Surprise stratégique et transformations militaires

Jeudi, 24. juillet 2014 10:22 | Auteur:

Strategique 106Au vu du rythme auquel nous avons publié nos analyses sur le blog au cours des dernières semaines, voire des derniers mois, vous serez peut-être parvenus à la conclusion que l’équipe était déjà en vacances ou tout au moins inactive. Rien n’est moins vrai – pour le moment en tout cas – au contraire: c’est précisément parce que nous sommes tous surchargés au quotidien que nous ne parvenons pas à trouver le temps de contribuer à Ultima Ratio…

Je profite donc d’une brève accalmie avant la trêve estivale – la vraie trêve, celle-là – pour vous annoncer la parution d’un numéro spécial de la revue Stratégique, de l’Institut de Stratégie Comparée, sur le thème de la surprise stratégique. J’avais déjà contribué à la revue dans un numéro sur Clausewitz à l’époque où Hervé Coutau-Bégarie la dirigeait encore, et reste convaincu de l’apport unique de cette revue dans le débat stratégique francophone. Il me semble donc important de saluer les efforts de la nouvelle équipe, qui a entamé une démarche visant à rénover la revue (à commencer par la nouvelle couverture) – la seule en France à accueillir des textes sur la théorie stratégique – sans lui faire perdre sa valeur.

J’ai pour ma part contribué au dernier numéro avec un article sur « Innovations militaires, surprise et stratégie« , qui approfondit certaines idées déjà évoquées dans mon Focus stratégique de 2008 sur le sujet, et qui seront familières à bon nombre d’entre vous. Voici le résumé de mon papier :

En guerre, la surprise est omniprésente, non seulement comme produit du hasard, mais aussi et surtout comme résultat des initiatives d’un adversaire cherchant à prendre l’avantage. L’une des options les plus évidentes afin de surprendre consiste à innover, c’est-à-dire à introduire un changement significatif dans l’organisation des forces armées, ou dans les pratiques ou équipements employés. Cet article analyse la relation entre innovation et surprise dans la dialectique stratégique. Après avoir évalué l’impact de l’évolution technologique – mobilité, portée, surveillance, etc. – sur la capacité à produire des surprises chez l’adversaire, l’article s’interroge sur les effets militaires des surprises résultant d’innovations, en s’intéressant en particulier au cas des « révolutions dans les affaires militaires » (RMA). Si les RMA contribuent parfois, lors de leur apparition, à créer des surprises stratégiques, elles restent soumises à la logique stratégique des rendements décroissants, qui contribue à ce que leurs effets s’estompent rapidement.

 

Et voici la table des matières complète :

Georges-Henri Soutou Editorial : surprise et stratégie
La surprise stratégique
 
Jean-Philippe Baulon Introduction générale : Surprise stratégique, surprise en stratégie
Georges-Henri Soutou Ciel ! C’est si soudain ! La surprise politico-diplomatique
Corentin Brustlein Innovations militaires, surprise et stratégie
Martin Motte Une surprenante surprise : les U-Boote dans la Grande Guerre
Jérôme de Lespinois La surprise technique : matrice de la guerre aérienne ?
Jean-Philippe Baulon Surprise et stratégie nucléaire : aux sources de la dissuasion
Stéphane Mantoux L’offensive du Têt : la surprise au service d’un choc stratégique
Olivier Kempf Cyber et surprise stratégique
Joseph Henrotin La résilience au défi de la surprise stratégique
Fabrice Roubelat Prospective irrégulière et surprises stratégiques. Les nouveaux horizons de la prospective de défense
Entretien stratégique  
Entretien avec le général Jean-Louis Georgelin La surprise stratégique, genèse et portée politique d’un concept majeur
Varia  
Gilles Simonnin Transfert d’expérience et instruction comme outil d’influence :  l’exemple de l’armée française auprès de l’American Expeditionary Force durant la Grande Guerre
David Cumin Le problème du bombardement aérien stratégique en jus in bello

 

A ma connaissance, le moyen le plus simple de mettre la main sur un numéro de la revue est encore de le commander en ligne à partir du site de l’ISC.

Une lecture parfaite pour l’été !

 

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Réforme du secteur de sécurité: quelles leçons des expériences récentes ?

Lundi, 21. juillet 2014 10:00 | Auteur:

RSS_shotAprès le LCL Garnier, c’est maintenant au tour d’Aline Leboeuf, chercheur au LRD depuis la création de ce dernier, contributeur d’Ultima Ratio et spécialiste des sorties de conflit, de répondre aux questions de Florent de Saint-Victor à l’occasion de la sortie du Focus stratégique qu’elle a écrit. L’occasion de revenir sur les principales leçons tirées des nombreuses tentatives de réforme du secteur de sécurité entamées depuis la fin de la guerre froide. L’entretien est publié simultanément sur le blog Mars Attaque.

 

F. de Saint-Victor: Sierra Leone, Afghanistan, Mali, RCA… La réforme du secteur de la sécurité (ou RSS) est la solution magique exhibée dans nombre de situations complexes. D’abord, de quoi s’agit-il ?

La réforme du secteur de sécurité (RSS) implique de réformer les organisations étatiques qui composent le secteur de sécurité d’un pays (armée, police, justice, renseignements, douanes, protection civile, etc.). Les frontières exactes du « secteur » sont discutées, et peuvent, selon certains acteurs, intégrer aussi des organisations non étatiques (sécurité privée par exemple) ou des infrastructures qui déterminent le bon fonctionnement du secteur (comme l’existence de routes). Chaque projet de RSS doit donc au moins au départ réfléchir de la façon la plus large possible et partir des objectifs de la réforme pour déterminer quelles sont les frontières du secteur à réformer.

