Faut-il conserver des chars lourds aujourd’hui ?

Mercredi, 17. septembre 2014 9:00 | Auteur:

carte-MBT-513x500A l’occasion de la parution du Focus stratégique du CBA Antoine d’Evry, chercheur détaché au LRD, Guillaume Belan a interrogé ce dernier l’utilité contemporaine et à venir des chars lourds. L’entretien est paru sur son blog FOB – Forces Opérations Blog.

La France n’a pas déployé de chars lourds sur les récents théâtres d’opérations. Le char de combat conserve-t-il encore un intérêt aujourd’hui ?

Si la France n’a pas engagé ses Leclerc en Afghanistan, au Mali ou encore en Centre-Afrique, c’est que ce type de capacité ne répondait pas au besoin opérationnel du moment. Le choix des moyens à projeter est essentiellement fonction du profil de la menace, de la morphologie du terrain d’engagement et de leur empreinte logistique à consentir dans la durée.

Passer à la conclusion que les chars de bataille sont devenus inutiles serait donc un raccourci irraisonné. D’une part, l’actualité nous rappelle que les politiques de puissance des Etats sont toujours à l’œuvre et que le « bon droit » ne pèse pas toujours très lourd dans un rapport de force. D’autre part, l’Irak et la Syrie illustrent de manière manifeste que les moyens militaires de l’adversaire dit « hybride » ne cessent de monter en gamme. La guerre n’a pas qu’un seul visage, et la défense doit pouvoir faire face. C’est pourquoi les forces blindées/mécanisées, pour inactuelles qu’elles paraissent aujourd’hui en Europe, restent nécessaires dans cet environnement incertain.

Mais que peut le char aujourd’hui à l’heure de la puissance aérienne ?

Les forces terrestres s’intègrent systématiquement dans une manœuvre interarmées, où la composante aérienne doit au préalable s’assurer de la libre disposition du ciel, avant que soit envisagé l’engagement au sol. Des moyens de protection sol-air d’accompagnement sont d’ailleurs censés assurer une couverture complémentaire des opérations terrestres. Le char n’est donc pas seul.

En outre, la prolifération dans le monde de systèmes antiaériens performants, essentiellement russes et chinois, risque de contrarier notre suprématie aérienne dans les décennies à venir. Dans un tel contexte, si l’OTAN envisageait d’entrer en premier sur un théâtre ou s’opposer à une incursion terrestre sur le territoire d’un pays Allié, les forces terrestres ne pourraient pas forcément s’appuyer sur une supériorité aérienne complète et devraient alors être puissantes, mobiles et résilientes.

Sans prophétiser le retour des affrontements de haute intensité, ce type de forces – intercalées entre la dissuasion et les unités légères de l’échelon d’urgence – participent à un dispositif d’intimidation ou de réassurance stratégique qu’il serait judicieux de réinventer en Europe.

Alors que l’Europe désarme, le reste du monde réarme. En la matière, qu’en est-il du char lourd ?

C’est un fait, l’Europe désarme. Pour les chars lourds, les chiffres sont particulièrement parlants : entre 1999 et 2012, ils ont été réduits des deux tiers. Hors d’Europe, le char lourd reste une manifestation de la puissance des Etats et, à l’échelle du monde, le secteur du Main Battle Tank (MBT) reste dynamique. Le marché est soutenu essentiellement par la demande eurasiatique, mais aussi en provenance du Moyen-Orient, où les rivalités géopolitiques entretiennent une certaine course aux armements. La concurrence s’est notablement accrue par l’arrivée de l’industrie de défense des émergents.

A ce propos, Nexter et KMW ont amorcé un rapprochement en vue de constituer un géant européen de l’armement terrestre. Ce mariage vous semble-t-il pertinent ? Nécessaire ?

Dans l’environnement que je viens de décrire, la recherche de synergies est essentielle pour des entreprises européennes dont le volume des séries destinées aux forces armées nationales est insuffisant pour être rentable. Le rapprochement de ces fleurons français et allemand semble être de bon augure, même si la recherche d’un juste retour économique et la crainte d’une perte d’indépendance stratégique restent souvent un frein à la coopération.

Dans une démarche prospective, quelles sont les pistes de supériorité des chars du futurs ?

La première piste est la capacité pour une plateforme – qu’elle soit lourde ou légère – à localiser, identifier et détruire un objectif, le tout sans devoir s’arrêter pour tirer. Cette aptitude à mener un combat dynamique, conjuguée aux atouts de la numérisation de l’espace de bataille (NEB), accroît considérablement le rythme de la manœuvre, et ce faisant la sûreté des équipages.

La deuxième consisterait à pouvoir s’adapter très rapidement à une menace innovante. Pour cela, détenir des matériels modulaires capables dès la conception d’intégrer des kits de protection semble une piste prometteuse qui présente l’avantage d’être plus économique et réactive que la conception continue de nouveaux engins.

Enfin, la troisième piste pourrait être l’amélioration de leur « furtivité », tout particulièrement du point de vue thermique. Réduire ou masquer la signature des chars permettrait d’éviter d’être accroché et engagé.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0)

Les chars, un héritage intempestif ?

Mardi, 16. septembre 2014 11:15 | Auteur:

Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 53 de la série Focus stratégique:

Les chars, un héritage intempestif ?

Officier supérieur de l’armée de Terre, le Chef de Bataillon Antoine d’Evry est détaché comme chercheur au Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Il est diplômé de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et du Cours Supérieur d’Etat-major et de l’Ecole de Guerre.

