Agir en coalition: force ou faiblesse ? Entretien avec Olivier Schmitt

Mardi, 7. avril 2015 9:00 | Auteur:

Cet entretien avec Olivier Schmitt, chercheur post-doctoral au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et auteur du récent Focus stratégique « L’union ou la force ? Les défis des opérations multinationales contemporaines« , a été réalisé en collaboration avec le blog Mars Attaque.

Malgré des épisodes historiques difficiles, rappelés par Foch dans la célèbre citation qui lui est attribuée « J’ai beaucoup moins d’admiration pour Napoléon depuis que j’ai commandé une coalition« , comment en sommes-nous venus à idéaliser le fait que l’action en coalition doit être le plus souvent recherchée ?

Toute action de politique étrangère doit à la fois prendre en compte les rapports de force, mais aussi les idées et normes dominantes du système international dans lequel elle s’inscrit. Le contexte international actuel est marqué par la valorisation symbolique de l’action multinationale comme critère de la légitimité. On le voit bien chaque fois que sont dénoncés « l’unilatéralisme » américain, russe, ou autre : l’action collective est connotée positivement, pas l’action individuelle. Cette donnée normative n’efface pas les logiques de puissance, mais s’y superpose.

A ce titre, les interventions militaires récentes sont des conflits limités pour les Etats y participant, et notamment les principaux maîtres d’œuvres que sont les Etats-Unis. Leur survie n’étant pas en jeu, ils peuvent se permettre de bâtir des coalitions afin d’augmenter la légitimité de leurs actions, l’intérêt pour les Etats rejoignant l’intervention pouvant être très concret, comme des aides militaires ou financières de la part de Washington.

Il faut d’ailleurs aussi noter que certains « petits » Etats participent à des tâches limitées, mais utiles (comme le gardiennage des bases), qui peuvent permettre à des Etats plus puissants de libérer des ressources pour les activités de combat.

La France semblerait à première vue plus sceptique que d’autres vis à vis de ces actions en coalition, qui apporteraient plus de risques que d’opportunités. Est-ce un trait de sa culture stratégique ?

La perception française contemporaine est très influencée par l’intervention en Afghanistan, où l’expérience d’intégration au sein de la chaîne de commandement OTAN n’a pas forcément été positive. De plus, la participation française en Afghanistan a été marquée par un changement profond de direction après l’élection de Nicolas Sarkozy, couplé à une réintégration simultanée au sein de la structure de commandement intégrée de l’OTAN, qui ont pu donner l’impression d’une remise en question des fondamentaux de la politique de défense française depuis 1962. Il y a donc une projection de l’expérience afghane sur les interventions multinationales en général, qui se sent bien dans le soulagement qu’a été la possibilité d’intervenir au Mali au sein d’une chaîne de commandement nationale.

Néanmoins, il ne me semble pas que la France soit plus hostile qu’une autre aux interventions multinationales : notre histoire militaire montre que les forces françaises opèrent bien souvent auprès de militaires d’autres Etats, et la France participe à de nombreux exercices internationaux, qui permettent de renforcer l’interopérabilité avec des partenaires potentiels. Toute intervention multinationale ne sera pas forcément similaire à l’Afghanistan, qui a montré un certain nombre de limites, et divers formats peuvent être envisagés.

De plus, il ne faut pas croire que nos alliés sont forcément mieux préparés. La chaîne de commandement britannique est formatée pour conduire soit une intervention purement nationale, soit pour être fusionnée avec la chaîne OTAN (héritage de la guerre froide), et n’était pas adaptée aux principales interventions multinationales auxquelles Londres a participé au cours de la dernière décennie : l’Irak, l’Afghanistan et la Libye.

Au couple « légitimité/efficacité », vous préférez « intégration/autonomie ». Cette grille de lecture permet-elle finalement de plus se concentrer sur les finalités plutôt que sur les moyens, et de dépasser ainsi les aspects tactiques, parfois bloquants, en comprenant leurs raisons d’être ?

Le but de l’adoption de la grille de lecture « intégration/autonomie » était de permettre de faire ressortir un ensemble de dynamiques spécifiques aux interventions multinationales contemporaines, en montrant que celles-ci sont traversées par une tension permanente. A ce titre, il s’agit d’un outil heuristique ayant pour but d’éclairer le contexte et les logiques de ces interventions. Effectivement, il me semble que cela permet de sortir d’une lecture qui peut être paralysante et consistant à considérer le multinationalisme comme une contrainte indépassable, et à adopter une vision plus proactive qui accepte la dialectique intégration/autonomie comme une donnée et cherche les moyens de résoudre la tension entre ces deux dynamiques au minimum.

Enfin, quelles seraient les quelques points à retenir pour réellement atteindre cet état où « l’union fait la force », et non plus la faiblesse ? A ce titre, la coalition ad hoc montée pour faire face à l’organisation de l’Etat islamique remplit-elle ces critères ?

Dans le focus stratégique, j’identifie un certain nombre de critères de sélection des partenaires dans la mise en place d’une intervention militaire multinationale : réputation internationale, expertise régionale, compétences diplomatiques, degré d’intégration au sein de la coalition, qualité des forces armées et historique de coopération avec d’autres membres. Cette liste est indicative, et tous les critères n’ont pas forcément besoin d’être remplis par un Etat participant à l’intervention, des arbitrages entre ces différents critères pouvant être faits en fonction du contexte.

Si l’on regarde les contributions à la coalition contre Daesh, on constate la présence d’Etats de la région (expertise régionale) et d’alliés traditionnels de Washington (réputation internationale, historique de coopération). Mais pour tous ces Etats, le niveau d’intégration militaire au sein de la coalition est faible, les Etats-Unis assurant plus de 90% des frappes. A ce jour, la coalition est plutôt cosmétique autour de l’action américaine.

 

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L’union ou la force ? Les défis des opérations multinationales contemporaines

Jeudi, 2. avril 2015 9:21 | Auteur:

couv_FS55Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 55 de la série Focus stratégique:

L’union ou la force ?
Les défis des opérations multinationales contemporaines

Olivier Schmitt est docteur en Relations Internationales (department of War Studies, King’s College London) et chercheur post-doctoral au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM). Il a récemment co-dirigé avec Stéphane Taillat et Joseph Henrotin l’ouvrage Guerre et stratégie. Approches, concepts aux Presses Universitaires de France. Il a enseigné la sécurité internationale et les questions stratégiques à Sciences Po et à King’s College London, et est réserviste dans la marine nationale.

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

Les opérations multinationales contemporaines interviennent dans un contexte stratégique caractérisé par la prévalence des conflits limités pour les Etats occidentaux. De ce fait, elles sont marquées par une tension entre la logique militaire de l’intégration des forces armées comme condition de l’efficacité, et la logique politique de l’autonomie d’action des Etats. Cette situation entraîne un certain nombre de dynamiques spécifiques, notamment l’imposition de restrictions à l’utilisation de la force (« caveats »), la difficulté d’atteindre l’unité d’objectif et l’unité de commandement ou la recherche d’une légitimité internationale par le nombre de participants à l’intervention. Cet article revient sur ces dynamiques des interventions multinationales contemporaines, et explore des possibilités de gestion des difficultés inhérentes à la dialectique intégration/autonomie.