F. de Saint-Victor: Ces dernières décennies, principalement en Afrique mais aussi ailleurs, il est plutôt fait mention d’échecs de RSS que de succès. Est-ce une vision erronée ?

Les objectifs attribués à la RSS sont souvent très ambitieux et la réussite d’une telle entreprise dépend dans une large mesure de facteurs lui étant extérieurs. Par exemple, la RSS est souvent vue comme devant permettre la fin de la guerre (en renforçant l’efficacité des armées par exemple), la fin des coups d’Etat (en transformant les relations civilo-militaires notamment), la fin de la corruption, voire la fin de la dictature au profit d’une démocratie de type occidental. Dans la mesure où les RSS prennent souvent place dans des pays fragiles, disposant de ressources limitées, confrontés à une insurrection ou aux conséquences d’une guerre, il est évident que tous ces objectifs ne peuvent que difficilement être atteints. La RSS est alors vue comme un échec, alors que sans elle, la situation aurait peut-être été bien pire (victoire de l’insurrection par exemple). De fait, le seul pays où le bilan de la RSS est clairement positif, même au regard d’objectifs ambitieux, est la Sierra Leone, où la RSS a contribué à la fin de la guerre, où il n’y a pas eu de coup d’Etat depuis le début de la RSS, et où une transition politique a pris place en 2007. Seule la corruption y reste un problème important.

F. de Saint-Victor: Selon vous, les difficultés à réussir une RSS sont en partie liées à la poursuite d’un modèle éloigné des réalités locales et négligeant la durée nécessairement étendue de toute réforme significative. Comment en est- on arrivé là ?

La RSS telle qu’elle a été conçue est souvent très normative, et ne réussit qu’imparfaitement à prendre en compte les réalités locales, notamment parce qu’elle tente d’appliquer un modèle idéalisé du fonctionnement du secteur de sécurité construit à partir d’une vision parfois fausse du fonctionnement de ce secteur dans les pays occidentaux. On oublie ainsi les imperfections des armées, polices et justices des pays européens et surtout le fait que les relations civilo-militaires actuelles y sont le résultat d’un long processus de maturation, d’allers et retours, d’évolutions liées à la guerre, aux relations compliquées entre une armée et son souverain. Surtout, on sous-estime la difficulté qu’a pendant très longtemps eu le pouvoir politique à contrôler ses forces de sécurité, qui ont pendant des siècles vécu de pillages plutôt que d’une solde régulière versée par le suzerain.

Cette approche trop normative empêche parfois de trouver des solutions innovantes construites en vue de répondre aux problèmes spécifiques d’un pays ou d’un groupe de pays. Par exemple, on ne sait toujours pas comment réformer la justice traditionnelle, alors que dans des pays comme la Sierra Leone ou l’Afghanistan, cette justice est la seule à laquelle une majorité de la population a accès. Or ces dysfonctionnements s’avèrent être un des facteurs du ressentiment qui nourrit l’insurrection, notamment quand les insurgés, par exemple les Talibans, fournissent une offre de justice qui répond aux attentes des populations.

F. de Saint-Victor: Au final, quels sont selon vous les préalables et les grands principes permettant une RSS réussie et non un « bricolage » comme vous définissez certaines expériences passées ?

La RSS sera toujours un bricolage, parce qu’elle est mise en place par des bureaucraties, internationales et locales, qui ont des modes d’action, des cultures et des principes différents. Ces organisations doivent donc se coordonner, et la RSS est souvent moins le résultat d’une stratégie conçue par un pouvoir politique unique que le produit de compromis sur les objectifs, les méthodes et les moyens. Toutefois, il est possible de faire en sorte que ce bricolage ait des effets positifs en faisant en sorte que la RSS soit malgré tout le produit d’un vrai projet stratégique.  Pour cela, il est crucial qu’existe une véritable volonté politique de conduire à bien la RSS, à la fois du côté des autorités politiques locales et des intervenants extérieurs, si possible conduits par un pays leader qui pilote l’action internationale. Ensuite il faut dégager des objectifs prioritaires, c’est-à-dire l’efficacité mais aussi la lutte contre l’impunité et la bonne gouvernance. L’article propose une série de bonnes pratiques, comme le fait de conserver une vision politique et non seulement technique du processus, ou prendre en compte les spécificités locales. Enfin, il est essentiel de dégager des moyens suffisants pour mettre en place la RSS. Pour réussir, une RSS exige donc à la fois une volonté politique engagée, des objectifs stratégiques clairs et une véritable politique des moyens.

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Trois questions sur la remontée en puissance

Mercredi, 16. juillet 2014 12:00 | Auteur:

IFRI_thd_fs52A l’occasion de la parution du Focus stratégique du LCL Guillaume Garnier, chercheur détaché au LRD jusqu’à l’été 2014, Florent de Saint-Victor s’est tourné vers l’auteur pour réaliser un entretien en trois questions sur la remontée en puissance. L’entretien est publié simultanément sur son blog, Mars Attaque, que nos lecteurs connaissent bien.

F. de Saint-Victor : Avec la récente publication du LBDSN, le vote de la LPM et les conséquences qui en découlent, il est beaucoup question de « remontée en puissance ». Tout d’abord de quoi s’agit-il ?