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

Arme révolutionnaire au début du 20ème siècle, le char souffre aujourd’hui d’un déficit de légitimité en Europe : en près de 20 ans, les Etats ont pour la plupart drastiquement réduit leurs parcs, quand certains ne l’ont pas rayé purement et simplement de leurs arsenaux. Or, cette érosion capacitaire du segment lourd des forces terrestres européennes est préoccupante, à l’heure où les adversaires non-étatiques tendent à bénéficier d’une puissance de feu accrue et quand le reste du monde réarme. Les réalités du contexte géopolitique actuel, la sensibilité politique aux pertes, les conditions tactiques prévisibles des combats terrestres de demain, ainsi que les limites inhérentes de la puissance aérienne, tendent à relativiser l’obsolescence supposée du char. La prudence incite à ne plus sacrifier nos forces blindées, mais plutôt à les adapter aux circonstances actuelles et prévisibles. Loin d’être obsolètes, les chars représentent une capacité résiliente, à même de participer à la réassurance de l’Europe.

Sommaire:

Introduction

Evolutions du char

Un contexte politico-stratégique paradoxalement porteur

Evolutions prévisibles dans les sphères opérative et tactique.

Enjeux pour le futur

Conclusion

Catégorie: Divers | Commentaires (1)

Vers une présence constante de l’OTAN à l’Est ?

Mardi, 2. septembre 2014 8:52 | Auteur:

Infrastructures de l'OTAN en Europe

La réassurance est un sujet bien connu des lecteurs d’Ultima Ratio. A l’appel des Baltes, des Polonais et des Roumains, plusieurs Alliés ont engagé des moyens militaires pour venir renforcer la présence de l’OTAN à l’Est : renforcement de la mission police de l’air dans les trois pays baltes, présence maritime plus forte en mer baltique, survol des territoires alliés avec des AWACS pour effectuer des missions de surveillance et de recueil de renseignement, multiplication d’exercices militaires… La France, bien que trop discrète dans ses déclarations, a été parmi les Alliés les plus engagés dans ces mesures.

Toutes relèvent du temporaire de long terme ; autrement dit, elles seront mises en œuvre aussi longtemps qu’elles seront jugées nécessaires. Pour autant, ces mesures n’ont jamais été suffisantes pour les voisins de l’Est. Ce qu’ils souhaitent vraiment, c’est une présence permanente de l’OTAN à l’Est – et parallèlement un retour clair et net à la défense collective. Ils estiment que les installations de l’OTAN ne reflètent pas la diversité géographique des membres d’aujourd’hui et qu’une présence permanente enverrait un signal dissuasif fort à la Russie.

Après des mois de tractations, il semble qu’un compromis ait été trouvé, plutôt à l’avantage de ceux opposés à une présence permanente. On parle en effet du pré-positionnement d’équipements et de C2 pour faciliter les entraînements dans le cadre d’un « readiness action plan », d’un renforcement du QG du Multinational Corps East à Szczecin en Pologne, d’un cycle d’entraînements dans la région, mais pas de présence permanente. Les détails précis de ces différentes mesures doivent encore émerger. En gros, l’OTAN n’aura pas de présence permanente, mais une présence constante.

C’est mieux que rien. C’est ainsi que les prudents peuvent présenter la chose et également la manière dont les principaux promoteurs d’une présence plus forte peuvent se consoler. Ces derniers s’attendaient-ils vraiment à une base otanienne à l’Est avec des soldats alliés ? Ce n’est pas certain, mais ils savaient qu’ils devaient conserver une position maximaliste afin d’obtenir quelque chose.

La Russie les a bien aidés. Entre les infiltrations, voire désormais l’intervention, en Ukraine, le soutien militaire et logistique apporté aux séparatistes, devenu tragiquement concret avec le crash du vol MH-17, et une rhétorique intransigeante, les chancelleries de l’Est avaient suffisamment d’arguments à faire valoir.

Et après ?

Quid de l’après-Newport ? Face à une Russie toujours aussi peu encline à changer de trajectoire en Ukraine, ira-t-on plus loin pour passer de la réassurance à la dissuasion ? Comment cette dissuasion prendrait-elle forme ? Des idées un peu fantasques ont fuité : pointer par exemple certains des systèmes de défense anti-missile de l’OTAN ostentatoirement en direction de la Russie. Peut-on imaginer une réévaluation d’une posture de présence constante vers celle de présence permanente ? A ce jour, il existe trop de divisions sur le sujet. Il faudra déjà constater comment chacun s’impliquera à moyen terme dans le régime d’entraînements renforcé. Qui participera ? Comment ? Avec quelle régularité ? Avec quels moyens ?

Toutefois, n’excluons pas un plan en plusieurs parties. Une présence permanente est écartée aujourd’hui, parce qu’elle reste perçue par certains comme une mesure d’escalade trop forte à l’encontre de la Russie et que le rapport coût financier / impact stratégique parait disproportionné en faveur du premier.