Sommaire:

Introduction

L’évolution des interventions multinationales

Les défis récurrents
des opérations militaires multinationales

Au-delà des modèles irakien et afghan

Conclusion

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Le mirage de l’armée européenne

Mardi, 10. mars 2015 10:06 | Auteur:

European special forcesLe président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a appelé de ses vœux la création d’une armée de l’Union européenne dans un entretien avec Die Welt. Quatre motifs sous-tendent sa position :

1. Cela aiderait à la création d’une véritable politique de sécurité et de défense commune et reflèterait les responsabilités que l’Europe souhaite incarner sur la scène internationale
2. Cela permettrait à l’Europe de réagir à des menaces pesant sur un Etat-membre ou sur un pays voisin
3. Une armée commune aurait valeur de dissuasion aux yeux de tous, à commencer par la Russie
4. Une armée européenne permettrait de faire d’importantes économies

Depuis cet entretien, un buzz s’est emparé de la sphère médiatique. Avant d’aller plus loin, rappelons que les vues de Jean-Claude Juncker sont bien connues sur le sujet et qu’il s’était déjà prononcé dans ce sens lors de la campagne des élections européennes l’an dernier.

En apparence, ces quatre motifs semblent recevables. En réalité, ils sont caducs et, dans le contexte actuel, quasi contreproductifs.

Problème n°1 : il n’y a absolument aucune volonté politique d’aller dans ce sens. Evoquons des truismes : la France et le Royaume-Uni n’en veulent pas – au-delà de la question essentielle de la dissuasion nucléaire. Et même les pays qui, comme l’Allemagne, prétendent être favorables renâcleraient autant à s’engager. Cela suffit déjà à achever l’idée. Il n’est même pas certain que de plus petits pays soient enthousiastes. Il y aurait certes des difficultés politiques et bureaucratiques à la mise en œuvre d’une armée européenne, mais le problème est plus profond : l’armée reste l’une des incarnations de la nation, d’autant plus que l’armée sert avant tout à défendre le territoire de cette nation, or il n’existe pas de « nation européenne » – un projet qui restera encore longtemps une illusion.

Problème n°2 : d’aucuns pensaient que la crise économique allait inciter à une coopération européenne renforcée en matière de sécurité et défense. Force est de constater que ce n’est pas le cas. La coopération a progressé, mais principalement au niveau du bi- et minilatéralisme (voir le nouveau numéro de Politique étrangère sur le sujet). Rappelons simplement que la coopération structurée permanente a jusqu’à présent été soigneusement évitée par tous les Etats intéressés par une coopération approfondie avec un ou plusieurs pays. Les Etats européens perçoivent ces formats comme plus rapidement efficaces et performants que les mécanismes institutionnels traditionnels plus lourds et plus intrusifs. C’est une réalité qu’il ne faut ni ignorer ni rejeter – ce serait contre-productif. Les outils de défense européens sont en crise profonde et le recours aux institutions multilatérales n’est pas une priorité. Prenons-en acte, changeons de paradigme et travaillons à développer ces formats alternatifs.

Problème n°3 : la création d’une armée européenne s’accompagnerait d’une structure de commandement, d’une chaîne de décision, d’une gestion des ressources humaines et du budget… Aucune des structures actuelles n’est adaptée. Il semble quelque peu outrecuidant de penser que l’actuel état-major de l’UE puisse servir d’embryon à toute cette structure de commandement non pas parce qu’il n’est pas compétent, mais simplement parce que le saut qualitatif et quantitatif requis serait beaucoup trop grand. De même, l’Agence européenne de défense n’a jamais été prévue comme la version européenne de la DGA… Tout ce chamboulement ne pourrait au mieux se faire que sur plusieurs années. Et surtout, qui donnerait les ordres : la Commission, le SEAE, le Conseil – avec quel rôle pour le Parlement européen ? Poser la question montre déjà les limites de l’exercice. Sans oublier que la création d’une armée européenne engendrerait le démantèlement de toutes les structures nationales avec toutes les conséquences politiques, économiques et sociales que l’on peut imaginer.

Problème n°4 : l’idée qu’une armée européenne pourrait mieux défendre un Etat-membre menacé ou un voisin de l’UE occulte la réalité. Tout d’abord, l’OTAN reste la garantie de sécurité privilégiée par tous les Etats qui en font partie. C’est l’article 42.7 du traité de Lisbonne qui le dit. Certes, certains Etats membres ne font pas partie de l’OTAN, mais le fait est que cet article n’ayant jamais été opérationnalisé, il n’a de toute manière qu’une valeur symbolique. Ensuite, une armée européenne se heurterait aux mêmes difficultés que celles rencontrées actuellement : l’analyse de la menace n’est pas partagée, pas plus que la réponse à y apporter. Il n’y a aucune raison de penser qu’une armée commune inverserait cette tendance structurelle ; en revanche, il y a tout lieu de penser que l’on aboutirait à un blocage politique persistant. On imagine difficilement que les Etats membres abandonnent toute forme de souveraineté de défense, ainsi que le principe d’unanimité, pilier du processus de décision en la matière.

Problème n°4 bis : Jean-Claude Juncker adopte une posture fonctionnaliste typique de l’intégration européenne. Plutôt que d’envisager une convergence incrémentale vers une politique de défense commune, comme prévue dans les traités, il semble donner l’impression que la création d’une armée européenne créera le besoin d’une politique de sécurité et de défense commune. Un sophisme qui a peut-être pu s’appliquer dans d’autres domaines, mais qui ne marchera pas pour la défense.

Problème n°5 : l’idée qu’une armée européenne génèrerait d’importantes économies se fonde sur des principes théoriques. Le postulat de base est qu’une armée commune pourrait éviter les duplications d’équipements et de capacités. On part également du principe, tout à fait discutable et hautement sensible, qu’il faudrait réduire le format : il y aurait donc moins de militaires, moins de besoins en entraînements, en équipements… On pourrait mutualiser (entendez, fermer) de nombreuses infrastructures, à commencer par les académies militaires, les structures de maintenance ou encore les centres d’entraînement. Au-delà de longues chamailleries sur la localisation de ces différentes infrastructures, il faut tout de même prendre en compte certains facteurs très coûteux, tels que la défense de tout le territoire européen sur terre, sur mer et dans les airs 24h/24 et 7j/7. Sauf à penser qu’une armée européenne serait strictement territoriale, elle serait a priori engagée en opérations extérieures : on ne peut donc pas trop diminuer le format et il faudrait largement renforcer l’éventail capacitaire comme les moyens logistiques permettant les rotations, et très probablement aussi augmenter le niveau de préparation moyen de beaucoup de militaires. Autant d’éléments très coûteux – à moins que l’on tire les ambitions vers le bas…

Le seul gain tangible concernerait a priori l’acquisition – notamment parce qu’il y aurait une centrale d’achat unique –, la maintenance et la R&D. Sur cette dernière, toutefois, ce ne sont pas des économies qu’il faudrait, mais bien au contraire une augmentation substantielle du budget, tant il est faible aujourd’hui et problématique pour l’avenir.

