Interview : ‘Complémentarité ou concurrence ? La coopération franco-britannique et l’horizon européen de la défense française’

Titulaire d’un doctorat en science politique de l’IEP de Paris, en co-direction avec le King’s College de Londres, Alice Pannier est chercheuse associée au Centre des études de sécurité de l’Ifri. Elle est également assistant professor en relations internationales et études européennes à la School of Advanced International Studies (SAIS) de l’Université Johns Hopkins à Washington. Elle est enfin l’auteur d’un récent Focus Stratégique sur la coopération de défense franco-britannique et l’horizon européen de la défense française. Elle a bien voulu répondre à quelques unes des questions du blog Mars Attaque avec lequel nous co-publions cette interview.

1/ Quel points majeurs faudrait-il retenir de 10 ans de Traité de Lancaster House, qui contenait à sa signature une multitude de pistes opérationnelles, capacitaires, ou de développement de l’interopérabilité ?

Deux traités ont été signés en 2010. Le traité sur les installations radiographiques et hydrodynamiques conjointes (ou « traité nucléaire ») était le résultat d’un travail important en amont. Le texte est technique, et les projets de coopération sont précis, comme par exemple la construction de trois axes radiographiques à Valduc, en vue de mener des expérimentations sur les armes nucléaires, dans le cadre du programme « Simulation » du CEA.

Le « traité de coopération en matière de défense et de sécurité », qui encadre le premier, est au contraire très général. Il place la coopération militaire, capacitaire et industrielle franco-britannique au cœur d’une relation politico-diplomatique plus large, institutionnalisée pour la première fois par ce traité. Celui-ci prévoit de faciliter l’intégration transfrontalière de leurs industries de défense, engage les deux États à se consulter mutuellement sur leurs politiques de défense et à se soutenir l’un l’autre dans les interventions militaires qu’ils auraient à mener.

En dehors de cela, c’est la déclaration du sommet de 2010 qu’il faut consulter pour connaitre plus précisément les projets envisagés il y a 10 ans. Ladite déclaration prévoyait d’explorer des pistes de coopération dans un grand nombre de projets capacitaires – des missiles au drones en passant par l’aviation de combat, les véhicules blindés, l’interopérabilité des groupes aéronavals, la lutte contre les mines sous-marines et les satellites.

Force est de constater que de nombreux échecs sont à rapporter. Parmi les principaux, la coopération entre BAE et Dassault autour du drone MALE n’a pas abouti (les deux pays ayant acheté des Reaper américains sur étagère), pas plus que le deal « Watchkeeper contre VBCI » [achat du drone Watchkeeper par la France en « échange » de l’achat de blindés VBCI par l’armée britannique, ndlr]. Le gouvernement britannique en 2011 a opté pour une version de l’avion de combat F-35 non-interopérable avec le porte-avion français ; et, plus récemment, la coopération autour du système de combat aérien du futur (SCAF), menée par BAE et Dassault, a été suspendue, au profit d’une coopération franco-allemande impliquant Dassault et Airbus.

Au registre des succès, on peut citer la mise en place de centres d’excellences franco-britanniques dans la filière missile et les avancées du programme de missiles antinavires légers (Sea Venom) de MBDA ; le développement par BAE et Thales d’un système de lutte anti-mines marines ; la validation du concept de force expéditionnaire conjointe non-permanente (CJEF) ; le développement d’installations conjointes liées à la dissuasion nucléaire ou encore le rapprochement des agences de renseignement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et les cyber-menaces.

2/ Jusqu’à quel point les acquis sont assez solides pour ne pas en faire des possibles symboles réversibles ?

En réalité, si un projet devient symbolique, alors il a moins de chance d’être abandonné. Le statut de symbole donne une centralité et permet de mobiliser des acteurs autour du projet, y compris des acteurs périphériques mais importants, tels que les médias ou les élus. A l’inverse, l’échec d’un projet qui a été présenté comme symbolique sera difficile à dépasser, puisque l’échec restera durablement ancré dans la mémoire collective. On peut penser par exemple au projet de porte-avion commun (dans les années 2000) ou au choix britannique, en 2011, d’une version de l’avion de chasse F-35 non interopérable avec le groupe aéronaval français.