Il semble qu’un élément de réponse se trouve dans le « readiness action plan ». Ce plan a deux ambitions : aller au-delà de mesures de réassurance temporaires et préparer la capacité de réponse de l’OTAN pour tout type de scénario. Cet équilibre trouvé évoluera vraisemblablement en fonction de la situation géopolitique et des besoins de l’Alliance. En effet, la seconde ambition vise à ne pas confiner l’OTAN post-Afghanistan à la défense collective, au détriment des scenarii de gestion de crise. Le plan se veut flexible et schématiquement plus la position russe apparaîtra intransigeante et potentiellement dangereuse pour la sécurité européenne, plus le curseur s’orientera vers la défense collective. A l’inverse, une désescalade russe inciterait plusieurs Alliés à demander de réorienter les efforts davantage vers la gestion de crise – une tendance naturelle à la lumière de la majorité des postures de défense des pays membres.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0)

Surprise stratégique et transformations militaires

Jeudi, 24. juillet 2014 10:22 | Auteur:

Strategique 106Au vu du rythme auquel nous avons publié nos analyses sur le blog au cours des dernières semaines, voire des derniers mois, vous serez peut-être parvenus à la conclusion que l’équipe était déjà en vacances ou tout au moins inactive. Rien n’est moins vrai – pour le moment en tout cas – au contraire: c’est précisément parce que nous sommes tous surchargés au quotidien que nous ne parvenons pas à trouver le temps de contribuer à Ultima Ratio…

Je profite donc d’une brève accalmie avant la trêve estivale – la vraie trêve, celle-là – pour vous annoncer la parution d’un numéro spécial de la revue Stratégique, de l’Institut de Stratégie Comparée, sur le thème de la surprise stratégique. J’avais déjà contribué à la revue dans un numéro sur Clausewitz à l’époque où Hervé Coutau-Bégarie la dirigeait encore, et reste convaincu de l’apport unique de cette revue dans le débat stratégique francophone. Il me semble donc important de saluer les efforts de la nouvelle équipe, qui a entamé une démarche visant à rénover la revue (à commencer par la nouvelle couverture) – la seule en France à accueillir des textes sur la théorie stratégique – sans lui faire perdre sa valeur.

J’ai pour ma part contribué au dernier numéro avec un article sur « Innovations militaires, surprise et stratégie« , qui approfondit certaines idées déjà évoquées dans mon Focus stratégique de 2008 sur le sujet, et qui seront familières à bon nombre d’entre vous. Voici le résumé de mon papier :

En guerre, la surprise est omniprésente, non seulement comme produit du hasard, mais aussi et surtout comme résultat des initiatives d’un adversaire cherchant à prendre l’avantage. L’une des options les plus évidentes afin de surprendre consiste à innover, c’est-à-dire à introduire un changement significatif dans l’organisation des forces armées, ou dans les pratiques ou équipements employés. Cet article analyse la relation entre innovation et surprise dans la dialectique stratégique. Après avoir évalué l’impact de l’évolution technologique – mobilité, portée, surveillance, etc. – sur la capacité à produire des surprises chez l’adversaire, l’article s’interroge sur les effets militaires des surprises résultant d’innovations, en s’intéressant en particulier au cas des « révolutions dans les affaires militaires » (RMA). Si les RMA contribuent parfois, lors de leur apparition, à créer des surprises stratégiques, elles restent soumises à la logique stratégique des rendements décroissants, qui contribue à ce que leurs effets s’estompent rapidement.

 

Et voici la table des matières complète :

Georges-Henri Soutou Editorial : surprise et stratégie
La surprise stratégique
 
Jean-Philippe Baulon Introduction générale : Surprise stratégique, surprise en stratégie
Georges-Henri Soutou Ciel ! C’est si soudain ! La surprise politico-diplomatique
Corentin Brustlein Innovations militaires, surprise et stratégie
Martin Motte Une surprenante surprise : les U-Boote dans la Grande Guerre
Jérôme de Lespinois La surprise technique : matrice de la guerre aérienne ?
Jean-Philippe Baulon Surprise et stratégie nucléaire : aux sources de la dissuasion
Stéphane Mantoux L’offensive du Têt : la surprise au service d’un choc stratégique
Olivier Kempf Cyber et surprise stratégique
Joseph Henrotin La résilience au défi de la surprise stratégique
Fabrice Roubelat Prospective irrégulière et surprises stratégiques. Les nouveaux horizons de la prospective de défense
Entretien stratégique  
Entretien avec le général Jean-Louis Georgelin La surprise stratégique, genèse et portée politique d’un concept majeur
Varia  
Gilles Simonnin Transfert d’expérience et instruction comme outil d’influence :  l’exemple de l’armée française auprès de l’American Expeditionary Force durant la Grande Guerre
David Cumin Le problème du bombardement aérien stratégique en jus in bello

 

A ma connaissance, le moyen le plus simple de mettre la main sur un numéro de la revue est encore de le commander en ligne à partir du site de l’ISC.

Une lecture parfaite pour l’été !

 

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (0)

Réforme du secteur de sécurité: quelles leçons des expériences récentes ?

Lundi, 21. juillet 2014 10:00 | Auteur:

RSS_shotAprès le LCL Garnier, c’est maintenant au tour d’Aline Leboeuf, chercheur au LRD depuis la création de ce dernier, contributeur d’Ultima Ratio et spécialiste des sorties de conflit, de répondre aux questions de Florent de Saint-Victor à l’occasion de la sortie du Focus stratégique qu’elle a écrit. L’occasion de revenir sur les principales leçons tirées des nombreuses tentatives de réforme du secteur de sécurité entamées depuis la fin de la guerre froide. L’entretien est publié simultanément sur le blog Mars Attaque.

