plusieurs mois, les groupes et acteurs extrémistes nous rappellent la nécessité d’être plus que jamais en alerte, vigilants et résilients face à nos propres dissensions : fracturer nos sociétés constitue pour eux un objectif à part entière qui entraînerait affaiblissement de la cohésion nationale,  concessions par rapport à nos valeurs et remise en cause du modèle de la démocratie libérale, modèle que ces entités cherchent à détruire.

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Recension : Le général Beaufre, Portraits croisés

Michel Pesqueur propose une analyse de l’ouvrage de Roland Beaufre et Hervé Pierre, Le général Beaufre, Portraits croisés, (Pierre de Taillac, 2020).

Comme le titre l’indique, ce court ouvrage présente le général Beaufre (stratège militaire, auteur de introduction à la stratégie[1] et défenseur de l’indépendance nucléaire française), selon deux approches, l’une biographique sous la plume de son fils Roland Beaufre, l’autre conceptuelle par Hervé Pierre.

La première partie nous fait rentrer dans l’intimité familiale du général Beaufre. C’est d’abord par une série de souvenirs et d’anecdotes rattachés à quelques dates que l’auteur présente les grandes étapes de la carrière de son père. Commandant de division à Nancy, le général Beaufre dirigea l’expédition de Suez en 1956. L’achat de la villa de Tanger fait le lien avec sa carrière nord-africaine commencée avec la campagne du Rif . La rencontre de l’auteur avec des personnalités connues (l’acteur Jean-Pierre Aumont ou le général Oufkir ministre de la défense du roi Hassan II) rappelle la participation de son père à la campagne d’Italie et sa conduite héroïque en Indochine.

L’ouverture et l’exploration par l’auteur du secrétaire de campagne de son père amène ensuite le lecteur dans l’intimité familiale du général à la manière de la madeleine de Proust. « Je suis planté devant ce meuble avec un sentiment étrange. Retrouver mon père après tant d’années me donne une sorte de vertige. Mon père me revient ainsi en plein cœur. Je vais retrouver son intimité. Entrer dans ses pensées. Le sentir près de moi ». Une pipe et un jeu de cartes rappellent un père gros fumeur et très attentionné avec sa famille. Une lettre de son grand-père adressée à son père alors qu’il était à Alger avec le général Giraud laisse transparaître des rapports conflictuels et rappelle une jeunesse difficile marquée par une vie de pensionnat à la limite du supportable.

À côté de la pipe, un portefeuille contient des photos et des cartes dont une prévenait que son porteur était cardiaque, et évoque à l’auteur les quatre infarctus, dont le dernier fut fatal, qui frappèrent le général. Les photos sont des portraits des membres de la famille et des scènes familiales presque toutes prises à Tanger. Elles remémorent à l’auteur l’attachement de son père à sa famille et au Maroc ainsi que la grande liberté qu’il lui a laissée dans ses choix de vie. Un dépliant touristique vantant les charmes de Casablanca renvoie au goût pour le voyage d’un père qui amena souvent sa famille découvrir d’autres contrées, tandis que des lettres écrites dans les années vingt plongent l’auteur dans les débuts de carrière de son père lors de la guerre du Rif (blessure, citation, Légion d’honneur).

L’auteur termine l’exploration du secrétaire par un dernier casier dans lequel il découvre un paquet de lettres reçues entre 1968 et 1973. Elles lui permettent de présenter la carrière intellectuelle de son père : stratège, écrivain, conférencier éditorialiste… et de faire le lien avec la seconde partie du livre en passant le relais à Hervé Pierre. Hervé Pierre est colonel de l’armée de terre, ancien directeur adjoint de la revue Inflexions et prépare actuellement une thèse en sciences politiques sur le général Beaufre.

« J’ai essayé de réaliser ce que je vous avais dit, c’est-à-dire une tentative pour essayer de rationaliser les diverses conceptions stratégiques », cette citation du général Beaufre en exergue de la seconde partie donne le ton.

