La bataille de Ramadi et ses enjeux pour le génie

Le 27 décembre 2015, l’armée irakienne a annoncé, un peu prématurément, la reprise de Ramadi, ville qui avait été perdue le 17 mai de la même année. Cela représente le plus important revers subit par Daesh. Après seize mois d’une bataille d’attrition dans les campagnes autour de la ville, et une fois celle-ci encerclée en novembre, une guerre de siège a été menée par l’armée irakienne. Cette dernière est parvenue à se saisir au début du mois de décembre d’un vaste quartier de la banlieue sud-ouest de la ville (Tamim) avant d’être véritablement en mesure de lancer l’assaut le 22 décembre.

Les combats qui ont eu lieu pour reprendre la ville seront certainement riches d’enseignements. Mais en attendant de pouvoir les analyser, il apparaît utile de s’intéresser ici au retour au premier plan de deux missions du génie, notamment parce qu’elles ont été, au moins en partie, « mises de côté » par l’armée de Terre française depuis le début des années 2000[1] : le franchissement de coupures humides d’une part, et les opérations de brèchage, c’est-à-dire « le franchissement de vive force d’obstacles battus par les feux d’un ennemi installé en défensive »[2], d’autre part.

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Carte de Ramadi.

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Retours sur la réassurance

La sortie de notre dernier Focus Stratégique Forces terrestres et réassurance: quelles options pour l’Alliance? est pour nous l’occasion de revenir sur des papiers publiés par le Centre des études de sécurité de l’Ifri sur ce sujet qui nous tient à cœur: la réassurance.

Soldats britanniques lors de l'exercice Black Eagle en Pologne en 2014.

Soldats britanniques lors de l’exercice Black Eagle en Pologne en 2014.

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Forces terrestres et réassurance: Quelles options pour l’Alliance?

lasconjarias couvLe Centre des études de sécurité de l’Ifri vient juste de publier le numéro 65 de la série Focus Stratégique:

Forces terrestres et réassurance: Quelles options pour l’Alliance?

Guillaume Lasconjarias est normalien, agrégé d’histoire et docteur en histoire de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne. Il fait maintenant de la recherche au Collège de Défense de l’OTAN à Rome où il est chargé de la chaire Transformation.  Son dernier ouvrage en co-direction traite de la guerre hybride : NATO’s Response to Hybrid Threats (Rome, NDC Forum Paper, 2015).

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici

Résumé

Concept né durant la guerre froide, la « réassurance » a connu un nouvel essor à la suite de la crise ukrainienne de 2014, lorsqu’il s’est agi pour l’Alliance atlantique de désigner certaines de ses mesures destinées à réaffirmer le principe de défense collective auprès de ses États membres. Une telle politique a conduit à accroître le rôle confié aux forces terrestres, nonobstant de sérieuses difficultés sur les plans politique, économique, et opérationnel. L’OTAN s’est employée à redynamiser son concept de réaction rapide au travers de la VJTF, mais les interrogations demeurent quant à la panoplie d’actions à entreprendre pour que la réassurance s’inscrive dans la durée. Le principal problème tient à l’équilibre délicat à préserver entre une posture de fermeté appuyée sur des capacités de réaction rapide, et un risque d’escalade susceptible d’aggraver les tensions. Pour les forces terrestres, cela se traduit par un retour vers des savoir-faire et des pratiques que deux décennies de guerre expéditionnaire ont laissés de côté.

Sommaire

Résumé

Introduction

La « réassurance » ou l’éternel retour des concepts

La réassurance avant la réassurance

Une redécouverte par nécessité

Un arsenal de mesures trop limité?

Les options pour une réassurance durable

Conclusion

Références

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The Challenges of Maintaining Nuclear Cultures : US and UK Perspectives

couv brooks mckaneLe Programme Dissuasion et Prolifération  de l’Ifri vient de publier le numéro 55 de la série Proliferation Papers:

The Challenges of Maintaining Nuclear Cultures: The US and UK Perspectives

 

Ambassador Brooks has over 55 years of experience in national security, much of it associated with nuclear weapons. He served from 2002 to 2007 as Administrator of the National Nuclear Security Administration.

Tom McKane is a Senior Associate Fellow of the Royal United Services Institute and a Visiting Senior Fellow at LSE Ideas. From 2008 to 2014 he was, successively, Director General of Strategy and Director General of Security Policy at the UK Ministry of Defence

Ce nouveau Proliferation Paper est téléchargeable ici

Résumé

L’âge nucléaire a vu l’émergence de cultures nucléaires au sein d’organisations civiles et militaires. Une culture nucléaire peut être entendue comme l’ensemble des valeurs et des connaissances, partagées par la communauté de défense, concernant l’importance relative de l’arme nucléaire dans la posture stratégique, les spécificités de l’arme nucléaire en termes de sécurité, de sûreté, et de dispositions opérationnelles, et le fonctionnement de la dissuasion. La culture nucléaire de certaines puissances nucléaires a ainsi contribué à assurer un certain degré de cohérence dans les politiques suivies et, plus important encore, à maintenir des forces de dissuasion sûres et efficaces. Au niveau national, toutefois, chaque culture nucléaire se voit confrontée à des défis significatifs, qu’il s’agisse de changement générationnel, d’un déficit de compréhension ou d’attention au sein des élites politiques et militaires, de niveaux de financement insuffisants ou d’une incapacité croissante à garantir au complexe nucléaire et aux forces armées l’accès à une main d’œuvre adaptée et suffisamment qualifiée. Cette note s’intéresse aux efforts récents des Etats-Unis et du Royaume-Uni pour maintenir leur culture nucléaire et aux principaux défis auxquels ces deux pays font face en vue d’y parvenir.

Sommaire

Introduction

U.S. Nuclear Culture in the 21st Century

American Nuclear Culture:
Shared Values and Persistent Disagreements

Can the Lack of Consensus Be Remedied
and Does It Matter?