Conclusion : l’idée qu’une armée européenne assurerait une meilleure dissuasion que les outils actuels, par exemple face à la Russie, ne repose sur rien de solide. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord reste probablement la meilleure dissuasion qui existe, implication américaine oblige, tandis qu’une improbable armée européenne serait très probablement moins déployable et moins aguerrie que les meilleures armées nationales. Aucun fondement politique donc, et peu de réalité opérationnelle pour une « idée » qui semble pour certains d’abord obéir à une pseudo-logique comptable, pour d’autres à une logique fonctionnaliste imperturbable…

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Arabie saoudite : une « grande muraille » contre l’Etat islamique

Vendredi, 27. février 2015 12:08 | Auteur:

Mur Arabie SaouditeLe 5 janvier dernier, trois gardes-frontières saoudiens ont été tués lors d’une attaque terroriste à la frontière avec l’Irak, dans la région d’Arrar.  L’un d’entre eux, le général Oudah Al-Balawi, était le commandant des postes-frontières de la région nord. Les quatre assaillants ont également trouvé la mort lors de cette attaque, deux d’entre eux ayant actionné les charges explosives qu’ils transportaient. Ces hommes, de nationalité saoudienne, étaient affiliés à l’Etat islamique. L’attaque terroriste du 5 janvier a ainsi rappelé à l’Arabie saoudite la proximité du conflit qui se déroule actuellement en Irak. Selon le général Mohammed al-Ghamdi, les gardes-frontières saoudiens ont depuis reçu l’ordre de tirer à vue sur tout intrus.

L’Arabie saoudite a décidé de se protéger en édifiant une barrière de protection le long de sa frontière avec l’Irak. Celle-ci s’étendra sur 950 kilomètres – de la ville de Turaif (côté Jordanie) jusqu’à Hafar al-Batin (côté Koweït) – et disposera d’un système de surveillance électronique à la pointe de la technologie : 40 tours d’observation équipées de radars Airbus SPEXER 2000, 7 centres C2, 38 tours de communications, 32 stations d’intervention et 240 véhicules. Le mur frontalier inclura également cinq couches de clôtures, des fossés et des détecteurs de mouvements.

D’un point de vue matériel, cette barrière paraît particulièrement sophistiquée, comparable au mur séparant Israël de la Cisjordanie ou à la barrière qui s’étend sur une partie de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. La plupart des murs de séparation disposent uniquement d’obstacles continus de béton, de grillage et d’un nombre bien plus limité de postes de guet. On peut penser notamment aux barrières entre l’Inde et le Bangladesh, ou le Botswana et le Zimbabwe.

Un mur, pour quoi faire ?

On peut distinguer trois fonctions de ce type de dispositif, toutes n’étant pas tournées vers l’extérieur. L’Arabie saoudite souhaite tout d’abord empêcher – au minimum de décourager – ses citoyens de rejoindre les rangs de Daech. Selon certaines estimations, le pays est le deuxième fournisseur de combattants engagés pour l’EI, après l’Irak. Cette situation peut être mise en parallèle avec le départ de Saoudiens vers l’Irak à partir de 2003 afin de combattre au sein d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA). Le nombre exact de Saoudiens partis en Irak est contesté, mais selon Thomas Hegghammer (2006), « il semblerait qu’il ne dépasse pas 1 500 ». Au travers d’un échantillon de 205 « martyrs » saoudiens tués en Irak, ce dernier a conclu que la cause irakienne traversait alors toute la société saoudienne, quelle que soit l’origine socio-économique, géographique ou tribale des militants. C’est pour cette raison que l’idée d’une « grande muraille » entre l’Arabie saoudite et son voisin irakien est apparue pour la première fois en 2006. L’Arabie saoudite souhaitait alors se protéger de la guerre civile irakienne entre chiites et sunnites, mais également ralentir un flux de jeunes hommes – la moyenne d’âge dans l’échantillon analysé par Thomas Hegghammer était de 23 ans – vers les rangs d’AQPA.

Les autorités saoudiennes souhaitent également empêcher le retour de combattants, afin d’éviter que Daech reproduise la campagne de violence lancée par Al-Qaïda sur son territoire entre 2003 et 2004. Au cours de la « Sixième Vie » d’Al-Qaïda décrite par Jean-Pierre Filiu, Ben Laden consacra ses énergies à une campagne terroriste en Arabie saoudite : ainsi, le 12 mai 2003, trois attentats suicides firent 35 morts, dont 9 américains, dans un quartier d’expatriés à l’est de la capitale. Les 29 et 30 mai 2004, 22 personnes furent tuées à Khobar. Enfin, en décembre 2004, AQPA lança un commando contre le consulat américain à Djedda, qui ne fit cependant aucun mort. Même si les forces de l’ordre saoudiennes réussirent à démembrer l’organisation, notamment en neutralisant ses leaders, l’Arabie saoudite fut marquée par cette campagne terroriste, dans laquelle ont participé de nombreux vétérans d’Irak. En se séparant physiquement de l’Irak par un mur, les autorités saoudiennes espèrent donc entraver une éventuelle tentative de Daech d’initier une campagne terroriste.

Enfin, l’Arabie saoudite souhaite se protéger d’une large offensive potentielle de l’EI. Selon Wendy Brown, professeur de sciences politique à UC Berkeley,  les murs « sont construits pour bloquer des flux de personnes, des produits de contrebande et des violences qui n’émanent pas d’entités souveraines ». Les autorités saoudiennes craignent que l’organisation terroriste tente une véritable percée sur leur territoire. Même si cet objectif n’a pas été cité explicitement, il est possible que l’Arabie saoudite soit une cible clé pour Daech, en particulier si le groupe souhaite s’emparer des deux mosquées saintes de la Mecque et Médine. Sachant que la famille al-Saoud base sa légitimité sur son titre de gardienne des deux mosquées, perdre le contrôle de ces lieux saints aurait un impact symbolique énorme, aussi bien pour les citoyens saoudiens que la communauté musulmane à travers le monde. Même si la réalisation de ce scénario paraît improbable, la famille royale souhaite renforcer sa mainmise sur la Mecque et Médine en édifiant un mur de séparation avec l’Irak.

Est-ce qu’un mur suffira ?

Les murs ne sont pas toujours suffisants. Frank Neisse et Alexandra Novosseloff expliquent qu’une barrière physique est une « réponse binaire à des problématiques complexes ». Il est normal que les autorités saoudiennes regardent d’un œil soucieux les conquêtes de Daech chez leur voisin irakien. Mais il existe un risque peut-être encore plus important qu’une pénétration de l’EI en territoire saoudien : le risque que les idées du groupe se propagent au sein d’une population jeune frappée par un fort taux de chômage, et qui rejoint déjà les rangs de Daech par milliers.

On rappellera ainsi que 75% des Saoudiens ont moins de trente ans, et près d’un tiers sont au chômage. 300 000 jeunes saoudiens arrivent chaque année sur le marché du travail. Cependant, nombre d’entre eux sont mal formés pour occuper des emplois qualifiés, qui sont principalement tenus par des expatriés. Afin d’éviter l’intensification des frustrations, l’Arabie saoudite doit poursuivre ses campagnes de contre-radicalisation, notamment auprès des jeunes dans les écoles, et de déradicalisation dans les prisons. En 2008, le gouvernement saoudien estimait que sept activités de contre-radicalisation se déroulaient chaque jour dans des milliers d’écoles à travers le royaume. Celles-ci ont notamment pour objectif de consolider la légitimité de la famille royale en renforçant l’interprétation saoudienne de l’Islam, qui accentue l’importance de la loyauté à l’Etat. Les campagnes de déradicalisation insistent également sur cette vision traditionnelle de l’Islam, mais elles cherchent également à fournir des alternatives économiques aux prisonniers radicalisés – autant de mesures de long terme nécessaires étant donné le caractère forcément insuffisant d’un mur de protection.