L’auteur commence par présenter rapidement la seconde carrière du général Beaufre : celle de stratégiste publiant de nombreux ouvrages et ayant créé la revue Stratégie, qui diffuse les productions de l’Institut Français d’Études Stratégiques (IFDES) qu’il a fondé en 1963. Il acquiert rapidement une notoriété internationale teintée de jalousie. On lui reproche l’ambivalence de sa pensée entre atlantisme et incarnation de la Realpolitik européenne. Des reproches infondés selon l’auteur, pour qui Beaufre aurait essayé de concilier ces deux formes de pensée en élaborant son propre modèle stratégique exprimé dans un nouveau langage qu’Hervé Pierre qualifie de créole stratégique, titre de cette seconde partie. Avant de caractériser l’originalité de cette langue, il en présente les racines.

Premièrement, le général Beaufre appartient à cette génération « traumatisée par les erreurs du passé et, de ce fait, en recherche permanente d’un Graal stratégique qui permettrait d’éviter qu’elles ne se reproduisent ». Tirant les leçons des deux conflits mondiaux, en particulier de la défaite de 1940, il décida de participer à la revanche de 1945 en réfléchissant à la reconstruction d’une armée nouvelle tout en élaborant une doctrine stratégique dans le cadre de la renaissance de la pensée militaire française.

La rencontre avec Liddell Hart, succédant à la découverte de ses écrits dans un premier article de la Revue des Deux Mondes et les nombreux échanges qu’ils eurent tout au long de leur carrière est la deuxième source d’inspiration du général Beaufre. Même s’il revendiquait une filiation avec le stratégiste britannique, son indépendance de pensée l’amena à exprimer son désaccord face au French bashing quasi systématique de son mentor. La relation à Liddell Hart reflète plus largement son vif intérêt pour l’international et le monde anglo-saxon en particulier, grâce ou à cause de sa parfaite maîtrise de l’Anglais qui le distingua dès le début de sa carrière militaire (il fut l’interprète du général Giraud auprès des Américains lors des rencontres d’Anfa de janvier 1943) et contribua à lui offrir une notoriété internationale.

Les origines de la pensée Beaufrienne ayant été présentées, l’auteur en développe les grandes lignes. Il rappelle tout d’abord à quel point cette pensée fut à la fois contestée en France, car s’écartant de la pensée stratégique dominante qui s’est rigidifiée après la guerre d’Algérie et aux Etats-Unis où elle est jugée trop abstraite. Face à ces critiques, Beaufre assume le double héritage anglo-saxon et européen en considérant n’en garder que le meilleur. Sur la dissuasion, il s’oppose aux conceptions de général Gallois en ne s’opposant pas à la flexible response proposée par les Etats-Unis à partir des années 1960 mais en proposant de la combiner avec une dose de représailles massives pour accroître l’ampleur du doute chez l’adversaire. Il élabore en réalité un système dissuasif complexe à trois dimensions : populaire, conventionnelle et nucléaire. L’ouvrage se termine par une chronologie très utile de la vie du général Beaufre.

Au bilan l’ouvrage s’avère tout à fait passionnant, et est à conseiller à tous ceux qui veulent découvrir le lien entre l’expérience de l’auteur et la naissance de sa pensée. Ainsi, on ne peut que rejoindre Hervé Pierre lorsqu’il conclut en préconisant la lecture, l’étude voire l’enseignement de la pensée du général Beaufre pour répondre aux défis d’un monde évoluant dans un contexte de « paix-guerre », où le symétrique se mêle à l’asymétrique et où le système des alliances est remis en cause.


[1] Centre d’études de politique étrangère, Général André Beaufre, Introduction à la stratégie, librairie Armand Colin, Paris, 1963.

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Concevoir un char en commun: les expériences passées à méditer

Le 28 avril dernier, la Ministre des Armées et son homologue allemande ont signé l’accord cadre définissant l’organisation du projet de char du futur (Main Ground Combat System, MGCS) ainsi que les structures chargées de le gérer.

Cet accord intervient quatre mois après un précédent conseil des ministres franco-allemand où, après des heures de négociations, les deux gouvernements étaient parvenus à s’entendre et à annoncer la signature prochaine de contrats pour le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) et le MGCS, et plus d’un an après la signature d’une lettre d’intention sur la réalisation d’un char en commun et la définition du besoin opérationnel conjoint.