La solidité d’un projet et sa dimension symbolique ne sont donc pas nécessairement liés. Aujourd’hui, dans le contexte franco-britannique, il me semble que les projets qui étaient fragiles et réversibles ont déjà été abandonnés. Dix ans après les traités, le nombre plus restreint de projets effectivement en cours, ou leur échelle comparée plus petite qu’envisagée à l’origine, indiquent que ceux-ci seront maintenus.

Dix ans après la signature des traités, trois domaines se sont solidifiés et sont devenus des symboles de succès franco-britanniques : l’intégration industrielle de la filière missile autour de MBDA, le projet de force expéditionnaire conjointe et, bien sûr, la coopération nucléaire avec la construction d’infrastructures conjointes, toujours en cours.

Concernant les interventions militaires, la France a pu compter sur le soutien britannique au Mali et en RCA. Toutefois, ce soutien a été limité à un soutien logistique et des troupes non-combattantes. La France a pour sa part été déployée sous commandement britannique en Estonie dans le cadre de l’OTAN. Étant donné que les interventions se décident de manière ad hoc, on peut difficilement prévoir si, lors de la prochaine crise internationale menant à une intervention de haute intensité, Français et Britanniques agiront effectivement de concert. 

3/ Alors que l’expression de « relance de partenariat » était plus souvent liée au « franco-allemand », 10 ans après le Traité de Lancaster House, quelles seraient, selon vous, les axes possibles d’une possible relance du « franco-britannique » ?

Les grands sommets – tels que celui de novembre 2010 et celui prévu pour les 10 ans des traités – doivent être l’occasion de d’annonces ambitieuses : les relations de défense ont besoin d’un affichage et d’un soutien politique (même si cela ne saurait être une condition suffisante pour le succès de la coopération). Comme pour la négociation des deux traités, il y a deux options : l’une nécessitant un long travail en amont pour déterminer les projets précis réalisables (comme le traité nucléaire), et l’autre qui consiste à lancer un grand nombre d’initiatives moins réfléchies, en sachant que beaucoup n’aboutiront pas (comme la déclaration au sommet de 2010).

Aujourd’hui, il s’agit, d’une part, de faire aboutir les projets en cours – nucléaire, missiles, CJEF. D’autre part, il faut investir dans de nouveaux domaines de coopération. Les pistes principales concernent la cyberdéfense, la stratégie spatiale, l’intelligence artificielle et les menaces hybrides – autant de sujets qui ont pris de l’ampleur au cours de la décennie écoulée et qui pourraient venir étoffer la coopération franco-britannique.

4/ Est-il possible de dépasser ce qui semble être un horizon stratégique, soit un effort sur le partenariat franco-allemand, soit un effort sur le partenariat franco-britannique ?

Comme le suggère le titre de l’étude, la question est en effet bien de savoir si la relation franco-britanniques et franco-allemande (et, par extension, la défense européenne) sont complémentaires ou concurrentes. Dans les faits, il y a peu de domaines concrets dans lesquels il y a concurrence : opérations militaires de haute intensité, dissuasion nucléaire, liberté de navigation, triangle stratégique avec Washington, industrie missilière… Ces domaines sont l’apanage de la relation franco-britannique, alors que la relation franco-allemande est, elle, fructueuse dans sa dimension européenne. Elle jouit d’un fort capital politique, d’une intégration industrielle significative, se trouve au cœur de « l’Europe de la défense » et, sur le plan opérationnel, se manifeste généralement sur le bas du spectre.

Malgré cette complémentarité de fait, il existe une concurrence notamment dans le domaine industriel et capacitaire. Sur le dossier des drones MALE comme pour le SCAF, Paris a, à plusieurs reprises, tergiversé sur le choix de son partenaire. Au final, c’est la relation franco-allemande qui a bénéficié des échecs franco-britanniques plutôt que l’inverse, puisque Paris a choisi (à ce stade) de travailler avec Berlin sur ces deux projets.

Outre le choix de Paris entre Berlin et Londres, c’est Londres, également qui doit choisir entre Paris et Washington. En 2010, la relation anglo-américaine était affaiblie par le coût de la guerre d’Irak depuis 2003, et la relation entre David Cameron et Barack Obama n’était pas très forte, contrairement à celle entre David Cameron et Nicolas Sarkozy. Le rapprochement franco-britannique de 2010 a bénéficié de cet affaiblissement, également.