Components of the American Nuclear Establishment and Their Unique Cultures

International Challenges to Nuclear Culture

Special Cultural Problems Beyond Nuclear Culture

Nuclear Modernization:
A Case Study of Culture, Politics and Economics

Conclusions

Nuclear Culture in the United Kingdom

Maintaining the British Nuclear Deterrent

The British Public’s Attitude towards Nuclear Deterrence

Political Parties’ Views of the Nuclear Deterrent

Understanding of Nuclear Deterrence by Politicians

The Military

The Civil Service

Industrial Base

Safety and Security

Academia and Think Tanks

Looking Ahead

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Le PYD est-il un allié de choix pour la coalition internationale en Syrie ?

La question la question des alliés au sol de la coalition internationale en Syrie et de l’aide opérationnelle que celle-ci est susceptible de leur apporter  est particulièrement complexe. Les déboires du programme américain d’entraînement d’une force rebelle syrienne en sont une bonne illustration. Dans ce contexte, les Kurdes syriens apparaissent aux yeux de certains comme des acteurs « miracles » du conflit. Musulmans sans être radicaux, ils sont de plus efficaces dans leur combat contre Daesh. Mais là encore, la situation n’est pas si simple.

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Efficacité militaire séduisante.

Même avant le début de la crise syrienne, les combattants kurdes bénéficiaient en Occident d’une perception très favorable de leur efficacité militaire. Celle-ci s’est construite autour de leur longue histoire guerrière, dont les YPG (Yekîneyên Prarastina Gel-Unités de Protection du Peuple), bras armé du principal parti kurde syrien (PYD), sont les héritiers.

Le rôle des Kurdes dans la guerre civile syrienne a confirmé cette importance. Avec des effectifs généralement estimés entre 30 000 et 50 000 combattants, les YPG font la preuve de leur efficacité militaire sur le terrain depuis l’été 2013. D’abord au cours de combats contre divers groupes djihadistes puis, à partir de l’été 2014, face à Daesh. La bataille de Sinjar (en Irak, mais à proximité de la frontière syrienne) est un pivot quant à la perception de l’efficacité des combattants YPG, notamment en comparaison des Peshmergas – forces armées du Kurdistan irakien – qui se montrent incapables (ou velléitaires) de protéger les Yezidis qui subissent les attaques de Daesh. Le Président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, doit se résoudre à faire appel au PYD dont les unités parviennent à prendre position sur le mont Sinjar le 14 août 2014. A ce moment là, les Kurdes syriens sont les seuls à arrêter Daesh qui fait encore figure d’adversaire invincible.

La bataille de Kobané, en Syrie, vient ensuite renforcer cette nouvelle renommée des YPG. Elle est un facteur clé pour le déclenchement des frappes de la Coalition, le 23 septembre 2014. Le 26 janvier 2015, les YPG reprennent finalement le contrôle de la ville. C’est le début d’une dynamique qui se poursuit aujourd’hui, symbolisée notamment par la prise de Tal Abyad en juin 2015 ou encore celle du barrage de Ticherine le long de l’Euphrate en décembre dernier. Ainsi, du 1er janvier au 14 décembre 2015 les Kurdes syriens auraient augmenté le territoire qu’ils contrôlent de 186% pour atteindre 15 800 km2. Dans le même temps l’EI aurait perdu 14 % de son territoire.

Alignement stratégique et politique impossible.

Officiellement, le PYD dénie tout lien organique avec le PKK- organisation kurde de Turquie toujours classée terroriste par les États-Unis et l’Union Européenne – cependant leur interconnexion est ancienne et réelle. Entre 1979 et 1998, il existait une alliance de fait entre le PKK et le régime d’Assad père (rival historique d’Ankara) et, en 2003, à la  création du PYD, le PKK réactive ses réseaux en Syrie et réincarne en fait sa branche syrienne[1]. En 2007, 20% des troupes du PKK stationnées dans les monts Quandil étaient d’origine syrienne.  Des portraits d’Ocalan sont affichés partout dans les zones contrôlées par le PYD. Le parti appartient à l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK – Koma Ciwakên Kürdistan), qui réunit les différents mouvements affiliés au PKK. Une partie de l’encadrement militaire et politique des YPG vient du PKK, ce qui permet d’ailleurs en partie de comprendre l’efficacité militaire des YPG qui bénéficient ainsi d’années d’expérience de lutte contre l’armée turque. Ces liens expliquent que le PYD, à l’inverse des Peshmergas, ait reçu peu de livraisons d’armes de la part des pays occidentaux, membres de l’OTAN, au même titre que la Turquie.

Le PYD est aussi accusé par certains de détruire systématiquement les centres communautaires non-kurdes (turkmènes par exemple) et de déplacements forcés de population. Dans ces zones où l’information passe difficilement, il est complexe de démêler le vrai du faux.  Le PYD ne cherche pas ouvertement la « kurdification » des territoires qu’il contrôle mais il semble bien qu’il refuse toute opposition politique et peut avoir des pratiques autoritaires. De plus, il ne faut pas perdre de vue que le PYD ne représente pas la totalité des Kurdes syriens.  La population des zones contrôlées n’est pas homogène. Le service militaire instauré par le PYD depuis juillet 2014 et l’endoctrinement politique obligatoire qui l’accompagne sont mal vécus par une part non négligeable des acteurs locaux.

Efficacité à court terme, risques à long terme.

L’utilisation de proxies pour mener une guerre n’est pas sans risques. Se pose d’abord une  question éthique et juridique : comment s’assurer que les irréguliers que l’on soutient respecteront le droit des conflits armés ?

Ensuite, la logique qui sous-tend ce procédé – « l’ennemi de mon ennemi et mon ami » -fonctionne tant bien que mal dans un contexte stratégique relativement simple ne comportant qu’un seul ennemi. La situation en Syrie est bien différente, ne serait-ce qu’en considérant le cas de la Turquie vis-à-vis des Kurdes ou même le fait que les Kurdes sont loin d’être tous alliés entre eux.  Qui soutiendrions nous si des combats venaient à éclater entre le PYD et les Peshmergas ?

Enfin, l’aide apportée au PYD dans sa lutte contre Daesh entretient les séparatismes en Syrie. Il sera très difficile d’envisager un retour des territoires du Rojava (terme employé par les Kurdes syriens pour désigner les territoires qu’ils contrôlent) dans un giron « national », le PYD ne pourra pas être écarté de tout accord sur l’avenir de la Syrie. Il n’est par ailleurs pas certain que les populations arabes et turkmènes des territoires contrôlés par le PYD s’accommodent sur le long terme d’une domination kurde. D’ailleurs, les efforts américains pour créer une coalition arabo-kurde, les Syrian Democratic Forces, dans le but de libérer Raqqa se heurtent aux rivalités entre les deux populations.