 

F. de Saint-Victor: Sierra Leone, Afghanistan, Mali, RCA… La réforme du secteur de la sécurité (ou RSS) est la solution magique exhibée dans nombre de situations complexes. D’abord, de quoi s’agit-il ?

La réforme du secteur de sécurité (RSS) implique de réformer les organisations étatiques qui composent le secteur de sécurité d’un pays (armée, police, justice, renseignements, douanes, protection civile, etc.). Les frontières exactes du « secteur » sont discutées, et peuvent, selon certains acteurs, intégrer aussi des organisations non étatiques (sécurité privée par exemple) ou des infrastructures qui déterminent le bon fonctionnement du secteur (comme l’existence de routes). Chaque projet de RSS doit donc au moins au départ réfléchir de la façon la plus large possible et partir des objectifs de la réforme pour déterminer quelles sont les frontières du secteur à réformer.

F. de Saint-Victor: Ces dernières décennies, principalement en Afrique mais aussi ailleurs, il est plutôt fait mention d’échecs de RSS que de succès. Est-ce une vision erronée ?

Les objectifs attribués à la RSS sont souvent très ambitieux et la réussite d’une telle entreprise dépend dans une large mesure de facteurs lui étant extérieurs. Par exemple, la RSS est souvent vue comme devant permettre la fin de la guerre (en renforçant l’efficacité des armées par exemple), la fin des coups d’Etat (en transformant les relations civilo-militaires notamment), la fin de la corruption, voire la fin de la dictature au profit d’une démocratie de type occidental. Dans la mesure où les RSS prennent souvent place dans des pays fragiles, disposant de ressources limitées, confrontés à une insurrection ou aux conséquences d’une guerre, il est évident que tous ces objectifs ne peuvent que difficilement être atteints. La RSS est alors vue comme un échec, alors que sans elle, la situation aurait peut-être été bien pire (victoire de l’insurrection par exemple). De fait, le seul pays où le bilan de la RSS est clairement positif, même au regard d’objectifs ambitieux, est la Sierra Leone, où la RSS a contribué à la fin de la guerre, où il n’y a pas eu de coup d’Etat depuis le début de la RSS, et où une transition politique a pris place en 2007. Seule la corruption y reste un problème important.

F. de Saint-Victor: Selon vous, les difficultés à réussir une RSS sont en partie liées à la poursuite d’un modèle éloigné des réalités locales et négligeant la durée nécessairement étendue de toute réforme significative. Comment en est- on arrivé là ?

La RSS telle qu’elle a été conçue est souvent très normative, et ne réussit qu’imparfaitement à prendre en compte les réalités locales, notamment parce qu’elle tente d’appliquer un modèle idéalisé du fonctionnement du secteur de sécurité construit à partir d’une vision parfois fausse du fonctionnement de ce secteur dans les pays occidentaux. On oublie ainsi les imperfections des armées, polices et justices des pays européens et surtout le fait que les relations civilo-militaires actuelles y sont le résultat d’un long processus de maturation, d’allers et retours, d’évolutions liées à la guerre, aux relations compliquées entre une armée et son souverain. Surtout, on sous-estime la difficulté qu’a pendant très longtemps eu le pouvoir politique à contrôler ses forces de sécurité, qui ont pendant des siècles vécu de pillages plutôt que d’une solde régulière versée par le suzerain.

Cette approche trop normative empêche parfois de trouver des solutions innovantes construites en vue de répondre aux problèmes spécifiques d’un pays ou d’un groupe de pays. Par exemple, on ne sait toujours pas comment réformer la justice traditionnelle, alors que dans des pays comme la Sierra Leone ou l’Afghanistan, cette justice est la seule à laquelle une majorité de la population a accès. Or ces dysfonctionnements s’avèrent être un des facteurs du ressentiment qui nourrit l’insurrection, notamment quand les insurgés, par exemple les Talibans, fournissent une offre de justice qui répond aux attentes des populations.

F. de Saint-Victor: Au final, quels sont selon vous les préalables et les grands principes permettant une RSS réussie et non un « bricolage » comme vous définissez certaines expériences passées ?

La RSS sera toujours un bricolage, parce qu’elle est mise en place par des bureaucraties, internationales et locales, qui ont des modes d’action, des cultures et des principes différents. Ces organisations doivent donc se coordonner, et la RSS est souvent moins le résultat d’une stratégie conçue par un pouvoir politique unique que le produit de compromis sur les objectifs, les méthodes et les moyens. Toutefois, il est possible de faire en sorte que ce bricolage ait des effets positifs en faisant en sorte que la RSS soit malgré tout le produit d’un vrai projet stratégique.  Pour cela, il est crucial qu’existe une véritable volonté politique de conduire à bien la RSS, à la fois du côté des autorités politiques locales et des intervenants extérieurs, si possible conduits par un pays leader qui pilote l’action internationale. Ensuite il faut dégager des objectifs prioritaires, c’est-à-dire l’efficacité mais aussi la lutte contre l’impunité et la bonne gouvernance. L’article propose une série de bonnes pratiques, comme le fait de conserver une vision politique et non seulement technique du processus, ou prendre en compte les spécificités locales. Enfin, il est essentiel de dégager des moyens suffisants pour mettre en place la RSS. Pour réussir, une RSS exige donc à la fois une volonté politique engagée, des objectifs stratégiques clairs et une véritable politique des moyens.