Depuis fin 2016, la présidence Trump aurait pu laisser espérer une volonté de Londres de s’ancrer davantage en Europe. Mais c’était sans compter sur les effets secondaires du Brexit : le Royaume-Uni doit désormais renforcer ses partenariats hors de l’Europe et négocier d’ambitieux traités de libre-échange tout en étant en position de faiblesse ; il est moins en capacité de prendre des positions diplomatiques qui risqueraient d’abimer sa relation privilégiée avec Washington. On voit donc le Royaume-Uni qui, malgré des désaccords de fond avec l’administration Trump, ne s’y est pas opposé frontalement, même lorsqu’il était en désaccord, par exemple sur la gestion du dossier iranien. Le maintien d’un lien prioritaire avec Washington pourra se traduire par des choix stratégiques, industriels et capacitaires aux dépends de la relation avec Paris.

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Recension: Triangle tactique. Décrypter la bataille terrestre.

Rémi Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Pierre Santoni, Triangle tactique. Décrypter la bataille terrestre, (Pierre de Taillac, 2019, 172 pages).

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Après avoir publié (avec F. Chamaud) L’ultime champ de bataille. Combattre et vaincre en ville (recension dans PE 2016/3), Pierre Santoni, officier de l’armée de Terre, utilise dans ce nouvel essai le très classique « triangle tactique » dont la protection, la mobilité et la puissance de feu sont les sommets comme « boussole » pour analyser l’histoire des évolutions de la tactique. L’ambition de l’auteur n’est pas d’offrir un traité technique à ce propos mais que le grand public puisse mieux la comprendre. Autant le dire de suite, le pari est réussi.

À l’issue d’un travail introductif de définition, l’auteur enchaîne avec cinq chapitres chronologiques. Dans « Combattre au corps à corps : de l’Antiquité à la cartouche papier », P. Santoni revient entre autres sur le « blocage tactique » du XVIIIe siècle : les mousquets et les fusils tirent de plus en plus vite, il est donc possible d’étirer les lignes, ce qui contribue à augmenter très significativement la puissance de feu. Pour autant, cet étirement complique la manœuvre : le mouvement est bloqué par le feu. Vient ensuite « l’âge d’or de la manœuvre ». Napoléon renouvelle le triangle tactique avant que l’apparition des armes à feu à tir rapide sur le champ de bataille ne le déséquilibre à nouveau au profit de la puissance de feu. Le carré et la charge de cavalerie sont désormais obsolètes. Avec « L’ère industrielle de la guerre », il s’agit de « retrouver la manœuvre » alors que les tranchées ont été creusées pour rééquilibrer protection et puissance de feu. Il faut notamment réorganiser les unités : par exemple, la section d’infanterie française prend quasiment sa forme moderne et des unités d’élite, les corps francs, sont créées. L’invention d’un moteur fiable, du blindage et de la radiophonie permettent de sortir de ce nouveau blocage tactique. La percée à Sedan en 1940 est le symbole de ce retour à un certain « style napoléonien ». L’auteur démontre ensuite fort bien que la guerre froide n’est pas une ère de glaciation de la réflexion tactique. On y met par exemple au point l’emploi des hélicoptères en contre-insurrection et dans la lutte antichars. Des penseurs originaux émergent comme P. Brossollet ou E. Copel. L’auteur développe quelques cas de contre-insurrection et caractérise la seule option pour vaincre selon lui : la « ténacité », c’est-à-dire tenir le plus longtemps possible en économisant ses forces pour que la population et les insurgés se lassent. L’après-guerre froide est le théâtre de nouvelles problématiques tactiques, comme celles posées lors des missions d’interposition ou par les méthodes de contournement de la puissance technologique occidentale employées par les adversaires étatiques comme non-étatiques.

Après ces développements chronologiques, l’auteur revient dans un chapitre intitulé « manœuvrer quand même » sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur : la « micro-tactique », celle des petites unités, des équipements individuels et des véhicules. Il en profite aussi pour y faire un « éloge du chef de guerre ». Enfin, les dernières pages de cet essai sont consacrées à un intéressant exercice prospectif sur la tactique « à l’âge des robots » où de nouvelles organisations des unités au combat pourraient voir le jour.