On peut définir la remontée en puissance comme étant la volonté politique de redresser un appareil militaire au sens large du terme, c’est-à-dire dans ses aspects opérationnels, industriels et technologiques, les trois étant indissociables. Concrètement, une remontée en puissance intervient généralement après une défaite brutale qui aboutit à une remise en question fondamentale. Elle peut aussi être décidée en période de paix, du fait d’un changement radical de contexte stratégique, changement impliquant une réévaluation de la menace et par conséquent une réadaptation vers le haut de l’outil militaire. En définitive, il s’agit d’assurer la reconstruction ou l’expansion des forces armées dans un contexte de crise, psychologique (sidération de la défaite), ou politique (altération de l’environnement international).

Compte-tenu du déclin des appareils militaires en Europe se pose aujourd’hui la question de savoir si cette glissade a au moins été pensée pour garantir les conditions du redressement à venir. Cette logique n’est pas tout à fait absente de la LPM en cours puisqu’elle tente de préserver l’avenir, notamment avec un budget « études amont » encore significatif à 730 millions d’euros par an et surtout avec une trajectoire qui, si elle est respectée, prévoit une timide remontée en puissance (appelons cela plutôt un « réinvestissement d’urgence ») avec un budget constant en volume à partir de 2016 (donc tenant compte de l’inflation) et augmentant de 1% par an à compter de 2018. Tout cela reste évidemment fragile, comme chacun sait, et toute entaille à la LPM, non seulement obèrerait la possibilité de rebond à court terme, mais plus fondamentalement poserait la question de la cohérence d’ensemble des forces armées. Dans ce contexte d’équilibres très délicats, les objectifs affichés dans le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 apparaissent désormais ambitieux.

F. de Saint-Victor : Quels sont les grands enseignements et principes qu’il est possible de tirer des modèles historiques présentés, à la fois conduisant au succès ou à l’échec ?

On peut tirer de l’Histoire de nombreux enseignements sur le phénomène de remontée en puissance, à condition de faire la part des choses entre ce qui relève d’un contexte historique très particulier et les éléments qui permettent de tirer des leçons de portée générale.

Sur le plan politique tout d’abord, la remontée en puissance requiert une vision, elle-même adossée à un but clairement déterminé. Pour être efficace, elle doit s’étaler sur plusieurs années et réclame donc constance et détermination. Sur le plan stratégique, je n’ai pas trouvé d’exemples de remontée en puissance réussi dès lors que les armées étaient en parallèle employées de manière significative : il faut donc manifestement une tempérance opérationnelle pendant le laps de temps où le système de forces se « remuscle ». On ne peut pas tout faire en même temps.

Ensuite, pour répondre au défi, les milieux militaires et industriels doivent faire preuve d’esprit d’innovation et donc être ouverts intellectuellement. Les talents doivent pouvoir s’exprimer, la méritocratie doit empêcher toute sclérose néfaste. Mais il faut que cet esprit d’innovation débouche sur des résultats concrets, par le biais d’expérimentations pratiques par exemple. Le défi le plus fondamental est celui qui consiste à assurer la concomitance entre innovation technologique et la capacité des armées à adapter leurs doctrines en conséquence pour conduire des changements tactiques ou organisationnels parfois profonds. La rencontre vertueuse entre tous ces éléments me semble être bien illustrée par le système d’artillerie Gribeauval, innovation qui venait à point nommé pour parfaire les attendus du système divisionnaire proposé par Guibert.

Il importe aussi d’avoir su préserver les compétences, à la fois industrielles, tactiques (savoir faire des unités) et opérationnelles (états-majors). Dès lors que la transmission intergénérationnelle de ces compétences n’est plus assurée, la perte est immense et il faudra consentir des efforts démesurés, en énergie et en temps, pour les réacquérir. Au pire donc, un « noyau dur » de compétences doit avoir été préservé.

Enfin, c’est une évidence, il est plus facile d’assurer une remontée en puissance lorsque l’adversaire est formellement identifié, ainsi que le théâtre plausible du conflit à venir. On peut forger l’outil en connaissance de cause et l’adhésion de l’opinion publique à l’effort de redressement est facilitée par la conscience du défi qui s’impose à la Nation.

F. de Saint-Victor : Comment rendre possible et assurer une remontée en puissance, plus ou moins importante, alors que vous indiquez que le contexte actuel conduit à rendre « ardu » un tel processus ?

Le résumé de ces leçons à tirer de l’Histoire peut laisser perplexe concernant le contexte actuel. En effet, il y a une accumulation de défis contemporains à relever. Evidemment, la crise budgétaire chronique induit une modération des ressources qui engendre des tensions récurrentes entre Bercy et l’Hôtel de Brienne. Le contexte stratégique est par ailleurs incertain : il n’y a pas de menaces étatiques directes à l’encontre du territoire national, mais plutôt une somme de menaces diffuses pas forcément faciles à appréhender pour l’opinion publique. Le facteur psychologique est également délétère : puisque nous venons de connaître une période inédite d’absence de conflits de grande envergure depuis plus d’un demi-siècle, qu’adviendra-t-il en cas de surprise stratégique débouchant sur une menace grave ? Est-ce que des sociétés « débellicisées » comprendraient en pareil cas la nature du défi à relever ? Est-ce que nous aurions le temps de latence nécessaire pour remonter en puissance à partir d’un outil affaibli en volume et mité en capacités ? Il ne s’agit pas d’être alarmiste, mais bien de peser les conséquences de long terme des décisions prises aujourd’hui, afin d’éviter d’être pris en défaut, nous, mais surtout les jeunes générations que l’on ne doit pas laisser sans « assurance-vie ».