Conclusion

L’efficacité des combattants du PYD a séduit les décideurs politiques de pays qui ne souhaitent pas s’engager massivement au sol. Mais ces forces ne fourniront pas de remède miracle à la crise syrienne. Le PYD constituera difficilement une solution politique au futur de la Syrie acceptable pour les pays de la Coalition. Ainsi, ce soutien est bien un outil de court terme qui pourrait poser bien des problèmes à long terme.

[1] Michael M. Gunter, Out of nowhere. The Kurds of Syria in peace and war, Hurst and Company, 2014, p.40.

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Proliferation Papers 2015

L’année se termine, l’heure est aux bilans, l’occasion pour nous de revenir sur nos publications de l’année (toutes disponibles gratuitement en ligne), cette fois nos Proliferation Papers de l’année 2015 – collection en langue anglaise, publiée par le Programme Dissuasion et Prolifération  de l’Ifri .

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Conventionalizing Deterrence? U.S. Prompt Strike Programs and Their Limits
 

Auteur : Corentin Brustlein

Ce Proliferation Paper n°52 est téléchargeable ici.

Résumé :

Depuis près d’une décennie, les Etats-Unis ont identifié le besoin de se doter de capacités de frappe stratégique rapide (conventional prompt global strike). S’il ne s’y limite pas, ce développement s’inscrit dans la continuité des efforts américains de conventionnalisation de la dissuasion, efforts de longue date mus par des motivations profondes et variées. Malgré des ambitions renouvelées sous l’administration Obama, désireuse de réduire le rôle de l’arme nucléaire dans sa posture de défense, les programmes américains sont encore loin d’une concrétisation. La conjugaison des coupes budgétaires subies par le Pentagone et des difficultés technologiques rencontrées par les programmes a imposé une révision à la baisse des ambitions américaines dans le domaine de la frappe stratégique rapide. Malgré ces déconvenues, les Etats-Unis pourraient disposer d’ici une dizaine d’années de capacités de frappe stratégique rapide. Néanmoins, la perspective de leur emploi en temps de crise ou de guerre pose de nombreuses questions, tant en termes de crédibilité opérationnelle que d’interaction stratégique. Ces dimensions offrent un éclairage nouveau concernant l’apport de telles capacités pour la sécurité des Etats-Unis, et les limites concrètes de leur rôle.

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Going Tactical: Pakistan’s Nuclear Posture and the Implications for Stability

Auteur : Feroz Hassan Khan

Ce Proliferation Paper n°53 est téléchargeable ici.

Résumé :

Depuis des décennies, l’environnement sécuritaire asiatique est caractérisé par des rivalités stratégiques multiples qui s’alimentent mutuellement. L’Inde, en compétition avec la Chine, poursuit une modernisation de ses forces armées, renforçant par là-même son avantage conventionnel sur le Pakistan. Les déséquilibres militaires, la géographie, l’héritage des guerres passées comme les infiltrations de groupes extrémistes fragilisent ainsi la stabilité stratégique dans le sous-continent. Le Pakistan se heurte toutefois à de lourdes difficultés pour renforcer par des seuls moyens conventionnels sa capacité de dissuasion face à son voisin plus puissant. Islamabad a donc entamé une montée en puissance de son arsenal nucléaire, notamment par le développement d’armes nucléaires tactiques.  Ce choix, loin de renforcer directement la capacité dissuasive du Pakistan, pose à ce dernier de nombreux dilemmes opérationnels – ce que rappellent les leçons de la guerre froide. La course aux armements qualitative et quantitative qui se produit actuellement au niveau régional s’associe ainsi aux tensions politiques persistantes entre l’Inde et le Pakistan pour faire émerger une inquiétante dynamique stratégique en Asie du Sud.

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Cross-Domain Coercion: The Current Russian Art of Strategy 

Auteur : Dr. Dmitry (Dima) Adamsky

Ce Proliferation Paper n°54 est téléchargeable ici.

Résumé :

Cette note retrace l’évolution de l’approche russe de la dissuasion et de la coercition depuis la fin de la guerre froide, et y évalue la place tenue par les armes nucléaires, depuis les débats sur la « dissuasion nucléaire régionale » jusqu’à l’actuelle « doctrine Gerasimov ». Souvent qualifiée d’« hybride », la « guerre de nouvelle génération » mise en œuvre par la Russie est conçue pour être conduite en parallèle dans différentes dimensions (nucléaire, conventionnelle, informationnelle, etc.) en réponse à la menace que Moscou voit en l’Occident. Opérant sous l’égide de l’arsenal nucléaire russe, cette stratégie vise à manipuler les perceptions de l’adversaire et à influencer son comportement, tout en limitant l’emploi de la force à une échelle relativement faible au regard des pratiques militaires de l’ère industrielle. Cette approche, renouvelant l’art opératif russe, intègre ainsi en un tout cohérent des capacités nucléaires, non-nucléaires et informationnelles au service de stratégies de dissuasion et de coercition.

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Focus stratégiques 2015

L’année se termine, l’heure est aux bilans, l’occasion pour nous de revenir sur nos publications de l’année (toutes disponibles gratuitement en ligne). Tout d’abord, les Focus stratégiques de l’année 2015 – collection en langue française et anglaise, publiée par le Laboratoire de recherche sur la défense et le Centre des études de sécurité de l’Ifri.

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L’union ou la force ?

Les défis des opérations multinationales contemporaines

Auteur : Olivier Schmitt

Ce Focus stratégique n°55 est téléchargeable ici.

Résumé :

Les opérations multinationales contemporaines interviennent dans un contexte stratégique caractérisé par la prévalence des conflits limités pour les Etats occidentaux. De ce fait, elles sont marquées par une tension entre la logique militaire de l’intégration des forces armées comme condition de l’efficacité, et la logique politique de l’autonomie d’action des Etats. Cette situation entraîne un certain nombre de dynamiques spécifiques, notamment l’imposition de restrictions à l’utilisation de la force (« caveats »), la difficulté d’atteindre l’unité d’objectif et l’unité de commandement ou la recherche d’une légitimité internationale par le nombre de participants à l’intervention. Cet article revient sur ces dynamiques des interventions multinationales contemporaines, et explore des possibilités de gestion des difficultés inhérentes à la dialectique intégration/autonomie.