Ce délai et la lenteur du processus, en fait dû à un blocage au niveau du Bundestag, illustrent la difficulté intrinsèque à la conception d’un char de combat, difficulté accrue quand cette conception fait l’objet d’une coopération binationale voire multinationale. Le MGCS, quand il verra le jour, sera le fruit d’une coopération franco-allemande synonyme de synergie et de partage des compétences mais également de rivalités sur fond d’intérêts parfois divergents.

Quelques exemples historiques, bien que concernant des chars moins complexes que le MGCS et conçus sur une base nationale, permettent d’illustrer l’importance du retour d’expérience et de la juste appréciation du besoin des utilisateurs. La conception et la réalisation des premiers chars français, exemples de manque de synergie aboutissant à la production d’engins peu fiables, contrastent ainsi avec le Renault FT 17 et le Sherman M4, exemples de réussite permise par une vision claire des besoins et une maîtrise d’ouvrage unique.

Deux premiers chars français aux lacunes importantes

Le 2 août 1914, lorsque la guerre est déclarée, la doctrine française prône l’offensive et la guerre de mouvement. La guerre devait être courte et l’ennemi rapidement défait. Ces espoirs d’une guerre courte et fluide furent rapidement réduits à néant. À la mi-novembre les armées s’enterrent et une nouvelle guerre commence. Face à une situation bloquée, les grandes offensives, qu’elles soient françaises ou allemandes, échouent contre le dispositif défensif adverse, et de nombreux officiers cherchent des solutions innovantes. Parmi eux, le colonel Estienne prône la réalisation d’un cuirassé terrestre capable de rompre les lignes ennemies tout en assurant la protection de son équipage.

« J’ai eu l’honneur, depuis un an, d’appeler à deux reprises, votre haute attention sur l’emploi de cuirassements mobiles, pour assurer directement la progression de l’infanterie. »[1]

Le général Estienne (1860-1936) le père des chars français.
https://fr.wikipedia.org/wiki

 Il parvient à convaincre l’état-major et le 31 janvier 1916, le général Joffre autorise la commande de quatre cents engins. Chargé de la mise en œuvre de son idée, le colonel Estienne s’adresse d’abord à Louis Renault qui, surchargé de travail, décline l’offre. Un de ses camarades, le commandant Ferrus du service automobile des armées, le met en relation avec M. Brillie, ingénieur au Creusot. Conquis par ses idées, il lui affirme que la firme Schneider était en mesure de réaliser son projet.

C’est à partir du tracteur américain Holt que M. Brillie réalise son cuirassé terrestre armé d’un canon de trente-sept et de deux mitrailleuses et emportant un équipage de six hommes. Après les premiers essais, quelques modifications sont apportées au projet initial et en avril 1917, les Schneider étaient prêts pour le baptême du feu. [Pour les caractéristiques techniques des chars cités (www.chars-francais.net)].

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Char Schneider 1917
https://fr.wikipedia.org/wiki

Cependant, en mars 1916, le colonel Estienne a appris l’existence d’un projet concurrent développé par la firme Saint-Chamond et initié par Albert Thomas[2] aidé du général Mouret[3] qui veulent contrecarrer les décisions du grand état-major. Le char Saint-Chamond, lui aussi conçu à partir du tracteur Holt, apportait quelques innovations par rapport au Schneider (chenilles entraînées par un moteur électrique) mais était handicapé par sa forme trop effilée qui le faisait se ficher en terre lors des franchissements de tranchées. Quatre-cents exemplaires sont commandés, mais la réalisation du programme est lente et les derniers engins ne sont livrés qu’en mars 1918.

Image associée
 Char Saint-Chamond 1917
https://fr.wikipedia.org/wiki

Ainsi, au printemps 1917, la France dispose-t-elle de deux chars différents, fruits d’une conception concurrente. L’absence de synergie et de collaboration donne naissance à deux engins imparfaits dont la production est – entre autres – ralentie du fait de l’absence d’économie d’échelle. Les états-majors et le général Estienne [4] en tirent les leçons et agissent différemment pour la conception du char Renault.