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La dissuasion sauce hollandaise

Lundi, 23. février 2015 14:22 | Auteur:

Crédits ECPAD

Crédits ECPAD

L’exercice tant attendu – et plusieurs fois repoussé – du discours présidentiel sur la dissuasion est enfin arrivé, et cela s’est produit à Istres, où François Hollande a prononcé jeudi après-midi un discours d’une quarantaine de minutes. Etienne de Durand s’étant déjà livré à une première analyse, ce post a pour but d’offrir des remarques complémentaires, voire une interprétation différente, car même si les variations d’un discours à l’autre sont généralement peu perceptibles, elles peuvent néanmoins être tout à fait significatives.

To Vladimir, with not much love – François

Etienne le souligne à raison, par delà les références aux courses aux armements (surtout l’Asie) et à la prolifération (principalement l’Iran), l’accent est délibérément mis sur la situation européenne. Le message est clair : le terrorisme ne représente que l’une des menaces auxquelles la France est confrontée. D’autres sont, certes, plus éloignées (dans l’espace comme dans le temps, quoique), mais aussi plus dimensionnantes pour notre défense, et une posture stratégique raisonnable et efficace doit savoir répondre aux défis immédiats sans perdre de vue les nécessités du plus long terme. D’où les rappels concernant la possibilité de réapparition d’une menace étatique majeure et la solidité jamais garantie de la paix en Europe.

D’où, également, les développements concernant les intérêts vitaux de la France. La dissuasion, dans la tradition française, c’est la protection des intérêts vitaux, et seulement de ceux-ci. Au-delà de l’intégrité du territoire national, leur périmètre n’est jamais défini avec précision pour une raison évidente : une définition trop restrictive inviterait les attaques « juste en deçà », là où une définition trop inclusive manquerait de crédibilité et s’avèrerait, au final, dangereuse. L’appréciation de la menace posée aux intérêts vitaux de la France est donc une prérogative du président, à exercer en situation, c’est-à-dire en temps de crise. Chaque discours présidentiel est ainsi l’occasion pour chaque président de rappeler que ce qui prime, c’est son interprétation des enjeux d’une crise, et de donner des exemples. C’est ainsi que Jacques Chirac avait en 2006 fait référence aux menaces sur les approvisionnements stratégiques de la France, référence qui avait alors été interprétée, à tort, comme une évolution doctrinale profonde et durable. Les principes de la doctrine sont connus, mais la marge de manœuvre de chaque président sur l’interprétation des intérêts vitaux constitue une ambiguïté constructive, qui crée le doute chez l’adversaire. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les déclarations de François Hollande telles que « la définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale », ou encore « qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? » – comment se définit la survie de l’Europe ? Quelle conséquence précise a-t-il en tête ? On n’en sait pas plus, c’est aux Etats tentés par l’agression d’un pays européen que le signal s’adresse, et donc sur eux que porte le poids du doute et de la responsabilité.

Désarmement : « c’est ceux qui en parlent le plus… » ?

Le discours a également été l’occasion de poser une partie des bases de ce que devrait être la position française à la prochaine conférence d’examen du TNP, qui débutera dans à peine plus de deux mois. Trois remarques s’imposent ici.

D’abord, François Hollande a annoncé partager « l’objectif, à terme, de l’élimination totale des armes nucléaires […] quand le contexte le permettra ». Cette formulation est à mon sens une évolution : on ne trouve pas de trace d’une position similaire dans le discours de Cherbourg de Nicolas Sarkozy. Bien sûr, la formule n’est pas extrêmement audacieuse et ne remet pas en question le fond de la position française, pour autant elle ne me semble pas anodine. D’autant qu’elle se double d’une précision sur les conditions dans lesquelles le nombre d’armes nucléaires dans l’arsenal français pourrait être réévalué à la baisse sans compromettre la sécurité nationale : si le niveau des arsenaux des autres Etats – Etats-Unis et Russie, donc – descendait à « quelques centaines » d’armes.

Ensuite, le président a rappelé ce qui fait que la position française sur le désarmement est non seulement défendable mais exemplaire, en raison des mesures de désarmement irréversibles prises depuis la fin de la guerre froide : fermeture des sites d’essais et des usines de production de matières fissiles, abandon de la composante terrestre (stratégique et « pré-stratégique »), combinées entre autres à la signature et à la ratification du Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICE). Il a d’ailleurs, comme ses prédécesseurs, envoyé quelques piques à destination des Etats qui prétendent soutenir le désarmement mais se gardent bien de prendre des décisions irréversibles (clin d’œil possible aux Etats-Unis et à la pauvreté du bilan d’Obama sur le désarmement), voire qui développent de nouvelles composantes et accroissent leurs stocks de matières fissiles (Pakistan, par exemple).

Enfin, s’il n’y a pas, contrairement à 2010, de plan d’action français de grande ampleur, on voit que la France arrivera à New York en mai avec plusieurs avancées à porter à son bilan :

  • des initiatives de transparence : François Hollande a ainsi révélé le nombre exact de vecteurs à vocation nucléaire (48 missiles balistiques de types M45 et M51 et, seule véritable nouveauté, 54 missiles de croisière ASMP-A) et annoncé que la France organiserait de nouvelles visites de certains de ses sites dénucléarisés (base aérienne de Luxeuil, site du plateau d’Albion) ;
  • face au blocage complet et durable de la Conférence du Désarmement sur la préparation d’un traité d’interdiction de la production de matières fissiles (TIPMF, ou « cut-off »), la France présentera bientôt un texte de traité « ambitieux, réaliste et vérifiable » sur ces questions.

Des rappels capacitaires et budgétaires

On trouve bien sûr, dans le discours, des développements capacitaires et budgétaires, même si les nouveautés sont ici bien rares, l’essentiel ayant déjà été tranché dans la LPM. Deux remarques quand même.

D’abord, la complémentarité des composantes aérienne et navale est réaffirmée. Le choix d’une base aérienne pour prononcer le discours n’a sans doute rien d’anodin, au moment où la pertinence de la composante aérienne est mise en doute par certains. Pour appuyer des décisions déjà prises, le président a ainsi lancé les études sur le successeur de l’ASMP-A, exploitant des pistes telles que la réduction de la signature (radar ou thermique ?) et l’hypervélocité. L’une et l’autre sont destinées à maximiser les chances de pénétration des missiles air-sol français à charge nucléaire malgré les défenses aériennes adverses, dont les capacités progressent, et donc de garantir la crédibilité de la dissuasion. Néanmoins, améliorer les vecteurs français simultanément dans ces deux domaines serait particulièrement complexe (voir ici p. 71, 74, 77-78). On comprend également qu’en ce qui concerne les évolutions à venir du M51, le président a tranché en faveur d’une option conservatrice ne requérant pas un SNLE de 3e génération considérablement plus lourd que les SNLE NG actuels de classe Triomphant.

Enfin, en réaffirmant la complémentarité entre forces conventionnelles et nucléaires, François Hollande profite de l’occasion pour répondre aux critiques – notamment internes – concernant la supposée « sanctuarisation » de la dissuasion face aux coupes budgétaires, en rappelant que tous ont été soumis à des « efforts de réalisme ».

Le réalisme caractérise bien, en définitive, la posture de dissuasion de François Hollande, en particulier par le refus de négliger la possible réémergence de menaces majeures. On ne peut pourtant s’empêcher de constater qu’entre le « réalisme » budgétaire, qui conduit à limiter les dépenses, et le réalisme stratégique, qui encourage à « ne pas baisser la garde » face à la dégradation de la sécurité européenne et internationale, existe une tension intrinsèque fragilisant la pérennité d’une posture de « stricte suffisance ».