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Ukraine : A Test for Russian Military Reforms
 

Auteur : Pavel Baev

Ce Focus stratégique n°56 est téléchargeable ici.

Résumé :

Depuis plusieurs années la Russie s’est massivement investie dans la modernisation de ses forces armées, se dotant ainsi des moyens qui ont permis l’annexion éclair de la Crimée en mars 2014. Néanmoins, au regard de la détérioration de la situation économique, des doutes apparaissent aujourd’hui quant à la capacité russe à poursuivre ces ambitieuses réformes. C’est particulièrement vrai des forces stratégiques qui devront revoir la priorité qu’elles avaient reçue en 2010. Des incertitudes pèsent également sur les futures missions et capacités tant de la Marine que de l’armée de l’Air. Quant aux forces terrestres et particulièrement les unités de forces spéciales (Spetsnaz), elles doivent désormais s’adapter à la « guerre hybride » qui se déroule dans l’Est ukrainien tout en maintenant leur propre processus de modernisation.

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Web social et djihadisme : du diagnostic aux remèdes

Auteur : Marc Hecker

Ce Focus stratégique n°57 est téléchargeable ici.

Résumé:

D’Al Qaïda à l’organisation Etat islamique, la mouvance djihadiste internationale a su s’adapter aux évolutions du web qu’elle utilise comme une véritable plateforme opérationnelle. Elle se sert ainsi d’Internet non seulement pour diffuser sa propagande mais aussi pour distiller des grandes orientations stratégiques et des conseils tactiques, pour recruter et pour lever des fonds. Autrefois très actifs sur des forums spécialisés, les groupes djihadistes ont migré depuis quelques années sur les réseaux sociaux. Les Etats qui font face à ces groupes ont réagi tardivement et de manière désordonnée. Aujourd’hui, la lutte prend principalement deux formes : la censure des contenus djihadistes sur Internet et la production de contre-discours.

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European Defense Planning and the Ukraine Crisis: Two Contrasting Views
 

Auteurs : Magnus Petersson et Andres Vosman 

Ce Focus stratégique n°58 est téléchargeable ici.

Résumé :

Alors que perdure la crise ukrainienne, l’Europe doit reconnaître la réalité d’un nouvel environnement stratégique et s’y adapter. Ces développements impliquent notamment de repenser la posture expéditionnaire adoptée par l’OTAN au cours des vingt dernières années, et à réévaluer le besoin de renforcer la défense collective et les capacités de réassurance. Les deux textes présentés ici, répondent, sous différents angles, à cette question. D’une part, une analyse fondée sur l’expérience estonienne en tant qu’Etat en première ligne de la menace, encourageant un retour à la dissuasion par des forces conventionnelles. D’autre part, une approche plus organisationnelle est présentée à travers le concept de « génération de force conjointe », proposant de conserver les structures de forces tout en mettant en commun les moyens logistiques.

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L’opération Serval à l’épreuve du doute : vrais succès et fausses leçons 

Auteur : Antoine d’Evry

Ce Focus stratégique n°59 est téléchargeable ici.

Résumé :

Le déploiement des forces françaises au Mali en janvier 2013, avec pour objectif de contrer l’offensive des groupes djihadistes du Nord Mali, ont démontré la capacité de l’Armée française à se projeter dans un très court délai, et de conduire une opération expéditionnaire à longue distance de façon autonome, en dépit des limites de ses moyens. Le succès de Servalpeut être expliqué au travers de plusieurs facteurs comme la présence de forces prépositionnées, la prise de décision rapide et un tempo opérationnel élevé, mais aussi le labeur diplomatique et la qualité des relations bilatérales avec les pays africains. Ce succès ne doit cependant pas conduire à sous-évaluer les lacunes capacitaires qui ont été illustrées lors de l’opération dans les domaines du transport stratégique, de l’Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR) ainsi que de la capacité politique à régler un conflit interne dont l’issue demeure incertaine.

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La cyberguerre des gangs aura-t-elle lieu ?

Auteur : Daniel Ventre

Ce Focus stratégique n°60 est téléchargeable ici.

Résumé :

Les gangs ont pris appui sur le cyberespace pour évoluer. Les nouvelles technologies de l’information leur ont par exemple permis de gagner en rapidité et de faciliter leur internationalisation. Les membres de gangs utilisent beaucoup les réseaux sociaux, en particulier Facebook et Twitter. Ils y publient des photographies, vidéos, chansons et textes qui répondent à divers objectifs : promotion d’une sous-culture criminelle, stratégie de terreur vis-à-vis des gangs adverses, menaces adressées à la police, tentatives d’influer sur les populations locales, etc. Ces données accessibles sur Internet n’échappent pas aux forces de sécurité qui utilisent désormais des logiciels innovants pour lutter contre la criminalité.

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Maîtriser la puissance de feu. Un défi pour les forces terrestres

Auteur : Corentin Brustlein

Ce Focus stratégique n°61 est téléchargeable ici.

Résumé :

En vue de réduire les risques de dommages collatéraux, la maîtrise des effets de la puissance de feu est devenue, au cours des dernières décennies, une préoccupation centrale des armées occidentales. Pour autant, cet impératif n’a pas les mêmes implications pour les différentes armées. L’emploi de la puissance de feu par les forces terrestres comporte ainsi nombre de spécificités liées au terrain, aux missions, à la diversité des moyens et des effets à générer. Il convient donc de s’interroger sur la façon dont les forces terrestres, et notamment l’armée de Terre française, envisagent la maîtrise des effets. L’étude s’intéresse ainsi aux besoins et capacités des forces terrestres en termes de maîtrise des effets, selon la nature des opérations ou du milieu, et aux opportunités et risques que présente un recours accru aux feux de précision.

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Guerre de l’information : le web russe dans le conflit en Ukraine
 

Auteur : Julien Nocetti

Ce Focus stratégique n°62 est téléchargeable ici.