Catégorie: Analyses | Commentaires (1)

Trois questions sur la remontée en puissance

Mercredi, 16. juillet 2014 12:00 | Auteur:

IFRI_thd_fs52A l’occasion de la parution du Focus stratégique du LCL Guillaume Garnier, chercheur détaché au LRD jusqu’à l’été 2014, Florent de Saint-Victor s’est tourné vers l’auteur pour réaliser un entretien en trois questions sur la remontée en puissance. L’entretien est publié simultanément sur son blog, Mars Attaque, que nos lecteurs connaissent bien.

F. de Saint-Victor : Avec la récente publication du LBDSN, le vote de la LPM et les conséquences qui en découlent, il est beaucoup question de « remontée en puissance ». Tout d’abord de quoi s’agit-il ?

On peut définir la remontée en puissance comme étant la volonté politique de redresser un appareil militaire au sens large du terme, c’est-à-dire dans ses aspects opérationnels, industriels et technologiques, les trois étant indissociables. Concrètement, une remontée en puissance intervient généralement après une défaite brutale qui aboutit à une remise en question fondamentale. Elle peut aussi être décidée en période de paix, du fait d’un changement radical de contexte stratégique, changement impliquant une réévaluation de la menace et par conséquent une réadaptation vers le haut de l’outil militaire. En définitive, il s’agit d’assurer la reconstruction ou l’expansion des forces armées dans un contexte de crise, psychologique (sidération de la défaite), ou politique (altération de l’environnement international).

Compte-tenu du déclin des appareils militaires en Europe se pose aujourd’hui la question de savoir si cette glissade a au moins été pensée pour garantir les conditions du redressement à venir. Cette logique n’est pas tout à fait absente de la LPM en cours puisqu’elle tente de préserver l’avenir, notamment avec un budget « études amont » encore significatif à 730 millions d’euros par an et surtout avec une trajectoire qui, si elle est respectée, prévoit une timide remontée en puissance (appelons cela plutôt un « réinvestissement d’urgence ») avec un budget constant en volume à partir de 2016 (donc tenant compte de l’inflation) et augmentant de 1% par an à compter de 2018. Tout cela reste évidemment fragile, comme chacun sait, et toute entaille à la LPM, non seulement obèrerait la possibilité de rebond à court terme, mais plus fondamentalement poserait la question de la cohérence d’ensemble des forces armées. Dans ce contexte d’équilibres très délicats, les objectifs affichés dans le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 apparaissent désormais ambitieux.

F. de Saint-Victor : Quels sont les grands enseignements et principes qu’il est possible de tirer des modèles historiques présentés, à la fois conduisant au succès ou à l’échec ?

On peut tirer de l’Histoire de nombreux enseignements sur le phénomène de remontée en puissance, à condition de faire la part des choses entre ce qui relève d’un contexte historique très particulier et les éléments qui permettent de tirer des leçons de portée générale.

Sur le plan politique tout d’abord, la remontée en puissance requiert une vision, elle-même adossée à un but clairement déterminé. Pour être efficace, elle doit s’étaler sur plusieurs années et réclame donc constance et détermination. Sur le plan stratégique, je n’ai pas trouvé d’exemples de remontée en puissance réussi dès lors que les armées étaient en parallèle employées de manière significative : il faut donc manifestement une tempérance opérationnelle pendant le laps de temps où le système de forces se « remuscle ». On ne peut pas tout faire en même temps.

Ensuite, pour répondre au défi, les milieux militaires et industriels doivent faire preuve d’esprit d’innovation et donc être ouverts intellectuellement. Les talents doivent pouvoir s’exprimer, la méritocratie doit empêcher toute sclérose néfaste. Mais il faut que cet esprit d’innovation débouche sur des résultats concrets, par le biais d’expérimentations pratiques par exemple. Le défi le plus fondamental est celui qui consiste à assurer la concomitance entre innovation technologique et la capacité des armées à adapter leurs doctrines en conséquence pour conduire des changements tactiques ou organisationnels parfois profonds. La rencontre vertueuse entre tous ces éléments me semble être bien illustrée par le système d’artillerie Gribeauval, innovation qui venait à point nommé pour parfaire les attendus du système divisionnaire proposé par Guibert.

Il importe aussi d’avoir su préserver les compétences, à la fois industrielles, tactiques (savoir faire des unités) et opérationnelles (états-majors). Dès lors que la transmission intergénérationnelle de ces compétences n’est plus assurée, la perte est immense et il faudra consentir des efforts démesurés, en énergie et en temps, pour les réacquérir. Au pire donc, un « noyau dur » de compétences doit avoir été préservé.

Enfin, c’est une évidence, il est plus facile d’assurer une remontée en puissance lorsque l’adversaire est formellement identifié, ainsi que le théâtre plausible du conflit à venir. On peut forger l’outil en connaissance de cause et l’adhésion de l’opinion publique à l’effort de redressement est facilitée par la conscience du défi qui s’impose à la Nation.

F. de Saint-Victor : Comment rendre possible et assurer une remontée en puissance, plus ou moins importante, alors que vous indiquez que le contexte actuel conduit à rendre « ardu » un tel processus ?