On peut ne pas être d’accord avec toutes les analyses de P. Santoni, en particulier sur la contre-insurrection. Cependant, il est indéniable que son livre est une indispensable introduction à la tactique en répondant parfaitement à l’ambition de l’auteur : offrir au grand public éclairé un manuel lui permettant de mieux la comprendre.

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Groupes djihadistes et Covid-19 : postures et impacts

Par Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project

Alors que le quotidien de milliards de personnes est affecté par la pandémie de Covid-19, les régions où les groupes djihadistes sont les plus actifs risquent d’être touchées de plein fouet par le virus, en particulier le Levant et la bande sahélo-saharienne (BSS). Cet article synthétise la posture de l’Etat islamique (EI) et d’al-Qaïda (AQ) vis-à-vis de la pandémie ainsi que ses conséquences directes et indirectes sur leurs opérations.

La rhétorique djihadiste face au Covid-19

La rhétorique de l’EI et d’AQ comporte une plasticité qui leur permet d’adapter leurs discours aux événements et de remodeler leur narration de manière opportuniste. La crise du Covid-19 a donc été inscrite dans leurs discours afin d’être interprétée au prisme de leurs objectifs et de leurs stratégies.

Si l’EI et AQ s’accordent pour attribuer à la pandémie un dessein divin, et si leur analyse de ses causes profondes est proche, les conclusions qu’ils en tirent divergent nettement.

L’EI évoquait le coronavirus dès février dans son hebdomadaire an-Naba et continue de le mentionner de manière récurrente. La pandémie serait l’expression d’une volonté divine[1] : certains sympathisants en font coïncider les dates avec la chute du Baghouz, dernier bastion territorial de l’EI, en mars 2019 et interprètent la crise comme une vengeance contre les mécréants, qualifiant parfois le virus de soldat de Dieu, lui attribuant ainsi une liberté d’action et des caractéristiques anthropomorphiques.

Après des premières recommandations d’hygiène avec publication de hadiths le 12 mars [2], l’EI publie le 19 mars[3] un éditorial attribuant cette crise à un « châtiment » infligé aux Etats, notamment occidentaux, et incite ses sympathisants à tirer parti de leur vulnérabilité et de la saturation des moyens sanitaires et sécuritaires. Des conseils pratiques de passage à l’acte sont également prodigués dans d’autres publications[4]. Si l’EI espère, dans ses publications officielles, une clémence pour ses sympathisants, certains d’entre eux affirment ne pas craindre de contracter le virus dans la mesure où ils accéderaient alors au statut de martyre, comme les victimes de la peste.  

Capture 1- Editorial d’an-Naba 226, 19 mars 2020 (trad française)

Pour sa part, al-Qaida discerne dans le virus l’expression d’une punition divine, à l’encontre des Etats « oppresseurs » et des musulmans qui se sont détournés de la cause islamiste. Au même titre que l’EI, ils célèbrent le chaos actuel et à venir, notamment au niveau économique, avec une tonalité parfois eschatologique. La crise est néanmoins exploitée différemment : critique des politiques et gouvernements occidentaux ou musulmans, en particulier leur focalisation sur les opérations extérieures en temps de pénurie sanitaire, tentant ainsi d’éroder la confiance des populations envers leurs gouvernements et d’attiser les griefs. En parallèle, AQ met en avant l’aspect hygiéniste des commandements islamiques et appelle les « masses » à profiter de la quarantaine pour « embrasser l’islam » et prendre connaissance des « sources authentiques ». Dans sa ligne stratégique de gagner les cœurs et les esprits, AQ cherche à rallier les sympathies, posant les jalons d’une adhésion pour sa cause à plus long terme, et tentant de s’imposer comme groupe unificateur face au chaos.

Capture 2- publication d’as-Sahab, media d’al-Qaïda, le 31 mars 2020 (6 pages)

Les conséquences cinétiques

Le confinement et la pandémie auront de multiples effets. Du fait du confinement, on peut craindre tout d’abord une hausse des activités en ligne et une intensification de la pression sur les réseaux sociaux de la part des groupes djihadistes pour faire émerger leurs contenus. Sur zone, d’autres conséquences de la pandémie se font déjà ressentir en termes sécuritaires, politiques, économiques, humanitaires et diplomatiques. Malgré de nombreuses incertitudes, elles risquent de bénéficier aux groupes djihadistes.