Alors, quel est le champ du possible pour la France d’aujourd’hui, si tant est qu’elle entende conduire une remontée en puissance ? Tout d’abord, nous avons la chance inouïe par rapport à nos voisins européens de bénéficier encore d’un modèle de forces, certes imparfait, mais quasi-complet. Les compétences, militaires comme industrielles, sont encore là et on peut les recapitaliser à tout moment, à condition de ne concéder aucun abandon (sauf s’il est démontré que telle capacité est assurément devenue totalement inutile). Ce capital de défense n’est par ailleurs pas seulement matériel, mais aussi immatériel. Les armées comme l’industrie de défense ont démontré leur faculté d’adaptation ces dernières années. Quelle autre institution que la Défense Nationale a été soumise à un tel rythme de réformes ? Il faut donc préserver le capital intellectuel, qui s’exprime notamment par la qualité de l’instruction dispensée dans les écoles de formation. Bien entendu, on ne peut passer sous silence la question des moyens budgétaires, question rendue ardue lorsque tout le monde en réclame. Fixer le montant de ces ressources est du ressort de l’autorité politique qui détermine le niveau d’ambition du pays. Pour être cohérent avec celui affiché dans le LBDSN 2013, le montant des dépenses fixé par la LPM en cours est un strict minimum, pour à la fois « tenir » jusqu’en 2016, puis assurer un timide réinvestissement au-delà, afin de garantir la cohérence du système. Il existe enfin plusieurs leviers exogènes. Tout d’abord, les exportations doivent être au rendez-vous pour assurer un carnet de commandes minimal à l’appareil industriel de défense. Ensuite, si l’Europe de la défense ne cesse de décevoir, elle peut, dans le cadre de démarches plus pragmatiques, offrir des opportunités de réelles économies, par la voie des mutualisations. J’entends par là que l’on peut s’accorder entre partenaires fiables, proches culturellement, géographiquement, et partageant les mêmes préoccupations stratégiques, pour mutualiser un certain nombre de capacités (ravitaillement par air, transport stratégique…) ou d’activités (partenariats en termes de formation ou d’entraînement). De nombreuses initiatives vont déjà dans ce sens et il faudra certainement aller au-delà, à partir du moment où le niveau de confiance entre Etats associés permet de prendre un risque mesuré quant à l’autonomie nationale.

On l’aura compris, il y a beaucoup d’écueils à circonvenir pour assurer le succès d’une éventuelle remontée en puissance, scénario qui s’imposerait en cas d’effondrement de la LPM. Il est un élément capital à garder à l’esprit : plus un système de forces aura été affaibli préalablement à la décision de le redresser, plus ce redressement coûtera cher en temps, en moyens budgétaires et en énergie, car des pans entiers de compétences auront disparu. Le prix politique en sera démultiplié. Au pire, la remontée en puissance devra s’effectuer par des achats sur étagère et donc ne bénéficiera même pas à l’industrie nationale. Enfin, le moral des armées ne devra pas avoir été irrémédiablement ébranlé entre temps. A contrario, s’il était engagé dès à présent, le rapport coût/efficacité du redressement serait incomparablement meilleur, car toutes les conditions sont encore réunies pour en assurer la réussite sans dépenses exponentielles.

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Les chausse-trapes de la remontée en puissance. Défis et écueils du redressement militaire

Mardi, 24. juin 2014 9:05 | Auteur:

IFRI_thd_fs52Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 52 de la série Focus stratégique:

Les chausse-trapes de la remontée en puissance. Défis et écueils du redressement militaire

Officier supérieur de l’armée de Terre, le Lieutenant-colonel Guillaume Garnier est détaché comme chercheur au Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Il est diplômé de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et du Collège interarmées de Défense (CID).

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

La remontée en puissance manifeste la volonté d’un gouvernement de redresser son appareil militaire pour répondre à de nouveaux défis stratégiques, ou plus fréquemment pour enrayer un affaiblissement. La crise budgétaire qui frappe la plupart des pays européens s’est traduite par une érosion des crédits accordés aux forces armées, consacrant leur affaiblissement accéléré. La question du redressement devrait donc se poser à court terme, du moins pour les pays qui entendent conserver un outil de défense sérieux. Un plan de remontée en puissance n’est néanmoins pas anodin. Son coût dépend de l’ampleur du déclassement préalable des forces armées et du tissu industriel de défense. Ainsi, une consolidation rapide peut suffire pour raffermir un outil souffrant de carences partielles. Si celles-ci se sont multipliées au point de remettre en cause la cohérence du système, l’effort s’apparente à un renforcement beaucoup plus conséquent, en termes de ressources comme de durée. Ultime stade de déclin, un effondrement quasi-complet nécessite en retour un gigantesque effort de reconstitution. Il faut donc avoir conscience que des effets de seuil existent, afin d’éviter que la « marche » à franchir pour assurer le relèvement ne devienne trop haute. Si les pertes de compétences, militaires comme industrielles, n’ont pas été maîtrisées, le redressement espéré, quel qu’en soit le niveau, s’avère impossible, y compris lorsque les contraintes budgétaires ont été levées.

Sommaire:

Introduction

Les facteurs de succès : exemples historiques

La remontée en puissance dans l’étau contemporain

Implications stratégiques : le délicat réglage du processus

Conclusion

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Jihad en Syrie : le temps du retour

Vendredi, 6. juin 2014 18:08 | Auteur:

Cet article de Marc Hecker a été publié dans Libération le 6 juin 2014.