Le résumé de ces leçons à tirer de l’Histoire peut laisser perplexe concernant le contexte actuel. En effet, il y a une accumulation de défis contemporains à relever. Evidemment, la crise budgétaire chronique induit une modération des ressources qui engendre des tensions récurrentes entre Bercy et l’Hôtel de Brienne. Le contexte stratégique est par ailleurs incertain : il n’y a pas de menaces étatiques directes à l’encontre du territoire national, mais plutôt une somme de menaces diffuses pas forcément faciles à appréhender pour l’opinion publique. Le facteur psychologique est également délétère : puisque nous venons de connaître une période inédite d’absence de conflits de grande envergure depuis plus d’un demi-siècle, qu’adviendra-t-il en cas de surprise stratégique débouchant sur une menace grave ? Est-ce que des sociétés « débellicisées » comprendraient en pareil cas la nature du défi à relever ? Est-ce que nous aurions le temps de latence nécessaire pour remonter en puissance à partir d’un outil affaibli en volume et mité en capacités ? Il ne s’agit pas d’être alarmiste, mais bien de peser les conséquences de long terme des décisions prises aujourd’hui, afin d’éviter d’être pris en défaut, nous, mais surtout les jeunes générations que l’on ne doit pas laisser sans « assurance-vie ».

Alors, quel est le champ du possible pour la France d’aujourd’hui, si tant est qu’elle entende conduire une remontée en puissance ? Tout d’abord, nous avons la chance inouïe par rapport à nos voisins européens de bénéficier encore d’un modèle de forces, certes imparfait, mais quasi-complet. Les compétences, militaires comme industrielles, sont encore là et on peut les recapitaliser à tout moment, à condition de ne concéder aucun abandon (sauf s’il est démontré que telle capacité est assurément devenue totalement inutile). Ce capital de défense n’est par ailleurs pas seulement matériel, mais aussi immatériel. Les armées comme l’industrie de défense ont démontré leur faculté d’adaptation ces dernières années. Quelle autre institution que la Défense Nationale a été soumise à un tel rythme de réformes ? Il faut donc préserver le capital intellectuel, qui s’exprime notamment par la qualité de l’instruction dispensée dans les écoles de formation. Bien entendu, on ne peut passer sous silence la question des moyens budgétaires, question rendue ardue lorsque tout le monde en réclame. Fixer le montant de ces ressources est du ressort de l’autorité politique qui détermine le niveau d’ambition du pays. Pour être cohérent avec celui affiché dans le LBDSN 2013, le montant des dépenses fixé par la LPM en cours est un strict minimum, pour à la fois « tenir » jusqu’en 2016, puis assurer un timide réinvestissement au-delà, afin de garantir la cohérence du système. Il existe enfin plusieurs leviers exogènes. Tout d’abord, les exportations doivent être au rendez-vous pour assurer un carnet de commandes minimal à l’appareil industriel de défense. Ensuite, si l’Europe de la défense ne cesse de décevoir, elle peut, dans le cadre de démarches plus pragmatiques, offrir des opportunités de réelles économies, par la voie des mutualisations. J’entends par là que l’on peut s’accorder entre partenaires fiables, proches culturellement, géographiquement, et partageant les mêmes préoccupations stratégiques, pour mutualiser un certain nombre de capacités (ravitaillement par air, transport stratégique…) ou d’activités (partenariats en termes de formation ou d’entraînement). De nombreuses initiatives vont déjà dans ce sens et il faudra certainement aller au-delà, à partir du moment où le niveau de confiance entre Etats associés permet de prendre un risque mesuré quant à l’autonomie nationale.

On l’aura compris, il y a beaucoup d’écueils à circonvenir pour assurer le succès d’une éventuelle remontée en puissance, scénario qui s’imposerait en cas d’effondrement de la LPM. Il est un élément capital à garder à l’esprit : plus un système de forces aura été affaibli préalablement à la décision de le redresser, plus ce redressement coûtera cher en temps, en moyens budgétaires et en énergie, car des pans entiers de compétences auront disparu. Le prix politique en sera démultiplié. Au pire, la remontée en puissance devra s’effectuer par des achats sur étagère et donc ne bénéficiera même pas à l’industrie nationale. Enfin, le moral des armées ne devra pas avoir été irrémédiablement ébranlé entre temps. A contrario, s’il était engagé dès à présent, le rapport coût/efficacité du redressement serait incomparablement meilleur, car toutes les conditions sont encore réunies pour en assurer la réussite sans dépenses exponentielles.

Catégorie: Analyses | Commentaires (1)

Les chausse-trapes de la remontée en puissance. Défis et écueils du redressement militaire

Mardi, 24. juin 2014 9:05 | Auteur:

IFRI_thd_fs52Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 52 de la série Focus stratégique:

Les chausse-trapes de la remontée en puissance. Défis et écueils du redressement militaire

Officier supérieur de l’armée de Terre, le Lieutenant-colonel Guillaume Garnier est détaché comme chercheur au Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Il est diplômé de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et du Collège interarmées de Défense (CID).

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

La remontée en puissance manifeste la volonté d’un gouvernement de redresser son appareil militaire pour répondre à de nouveaux défis stratégiques, ou plus fréquemment pour enrayer un affaiblissement. La crise budgétaire qui frappe la plupart des pays européens s’est traduite par une érosion des crédits accordés aux forces armées, consacrant leur affaiblissement accéléré. La question du redressement devrait donc se poser à court terme, du moins pour les pays qui entendent conserver un outil de défense sérieux. Un plan de remontée en puissance n’est néanmoins pas anodin. Son coût dépend de l’ampleur du déclassement préalable des forces armées et du tissu industriel de défense. Ainsi, une consolidation rapide peut suffire pour raffermir un outil souffrant de carences partielles. Si celles-ci se sont multipliées au point de remettre en cause la cohérence du système, l’effort s’apparente à un renforcement beaucoup plus conséquent, en termes de ressources comme de durée. Ultime stade de déclin, un effondrement quasi-complet nécessite en retour un gigantesque effort de reconstitution. Il faut donc avoir conscience que des effets de seuil existent, afin d’éviter que la « marche » à franchir pour assurer le relèvement ne devienne trop haute. Si les pertes de compétences, militaires comme industrielles, n’ont pas été maîtrisées, le redressement espéré, quel qu’en soit le niveau, s’avère impossible, y compris lorsque les contraintes budgétaires ont été levées.

