« Chars d’assaut : un siècle d’imposture » – J.C Delhez – JOURDAN – oct 2017

La remontée en puissance de l’armée russe et l’annonce de la mise en production du tout nouveau ARMATA T14 a fait renaître sur la scène internationale un intérêt pour les chars. Arme incontournable pour toute puissance militaire qui se respecte, il y a aujourd’hui de l’ordre de 10 000 chars d’assaut dans le monde, inéquitablement répartis. Ces monstres d’acier jouissent par ailleurs d’un statut particulier dans les ordres de bataille, y compris en temps de paix : une part significative de la puissance militaire d’une nation est toujours évaluée à l’aune du nombre de ses blindés.

Mais cette fascination pour les chars d’assaut ne serait-elle pas biaisée ? La réputation du tank ne serait-elle pas usurpée, sa valeur reposant davantage sur un mythe de puissance et d’invulnérabilité plutôt que sur des données objectives ? C’est en substance la question qu’ose poser Jean-Claude Delhez dans un essai récemment paru sous le titre  Chars d’assaut : un siècle d’imposture. L’auteur a déjà publié plusieurs ouvrages sur l’histoire militaire comme Douze mythes de l’année 1914 et La bataille des Frontières (Economica, 2013).

S’érigeant contre ce qu’il appelle une « doxa historiographique » qui fait reposer la réputation du char sur la guerre éclair de 1940, Jean-Claude Delhez se propose initialement de démontrer que les chars de bataille n’ont eu qu’un intérêt très limité dans la percée allemande tout comme dans le reste du conflit. S’appuyant sur de minutieuses études tactiques, prenant en compte tant les faits que les hommes et leur psychologie, il étend sa démonstration à toutes les guerres qui ont suivi, en affirmant le caractère complètement accessoire de ces blindés. L’auteur conclut sur la nécessité, pour les forces armées, de reconsidérer l’intérêt même du char dans leur plan d’équipement, affirmant que cette arme a une réputation complètement surfaite depuis un siècle.

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La guerre nucléaire limitée : un renouveau stratégique américain

Depuis quelques années un débat sur d’éventuels scénarios d’emploi limité d’armes nucléaires est réapparu aux États-Unis. Les pratiques russes d’intimidation nucléaire depuis 2014 et les tensions grandissantes sur la péninsule coréenne ont amené Washington à s’interroger sur sa propre capacité à dissuader, voire à répondre, à un tel recours limité aux armes nucléaires.

Puisant ses racines dans l’histoire de la guerre froide et de la dissuasion élargie, cette problématique a amené l’administration Obama à se confronter à de graves dilemmes entre le besoin de retenue lors d’une crise et le potentiel dévastateur des armes de destruction massives.

Après avoir initialement mis en avant un agenda favorable au désarmement nucléaire, l’administration Obama s’est donc paradoxalement trouvée contrainte de penser aux formes possibles de guerre nucléaire limitée, dans  un contexte de durcissement généralisé de sa posture. Le contexte international, l’état des forces nucléaires américaines et les préférences idéologiques et stratégiques de l’administration Trump semblent indiquer que cette réorientation se poursuivra, voire s’accélérera, à l’avenir.

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En Afrique, enfin du nouveau ?

Suite à la publication de l’étude d’Aline Leboeuf sur « Coopérer avec les armées africaines », nous avons invité plusieurs experts à réagir. David Chuter, actuellement conférencier et auteur, ancien fonctionnaire civil du ministère britannique de la Défense ayant travaillé plusieurs années à la DAS (ancienne DGRIS), revient sur l’histoire de la coopération militaire avec l’Afrique et s’interroge sur l’émergence d’une nouvelle phase répondant à la gravité des menaces terroristes.

 

Deux petits instantanés pour commencer. Je déjeune avec un général de la deuxième section de l’Armée française, qui me dit que, au cours de sa carrière, il a commandé le Régiment de Marche du Tchad, unité jusqu’à ce moment inconnue de moi. Je consulte, évidemment, Wikipédia, qui m’informe que le RMT, aujourd’hui régiment des Troupes de Marine, a ses origines dans le Régiment des Tirailleurs du Tchad, levé en 1910. Il a pris sa désignation actuelle à partir de 1943, avec l’ajout d’un grand nombre d’anarchistes espagnols, venus combattre les Allemands, alliés de Franco. Deux ans après cette conversation, je me trouve tôt le matin dans le cimetière militaire britannique à Khartoum, le 11 novembre. Attendant l’Ambassadeur, qui va prononcer un discours commémoratif, je fais le tour des stèles et des mémoriaux avec un collègue militaire. On trouve les souvenirs non seulement des soldats anglais, morts pour leurs différents souverains, mais aussi des soldats indigènes (dont le Sudan Camel Corps) et même les soldats indiens, à l’époque souvent déployés en Afrique, sous commandement des officiers britanniques.

En fait, l’idée d’une Armée comme un regroupement de ressortissants d’un seul et même pays est très récente. Pour les Romains, ainsi que plus tard pour les Ottomans, la seule façon de garder la main sur les territoires reculés de leurs empires était de transformer leurs anciens ennemis vaincus en fidèles serviteurs de l’empire, toujours sous le contrôle de Rome ou de Constantinople. En revanche, certains pays pauvres, de la Grèce antique jusqu’à l’Irlande du XVIII siècle ont choisi d’exporter leur surplus de jeunes hommes en masse pour devenir soldats dans les armées des souverains étrangers.