Depuis 3 ans, la guerre en Syrie a attiré des milliers de volontaires étrangers, venus combattre l’armée de Bashar el-Assad. Leur nombre est estimé à 12000, originaires essentiellement du monde arabe mais pas uniquement : on compterait plus de 2000 Occidentaux dont environ 700 Français. Le phénomène des filières jihadistes n’est pas nouveau. On se souvient de l’Irak, de la Tchétchénie ou encore de la Bosnie. L’ampleur du jihad syrien rappelle toutefois un autre précédent, celui de l’Afghanistan des années 1980, lorsque des milliers de combattants avaient afflué pour faire face à l’occupant soviétique.

Après le départ de l’Armée rouge d’Afghanistan, en 1989, les moudjahidines ont crié victoire et les combattants étrangers ont progressivement quitté le pays, exportant le jihad dans d’autres régions du monde. En 1993, le département d’Etat américain a produit une note classifiée intitulée « Les moudjahidines errants : armés et dangereux ». Cette note mettait l’accent sur le potentiel de déstabilisation de ces individus aguerris, revenant en nombre dans des pays déjà en proie à de fortes tensions, à l’instar de l’Algérie. Elle insistait aussi sur la velléité de certains combattants de s’en prendre à l’Occident, perçu comme tout aussi impie que l’Union soviétique.

La génération des « Afghans » a marqué l’univers du jihad. Voici venu le temps des « Syriens ». Le jihad en Syrie continue d’attirer de nouveaux volontaires. On observe concomitamment une accélération des retours. Ce phénomène est dû à l’accroissement des rivalités fratricides entre jihadistes. Ces rivalités ont éclaté au grand jour en 2013 et se sont brutalement accentuées au cours des derniers mois. L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) reproche à Jabhat al-Nosra – un groupe adoubé par le chef d’Al Qaïda, Ayman al-Zawahiri – son laxisme dans l’application de la charia et son attitude trop conciliante à l’égard des chiites. Au-delà de ces explications se cache une lutte de pouvoir entre Zawahiri – qui ne dispose pas de la même aura que son prédécesseur Oussama Ben Laden – et l’émir de l’EIIL, Abu Bakr al-Baghdadi. Dernier épisode en date : en mai, le porte-parole de l’EIIL a demandé à Zawahiri d’annoncer la dissolution de Jabhat al-Nosra et d’ordonner à ses membres de prêter allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi.

Les affrontements inter-jihadistes suscitent trois types de réactions chez les volontaires étrangers : certains obéissent aux ordres et participent aux combats fratricides ; d’autres se retirent temporairement dans des pays frontaliers en attendant une meilleure conjoncture ; d’autres enfin choisissent de rentrer dans leur pays d’origine. Le retour de ces jihadistes aguerris est d’autant plus dangereux que, considérés comme des lâches voire des traitres par leurs anciens frères d’armes, ils peuvent être tentés de passer à l’acte pour redorer leur blason.

Toutefois, leur retour précipité et non-planifié n’est pas nécessairement annonciateur de grandes catastrophes : pris de court, ils n’ont probablement pas eu le temps de préparer des attentats sophistiqués et pourraient se limiter à des tentatives d’attaques plus rudimentaires. Autrement dit, un nouveau 11 septembre n’est pas pour demain. Les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone ont nécessité des mois de préparation et une organisation minutieuse. Al Qaïda bénéficiait alors d’un sanctuaire en Afghanistan, où des centaines de terroristes ont été formés. Le 11 septembre a constitué une surprise stratégique pour les Etats-Unis et leurs alliés, qui ont depuis focalisé leur attention sur la mouvance jihadiste. Les traces laissées par la préparation d’un méga-attentat ne manqueraient pas d’alerter les services compétents, d’autant que les systèmes de surveillance ont beaucoup évolué depuis 2001. Bien plus probables à court terme – et plus difficiles à empêcher – sont les attaques simples, « à la Merah », provenant de micro-cellules terroristes, voire d’individus isolés.

A plus long terme, les menaces provenant de Syrie ou d’autres terres de jihad pourraient prendre des formes plus élaborées. La patience fait partie des valeurs cardinales de la mouvance jihadiste. A preuve, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu lieu plus de 10 ans après le retrait soviétique d’Afghanistan. Les Occidentaux aimeraient pouvoir oublier la tragédie syrienne, mais elle continuera de produire ses effets négatifs pendant des années : la tuerie de Bruxelles n’est probablement qu’un prélude.

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Etienne de Durand et Marc Hecker sur Arte

Jeudi, 22. mai 2014 11:17 | Auteur:

Deux contributeurs d’Ultima Ratio ont récemment été invités sur Arte pour participer à l’émission « 28 minutes ».

Vous pourrez revoir ici l’intervention d’Etienne de Durand lors de l’émission consacrée au rôle des Etats-Unis dans la crise ukrainienne:


 

Et voici l’intervention de Marc Hecker lors de l’émission consacrée à l’évolution d’Al Qaïda et de la lutte contre le terrorisme:


 

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Les groupes jihadistes sont-ils des sectes ?

Mardi, 6. mai 2014 7:52 | Auteur:

Bouzar_couvertureJ’ai récemment expliqué sur ce blog pourquoi il me semble utile d’associer des autorités religieuses à la prévention de la radicalisation pour éviter que de jeunes Français ne partent combattre en Syrie. Un internaute a laissé un commentaire comparant les apprentis jihadistes aux victimes d’un endoctrinement sectaire.