Le char Renault et le retour d’expérience

Le premier engagement des chars français à Berry-au-Bac, le 16 avril 1917, est un demi-succès qui révèle tant les limites des Schneider que celles des Saint-Chamond et la nécessité d’y apporter des modifications. [5] Rapidement, ces dernières ne semblent cependant pas suffisantes pour donner entièrement satisfaction tandis qu’apparaît le besoin d’un char léger [6]. Pressentant ce besoin, le général Estienne s’appuie sur les enseignements du 16 avril pour accélérer la réalisation d’un char de ce type.

Depuis déjà presqu’un an, celui-ci songe à la réalisation d’un char plus petit et moins vulnérable aux tirs d’artillerie. Ce projet se concrétise avec Louis Renault. En décembre 1916, le comité consultatif de l’artillerie d’assaut vote la commande de mille chars de type Renault. La fabrication est longue et les expérimentations nombreuses, permettant de réaliser un engin donnant satisfaction aux futurs utilisateurs comme en témoigne un rapport d’une commission composée d’officiers ayant combattu à Berry-au-Bac : « Il offre les avantages suivants : rapidité et mobilité, facilité de franchissement des terrains de combat, armement judicieux (mitrailleuse ou canon de 27), très grand champ de tir et bonne visibilité, facilité de transport, protection suffisante donnant à l’équipage toute sécurité matérielle et morale contre les effets du tir ennemi. Ses avantages se trouvent notablement augmentés par les aménagements reconnus utiles au cours des expériences de la commission. Nous concluons donc à l’adoption immédiate du char Renault ainsi aménagé et à sa construction intensive. »[7]

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Char Renault FT 17 1917
https://fr.wikipedia.org/wiki

Le char Renault est produit à plus de 3000 exemplaires et est l’un des acteurs de la victoire finale. Conçu et réalisé par une seule équipe, il est un bon exemple de ce que devrait être la conception d’un char tout comme l’est le Sherman M4 sur une plus grande échelle.

Le Sherman M4, entre RETEX et juste anticipation des besoins

Comme sur un plan doctrinal, les états-majors américains des débuts de la Seconde Guerre mondiale se trouvent dépourvus en matériels aptes à être engagés. Avec la déroute de l’armée française du printemps 1940, le blitzkrieg est le révélateur de l’inadéquation des structures et équipements de l’US Army à un conflit en Europe. Dans la hâte, les Américains conçoivent un char moyen selon l’architecture du char français B1 Bis, le M3, un char dual avec un canon de 75 en casemate et un de 37 en tourelle. Il sert en fait de « brouillon » pour le Sherman M4. Livré aux Britanniques, il est engagé dès 1941 sur le théâtre nord-africain et sert parallèlement d’engin d’entraînement pour la formation des équipages blindés américains.

Les concepteurs du M4 intègrent les enseignements tirés des engagements des M3 qui servent de test grandeur nature pour le train de roulement et l’ergonomie générale de la tourelle. L’amélioration des optiques de tir est aussi la conséquence du retour d’expérience des combats d’Afrique du nord. Ainsi, à sa conception, le M4 est d’emblée un char mature, sans défaut majeur et conçu pour une production en série. Utilisant majoritairement des éléments déjà existants dans l’industrie automobile ou aéronautique, ses concepteurs ne mettent que huit mois pour sortir un produit performant et surtout évolutif.

Sa conception, repose, in fine, sur trois critères.

Le premier est la masse. Pour couvrir tous les besoins (création de 61 divisions blindées pour le front occidental et le Pacifique, livraisons aux alliés britanniques et soviétiques, châssis pour les Tanks Destroyers et les autres dérivés), les planificateurs avaient prévu la fabrication de 45 000 chars en 1942 et 30 000 de plus en 1943. Pour réussir le défi technologique et logistique d’une production en masse, il faut un char de conception simple et relativement léger. D’où le choix d’un char moyen, aux équipements standardisés, qui reprend une grande partie des éléments du M3 et en emprunte d’autres à l’industrie automobile ou aéronautique, notamment pour les moteurs.

Le deuxième est l’encombrement. Ces chars étaient destinés à être employés outre-mer. De ce fait, leur transport devait être le plus facile possible. C’est pourquoi les ingénieurs s’attachent à créer un char à l’encombrement limité et aisément projetable à partir des navires de la Navy et de la marine marchande. Ce critère fut l’une des raisons du maintien du M4 dans les forces jusqu’à la fin de la guerre : bien que techniquement dépassé par les chars allemands plus lourds, il est longtemps préféré au char M26 Pershing, plus performant mais bien plus volumineux et une fois et demie plus lourd. Sachant que l’on pouvait embarquer trois M4 au lieu de deux Pershing, le critère d’encombrement a pris le pas sur celui de la protection.