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La dissuasion, c’est maintenant

Lundi, 23. février 2015 11:19 | Auteur:

Crédits: Armée de l'Air

Crédits: Armée de l’Air

Comme il est d’usage dans notre monarchie nucléaire républicanisée, le Président a prononcé jeudi à Istres son grand discours sur la dissuasion. En matière nucléaire comme plus généralement, on savait François Hollande attaché à la continuité, et c’est effectivement la continuité qui a prévalu – en la matière, convenons que c’est plutôt rassurant. Figurent quand même dans le discours présidentiel quelques rappels et inflexions qui méritent d’être soulignés. Qu’on en juge :

  • S’il a mentionné la « course aux armements » et la prolifération pour expliquer en quoi « le temps de la dissuasion [n’était] pas dépassé », le président a surtout ouvert son discours sur l’Ukraine et la menace non disparue de la guerre en Europe. Dans le langage (à une virgule en trop près) châtié du Palais : « la réapparition d’une menace étatique majeure pour notre pays, ne peut être exclue ». On ne saurait mieux dire, n’en déplaise aux poutiniens de tous poils.
  • Outre ce rappel salutaire, le président fait valoir que « La dissuasion […lui] permet d’écarter toute menace de chantage d’origine étatique qui viserait à nous paralyser. » C’est un point fondamental : face à des adversaires dotés d’ADM (pas seulement d’armes nucléaires, donc) et qui voudraient en profiter pour conduire une politique d’agression, la dissuasion nucléaire contribue à bloquer la sanctuarisation agressive adverse et autorise la France à agir.
  • Deuxième idée essentielle : « La définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale… » ; on le savait bien sûr depuis le Livre Blanc de 2008 et la déclaration commune franco-britannique d’Evian, en 2009, à laquelle le président fait d’ailleurs allusion, mais il faut ici mettre les points sur les « i » : sans prononcer de mot tabou, et par retouches présidentielles successives, la France commence à se saisir de la problématique de la dissuasion élargie. A la lumière des événements actuels, il n’est en effet pas très difficile d’imaginer, sur les frontières orientales de l’Europe, une situation impliquant les intérêts vitaux d’un de nos alliés, et nous entraînant dans un engrenage ; on peut alors imaginer « un avertissement de nature nucléaire ayant pour objectif le rétablissement de la dissuasion ».
  • 3e idée présente, à défaut d’être très directement reliée à la précédente dans le discours présidentiel : la composante aéroportée est indispensable dans des scenarii de type dissuasion élargie mettant en cause les intérêts vitaux alliés – et tant pis pour l’UDI, mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ?! Dans la langue liturgique nucléaro-élyséenne : « La composante aéroportée donne, en cas de crise majeure, une visibilité à notre détermination à nous défendre, évitant ainsi un engrenage vers des solutions extrêmes. » En parler vulgaire, on ne peut gesticuler qu’avec des avions, sans lesquels on est condamné au dilemme impuissance ou escalade, bien connu des pères fondateurs de la dissuasion.
  • D’où, 4e idée, plus prospective et programmatique, la nécessité de moderniser, au niveau de « stricte suffisance » naturellement – limitation plus budgétaire que géopolitique aujourd’hui – les deux composantes en prenant en compte « les évolutions technologiques dans le domaine de la défense aérienne, de la défense antimissiles, de la détection sous-marine », et en insistant par exemple sur la vitesse et la furtivité du successeur futur de l’ASMP-A – ce qui intéressera aussi, à n’en pas douter, nos futurs (les mêmes ?) missiles de croisière conventionnels.

J’en tire deux conclusions. D’abord, et comme j’ai essayé de le montrer, il y a un réel lien logique établi entre la dégradation de notre environnement stratégique (en Ukraine mais pas seulement) et le caractère indispensable d’une dissuasion certes « suffisante » mais modernisée et qui permette de répondre à des scenarii extrêmes nous impliquant via nos alliés. Ensuite, et contra une certaine archéo-théologie galloisienne, le président réaffirme que « la dissuasion nucléaire est complémentaire de nos moyens conventionnels [et vice et versa, si je puis me permettre] et elle exerce un effet d’entraînement sur l’ensemble de notre appareil de défense. »

En bref, ces rappels et inflexions sont très bienvenus, et tout cela est bel et bien dit – il ne reste plus maintenant qu’à joindre l’acte budgétaire à la parole doctrinale.

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Conventionalizing Deterrence? U.S. Prompt Strike Programs and Their Limits

Jeudi, 15. janvier 2015 12:59 | Auteur:

Prolif 52Le Programme Dissuasion et Prolifération  de l’Ifri vient juste de publier le numéro 52 de la série Proliferation Papers:

Conventionalizing Deterrence? U.S. Prompt Strike Programs and Their Limits

Corentin Brustlein est chercheur à l’Ifri et responsable du programme Dissuasion et Prolifération du Centre des études de sécurité. Vous pouvez retrouver ses contributions au blog en cliquant ici.

Ce nouveau Proliferation Paper est téléchargeable ici.

Résumé:

Depuis près d’une décennie, les Etats-Unis ont identifié le besoin de se doter de capacités de frappe stratégique rapide (conventional prompt global strike). S’il ne s’y limite pas, ce développement s’inscrit dans la continuité des efforts américains de conventionnalisation de la dissuasion, efforts de longue date mus par des motivations profondes et variées. Malgré des ambitions renouvelées sous l’administration Obama, désireuse de réduire le rôle de l’arme nucléaire dans sa posture de défense, les programmes américains sont encore loin d’une concrétisation. La conjugaison des coupes budgétaires subies par le Pentagone et des difficultés technologiques rencontrées par les programmes a imposé une révision à la baisse des ambitions américaines dans le domaine de la frappe stratégique rapide. Malgré ces déconvenues, les Etats-Unis pourraient disposer d’ici une dizaine d’années de capacités de frappe stratégique rapide. Néanmoins, la perspective de leur emploi en temps de crise ou de guerre pose de nombreuses questions, tant en termes de crédibilité opérationnelle que d’interaction stratégique. Ces dimensions offrent un éclairage nouveau concernant l’apport de telles capacités pour la sécurité des Etats-Unis, et les limites concrètes de leur rôle.

 

Sommaire:

Introduction

A Long-Term Dynamic of Conventionalization

Obstacles in the Way: Budget, Technology, Politics

Uncertain Implications: CPGS in the Fog of War

Conclusion

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La Défense, danseuse de la République ?

Mardi, 23. décembre 2014 11:36 | Auteur:

La Commission Européenne pointe encore du doigt le manque de rigueur budgétaire de la France, en dépit du projet de loi de finances rectificatif de novembre 2014 pour l’année 2015. On doit donc s’attendre à un tour de vis supplémentaire en matière de dépenses de l’Etat, et l’on voit mal alors Bercy ne pas succomber à la tentation de tailler dans le portefeuille « sanctuarisé » du ministère de la Défense. Malgré les engagements du Président de la République et la guerre de position menée par le ministre de la Défense, on prétendra justifié que chaque ministère contribue à l’effort national etc.

Si la Défense est le 3ème poste identifié comme tel – mais loin derrière la dotation aux collectivités locales ou celle aux agences de l’Etat - après le remboursement de la dette et l’éducation nationale, ce ministère a enchainé les réformes avec un véritable stoïcisme depuis deux décennies. Il est le seul à avoir vu ses effectifs fondre de près d’un quart en 10 ans. Sur la période 2014-2015, il supporte à lui seul plus de 60% des suppressions de postes de la fonction publique.