La comparaison entre le fonctionnement des groupes jihadistes et celui des sectes a été développée par Dounia Bouzar dans un ouvrage paru récemment et intitulé Désamorcer l’islam radical. L’auteur considère que les mouvements prônant la séparation (port du voile intégral, interdiction de serrer la main aux femmes, etc.) devraient être considérés comme des sectes. Elle explique qu’il ne faut pas faire preuve de laxisme envers les groupes qui avancent un argument qu’elle considère fallacieux : celui du retour aux origines de l’islam. Elle affirme ainsi que les comportements d’exclusion n’ont rien à voir avec l’islam et que les problèmes de radicalisation doivent être traités en dehors de toute référence religieuse.

L’approche de Dounia Bouzar n’est pas dénuée d’intérêt. Certains groupes islamistes radicaux peuvent effectivement faire penser à des sectes : ils se considèrent comme plus purs que le reste de la société, cherchent à se séparer mentalement et physiquement des éléments impurs, usent souvent d’une rhétorique apocalyptique et ont une démarche prosélyte qui consiste à expliquer à leurs « victimes » qu’elles ont été choisies par Dieu pour entrer dans le droit chemin. En outre, Dounia Bouzar a créé le « Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam » qui a eu le mérite d’aider plusieurs parents confrontés à la radicalisation de leurs enfants, et ce avant que le gouvernement ne mette en place un dispositif spécifique qui s’est traduit par le récent lancement d’un numéro vert.

L’approche de Dounia Bouzar pose toutefois certains problèmes. Sa logique ne s’applique pas uniquement aux groupes jihadistes mais aussi à des courants non violents comme le salafisme quiétiste. Comme l’a bien montré Mohamed-Ali Adraoui dans son ouvrage Du Golfe aux Banlieues,  nombre de salafistes condamnent les violences commises par les jihadistes. Ils exècrent la société française considérée comme impie mais ne souhaitent pas l’attaquer : ils rêvent simplement de la quitter pour aller vivre dans un pays musulman (hijra). Parmi les destinations envisagées, beaucoup d’entre eux mentionnent l’Arabie saoudite qui est le cœur spirituel du salafisme. Considérer le salafisme comme une secte pose un double problème. D’une part, cela impliquerait de le rendre illégal, ce qui reviendrait à mettre hors-la-loi des milliers de personnes en France. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’une telle mesure serait constitutionnelle (Rappelons l’article X de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public »).  D’autre part, cela conduirait à considérer l’Arabie saoudite comme un « Etat secte », un concept inédit en matière de relations internationales qui ne manquerait pas de susciter un débat sur la nécessité et l’opportunité de mettre un tel Etat au ban des nations.

Une autre difficulté liée à la notion de secte a trait au statut de victime. Les membres de sectes sont généralement vus comme des victimes sous l’emprise d’un gourou. La comparaison avec l’islam radical pose deux problèmes. Le premier a été identifié par Dounia Bouzar : la radicalisation se fait souvent par Internet, sans véritable « gourou ». Le second a trait aux limites de la « victimisation ». Tous les Français qui ont quitté leur pays pour rejoindre la Syrie ne sont pas des jeunes faibles, déstructurés qui se seraient fait manipuler. Certains sont des hommes matures et diplômés, qui ont choisi de prendre les armes en connaissance de cause et qui assument leur geste. S’ils commettent des actes répréhensibles, ils doivent être traités comme des coupables, pas comme des victimes.

Enfin, un dernier point me gêne dans l’approche de Dounia Bouzar. Je ne comprends pas pourquoi elle en arrive à la conclusion que puisque les jeunes endoctrinés sont des victimes de sectes, il faut chercher à les aider sans parler d’islam. Un des ingrédients dans la dérive de ces jeunes est tout de même une certaine vision de l’islam : les vidéos jidahistes qui circulent sur YouTube sont truffées de références au Coran et aux hadiths. Il me semble pertinent d’essayer de montrer aux individus prêts à basculer dans l’islam radical que les jihadistes promeuvent une vision erronée et extrémiste de leur religion. Des individus déjà radicalisés rejetteront de telles explications mais elles peuvent avoir du poids à un stade précoce du processus de radicalisation. C’est pourquoi je pense qu’il serait utile que les parents de jeunes en voie de radicalisation puissent être aidés non seulement par des psychologues et des travailleurs sociaux mais aussi par des imams.

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Des cagoules aux chapkas : quel avenir pour la puissance militaire russe ?

Vendredi, 2. mai 2014 10:07 | Auteur:

Parmi les points forts de la culture stratégique russe, la maskirovka (art combinant dissimulation, ruse et désinformation) tient une place prééminente. Poutine, à l’occasion de la crise ukrainienne, en a inventé une version moderne que l’on pourrait appeler « guerre cagoulée ». Si les bénéfices à court terme de ce mode d’action semblent intéressants, on peut s’interroger sur les gains réels à long terme, notamment si l’on distingue les différents éléments constitutifs de la puissance militaire.

source: Nouvel-obs

 

Aujourd’hui : la conquête par la cagoule …. ?

Pour l’heure, la crise en cours en Ukraine apparaît comme un bénéfice tangible pour la Russie, bénéfice d’autant plus intéressant qu’elle l’a engrangé à un très bon rapport qualité/prix : l’annexion de la Crimée semble déjà tacitement entérinée et, s’il n’y avait pas de vives tensions dans l’est de l’Ukraine, on se doute bien que tout le monde (communauté internationale, Union Européenne, milieux d’affaires…) aimerait rapidement jeter un voile pudique sur cette affaire et passer à autre chose, ne serait-ce que pour continuer le « business as usual ».