Le troisième critère est celui de l’intégration parfaite du char dans les unités interarmes. Les Américains, contrairement aux Allemands, font le choix de la cohérence d’ensemble de leurs forces par rapport aux performances individuelles des matériels. Plus légers que ses adversaires, mais beaucoup plus fiable, le M4 s’intègre parfaitement dans les Combat Command où il n’était qu’un élément, certes primordial, parmi tant d’autres.

Le Sherman M4 est un exemple d’une conception réussie réalisé sur la base d’un cahier des charges très précis et s’appuyant sur les enseignements des réalisations précédentes. Produit au final à plus de 50 000 exemplaires (le nombre de divisions blindées finalement créées est inférieur aux prévisions initiales), ce fut le principal outil de combat des divisions blindées alliées.

Image : char Sherman M4A4 Sherman
Sherman M 4 1944
https://fr.wikipedia.org/wiki

Ces exemples montrent que la réussite de la conception d’un char repose sur une définition claire des besoins, une prise en compte des enseignements des réalisations précédentes et sur une unicité de vue. Les concepteurs du MGCS devront avoir une vision claire et identique des besoins tant quantitatifs que qualitatifs et s’appuyer d’emblée sur un concept d’emploi bien défini. En plus des leçons du passé et des retours d’expérience des engagements récents des chars lourds, ils devront prendre en compte les évolutions technologiques en mesure d’interagir sur les futurs champs de bataille et travailler en parfaite symbiose. Bien que l’ampleur de la tâche à réaliser soit plus considérable encore pour un programme d’armement multinational, il faut souhaiter que les équipes appelées à travailler sur le MGCS au cours des prochaines années parviennent à cette synergie.


[1] Cité dans Deygas F-J, commandant, Les chars d’assaut, leur passé, leur avenir, Charles-Lavauzelle &Cie, Paris, 1937, p 91.

[2] Albert Thomas fut ministre de l’armement de 1915 à 1917.

[3] Le général Mouret était inspecteur du service automobile des armées.

[4] Il avait été promu général le 17 octobre 1916.

[5] « Personne ne conteste d’ailleurs la nécessité de modifier sous certains rapports le matériels et l’emploi tactique de ces engins. » Grand quartier général des armées du nord et du nord-est, état-major, 3e bureau du 20 mai 1917, note sur le rapport de M. FERRY, député, au sujet des opérations offensives du GAR, SHD carton 16 N 1686.

[6] Gaudibert, capitaine d’artillerie, le char de combat français, étude technique, Revue d’infanterie, Charles-Lavauzelle & Cie, Paris, tome 58, 1er trimestre 1921, tome 59, 2e trimestre 1921, p 500.

[7] Rapport du 10 mai 1917 d’une commission constituée par le général commandant AS et composée d’officiers ayant combattu à Berry-au-Bac chargée d’étudier le char Renault, SHD, carton 16 N 2120.

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Interview : ‘Complémentarité ou concurrence ? La coopération franco-britannique et l’horizon européen de la défense française’

Titulaire d’un doctorat en science politique de l’IEP de Paris, en co-direction avec le King’s College de Londres, Alice Pannier est chercheuse associée au Centre des études de sécurité de l’Ifri. Elle est également assistant professor en relations internationales et études européennes à la School of Advanced International Studies (SAIS) de l’Université Johns Hopkins à Washington. Elle est enfin l’auteur d’un récent Focus Stratégique sur la coopération de défense franco-britannique et l’horizon européen de la défense française. Elle a bien voulu répondre à quelques unes des questions du blog Mars Attaque avec lequel nous co-publions cette interview.

1/ Quel points majeurs faudrait-il retenir de 10 ans de Traité de Lancaster House, qui contenait à sa signature une multitude de pistes opérationnelles, capacitaires, ou de développement de l’interopérabilité ?