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La formation des armées partenaires, priorité du Pentagone en Afrique

Suite à la publication de l’étude d’Aline Leboeuf sur « Coopérer avec les armées africaines », nous avons invité plusieurs experts à réagir. Maya Kandel (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3) revient ici sur l’expérience américaine de la coopération militaire en Afrique. Maya Kandel est historienne, spécialiste des Etats-Unis, en particulier la politique étrangère, le Congrès et le processus de décision. Depuis 2013, elle travaille également sur la politique américaine en Afrique. Elle est l’auteur de nombreuses publications, et a créé et anime le blog Froggy Bottom.

 

L’aide militaire et la formation des armées alliées ou amies fait partie des outils classiques de l’action extérieure des Etats-Unis, et était déjà au cœur de la stratégie américaine de containment pendant la guerre froide, y compris sur le continent africain. La fin de la guerre froide avait produit une période de flottement dans la politique américaine en Afrique, marquée sous la présidence de Bill Clinton par des épisodes traumatiques, en Somalie en 1993, au Rwanda en 1994. Dans la période post-Rwanda (mais pré-11 septembre 2001), les Etats-Unis, qui s’étaient (militairement) retirés du continent, n’en lancent pas moins de nouveaux programme de « formation des armées partenaires » (« building partner capacity » ou BPC), dont l’enjeu central est le maintien de la paix et la prévention de conflits : c’est ainsi la création du programme African Crisis Response Initiative (ACRI) en 1996, dont l’objectif est de former les militaires africains afin qu’ils puissent participer aux opérations de maintien de la paix, qui connaissent alors un croissance considérable et tout particulièrement sur le continent.

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Un exemple de coopération multinationale : le Defense Education Enhancement Programme (DEEP) de l’OTAN.

Avec l’effondrement du bloc soviétique au début des années 1990, nombre de pays de l’ancienne Europe de l’Est se sont retrouvés avec des armées désorganisées, mal équipées et mal formées, aux frontières de l’OTAN. Pour l’alliance, la réorganisation de ces armées constituait un enjeu majeur. Il s’agissait d’une part de tirer profit d’un sentiment pro-occidental alors très fort pour accroître son influence à l’Est, voire attirer de nouveaux membres. Elle cherchait d’autre part à consolider des institutions des pays de l’ancien pacte de Varsovie, notamment en matière de défense, facteur indispensable pour la stabilité et la sécurité du vieux continent. Cette volonté a abouti à la signature du Partenariat pour la Paix[1] en 1994, qui rendit possible la coopération bilatérale entre l’Alliance Atlantique et les pays non-membre. De multiples partenariats[2] ont ainsi été mis en place depuis pour que ces nations puissent progressivement se doter d’une défense compatible avec les standards de l’OTAN. Cependant, une coopération spécifique en matière d’éducation militaire (ou professional military education – PME) s’imposait comme une nécessité.

C’est tout l’esprit qui a présidé à la création du Defense Education Enhancement Programme (DEEP) en 2007. Ce dernier mérite d’être étudié de par ses résultats encourageants malgré des moyens limités, notamment grâce à sa capacité à mobiliser les décideurs politiques et à inciter les partenaires à s’inscrire dans une stratégie globale et de long terme.

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Russian New Generation Warfare Handbook

US Army – Asymetric Working Group – décembre 2016, 61 pages.

Les opérations en Ukraine à partir de 2014 ont été l’occasion, pour les forces armées américaines, de se livrer à une véritable réflexion sur l’adaptation de leurs doctrines, techniques, tactiques et procédures (TTPs) à ce type de conflit. Constatant que l’expérience du combat s’amenuise au sein de leurs unités, notamment dans le cadre d’engagements majeurs, l’hypothèse d’une confrontation avec le vieil ennemi russe inquiète l’armée américaine, après deux décennies d’engagement dans des conflits asymétriques.

C’est l’objet d’une étude d’une soixantaine de pages produite par l’Asymmetric Warfare Group (AWG) de l’US Army, une unité dépendant du TRADOC dédiée à l’étude des menaces émergentes. Le document se présente comme un manuel à destination des unités américaines, afin de les sensibiliser à cette nouvelle forme d’engagement russe (Russian New Generation Warfare – RNGW). La finalité est de conseiller le commandement sur l’entraînement des troupes américaines, mais également de préparer les soldats à affronter un ennemi dit « hybride » : pouvant comporter des unités russes, mais reposant essentiellement sur des forces locales (les « proxys ») équipées, soutenues et entraînées par Moscou.

Sans se prononcer sur la probabilité ou la pertinence d’une telle hypothèse de confrontation, ce document est particulièrement intéressant car il offre une analyse courte mais assez sérieuse des forces armées russes, dont il ne se contente pas de décrire les capacités de combat mais cherche à en pénétrer l’esprit, à deviner ses modes d’actions les plus probables. Les forces armées américaines sont invitées à tirer partie des lacunes ennemies pour adapter leur manœuvre et ainsi remporter la décision.

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