En définitive, la manœuvre russe a été subtile, surtout en matière de ce que l’on appelle volontiers la « stratcom », c’est-à-dire la manière de communiquer et de façonner les perceptions des opinions publiques (la vôtre, mais surtout celle des autres) dans le sens souhaité. Ainsi, pas d’images de chars (trop agressif, ça pourrait rappeler Prague ou Budapest), pas plus que d’hélicoptères d’attaque Mi-24 avec leurs paniers de roquettes. Mieux que des divisions blindées, quelques centaines de cagoules, avec un peu de gesticulation militaire à la frontière, auront suffi à agrandir la Russie d’un nouveau territoire et à déstabiliser une partie de l’Ukraine sans que l’armée russe officielle n’ait elle-même à tirer ouvertement un seul coup de feu. Tels sont les avantages en nature de la guerre clandestine, à l’heure de l’ultra-information. Nul besoin de mentionner que derrière de nombreuses cagoules se cachent des soldats russes des forces spéciales, peu importe : les apparences sont sauves, notamment grâce à un discours bien rodé et à une armée de communicants-propagandistes intervenant sur les réseaux sociaux et dans les médias. Présenter les événements de la manière caricaturale que l’on connaît semble avoir suffi à convaincre une partie significative des opinions publiques, ici comme là-bas, que, finalement, la Russie est dans son bon droit, vaillant fer de lance de la lutte contre le néonazisme, sacrifiant hier 20 millions de soviétiques pour défaire Hitler, défiant aujourd’hui le régime « fasciste » de Kiev.

…Mais combien de chapkas demain ?

Oui, la manœuvre est d’un très bon rapport qualité/prix… aujourd’hui, mais qu’en est-il pour demain ? Sur les plans politique et opérationnel, il est toujours mal aisé de manipuler dans la durée des milices auto-proclamées. Leurs exactions peuvent vous éclabousser et donc vous décrédibiliser. Surtout, elles finissent souvent par poursuivre un agenda qui leur est propre, pas forcément en lien avec celui du manipulateur originel : l’agenda stratégique russe n’est pas forcément le même que les relations de pouvoir locales des sympathiques miliciens qui ont pris en otages des officiers observateurs de l’OSCE. Si Poutine estime qu’il est temps de dés-escalader, il n’est pas certain que les miliciens russophones, enhardis par leurs « victoires » récentes obtenues de « haute lutte » daignent lui obéir.

Sur le plan militaire maintenant, essayons de penser de manière prospective. Dans le cas d’une aggravation de la crise, les sanctions économiques sont appelées à être beaucoup plus sévères. Déjà, la Bourse de Moscou a nettement dévissé et l’économie russe est entrée en récession. Or, un gigantesque Plan de Réarmement, courant de 2011 à 2020, est en cours, prévoyant 600 milliards d’euros, notamment pour la modernisation des équipements. Il était déjà très douteux qu’il puisse réellement être financé avant la crise ukrainienne. Cela devient plus hypothétique encore aujourd’hui, et carrément impossible demain avec des sanctions lourdes, sauf à le revoir drastiquement à la baisse. N’oublions pas que l’arrimage de la Crimée à la Russie aura lui aussi un coût se chiffrant en milliards d’euros (pont du détroit de Kertch à construire, nouvelles infrastructures d’adduction d’eau, d’électricité, etc., à créer ex nihilo). De plus, s’agissant de rapports de forces classiques, rien de mieux que des initiatives agressives russes pour inciter une Europe endormie à se réarmer, au moins pour les pays de ses franges orientales et nordiques. Enfin, sur le plan qualitatif, n’oublions pas que l’industrie de défense russe a souffert de 20 ans de disette (1990-2010, grosso-modo) et que des pans entiers de savoir-faire technologiques ont disparu pendant ce temps. Le plan de réarmement avait besoin de s’appuyer sur un minimum de transferts de technologies sur les segments où la Russie ne peut véritablement remonter en gamme seule. Il est devenu très peu probable que ces transferts interviennent du côté des pays européens qui pouvaient en concéder quelques uns (Italie, France, entre autres). Il reste le partenaire indien, voire chinois, mais il est peu probable que cela permette un bond qualitatif significatif.

Bref, beaucoup de cagoules aujourd’hui, et vraisemblablement moins de chapkas demain, en tout cas en termes comparatifs : il n’est pas sûr que la crise en cours soit une bonne affaire à plus long terme pour la puissance militaire russe !

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La réforme du secteur de sécurité, entre bureaucraties et stratégie

Mardi, 29. avril 2014 17:11 | Auteur:

Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 51 de la série Focus stratégique:

La réforme du secteur de sécurité, entre bureaucraties et stratégie.

Aline Lebœuf est chercheur à l’Ifri depuis 2003, et contribue régulièrement à Ultima Ratio (voir ses articles ici). Sa thèse (soutenue en janvier 2013 à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) portait sur la réforme du secteur de sécurité en Sierra Leone.

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

L’idée d’une réforme du secteur de la sécurité (RSS) est née et s’est développée au cours des années 1990 comme réponse à des problèmes touchant principalement les pays en sortie de conflit : la faiblesse des nouveaux régimes ; les relations conflictuelles entre pouvoirs civil et militaire ; l’imprécision des missions dévolues à l’armée, à la police et à la justice ; et la tension entre stabilisation et établissement d’un Etat de droit. L’origine bureaucratique du concept, issu de trois traditions institutionnelles (développement, coopération militaire et promotion de la démocratie), en a fait un outil au périmètre variable, marqué par un décalage entre aspiration holistique et réalisation fragmentaire. Sa mise en œuvre dans le cadre de conflits variés (Sierra Leone, RDC, Afghanistan…) a souvent abouti à des demi-succès, voire à des échecs. Sur cette base, l’auteur avance ici qu’une RSS réussie doit procéder d’un projet stratégique dont puisse se saisir l’Etat concerné, prenant en compte les réalités locales. Cette vision doit s’incarner dans une politique des moyens n’ignorant ni le fonctionnement réel des institutions, ni la compétition entre les forces en place. Si une certaine souplesse est nécessaire dans la mise en œuvre, notamment dans le cadencement des réformes, l’auteur insiste sur l’importance des mécanismes de sanction et de valorisation de l’efficacité du système, susceptibles de permettre l’établissement d’un secteur de la sécurité légitime et crédible.