Sommaire:

Introduction

Les facteurs de succès : exemples historiques

La remontée en puissance dans l’étau contemporain

Implications stratégiques : le délicat réglage du processus

Conclusion

Catégorie: Divers | Commentaires (1)

Jihad en Syrie : le temps du retour

Vendredi, 6. juin 2014 18:08 | Auteur:

Cet article de Marc Hecker a été publié dans Libération le 6 juin 2014.

Depuis 3 ans, la guerre en Syrie a attiré des milliers de volontaires étrangers, venus combattre l’armée de Bashar el-Assad. Leur nombre est estimé à 12000, originaires essentiellement du monde arabe mais pas uniquement : on compterait plus de 2000 Occidentaux dont environ 700 Français. Le phénomène des filières jihadistes n’est pas nouveau. On se souvient de l’Irak, de la Tchétchénie ou encore de la Bosnie. L’ampleur du jihad syrien rappelle toutefois un autre précédent, celui de l’Afghanistan des années 1980, lorsque des milliers de combattants avaient afflué pour faire face à l’occupant soviétique.

Après le départ de l’Armée rouge d’Afghanistan, en 1989, les moudjahidines ont crié victoire et les combattants étrangers ont progressivement quitté le pays, exportant le jihad dans d’autres régions du monde. En 1993, le département d’Etat américain a produit une note classifiée intitulée « Les moudjahidines errants : armés et dangereux ». Cette note mettait l’accent sur le potentiel de déstabilisation de ces individus aguerris, revenant en nombre dans des pays déjà en proie à de fortes tensions, à l’instar de l’Algérie. Elle insistait aussi sur la velléité de certains combattants de s’en prendre à l’Occident, perçu comme tout aussi impie que l’Union soviétique.

La génération des « Afghans » a marqué l’univers du jihad. Voici venu le temps des « Syriens ». Le jihad en Syrie continue d’attirer de nouveaux volontaires. On observe concomitamment une accélération des retours. Ce phénomène est dû à l’accroissement des rivalités fratricides entre jihadistes. Ces rivalités ont éclaté au grand jour en 2013 et se sont brutalement accentuées au cours des derniers mois. L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) reproche à Jabhat al-Nosra – un groupe adoubé par le chef d’Al Qaïda, Ayman al-Zawahiri – son laxisme dans l’application de la charia et son attitude trop conciliante à l’égard des chiites. Au-delà de ces explications se cache une lutte de pouvoir entre Zawahiri – qui ne dispose pas de la même aura que son prédécesseur Oussama Ben Laden – et l’émir de l’EIIL, Abu Bakr al-Baghdadi. Dernier épisode en date : en mai, le porte-parole de l’EIIL a demandé à Zawahiri d’annoncer la dissolution de Jabhat al-Nosra et d’ordonner à ses membres de prêter allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi.

Les affrontements inter-jihadistes suscitent trois types de réactions chez les volontaires étrangers : certains obéissent aux ordres et participent aux combats fratricides ; d’autres se retirent temporairement dans des pays frontaliers en attendant une meilleure conjoncture ; d’autres enfin choisissent de rentrer dans leur pays d’origine. Le retour de ces jihadistes aguerris est d’autant plus dangereux que, considérés comme des lâches voire des traitres par leurs anciens frères d’armes, ils peuvent être tentés de passer à l’acte pour redorer leur blason.

Toutefois, leur retour précipité et non-planifié n’est pas nécessairement annonciateur de grandes catastrophes : pris de court, ils n’ont probablement pas eu le temps de préparer des attentats sophistiqués et pourraient se limiter à des tentatives d’attaques plus rudimentaires. Autrement dit, un nouveau 11 septembre n’est pas pour demain. Les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone ont nécessité des mois de préparation et une organisation minutieuse. Al Qaïda bénéficiait alors d’un sanctuaire en Afghanistan, où des centaines de terroristes ont été formés. Le 11 septembre a constitué une surprise stratégique pour les Etats-Unis et leurs alliés, qui ont depuis focalisé leur attention sur la mouvance jihadiste. Les traces laissées par la préparation d’un méga-attentat ne manqueraient pas d’alerter les services compétents, d’autant que les systèmes de surveillance ont beaucoup évolué depuis 2001. Bien plus probables à court terme – et plus difficiles à empêcher – sont les attaques simples, « à la Merah », provenant de micro-cellules terroristes, voire d’individus isolés.

A plus long terme, les menaces provenant de Syrie ou d’autres terres de jihad pourraient prendre des formes plus élaborées. La patience fait partie des valeurs cardinales de la mouvance jihadiste. A preuve, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu lieu plus de 10 ans après le retrait soviétique d’Afghanistan. Les Occidentaux aimeraient pouvoir oublier la tragédie syrienne, mais elle continuera de produire ses effets négatifs pendant des années : la tuerie de Bruxelles n’est probablement qu’un prélude.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0)

Etienne de Durand et Marc Hecker sur Arte

Jeudi, 22. mai 2014 11:17 | Auteur:

Deux contributeurs d’Ultima Ratio ont récemment été invités sur Arte pour participer à l’émission « 28 minutes ».