Premier paradoxe : alors que la Défense s’est engagée en 2013 à réduire encore ses effectifs de 23 500 hommes et femmes d’ici 2019, les effectifs totaux de la fonction publique continuent de croître, essentiellement au niveau territorial !

Deuxième paradoxe : depuis la disparition du bloc soviétique, les armées françaises ont rarement été autant employées qu’aujourd’hui. Avec des moyens de plus en plus comptés, elles semblent  avoir atteint les limites de leurs capacités, en dépit d’un net réajustement à la baisse des contrats opérationnels : de 30 à 15 000 pour une opération majeure et de 10 à 7 000 en « tournante ». Ainsi, depuis octobre 2014, l’armée de Terre engage « au quotidien près de 22 000 soldats et plus de 3 000 matériels majeurs qui sont placés tous les quatre mois en posture opérationnelle » (soit presque 66 000 soldats projetés par an), que ce soit en prépositionnement outre-mer et à l’étranger ou en opérations extérieures. Le 9 décembre 2014, le CEMM indiquait que la Flotte était « actuellement en dépassement de son contrat opérationnel » pourtant fixé par le dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (LBDSN) d’avril 2013, vingt mois seulement plus tôt. Le lendemain le CEMAA ne disait pas autre chose : « les aviateurs français ont atteint les limites des capacités d’engagement opérationnel qui leur ont été fixées par la loi de programmation militaire pour les opérations extérieures ».

Dernier paradoxe : la situation internationale dégradée que l’on constate au Sud comme à l’Est, et la volonté de la France de ne pas se recroqueviller sur le limes mais bien de mener une défense de l’avant, articulée sur des interventions certes légères mais nombreuses, exigeantes et qui ont tendance à durer, ont à l’évidence un coût, mais qui demeure modique. On peut déplorer ces choix de politique étrangère, mais l’argument purement comptable ne saurait convaincre : sur 1151 milliards d’€ de dépenses publiques, le budget de la Défense (31.5 milliards d’€, hors pensions) représente finalement bien peu : 2,7 % du total ou encore 1.54% du PIB.

Pour des armées à l’efficacité reconnue, qui assurent la protection du territoire national, la défense de nos intérêts extérieurs comme la protection de nos ressortissants à l’étranger, et qui luttent sur des théâtres extérieurs contre les menaces émergentes ou avérées, ce niveau de dépense paraît  (litote ou antiphrase ?) « juste insuffisant ».

Avec 5,4 millions de fonctionnaires et 34 milliards d’euros de subventions, d’autres pistes d’optimisation budgétaire doivent bien exister, non ?

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Interventions militaires sous François Hollande : la Françafrique renouvelée ?

Mercredi, 10. décembre 2014 12:55 | Auteur:

Ce post est initialement paru sur le blog Afrique Décryptages, que nous remercions pour l’autorisation de republier le texte ici.

Visite d’une délégation de la Minusma à Kidal, Mali, en juillet 2013. Source: Minusma.

Visite d’une délégation de la Minusma à Kidal, Mali, en juillet 2013. Source: Minusma.

Hélène Quénot-Suarez et Aline Leboeuf – également membre d’Ultima Ratio – viennent de publier à l’Ifri une Étude intitulée La politique africaine de la France sous François Hollande, renouvellement et impensé stratégique (disponible ici). Dans une série d’articles publiés sur Afrique Décryptages, Hélène Quénot-Suarez revient sur trois grands thèmes abordés dans l’ouvrage : la normalisation des relations de la France à l’Afrique, la question des interventions militaires françaises sur le continent et la diplomatie économique. Ce post en est le second volet. Retrouvez ici la première partie.

Les interventions successives de la France au Mali en janvier 2013 puis en République centrafricaine (RCA) en décembre 2013 donnent le sentiment, à première vue, que François Hollande a échoué à renouveler en profondeur la relation à l’Afrique et qu’il retourne, comme ses prédécesseurs, aux pratiques « traditionnelles » de la France en Afrique, figure de « gendarme » et de « faiseuse de rois ». Pourtant la réalité est plus complexe.

Il faut d’abord noter que les interventions militaires au Mali et en RCA s’inscrivent dans des pratiques et un discours renouvelés, ceux de l’appropriation, qui peut se résumer par « l’Afrique aux Africains, la France en soutien ». Ce positionnement, s’il est parfois ambigu, est essentiel car il marque que la France répond à des demandes africaines et qu’elle n’agit pas dans une relation bilatérale uniquement encadrée par les accords de défense. Une relation bilatérale souvent dénoncée comme extrêmement déséquilibrée entre un État-patron et un État-client.

Pourquoi un discours d’appropriation ?

Il répond au moins à trois objectifs. Le premier est d’être en cohérence avec le discours des débuts de la présidence Hollande qui souhaitait renouveler les relations et travailler d’égal à égal avec les pays africains, dans une relation à la fois apaisée et plus mature. Le fait de laisser la décision aux pays africains va évidemment dans ce sens. Par ailleurs, en RCA en particulier, l’intervention française n’a pas eu pour but de protéger le président François Bozizé mais a été présentée comme une réponse à une situation humanitaire dramatique pour les civils.

Le second objectif de l’appropriation est pragmatique : la réduction de ses moyens militaires ne permet plus à la France de prendre l’ensemble des opérations à son compte. Elle doit travailler en collaboration avec des pays africains pour assurer des bases, des hommes et de la logistique. Elle souhaite par ailleurs que les décisions stratégiques soient prises par les Africains eux-mêmes.

En conséquence, la troisième motivation de ce discours d’appropriation est le fait qu’il est nécessaire de donner de l’importance aux partenaires africains (comme le Tchad, par exemple, qui a fourni des bases arrières et des hommes à l’opération Serval) car leur collaboration est cruciale pour la réussite des opérations militaires.

La France dans une position délicate

Ce processus d’appropriation ne se fait cependant pas sans difficultés.

D’abord, le discours reste largement théorique parce que les capacités africaines sont globalement faibles. Un interlocuteur militaire nous indique sa perception, en soulignant le paradoxe : « La France fait tout en espérant que les autres fassent à sa place ». C’est donc une position délicate que la France soutient en souhaitant cette appropriation.

Par ailleurs, le multilatéralisme que souhaitait François Hollande, c’est à dire l’implication de l’Union africaine et de l’Union européenne est très difficile à mettre en place. L’Europe a en particulier tardé à s’impliquer au Mali et encore plus en RCA. Ainsi, la France, qui voudrait se départir de ce rôle de « gendarme de l’Afrique » de plus en plus subi, doit faire face aux attentes de ses partenaires européens et américain qui, eux, considèrent souvent que l’Afrique francophone est « l’affaire » de la France et qu’elle se doit d’y intervenir. Même mue par une forte volonté de changement, la France est renvoyée par ses partenaires occidentaux, et même africains, à sa position historique, ce qui est un frein à l’évolution des relations avec les Africains et à la mise en place de nouvelles pratiques avec ces partenaires.

Enfin, le discours d’appropriation implique paradoxalement pour la France une plus grande dépendance aux partenaires africains. Nous avons cité le Tchad et le Cameroun. Dans ces deux cas, l’aide militaire de ces pays limite largement la liberté de parole de la France sur les questions politiques. De même le caractère stratégique du Burkina Faso dans la crise sahélienne ainsi que le positionnement de Blaise Compaoré comme médiateur sur le continent ont sans doute fait hésiter la France à condamner trop fermement les dérives, pourtant connues, du régime. Or, en ayant condamné timidement la volonté du président de rester au pouvoir par tous les moyens, elle a affaibli sa position pour promouvoir l’alternance démocratique dans nombre d’autres pays africains dont les dirigeants s’accrochent au pouvoir. C’est pour renforcer cette position que François Hollande a réaffirmé récemment, à Dakar, ses avertissements à l’encontre des dirigeants qui voudraient se prolonger indûment au pouvoir.