Dans l’immédiat, la crise du Covid-19 engendrera une dégradation du contexte économique et sécuritaire dans certaines de leurs zones d’activité.

Ainsi l’économie de l’Irak, déjà en grande difficulté, fortement dépendante des prix du pétrole et fragilisée par la crise politique récente, risque-t-elle de s’effondrer, laissant place à des griefs et à un terreau susceptible de jouer en faveur d’une nouvelle vague de recrutements pour l’insurrection djihadiste de l’EI. Alors qu’en 2014, le FMI avait accordé un prêt de 4,5 milliards de dollars à l’Irak en lutte contre l’EI, le fonds sera prochainement davantage sollicité du fait de la crise sanitaire mondiale.

La pression militaire contre cette insurrection va notablement diminuer dans un avenir proche. En effet, la coalition anti-EI suspend la formation des troupes irakiennes, confinées pour limiter la propagation du Covid-19 : départ notamment des militaires de l’opération Chammal, et surtout des Américains qui profitent des restrictions imposées par la crise comme opportunité pour rationaliser leurs OpEx et redéployer les troupes d’élite, confirmant dans le court terme le désengagement de certaines zones de conflit, dont l’Irak et l’Afghanistan, pour se concentrer sur la lutte contre les ‘Etats-puissance’ (Chine, Russie). Alors que virus se propage dans la BSS, cela pourrait précipiter un départ des troupes américaines, par ailleurs à l’étude.

Dans le court terme, il est également raisonnable d’anticiper que des initiatives diplomatiques seront ajournées, que des processus de négociations seront suspendus, que les ONG réduiront leur présence dans certaines zones, privant ainsi des populations à risque d’un soulagement humanitaire crucial, ce qui accentuera encore la précarité.

Il est encore trop tôt pour évaluer les conséquences financières de la crise sur la lutte anti-terroriste et les opérations extérieures à long terme (suppression ou réattribution de budgets en cas de crise sévère ou de récession). Il est également difficile d’évaluer à quel point les groupes djihadistes seront directement touchés. Leur manque d’accès aux soins et des refus de mesures sanitaires strictes pourraient fragiliser certains groupes. Les effets pourront néanmoins être mitigés par l’isolement relatif de certaines franchises ou provinces et la jeunesse de leurs membres. La question d’une déstabilisation d’un groupe en cas d’atteinte d’un leader se pose, mais serait atténuée par le statut de martyre qu’il acquerrait et la narration récurrente de la continuité et la survivance du groupe qui transcende les hommes, propre à la mouvance djihadiste.

La question de la propagation de virus dans les camps et les prisons de Syrie et d’Irak reste également en suspens : elle pourrait affecter nombre de djihadistes, étant donné les conditions précaires de détention et la promiscuité, mais également avoir pour effet secondaire un affaiblissement des conditions sécuritaires de détention si les autorités locales sont débordées par la pandémie.

Les groupes djihadistes, investis dans un combat du faible contre le fort, se réjouissent naturellement lorsque le fort se trouve en difficulté et tenteront de tirer leur épingle du jeu de la crise. Ils ne seront cependant pas les seuls : l’ultra-droite adapte aussi ses discours pour que les causes et effets du Covid-19 alimentent ses tropismes (nationalisme, mise en cause des musulmans, juifs, réfugiés ou asiatiques entre autres), espérant voir dans cette crise les caractéristiques d’un accélérationnisme désiré, et appelant parfois à utiliser le virus comme une arme. Le conspirationnisme, également à l’origine d’actions violentes, a également le vent en poupe pour expliquer un phénomène non anticipé et d’ampleur inédite. La vigilance doit donc être élevée pour contrer les actions de ceux qui joueront des tensions et des incertitudes actuelles pour fragiliser la cohésion de notre société et en exacerber la polarisation. 