Vous pourrez revoir ici l’intervention d’Etienne de Durand lors de l’émission consacrée au rôle des Etats-Unis dans la crise ukrainienne:


 

Et voici l’intervention de Marc Hecker lors de l’émission consacrée à l’évolution d’Al Qaïda et de la lutte contre le terrorisme:


 

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (0)

Les groupes jihadistes sont-ils des sectes ?

Mardi, 6. mai 2014 7:52 | Auteur:

Bouzar_couvertureJ’ai récemment expliqué sur ce blog pourquoi il me semble utile d’associer des autorités religieuses à la prévention de la radicalisation pour éviter que de jeunes Français ne partent combattre en Syrie. Un internaute a laissé un commentaire comparant les apprentis jihadistes aux victimes d’un endoctrinement sectaire.

La comparaison entre le fonctionnement des groupes jihadistes et celui des sectes a été développée par Dounia Bouzar dans un ouvrage paru récemment et intitulé Désamorcer l’islam radical. L’auteur considère que les mouvements prônant la séparation (port du voile intégral, interdiction de serrer la main aux femmes, etc.) devraient être considérés comme des sectes. Elle explique qu’il ne faut pas faire preuve de laxisme envers les groupes qui avancent un argument qu’elle considère fallacieux : celui du retour aux origines de l’islam. Elle affirme ainsi que les comportements d’exclusion n’ont rien à voir avec l’islam et que les problèmes de radicalisation doivent être traités en dehors de toute référence religieuse.

L’approche de Dounia Bouzar n’est pas dénuée d’intérêt. Certains groupes islamistes radicaux peuvent effectivement faire penser à des sectes : ils se considèrent comme plus purs que le reste de la société, cherchent à se séparer mentalement et physiquement des éléments impurs, usent souvent d’une rhétorique apocalyptique et ont une démarche prosélyte qui consiste à expliquer à leurs « victimes » qu’elles ont été choisies par Dieu pour entrer dans le droit chemin. En outre, Dounia Bouzar a créé le « Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam » qui a eu le mérite d’aider plusieurs parents confrontés à la radicalisation de leurs enfants, et ce avant que le gouvernement ne mette en place un dispositif spécifique qui s’est traduit par le récent lancement d’un numéro vert.

L’approche de Dounia Bouzar pose toutefois certains problèmes. Sa logique ne s’applique pas uniquement aux groupes jihadistes mais aussi à des courants non violents comme le salafisme quiétiste. Comme l’a bien montré Mohamed-Ali Adraoui dans son ouvrage Du Golfe aux Banlieues,  nombre de salafistes condamnent les violences commises par les jihadistes. Ils exècrent la société française considérée comme impie mais ne souhaitent pas l’attaquer : ils rêvent simplement de la quitter pour aller vivre dans un pays musulman (hijra). Parmi les destinations envisagées, beaucoup d’entre eux mentionnent l’Arabie saoudite qui est le cœur spirituel du salafisme. Considérer le salafisme comme une secte pose un double problème. D’une part, cela impliquerait de le rendre illégal, ce qui reviendrait à mettre hors-la-loi des milliers de personnes en France. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’une telle mesure serait constitutionnelle (Rappelons l’article X de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public »).  D’autre part, cela conduirait à considérer l’Arabie saoudite comme un « Etat secte », un concept inédit en matière de relations internationales qui ne manquerait pas de susciter un débat sur la nécessité et l’opportunité de mettre un tel Etat au ban des nations.

Une autre difficulté liée à la notion de secte a trait au statut de victime. Les membres de sectes sont généralement vus comme des victimes sous l’emprise d’un gourou. La comparaison avec l’islam radical pose deux problèmes. Le premier a été identifié par Dounia Bouzar : la radicalisation se fait souvent par Internet, sans véritable « gourou ». Le second a trait aux limites de la « victimisation ». Tous les Français qui ont quitté leur pays pour rejoindre la Syrie ne sont pas des jeunes faibles, déstructurés qui se seraient fait manipuler. Certains sont des hommes matures et diplômés, qui ont choisi de prendre les armes en connaissance de cause et qui assument leur geste. S’ils commettent des actes répréhensibles, ils doivent être traités comme des coupables, pas comme des victimes.

Enfin, un dernier point me gêne dans l’approche de Dounia Bouzar. Je ne comprends pas pourquoi elle en arrive à la conclusion que puisque les jeunes endoctrinés sont des victimes de sectes, il faut chercher à les aider sans parler d’islam. Un des ingrédients dans la dérive de ces jeunes est tout de même une certaine vision de l’islam : les vidéos jidahistes qui circulent sur YouTube sont truffées de références au Coran et aux hadiths. Il me semble pertinent d’essayer de montrer aux individus prêts à basculer dans l’islam radical que les jihadistes promeuvent une vision erronée et extrémiste de leur religion. Des individus déjà radicalisés rejetteront de telles explications mais elles peuvent avoir du poids à un stade précoce du processus de radicalisation. C’est pourquoi je pense qu’il serait utile que les parents de jeunes en voie de radicalisation puissent être aidés non seulement par des psychologues et des travailleurs sociaux mais aussi par des imams.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (2)