Résumé :

Depuis le début de la crise en Ukraine, la Russie a déclenché une véritable « guerre de l’information ». Moscou perçoit sa relation avec les pays occidentaux comme un état de conflit permanent qui nécessite l’emploi de moyens alternatifs afin d’affaiblir la volonté et la capacité de l’adversaire. La guerre de l’information russe a jusqu’ici suivi deux principaux axes d’action : renforcer le contrôle de l’internet russe, afin de prévenir tout scénario de soulèvement populaire associé à une utilisation militante du web ; et saper l’objectivité de la couverture médiatique du conflit par les Occidentaux et les Ukrainiens. Malgré certaines réussites au début du conflit, la grossièreté des tactiques employées et une influence sur les grands médias internationaux en-deçà des ambitions affichées et des moyens déployés, entament aujourd’hui l’image de la Russie dans son « étranger proche » et en Occident.

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Le piège de la guerre hybride

Auteur : Elie Tenenbaum

Ce Focus stratégique n°63 est téléchargeable ici.

Résumé :

Depuis son introduction au milieu des années 2000, la guerre hybride est devenue un concept en vogue au sein de la communauté stratégique occidentale. Faute de définition claire, son usage risque pourtant de mener à des incompréhensions, voire à de dangereux quiproquos. Au niveau politique et stratégique, le concept d’hybridité reflète la porosité entre la guerre régulière et la guerre irrégulière. Au niveau opératif, il renvoie à certaines manœuvres sophistiquées combinant dispersion et concentration des forces. Enfin, au niveau tactique et capacitaire, il décrit l’association d’équipements conventionnels modernes, normalement réservés aux formations régulières, et le recours à des tactiques non-linéaires, typiques de la guerre irrégulière. Ce mode de combat innovant a démontré son efficacité sur une grande variété de théâtres et avec des belligérants aussi différents que la Russie en Ukraine, l’Etat islamique en Irak et en Syrie, ou les cartels de la drogue au Mexique. Il importe pourtant de ne pas être aveuglé par une labellisation hybride unique dès lors que seules des stratégies différenciées sauront venir à bout de chacune de ces menaces.

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Sweden’s Nato Workaround: Swedish security and defense policy against the backdrop of Russian revisionism

Auteur : Barbara Kunz

Ce Focus stratégique n°64 est téléchargeable ici.

Résumé :

La politique étrangère révisionniste de la Russie et l’accroissement de ses capacités militaires ont d’importante conséquences pour la sécurité dans la région de la mer Baltique, y compris pour la Suède. Cependant, l’abandon du non-alignement militaire n’est pas à l’ordre du jour pour Stockholm. L’actuel gouvernement suédois tente de faire face aux défis à l’aide de la « doctrine Hultqvist », du nom du ministre de la Défense Peter Hultqvist : d’un côté, la Suède augmente ses capacités de défense nationale, de l’autre côté, elle tente d’intensifier sa coopération internationale de défense tout en évitant de sauter le pas de la défense collective. Au vu des développements sécuritaires dans la région Baltique, la posture stratégique suédoise et la position de la Suède dans l’architecture de sécurité européenne ont un intérêt bien au-delà des frontières du pays. Après des décennies de réductions considérables du budget de la défense et des réformes qui visaient à orienter exclusivement les forces armées suédoises vers les missions expéditionnaires, la tâche s’avère cependant difficile. De même, la question de l’OTAN reste très délicate dans le débat politique, en particulier pour le parti social-démocrate au pouvoir.

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THAAD en Corée du Sud 2/2: les termes politiques du débat

Nous l’avons vu, le THAAD répond à un besoin capacitaire. Mais, en Corée du Sud, la problématique du déploiement d’une batterie de ce système dépasse largement cet aspect et provoque depuis plusieurs années un débat public important[1]. Cela s’explique par des divergences de perception, la volonté d’équilibre avec la Chine et le débat politique intérieur.

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Manifestation anti-Thaad Source: http://english.yonhapnews.co.kr/national/2015/04/09/16/0301000000AEN20150409003251315F.html

Le jeu des perceptions

Entre les États-Unis et la Corée du Sud, il y a une différence d’appréciation des menaces militaires principales posées par la Corée du Nord (RPDC) et cela explique en partie les hésitations autour du déploiement d’une batterie THAAD.

Les États-Unis mettent d’abord l’accent sur les missiles nord-coréens. En effet, ils pourraient toucher des bases américaines en Corée (et ainsi améliorer la protection des 28 000 soldats américains déployés), mais aussi au Japon ou à Guam. Washington cherche aussi à protéger le principal port d’arrivée de renforts en cas de crise majeure: Pusan. Même, certains vecteurs de la RPDC seraient capables d’atteindre des zones du territoire continental américain, comme l’Alaska. De plus, pour les États-Unis, la défense anti-missiles balistiques (DAMB), aux côtés, entre autres, de la composante nucléaire et de capacités de frappes conventionnelles, fait partie d’une approche globale pour renforcer l’architecture régionale de dissuasion. Ainsi, disposer d’une batterie THAAD en Corée, permettrait d’accroître la valeur stratégique de la DAMB face à la Corée du Nord.  Cela explique que les Américains ont plusieurs fois marqué leur volonté de concrétiser ce déploiement sur la péninsule, ce qui sera possible à l’horizon 2019. En effet, le nombre de batteries THAAD disponibles n’actuellement n’est que de 4 (dont une déployée à Guam depuis 2014). Ce délai laisse par ailleurs du temps avant qu’une décision doive être prise.

De son côté, et comme nous l’avons vu dans le post précèdent, Séoul, sans remettre en question la menace que font peser les missiles nord-coréens sur sa sécurité, est aussi très préoccupée par l’artillerie. Pour la Corée du Sud, les missiles balistiques ne représentent qu’une petite partie de la menace de tirs indirects et le déploiement d’une batterie THAAD ne résoudrait nullement la menace existentielle que font peser sur Séoul les obus d’artillerie et les roquettes de tous calibres. Cela pourrait ainsi expliquer pourquoi Séoul ne souhaite pas bousculer les équilibres régionaux, et en particulier sa relation avec la Chine sur ce sujet.

Le THAAD au cœur de l’équilibre stratégique régional ?

Mais le fait d’accueillir ou non une batterie THAAD est un choix qui dépasse ces considérations bilatérales et concerne aussi les relations de Séoul avec la Chine et le Japon.