Les interventions militaires de la France en Afrique sont donc à tout point de vue coûteuses. Elles le sont d’autant plus qu’elles masquent d’autres aspects politiques et diplomatiques, en particulier les efforts de diplomatie économique déployés par le MAE (que nous développons dans un post à venir).

Hélène Quénot-Suarez

Aline LEBOEUF, Hélène QUENOT-SUAREZ, La politique africaine de la France sous François Hollande, renouvellement et impensé stratégique, novembre 2014.

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Où en est-on de l’Europe spatiale? Entretien avec Guilhem Penent

Vendredi, 5. décembre 2014 14:00 | Auteur:

europeargosCet entretien avec Guilhem Penent, doctorant en sciences politiques, responsable du programme Espace à l’Ifri, rédacteur du blog « De la Terre à la Lune » et auteur du récent L’Europe spatiale : le déclin ou le sursaut (Edition Argos), a été réalisé par Florent de Saint-Victor, qui tient le blog Mars Attaque.

A l’objectif pour l’Europe « d’autonomie dans l’espace », vous préférez celui de « maîtrise de l’espace ». En quoi cette distinction permet de donner l’orientation nécessaire pour mener les futurs efforts nécessaires ?

Permettez-moi tout d’abord de rappeler que plusieurs logiques guident l’effort de l’Europe spatiale et l’autonomie n’est pas nécessairement celle qui est la plus souvent mise en avant ou la plus à même de mobiliser. Elle n’est pas non plus la première historiquement puisque c’est à la recherche scientifique que la première agence spatiale européenne, l’ESRO, constituée il y a exactement cinquante ans sur le modèle du CERN, était consacrée. Ce n’est pas un hasard si l’organisation qui lui a succédé en 1975 sous le nom de l’ESA s’est construite autour d’un programme scientifique obligatoire qui est considéré de ce fait comme la colonne vertébrale soutenant tout l’ensemble.

Vous avez toutefois raison de sous-entendre que l’objectif d’autonomie a joué un rôle essentiel dans la construction du spatial en Europe. Ainsi, le succès de la sonde Rosetta ne montre pas seulement que l’Agence spatiale européenne est capable de grandes prouesses en tant que structure dédiée à la coopération scientifique et technologique, il est aussi la preuve que les Européens qui ont beaucoup souffert par le passé des revirements à répétition de la NASA n’ont pas besoin d’aide pour être ambitieux et peuvent, grâce notamment au programme Ariane, explorer seuls l’univers. Aussi « l’autonomie » émerge-t-elle assez naturellement comme le principe politique fondateur sans lequel l’édification d’une politique spatiale digne de ce nom ne serait pas possible.

Mais elle n’en reste pas moins, pour revenir à votre question, un concept négatif défini comme l’absence de contrainte et d’interférence de la part d’Etats alliés ou adversaires. Ce qui, dans un monde où les relations internationales spatiales sont depuis pratiquement l’origine organisées autour de la puissance américaine, permet certes d’identifier les Etats-Unis comme étant historiquement ceux vis-à-vis desquels l’Europe est la plus susceptible d’apparaître en position de dépendance, mais n’offre en retour aucune instruction précise sur la direction à prendre ou les écueils à éviter. La volonté seule a pu suffire lorsque l’enjeu principal était de créer (tout le discours autour de la France puis de l’Europe comme « troisième puissance spatiale » part du refus de laisser cette dépendance dépasser un certain seuil intolérable). Aujourd’hui que l’Europe spatiale existe, le but a toutefois changé : il est maintenant de consolider, de pérenniser et de dynamiser.

Or, faute de pouvoir reproduire l’effort spatial massif et tous azimuts accompli outre-Atlantique et de plus en plus ailleurs, les Européens doivent distinguer, parmi les actions du leader et des coureurs les plus avancés, celles qu’il convient de laisser de côté et celles sur lesquelles il s’agit au contraire de se concentrer. Sauf à accepter à terme la relégation dans une position de déclin irrémédiable, cette démarche ne peut pas se contenter d’initiatives désordonnées. Il faut une synthèse cohérente des enjeux soulevés par la technique spatiale et des priorités que l’Europe spatiale qui est plurielle par définition doit se donner. Tel est le rôle que j’attribue à la « maîtrise de l’espace ».

La maîtrise de l’espace – si l’on suit par exemple les documents de doctrine française – peut être décrite comme le continuum issu de la convergence de quatre facteurs clés, liés aussi bien à la puissance spatiale en tant que telle (capacité de lancement autonome, fabrication du satellite en toute indépendance, et contrôle et protection des différents segments garantissant la sécurité d’utilisation dans la durée), qu’à la notion plus récente de conservation de la liberté d’action consistant à « connaître, comprendre et contrôler ce qui se passe dans l’espace » (surveillance de la situation spatiale). Que l’impasse soit faite sur l’un d’eux et c’est l’édifice entier qui s’écroule. Notion intermédiaire mais positive, la maîtrise de l’espace incarnée dans un programme concret et cohérent apparaît ainsi comme une réponse adaptée aux défis de l’Europe spatiale au XXIe siècle.

Que nous apprend l’étude de cette maîtrise en construction à l’échelle européenne des questions de puissance, notamment de l’articulation Etat-marché, ou coopération-compétition ?  

L’autonomie, pour parler à nouveau d’elle, n’est pas un concept univoque en Europe. Le seuil de tolérance varie d’un pays à l’autre. On sait par exemple l’Allemagne plus pragmatique que la France dans le domaine des lanceurs que cette dernière aime à qualifier « de souveraineté ». Les exemples ne manquent pas : des télécommunications en passant par l’espace militaire et la navigation par satellite. L’endroit où sera placé le curseur diffère aussi selon les époques. Qu’il s’agisse de s’en féliciter ou au contraire de le déplorer, le fait est que le vol habité ne répond pas aujourd’hui en Europe à des considérations d’autonomie et les velléités d’indépendance de Paris dans ce domaine d’activité ont depuis longtemps été oubliées. Cette indifférence, nous le savons, n’est pas partagée par les autres puissances spatiales (Etats-Unis, Chine, Russie) qui font de la capacité à envoyer des hommes dans l’espace une priorité de leur politique spatiale. L’étude de la maîtrise de l’espace se doit donc de refléter, si elle veut être d’une quelconque utilité, aussi bien la spécificité que la pluralité d’une Europe spatiale qui est autant en être qu’en devenir, en acte qu’en puissance. C’est dans ce sens que je prétends que les questions qu’elle suscite sont aussi importantes sinon davantage que les réponses qu’elle apporte. Or, l’étude de ses conditions d’incarnation introduit en effet, comme votre question le laisse supposer, au moins deux problématiques.