Sommaire:

Introduction

La RSS: un enjeu stratégique

La RSS, un objet bureaucratique « bricolé »

Vers une approche stratégique de la RSS

Conclusion

 

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« Jihadistes français : Cheikh Google et Abou Facebook »

Vendredi, 25. avril 2014 18:23 | Auteur:

Je suis intervenu récemment dans l’émission « Toutes les France » sur France Ô, aux côtés de Gilles Kepel, David Thomson et Béligh Nabli. Cette émission – intitulée « jihadistes français : Cheikh Google et Abou Facebook » – est désormais disponible sur Internet :

Première partie de l’émission :

Deuxième partie de l’émission :

Ce n’est pas la première fois que j’interviens dans les médias sur les Français qui partent en Syrie. Il y a quelques semaines, une femme m’a contacté après avoir lu mon nom dans un journal. Elle soupçonnait son fils d’être en voie de radicalisation et craignait qu’il ne parte combattre en Syrie. Elle cherchait de l’aide et ne savait pas à qui s’adresser. Je n’ai pas su l’orienter car il n’existait pas à l’époque de structure susceptible d’aider les parents confrontés à une situation de ce type.

Mercredi dernier, le ministre de l’Intérieur a présenté un plan pour lutter contre les filières jihadistes. Un des volets de ce plan consiste précisément à créer une cellule pour permettre aux proches de personnes en voie de radicalisation d’obtenir un soutien. Un numéro vert devrait être mis en place rapidement. Cette mesure va dans le bon sens même s’il reste encore des doutes sur la forme que prendra ce dispositif et sur la composition de la cellule en question. Dans la presse, il a été fait mention de psychologues, de chercheurs et de travailleurs sociaux mais le mot « imam » n’a pas été prononcé.

L’absence d’autorités religieuses ne serait pas vraiment surprenante, et ce pour au moins deux raisons. D’une part, l’Etat français – en vertu du modèle laïque et républicain – est traditionnellement réticent à s’aventurer dans le champ du religieux. Quand les Britanniques ont cherché à promouvoir leur modèle de prévention de la radicalisation – qui implique de cibler des communautés données et de travailler avec des imams modérés – les Français n’ont pas caché leurs réticences. D’autre part, il semble régner parmi les imams de France une sorte de tabou autour du jihad en Syrie. S’il est facile de trouver des autorités musulmanes prêtes à condamner les attentats d’Al Qaïda, il est beaucoup plus compliqué d’en trouver pour expliquer publiquement que le jihad en Syrie est illégitime. Ce tabou est sans doute lié au fait que les imams de France sont pris entre le marteau et l’enclume : d’un côté, des clercs sunnites influents, comme Youssef al-Qaradawi, ont appelé au jihad en Syrie sur les chaînes satellitaires du Golfe ; de l’autre, le gouvernement français considère les jihadistes comme des terroristes.

Cependant, pour maximiser les chances de dissuader des jeunes de partir en Syrie, il faut aussi pouvoir utiliser des arguments religieux. A cet égard, l’exemple de la chaîne YouTube Abdullah-X me paraît intéressant. Cette chaîne présente de courtes vidéos expliquant – avec un vocabulaire parfois proche de celui des films jihadistes – qu’il existe de meilleurs moyens d’aider le peuple syrien que de partir combattre aux côtés de groupes extrémistes. Les discours de ce type sont balayés d’un revers de la main par les jihadistes endurcis – prompts à dénoncer les « oulémas de cour » allant dans le sens d’autorités publiques « infidèles » – mais ils peuvent avoir un effet positif lorsque le processus de radicalisation d’un jeune en est à ses débuts.

Au sujet d’Internet, le plan du gouvernement prévoirait le développement des cyber-patrouilles. Que vont faire ces patrouilles : surveiller et accumuler des preuves, signaler les contenus radicaux aux hébergeurs,  attaquer les sites extrémistes ? On l’ignore mais il est sûr que depuis plusieurs années, la radicalisation passe de moins en moins par les mosquées et de plus en plus par le web. Cette tendance a été observée il y a une décennie déjà par Marc Sageman. Ce qui est nouveau, c’est que les forums radicaux – particulièrement surveillés par les services de renseignement – jouent un rôle de moins en moins central. La radicalisation se fait de manière croissante sur des plateformes « grand public » comme Facebook, Twitter ou YouTube. Sur ces sites circulent quantité de vidéos d’exactions et d’appels au jihad. Les combattants français de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL) s’en servent ouvertement pour attirer de nouveaux volontaires. L’émir des francophones de Jabhat al-Nosra dispose de sa propre chaîne sur YouTube. Doit-on laisser libre cours à ces contenus extrémistes au nom de la liberté d’expression ? Avant de répondre positivement, les hérauts de la neutralité du web devraient aller voir quelques images de décapitations, amputations et autres crucifixions qui circulent actuellement sur les pages jihadistes. Ils devraient aussi écouter les témoignages des parents dont les enfants sont partis combattre en Syrie après avoir été endoctrinés sur Facebook.

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