La Chine estime en effet que la défense anti-missile américaine remet en cause la stabilité stratégique régionale. La mise en place d’une batterie THAAD en Corée du Sud est vue par Pékin, qui a d’ailleurs protesté à plusieurs reprises, comme une provocation.  La Chine estime que ce système fait partie d’une volonté américaine de remettre en cause la crédibilité de sa force stratégique. En effet, le radar AN/TPY-2 associé au THAAD, peut détecter des cibles à plus de 1000 km et donc observer le territoire chinois. La batterie THAAD serait en outre intégrée au BMD (Ballistic Missile Defense) américain, même si les États-Unis insistent sur le fait que le THAAD n’est en aucune mesure capable d’intercepter les ICBM chinois et donc de remettre en question la dissuasion entre les deux pays. La Chine souhaite aussi éviter toute évolution du statu quo sur la péninsule et craint les réactions nord-coréennes en  cas de déploiement du THAAD.

Radar THAAD

Radar AN/TPY-2

Par ailleurs, pour Séoul, voir le THAAD déployé sur son sol, poserait nécessairement -puisque le THAAD serait certainement intégré au BMD americano-japonais – la question de la chaîne de commandement et du partage de renseignement entre le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis. Or, ce sujet est extrêmement délicat pour la classe politique sud-coréenne étant donnée la très grande sensibilité de son opinion publique concernant tout rapprochement dans le domaine de la défense avec le Tokyo.

Ancré dans le débat public.

Au niveau national, la question du déploiement d’une batterie THAAD fait l’objet de discussions récurrentes, même si, pour le moment, le débat est plus médiatique que politique.

 Certains leaders politiques et d’opinion appellent à une décision rapide du gouvernement  et dénoncent un pouvoir qui semble bloqué par sa recherche d’équilibre entre la Chine et les États-Unis. D’autres estiment que le déploiement du THAAD doit se faire pour renforcer l’alliance avec les États-Unis. C’est le cas de certains politiciens du parti conservateur Saenuri, un des deux principaux partis de gouvernement depuis les années 1990. Enfin, les opposants à ce déploiement mettent en avant son coût diplomatique et financier. Le gouvernement sud-coréen, quant à lui, met pour l’instant en œuvre une « ambiguïté stratégique » qui repose sur la règle suivante : « pas de demande, pas de discussions et pas de décision »,  ce qui ne l’empêche pas de conduire une « revue stratégique » du problème.

Même si le gouvernement n’a jamais abordé cette question, certains estiment que les Américains profiteraient du déploiement de ce système pour poser à nouveau la question du partage du coût de la présence militaire américaine sur la péninsule. Pour le moment, les Sud-coréens y participent à hauteur de 800 millions de dollars par an. Or, le coût unitaire d’une batterie THAAD (six lanceurs, 48 missiles et un radar) serait d’environ 2 milliards de dollars et il est effectivement crédible que les Américains cherchent à obtenir plus de fonds de Séoul en cas de déploiement.

La population, elle, soutiendrait majoritairement le déploiement du THAAD. Un sondage de février 2015 donnait 55,8% de la population en sa faveur. Mais elle reste divisée et cela est symptomatique d’une volonté de ne pas apparaître trop lié aux États-Unis qui traverse une partie de la classe politique (de gauche) et de la population sud-coréenne, comme d’une croyance, largement discutable, que la RPDC n’utilisera jamais ses missiles, en particulier nucléaires, contre les « frères » du Sud

Une décision difficile pour le gouvernement actuel.

Dans ce débat, le politique et la diplomatie ont pris le dessus sur le capacitaire. Quoiqu’il en soit, cette question n’est pas de nature à remettre en cause l’alliance militaire entre la Corée du Sud et les États-Unis. Face à ce contexte difficile et malgré l’intérêt affiché pour le déploiement d’une batterie sur la Péninsule, les officiels américains affirment ne pas avoir arrêté de position, ne pas en discuter avec le gouvernement sud-coréen et insistent sur l’aspect strictement défensif du THAAD.

Le déploiement d’une batterie THAAD ne pourra visiblement pas se faire sous le gouvernement actuel qui a vu son action dans le domaine de la défense décrédibilisée par les déboires du programme KF-X et le « scandale » lié à la rencontre des ministres de la défense japonais et sud-coréens. Cependant, les provocations récurrentes de Pyongyang dans le domaine balistique laissent à penser que le THAAD a de bonnes chances d’être déployé en Corée du Sud à moyen terme.

[1]. Pour en avoir une idée :http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20151005000739

http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20150612000852

http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20150521001013

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Recours au 42-7: 4 raisons et premières leçons

Il y a un mois, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian invoquait l’article 42-7 du traité de Lisbonne au Conseil Affaires étrangères de l’UE. Objet de nombreuses discussions entre nerds de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), mais inconnu du grand public et probablement de la grande majorité des élus, le recours à cet article n’était pas attendu. Il était convenu que lorsqu’un pays de l’OTAN était agressé, il avait recours à l’OTAN avec l’article 5, le bouton à presser pour envisager une réponse militaire collective. Les Etats-Unis y ont eu recours après les attentats du 11 septembre, bien que les suites immédiates furent minimes avec le lancement de la petite opération Active Endeavor.

La France a pris tout le monde de court : l’OTAN ne sera pas impliquée. Pourquoi la France a-t-elle donc privilégié un obscur article de l’UE plutôt que l’épiderme de la défense collective ? A froid, quatre raisons semblent possibles.

La première est évidente : la France reste « l’Allié indocile ». La France est certes devenue beaucoup plus pragmatique en matière de défense européenne. Le Livre blanc de 2013 a entériné ce changement de paradigme. Toutefois, l’idée de construire « l’Europe de la défense » reste vivace et celle-ci passe avant tout par l’Union européenne. Il aurait ainsi paru incongru de la part d’un gouvernement, socialiste de surcroît, d’invoquer l’article 5 quand on connaît l’histoire compliquée de ce parti avec l’OTAN (prononcez « Otane »).