Deux traités ont été signés en 2010. Le traité sur les installations radiographiques et hydrodynamiques conjointes (ou « traité nucléaire ») était le résultat d’un travail important en amont. Le texte est technique, et les projets de coopération sont précis, comme par exemple la construction de trois axes radiographiques à Valduc, en vue de mener des expérimentations sur les armes nucléaires, dans le cadre du programme « Simulation » du CEA.

Le « traité de coopération en matière de défense et de sécurité », qui encadre le premier, est au contraire très général. Il place la coopération militaire, capacitaire et industrielle franco-britannique au cœur d’une relation politico-diplomatique plus large, institutionnalisée pour la première fois par ce traité. Celui-ci prévoit de faciliter l’intégration transfrontalière de leurs industries de défense, engage les deux États à se consulter mutuellement sur leurs politiques de défense et à se soutenir l’un l’autre dans les interventions militaires qu’ils auraient à mener.

En dehors de cela, c’est la déclaration du sommet de 2010 qu’il faut consulter pour connaitre plus précisément les projets envisagés il y a 10 ans. Ladite déclaration prévoyait d’explorer des pistes de coopération dans un grand nombre de projets capacitaires – des missiles au drones en passant par l’aviation de combat, les véhicules blindés, l’interopérabilité des groupes aéronavals, la lutte contre les mines sous-marines et les satellites.

Force est de constater que de nombreux échecs sont à rapporter. Parmi les principaux, la coopération entre BAE et Dassault autour du drone MALE n’a pas abouti (les deux pays ayant acheté des Reaper américains sur étagère), pas plus que le deal « Watchkeeper contre VBCI » [achat du drone Watchkeeper par la France en « échange » de l’achat de blindés VBCI par l’armée britannique, ndlr]. Le gouvernement britannique en 2011 a opté pour une version de l’avion de combat F-35 non-interopérable avec le porte-avion français ; et, plus récemment, la coopération autour du système de combat aérien du futur (SCAF), menée par BAE et Dassault, a été suspendue, au profit d’une coopération franco-allemande impliquant Dassault et Airbus.

Au registre des succès, on peut citer la mise en place de centres d’excellences franco-britanniques dans la filière missile et les avancées du programme de missiles antinavires légers (Sea Venom) de MBDA ; le développement par BAE et Thales d’un système de lutte anti-mines marines ; la validation du concept de force expéditionnaire conjointe non-permanente (CJEF) ; le développement d’installations conjointes liées à la dissuasion nucléaire ou encore le rapprochement des agences de renseignement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et les cyber-menaces.

2/ Jusqu’à quel point les acquis sont assez solides pour ne pas en faire des possibles symboles réversibles ?

En réalité, si un projet devient symbolique, alors il a moins de chance d’être abandonné. Le statut de symbole donne une centralité et permet de mobiliser des acteurs autour du projet, y compris des acteurs périphériques mais importants, tels que les médias ou les élus. A l’inverse, l’échec d’un projet qui a été présenté comme symbolique sera difficile à dépasser, puisque l’échec restera durablement ancré dans la mémoire collective. On peut penser par exemple au projet de porte-avion commun (dans les années 2000) ou au choix britannique, en 2011, d’une version de l’avion de chasse F-35 non interopérable avec le groupe aéronaval français.

La solidité d’un projet et sa dimension symbolique ne sont donc pas nécessairement liés. Aujourd’hui, dans le contexte franco-britannique, il me semble que les projets qui étaient fragiles et réversibles ont déjà été abandonnés. Dix ans après les traités, le nombre plus restreint de projets effectivement en cours, ou leur échelle comparée plus petite qu’envisagée à l’origine, indiquent que ceux-ci seront maintenus.

Dix ans après la signature des traités, trois domaines se sont solidifiés et sont devenus des symboles de succès franco-britanniques : l’intégration industrielle de la filière missile autour de MBDA, le projet de force expéditionnaire conjointe et, bien sûr, la coopération nucléaire avec la construction d’infrastructures conjointes, toujours en cours.

Concernant les interventions militaires, la France a pu compter sur le soutien britannique au Mali et en RCA. Toutefois, ce soutien a été limité à un soutien logistique et des troupes non-combattantes. La France a pour sa part été déployée sous commandement britannique en Estonie dans le cadre de l’OTAN. Étant donné que les interventions se décident de manière ad hoc, on peut difficilement prévoir si, lors de la prochaine crise internationale menant à une intervention de haute intensité, Français et Britanniques agiront effectivement de concert. 