Les rôles que doivent respectivement jouer les pouvoirs publics et le marché constituent l’une d’elles. La question du partage des responsabilités de chacun représente en effet une cause importante de tensions. On a bien vu avec le nouveau modèle de gouvernance d’Ariane 6 en quoi celles-ci pouvaient consister. L’accès européen à l’espace qui dépend pour sa survie des succès engrangés sur le marché international ne peut pas se permettre de laisser quiconque entamer sa domination commerciale sans réagir. En 2003, date de la décision d’implantation du Soyouz russe au centre spatial guyanais après 10 ans de coopération quasi-exclusive entre la Russie et les Etats-Unis, comme aujourd’hui avec l’arrivée de SpaceX, il s’agit d’empêcher l’Europe de subir un jeu international dont elle ne maîtriserait plus les règles. Toute la difficulté consiste ici à adapter la politique spatiale à deux dimensions temporelles différentes mais fondamentalement complémentaires : l’une courte qui laisse au privé en tant qu’acteur en prise directe avec le monde commercial le premier rôle dans la détermination des stratégies, l’autre plus lointaine qui redonne à l’Etat le sens de l’initiative et l’enjoint à aider et à guider l’industrie pour préserver l’avenir.

Une seconde problématique est celle posée par le maintien de l’autonomie nationale dans l’ensemble européen. Faut-il plus ou moins d’Europe ? Jusqu’à présent, l’Europe a toujours été considérée comme le moyen de concrétiser une ambition nationale. On le discerne bien à travers ce serpent de mer qu’est la préférence européenne en matière de lancements institutionnels et qu’Ariane 6 va une fois de plus essayer de mettre en place. La « coopération » est davantage envisagée comme un outil que comme une fin en soi et le recours à la « compétition » ne semble pas contradictoire. Ni l’ESA ni ses Etats membres (notamment les plus gros contributeurs) ne s’en sont jamais cachés comme l’illustrent le mode de financement, la pratique du « juste retour » géographique et jusqu’à la structure même de l’organisation divisée entre programme obligatoire et programme facultatif. Néanmoins, si le succès actuel de l’Europe spatiale ainsi que son dynamisme sont le fruit de ce compromis, celui-ci se heurte à l’idée que les Européens doivent évoluer vers toujours plus d’intégration et d’efficacité. En cela, l’intrusion perturbatrice de l’UE dans les relations jusqu’ici exclusives entre l’ESA et les Etats membres est révélatrice de la difficulté à trouver un nouvel équilibre qui satisfasse tout le monde.

Jusqu’à quel point le leadership décrit de la France sur les questions spatiales en Europe est un héritage qui doit s’adapter ?

La première adaptation, je viens de l’évoquer, est l’arrivée de la Commission dans le jeu spatial européen. Pour Paris, ce développement est bienvenu à plus d’un titre. D’un point de vue financier d’abord, cette convergence d’intérêts est heureuse : l’UE qui figure d’ores et déjà parmi les premiers contributeurs de l’ESA (623 millions d’euros en 2014) et ambitionne d’augmenter le poids de sa participation permet d’équilibrer les budgets en faible croissance des agences nationales et de l’ESA. S’agissant des mentalités ensuite, force est de reconnaître que rares jusqu’à présent ont été les nations en Europe à considérer l’espace comme un sujet politique à l’instar de la France. D’où le cachet « franco-français » qui lui souvent apposé. Le rôle donné à l’UE en matière spatiale par le Traité de Lisbonne a le grand mérite dans cette perspective de « politiser » l’espace au niveau européen en lui rendant ses lettres de noblesse stratégiques. La capacité qui est désormais celle de la Commission de s’emparer de dossiers pour les promouvoir sur la scène internationale (code de conduite des activités spatiales) et démarrer de nouveaux projets (les deux programmes amiraux que sont Galileo et Copernicus) offre des opportunités intéressantes dont certaines activités dites « de sécurité » pourraient par exemple essayer de tirer profit (surveillance de l’espace, télécommunications gouvernementales, etc.).

Mais le soutien de la France – de moins en moins unanime il est vrai – n’est pas tout, comme en témoignent les résistances d’un grand nombre d’acteurs européens pour qui l’UE ne s’est pas montrée à la hauteur de ses ambitions et des espoirs qui étaient placés en elle. On peut y voir le signe possible de deux autres changements majeurs auxquels le leadership français – incontesté depuis les années 1970 et le renoncement britannique à occuper un rôle de premier plan en matière d’espace – va devoir s’adapter :

1) L’ascension de l’Allemagne comme principale puissance spatiale européenne à parité avec la France est désormais une chose acquise : chacune des deux totalisent, en 2014, 22% du budget de l’ESA (hors partenaires institutionnels). L’avenir de l’Europe spatiale est donc plus que jamais entre les mains du couple franco-allemand et les résultats de la dernière ministérielle semble indiquer que les deux pays ont conscience de l’importance que joue ce co-leadership sur la stabilité et la sécurité des affaires spatiales européennes.

2) La montée en puissance d’autres pays est, elle aussi, confirmée. L’exemple le plus frappant est celui de la Grande-Bretagne qui, lors de la ministérielle de 2012, avait accepté d’augmenter sa contribution à l’ESA de 25% sur trois ans. Une annonce qui avait d’ailleurs été faite non par le ministre en charge de l’espace mais le chancelier de l’Échiquier sur la base des retours sur investissement attendus ! Il y a donc rééquilibrage autour de partenaires devenant plus égaux entre eux et qui sont porteurs de visions et de méthodes souvent différentes.

Selon le dernier Livre blanc, l’espace est un milieu d’égale importance aux autres milieux plus « traditionnels » : terre, air, mer ou encore cyber. Selon vous, ce statut est-il traduit à son juste niveau aujourd’hui ?

Beaucoup de chemin a en effet été parcouru dans l’utilisation de l’espace dans les opérations. L’espace n’est plus un sujet de controverse comme cela a pu être le cas par le passé lorsque s’opposaient ceux qui soutenaient que « savoir sans pouvoir est inutile » et ceux qui avançaient qu’aucune campagne militaire moderne ne pourrait être conduite sans renseignement de qualité. Je mets ici volontairement l’accent sur l’espace tactico-opératif car c’est finalement lui qui apparaît comme le grand bénéficiaire des efforts décidés par la France dans le domaine du spatial militaire depuis le Livre blanc de 2008 et l’instauration deux ans plus tard du Commandement Interarmées de l’Espace (CIE). La majorité de l’imagerie collectée aujourd’hui sert ainsi à la préparation des missions et à l’emploi des forces, à la constitution des dossiers de ciblage et aux échanges avec les partenaires plutôt qu’au renseignement stratégique. Alors certes, l’heure est aux économies et l’espace a dû comme d’autres faire le deuil de certaines capacités à l’image de l’alerte avancée qui avait été théoriquement décidée en 2008 ! Reste que pas moins de 10 nouveaux satellites à vocation militaire seront lancés dans les prochaines années pour un total de 2,5 milliards d’euros. Bien qu’avec un petit de retard sur le calendrier et des modalités qui restent à définir, Hélios 2 et Syracuse 3 auront bien leur successeur (CSO/Syracuse 4). Et même CERES, pour le renseignement électromagnétique, qui avait été plusieurs fois reportée, est annoncée pour 2020-2021. Cet effort est unique en Europe. Le défi à ce stade reste bien évidemment celui de l’européanisation de l’espace militaire qui a du mal à se concrétiser en dépit de quelques initiatives ponctuelles. Son développement dans le cadre de l’UE suscite par exemple l’espoir pour la surveillance de l’espace (SSA) placée sous perfusion dans l’actuelle LPM. Force est néanmoins de constater que la coopération militaire ne rencontre pas le même succès que la coopération civile dont les questions précédentes ne sont faites l’écho.

 

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