La deuxième raison est liée à la Russie. Les relations OTAN-Russie sont acrimonieuses depuis l’annexion de la Crimée, alors que le gouvernement français a décidé de créer une coalition anti-Daech aussi inclusive et large que possible – coalition dans laquelle la Russie pourrait jouer un rôle central. L’OTAN étant perçue comme une menace par la Russie, un recours à l’article 5 aurait sans doute créé une gêne potentiellement contre-productive.

La troisième raison est plus institutionnelle. L’article 5 ou d’autres articles de l’UE, tels que l’article 222, ladite « clause de solidarité » (d’ailleurs prévue pour répondre aux attentats terroristes), ont l’inconvénient de trop impliquer les organisations. Vu la réponse immédiate française aux attentats, qui passe notamment par le renforcement de la campagne aérienne au-dessus de la Syrie, la question de conférer la responsabilité du contrôle et du commandement de la coalition à l’OTAN aurait pu se poser. L’opération en Libye a montré qu’il était envisageable d’inclure des partenaires non-membres de l’OTAN sans grande difficulté, mais deux problèmes se posaient toutefois. Tout d’abord, l’OTAN est restée à l’écart de la zone Syrie-Irak, à l’exception d’un programme de soutien mineur pour l’Irak. Il existe en effet de nombreuses divisions entre Alliés concernant le rôle que l’OTAN pourrait jouer sur ce terrain. En outre, une implication de l’OTAN serait probablement passée par une reprise en main du contrôle politique de la coalition par l’Alliance, au détriment des Etats-Unis, qui, semble-t-il, préfèrent l’architecture actuelle de la coalition des volontaires. La France n’avait aucune intention de s’engager dans ce processus.

Il en va de même de la « clause de solidarité » de l’UE. Son contenu est beaucoup plus détaillé que l’article 42-7. L’invoquer déclenche une série de mécanismes institutionnels plus ou moins bien rodés. Les institutions s’en mêlent et la comitologie prend le pas sur l’action rapide. La « clause de solidarité » requiert une décision du Conseil sur proposition conjointe de la Commission européenne et de la Haute représentante. Cette décision est prise après les consultations d’usage dans les différents groupes de travail du Conseil, tels que le comité de politique et sécurité (COPS). Il faut en outre informer le Parlement européen. Bref, une logorrhée institutionnelle dont le gouvernement ne souhaitait absolument pas s’embarrasser.

Dans les deux cas de figure, il aurait perdu le contrôle de la manœuvre. L’article 42-7 est en effet beaucoup plus souple en cela qu’il est strictement bilatéral. En d’autres termes, les institutions européennes n’ont aucun rôle formel ; charge à la France, avec un soutien informel de la Haute représentante, de négocier en bilatéral avec ses 27 partenaires européens.

Cela conduit à la quatrième raison. L’article 42-7 permet de ne pas mettre les Européens dans une situation inconfortable. La France cherchait avant tout une solidarité symbolique de la part de ses partenaires européens. Les Etats européens sont certes obligés d’apporter une forme de soutien, mais la nature de celui-ci peut être très variable. La France n’attendait pas un appui précisément sur la Syrie. Les Européens sont très divisés sur les actions à mener en Syrie et une demande d’aide trop centrée sur l’Irak et la Syrie aurait déchiré encore davantage les Européens. La nature floue de l’article 42-7 autorise donc les Etats-membres à fournir un soutien en Afrique, en Irak, en Syrie, voire au Liban dans le cadre de la mission de la FINUL… bref, le champ des possibles est très large. Il n’est pas bien certain que ces contributions suivent la lettre du traité, qui indique que les Etats-membres « doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir », mais la France est consciente des limites et contraintes de ses partenaires.

Enfin, un mois après avoir invoqué l’article 42-7, quelles sont les premières leçons à tirer ? Assiste-t-on à une responsabilisation des Européens ou à une relance de « l’Europe de la défense » ? Certaines voix se sont en effet levées pour affirmer que cela pouvait déclencher une spirale vertueuse.

Force est de constater que les Etats-membres se mobilisent petit à petit. Bien qu’il soit difficile de faire une recension précise à ce stade (tentée par Bruxelles2), on peut déjà noter des contributions de nature et d’ampleur diverses de l’Allemagne, de la Belgique, du Danemark, de l’Estonie, de la Finlande, du Luxembourg, de la Slovaquie et du Royaume-Uni. D’autres, dont celles de l’Irlande, de la Lettonie et des Pays-Bas sont attendues. Il n’est pas bien clair ce que l’Italie compte faire, pas plus que la Pologne, très silencieuse, et les élections espagnoles retardent une décision de Madrid. Cette réponse morcelée et espacée dans le temps traduit deux réalités. Tout d’abord, si la France cherchait en partie à responsabiliser ses partenaires européens sur la lutte contre le terrorisme et l’importance de la réponse militaire, le verre est à moitié plein. Les réactions et les contributions ont été nombreuses, mais il est difficile de les inscrire dans un plan de long terme. Ensuite, cet épisode n’augure probablement pas le cercle vertueux que certains envisageaient en vue d’une relance de la PSDC ou de conséquences positives quant à la place de la défense dans la future « stratégie globale » de l’UE prévue en juin 2016.

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THAAD en Corée du Sud 1/2: quel besoin?

Missile Defense Agency FTO-01 Flight TestDepuis plusieurs années, de très importants débats ont lieu en Corée du Sud autour de l’opportunité, ou non, d’avoir une batterie THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) américaine déployée sur la péninsule. Ce système d’armes est un des composants de la défense anti-missiles balistiques (DAMB) américaine et est conçu pour intercepter – jusqu’à une distance de 200 km et à une altitude comprise entre 40 et 150 km – les missiles de portées courte, moyenne et intermédiaire en phase terminale.

Nous allons tenter d’expliquer les divers enjeux de ce débat complexe, en commençant par les aspects capacitaires, avant de nous intéresser dans un second post à la dimension politico-stratégique.

La menace balistique en Corée du Sud.