3/ Alors que l’expression de « relance de partenariat » était plus souvent liée au « franco-allemand », 10 ans après le Traité de Lancaster House, quelles seraient, selon vous, les axes possibles d’une possible relance du « franco-britannique » ?

Les grands sommets – tels que celui de novembre 2010 et celui prévu pour les 10 ans des traités – doivent être l’occasion de d’annonces ambitieuses : les relations de défense ont besoin d’un affichage et d’un soutien politique (même si cela ne saurait être une condition suffisante pour le succès de la coopération). Comme pour la négociation des deux traités, il y a deux options : l’une nécessitant un long travail en amont pour déterminer les projets précis réalisables (comme le traité nucléaire), et l’autre qui consiste à lancer un grand nombre d’initiatives moins réfléchies, en sachant que beaucoup n’aboutiront pas (comme la déclaration au sommet de 2010).

Aujourd’hui, il s’agit, d’une part, de faire aboutir les projets en cours – nucléaire, missiles, CJEF. D’autre part, il faut investir dans de nouveaux domaines de coopération. Les pistes principales concernent la cyberdéfense, la stratégie spatiale, l’intelligence artificielle et les menaces hybrides – autant de sujets qui ont pris de l’ampleur au cours de la décennie écoulée et qui pourraient venir étoffer la coopération franco-britannique.

4/ Est-il possible de dépasser ce qui semble être un horizon stratégique, soit un effort sur le partenariat franco-allemand, soit un effort sur le partenariat franco-britannique ?

Comme le suggère le titre de l’étude, la question est en effet bien de savoir si la relation franco-britanniques et franco-allemande (et, par extension, la défense européenne) sont complémentaires ou concurrentes. Dans les faits, il y a peu de domaines concrets dans lesquels il y a concurrence : opérations militaires de haute intensité, dissuasion nucléaire, liberté de navigation, triangle stratégique avec Washington, industrie missilière… Ces domaines sont l’apanage de la relation franco-britannique, alors que la relation franco-allemande est, elle, fructueuse dans sa dimension européenne. Elle jouit d’un fort capital politique, d’une intégration industrielle significative, se trouve au cœur de « l’Europe de la défense » et, sur le plan opérationnel, se manifeste généralement sur le bas du spectre.

Malgré cette complémentarité de fait, il existe une concurrence notamment dans le domaine industriel et capacitaire. Sur le dossier des drones MALE comme pour le SCAF, Paris a, à plusieurs reprises, tergiversé sur le choix de son partenaire. Au final, c’est la relation franco-allemande qui a bénéficié des échecs franco-britanniques plutôt que l’inverse, puisque Paris a choisi (à ce stade) de travailler avec Berlin sur ces deux projets.

Outre le choix de Paris entre Berlin et Londres, c’est Londres, également qui doit choisir entre Paris et Washington. En 2010, la relation anglo-américaine était affaiblie par le coût de la guerre d’Irak depuis 2003, et la relation entre David Cameron et Barack Obama n’était pas très forte, contrairement à celle entre David Cameron et Nicolas Sarkozy. Le rapprochement franco-britannique de 2010 a bénéficié de cet affaiblissement, également.

Depuis fin 2016, la présidence Trump aurait pu laisser espérer une volonté de Londres de s’ancrer davantage en Europe. Mais c’était sans compter sur les effets secondaires du Brexit : le Royaume-Uni doit désormais renforcer ses partenariats hors de l’Europe et négocier d’ambitieux traités de libre-échange tout en étant en position de faiblesse ; il est moins en capacité de prendre des positions diplomatiques qui risqueraient d’abimer sa relation privilégiée avec Washington. On voit donc le Royaume-Uni qui, malgré des désaccords de fond avec l’administration Trump, ne s’y est pas opposé frontalement, même lorsqu’il était en désaccord, par exemple sur la gestion du dossier iranien. Le maintien d’un lien prioritaire avec Washington pourra se traduire par des choix stratégiques, industriels et capacitaires aux dépends de la relation avec Paris.

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