La menace balistique à laquelle fait face la Corée du Sud est considérable. La République Populaire et Démocratique de Corée (RPDC) déploie environ 700 missiles de courte-portée SCUD-B et Hwasong (300-600 km), 200 missiles Nodong-A de moyenne portée (1300 km) et une dizaine de missiles de portée intermédiaire (2000-4000 km) (l’état opérationel des KN-08 est très débattu). Les missiles intercontinentaux ne sont pas une menace directe pour Séoul. La menace balistique à laquelle fait face Séoul est particulière, de par de la proximité des sites de tir des missiles par rapport à Séoul, les temps de vol seraient très courts et leur trajectoire trop basse exclurait l’emploi de vecteurs exo-atmosphériques (de type GBI américain) pour les intercepter. Surtout, la menace balistique n’est qu’une partie de l’arsenal de la RPDC apte à frapper le Sud, qui est ainsi exposé à une combinaison de missiles balistiques et de croisière, de roquettes et d’obus d’artillerie. Pyongyang serait ainsi capable de tirer près de 500 000 obus d’artillerie sur la capitale sud-coréenne pendant la première heure d’un conflit.

En outre, le caractère nucléaire de la menace fait de moins en moins débat. Pyongyang a réalisé trois essais nucléaires et le dernier (2013) a apparemment été un succès. La possibilité pour la RPDC de miniaturiser ses têtes nucléaires demeure très débattue, cependant les déclarations, y compris de hauts responsables militaires, affirmant qu’elle en est capable se multiplient, et si le couple balistico-nucléaire n’est pas opérationnel à ce jour, il apparaît probable qu’il le sera dans un horizon peu éloigné. Quoiqu’il en soit, la RPDC possède d’ores et déjà une capacité de « représailles assurées » liée à l’ensemble de son arsenal – armes nucléaires, chimiques, biologiques et même conventionnelles.

KN-08 défilant en 2012 ou 2013. Certains experts estiment que c'est une maquette du missile.

KN-08 défilant en 2012 ou 2013. Certains experts estiment que c’est une maquette du missile.

Les moyens défensifs à disposition de la Corée du Sud.

Pour répondre à cette menace la Corée du Sud dispose déjà de capacités antimissiles, auxquelles s’ajoutent des programmes d’armement et d’acquisition en cours.

En 2006, Séoul a fait le choix, éminemment politique, de développer son propre système de défense anti-missiles : le KAMD (Korea Air and Missile Defense System) et de ne pas intégrer celui proposé par les États-Unis, à la différence du Japon (qui en a co-développé une partie). Le KAMD, qui devrait toutefois être interopérable avec les systèmes américains, se focalise sur une capacité anti-balistique couche basse. L’architecture de ce système est actuellement incomplète mais se fonde d’ores et déjà :

–          Sur un système de commandement interarmées : le Korean Joint Command and Control System (KJCCS) ;

–          Dans le domaine de la détection, sur deux radars Green Pine (capacité de détection 800km) israéliens et sur ceux des trois destroyers KDX-III AEGIS (radar SPY-1D). Le KAMD reste dépendant des satellites d’alerte avancée américains ;

–          En ce qui concerne l’interception, sur des Patriot PAC-2 GEM-T et PAC-3 (batteries américaines présentes depuis 2003 et dont Séoul a passé commande en avril 2015) prévus pour des interceptions à une altitude inférieure à 40 km. Ces moyens sont répartis sur huit sites.

Architecture prévue pour le KAMD. Source: Korea Herald

Architecture prévue pour le KAMD.
Source: Korea Herald traduction de l’auteur

A l’avenir, Séoul cherche à développer localement le Cheolmae 4-H/L-SAM (qui ne devrait pas entrer en production avant 2023), un missile capable d’intercepter des cibles à une altitude de 50-60 km. De plus, le pays devrait mettre en chantier trois destroyers AEGIS KDX-III supplémentaires et les équiper avec des missiles SM-6 qui ont une capacité anti-balistique et anti-missiles de croisière.

Le THAAD, quelle valeur ajoutée ?

Ainsi, la Corée du Sud prévoit à ce jour de ne disposer que d’intercepteurs basse altitude, ce qui, pour certains, semble suffisant face au contexte très particulier de la menace missiles sur la Péninsule. En effet, ses dimensions réduites (380 km du nord au Sud et 260 km d’est en ouest) et la proximité de la RPDC (aucun point de la Corée du Sud continentale ne soit à plus de 380 km de la frontière) limitent les missiles qui peuvent être utilisés, pour la défense plus encore que pour l’attaque. Malgré sa superficie réduite, la protection de l’ensemble du territoire n’a rien d’aisé : ainsi, les intercepteurs basse couche prévus ne protègent que des zones peu étendues (défense de point). A l’inverse, les missiles SM-3 des destroyers AEGIS américains seraient inefficaces pour protéger la péninsule car ils ont une altitude minimum d’interception de 100 km et que la plupart du territoire coréen peut-être touché par des SCUD ayant 300 km de portée qui n’atteignent jamais cette altitude.

Les 72 intercepteurs par batterie du THAAD, ainsi que la portée de son radar (plus de 1000 km), lui permettent d’offrir à Séoul une véritable capacité de défense de zone. Ainsi, deux ou trois batteries THAAD pourraient couvrir tout le pays. De plus, il est toujours préférable, dans le domaine de la défense anti-missiles, d’avoir plusieurs systèmes fournissant des capacités complémentaires (portée et altitude d’interception, types de radars, etc.) afin que chacun puisse palier les vulnérabilités de l’autre. Le THAAD participerait alors à cette nécessaire redondance des moyens.

Surtout, par rapport aux autres systèmes déployés, THAAD offrirait une capacité unique face aux missiles tirés avec une trajectoire sur-énergétique plongeante (en cloche) qui, passant peu de temps à basse altitude et étant plus rapides en phase terminale, sont plus difficiles à intercepter. La RPDC a d’ailleurs expérimenté ce type de trajectoire lors de ses essais de Nodong en mars 2014.

THAAD-coverage-potential-map

Source : http://www.nknews.org/2014/07/deploying-thaad-on-the-korean-peninsula/

Le THAAD, grâce à son altitude d’interception plus élevée, et donc à son aptitude à protéger de larges zones, répondrait à un besoin capacitaire pour la Corée du Sud et serait complémentaire des moyens déjà en place. Ceci est d’autant plus vrai que le développement du L-SAM risque d’être très complexe et que l’incertitude demeure sur la faisabilité de ce programme qui, par ailleurs, aura une altitude d’interception et une portée inférieures à celles du THAAD, capacité anti-missile démontrée et d’ores et déjà disponible.

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