[1]Réfutant ainsi explicitement la théorie selon lesquelles le virus serait fabriqué par l’homme (an-Naba #227, 26 mars 2020)

[2] An-Naba #225, 12 mars 2020

[3] An-Naba #226, 19 mars 2020

[4] Notamment le magazine anglophone Voice of Hind publié le 25 mars 2020

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Recension: Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Marc Hecker propose une analyse de l’ouvrage de Hugo Micheron, Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard, 2019, 416 pages).

https://i0.wp.com/politique-etrangere.com/wp-content/uploads/2020/03/Le-djihadisme-français.png?w=560

Le Jihadisme français est tiré d’une thèse de doctorat réalisée sous la direction de Gilles Kepel à l’École normale supérieure. Son auteur, Hugo Micheron, a conduit un travail d’enquête considérable, notamment en milieu carcéral où il a pu échanger avec 80 djihadistes. Le livre est divisé en trois parties – quartiers, Syrie et prisons – qui correspondent aux principaux espaces de diffusion du djihadisme contemporain à la française.

Dans la première partie, H. Micheron décrit la manière dont des enclaves « salafo-fréristes » se sont développées dans l’agglomération toulousaine à partir de la fin des années 1990 et ont constitué un terreau fertile pour l’émergence de djihadistes parfois rompus à la délinquance. Le rôle du « phalanstère » d’Artigat, fréquenté par les frères Clain et Mohamed Merah, est analysé précisément. La focalisation sur l’écosystème toulousain est justifiée par le caractère « idéal-typique » des dynamiques à l’œuvre dans cette zone. Il aurait néanmoins pu être utile d’élargir le champ d’investigation, ce qui aurait permis d’éviter une erreur factuelle : le « premier “martyr” djihadiste français en Irak » ne date pas de 2006 et n’était pas Toulousain (p. 68). Plusieurs Français – membres de la filière des « Buttes Chaumont » – sont en effet morts à Falloujah en 2004, dont Redouane el-Hakim. Détailler le parcours du frère de ce dernier – Boubakeur el-Hakim, qui a fomenté des attaques en Tunisie en 2013 avant de rejoindre Daech en Syrie – aurait aussi permis d’intégrer davantage un quatrième espace – le Maghreb – dans la géographie du djihadisme esquissée par H. Micheron.

Dans la deuxième partie, l’auteur établit une typologie des djihadistes français en Syrie. Il en profite pour déconstruire une idée reçue : loin d’être des ingénus épris d’action humanitaire, les pionniers arrivés dès 2012 étaient des militants endurcis qui se distinguaient « par leur expérience et leur investissement de longue date au service de la cause » (p. 150). Les cadres ont quant à eux rejoint le Châm à partir de l’été 2013. Ils sont plus jeunes et « moins chevronnés » que les pionniers dont ils constituent l’entourage élargi. Les opportunistes forment la dernière catégorie, celle arrivée en Syrie après la proclamation du califat à l’été 2014. Ce sont pour beaucoup des néophytes, séduits par la propagande de Daech sur Internet.

La troisième partie est dédiée à l’univers carcéral qui apparaît comme « l’espace clé de la recomposition » (p. 254) de la mouvance djihadiste après le délitement territorial de l’État islamique. Si l’auteur surévalue le nombre de « revenants [de Syrie] en cellule » (p. 320) – ils ne sont pas 500 mais environ 150 – le fond de son analyse est néanmoins correct. Trois points méritent particulièrement d’être notés. Tout d’abord, les djihadistes sont devenus suffisamment nombreux dans certains établissements pour prendre l’ascendant sur les autres prisonniers. Ensuite, loin d’être un espace hermétique, la prison communique avec le reste de la société : ainsi, les détenus djihadistes ne sont pas coupés de leur environnement social. Enfin, certains de ces détenus profitent de leur incarcération pour approfondir leurs connaissances et théoriser la prochaine phase du djihad. L’approche de ces « doctrinaires » est résumée par l’auteur en une formule : « salafiser l’islam, djihadiser le salafisme » (p. 342).

En somme, ce livre est amené à devenir une référence sur le djihadisme en France. Le diagnostic posé est inquiétant. Reste à trouver des solutions.

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Vous avez dit DARPA (Defense Advanced Research Projects) européenne ?

par Laure de ROCHEGONDE, chercheuse au Centre des études de sécurité de l’Ifri et doctorante à Sciences Po CERI

«  Celui qui deviendra leader dans le domaine de l’intelligence artificielle sera le maître du monde » affirmait Vladimir Poutine en septembre 2017. Pourtant, l’IA ne représente qu’un aspect de la guerre technologique que se livrent aujourd’hui les grandes puissances : Internet of Things, Big Data, cyber, 3D, blockchain et biotechnologies sont autant d’innovations de la « quatrième révolution industrielle » qui détermineront l’évolution des systèmes de défense dans les années à venir. Conscient du retard européen en la matière, le Président de la République déclarait à l’automne 2017 que le Vieux Continent avait « aussi besoin d’une ambition sur ce point » :

« Je souhaite que l’Europe prenne la tête de cette révolution par l’innovation radicale. Créons dans les deux ans qui viennent une Agence européenne pour l’innovation de rupture, à l’instar de ce qu’ont su faire les Etats-Unis avec la DARPA au moment de la conquête spatiale ».

La Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) fait en effet figure de modèle en matière d’innovation de défense. Depuis sa création en 1958 pour concurrencer les avancées technologiques soviétiques, elle a notamment contribué au développement d’Internet, du GPS, et même de l’IA. Son fonctionnement très spécifique, qui repose sur des investissements massifs (elle dispose d’un budget annuel de plus de 3 milliards de dollars) pour lancer un maximum de projets courts (de quelques mois seulement) tout en acceptant un niveau de risque très élevé, s’avère remarquablement payant – en témoignent les innombrables innovations portées par l’agence et transformées en applications civiles. À cet égard, la DARPA permet aux États-Unis de jouir d’un fort retour sur investissement et d’un avantage compétitif très important.

Mais l’Europe – et en particulier l’Union Européenne – est-elle capable de suivre un tel modèle, en dépit d’une longue liste d’ambitions déçues en matière de coopération de défense ? C’est en tout cas ce que pensent Emmanuel Macron et Bruno Le Maire, qui estiment qu’une telle organisation améliorerait les initiatives de R&D des pays européens dans le secteur de la défense, en stimulant les cycles de développement.

Une nouvelle donne technologique

Dans ce contexte de nouvelle révolution industrielle, les cartes sont redistribuées dans la mesure où tous les pays ont l’opportunité d’investir dans l’innovation radicale (ou deeptech) pour devenir leader dans des domaines de pointe pour lesquels la recherche débute seulement. L’Europe est confrontée à une période d’évolution à grande vitesse qui bouleverse tous les secteurs de la défense et pose de nouveaux défis stratégiques. Elle doit par conséquent se donner les moyens de développer les technologies clés pour éviter une « vassalisation ». Comme l’explique André Loesekrug-Pietri, ancien conseiller spécial de la ministre des Armées, et porte-parole de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI, comme les  chevaliers aux sabres lasers de la saga Star Wars, œuvrant  au maintien de la paix dans la galaxie) : « l’Europe a une opportunité historique d’effectuer un saut technologique pour repasser en tête. Nous avons tout : les cerveaux, la créativité, l’argent. […] Il faut que les États et l’UE démultiplient nos moyens, car il est encore temps ».

Horizon 2020, le programme de financement de la recherche et l’innovation de l’Union s’est vu attribué un budget de 79 milliards d’euros pour la période 2014-2020. C’est une initiative forte, mais à titre de comparaison, les Etats-Unis consacrent chaque année 140 milliards de dollars à la recherche, dont 70 milliards pour la défense (la DARPA représentant environ 4% de ce budget).

Relativement bien positionnée en matière de recherche académique, l’Europe est désormais tenue de monter en puissance dans la recherche appliquée et l’innovation dans le secteur de la défense[1]. Il s’agirait en outre de rendre plus agiles et efficientes les politiques d’investissements publics, pour faire face à la complexification croissante des menaces et à l’accélération des cycles technologiques.

Place à l’innovation de rupture

Toutefois, la lenteur des programmes militaires et la longévité des systèmes ne répondent pas à cette exigence[2]. Il est donc urgent que les Etats européens travaillent massivement sur des technologies de rupture pour combler leur retard par rapport aux innovations tant civiles que militaires venues d’autres pays. De plus, l’industrie européenne de défense fait face au risque d’érosion rapide de ses compétences les plus pointues, voire de « colonisation numérique ». Une Euro-DARPA pourrait alors aller dans le sens d’une meilleure agilité et d’une plus grande polyvalence de la recherche au niveau européen, en encourageant la recherche à haut risque, mais à fort potentiel.

De surcroît, l’innovation incrémentale (c’est-à-dire continue, avec une portée locale) tend à perdre de son attrait au profit de l’innovation radicale (discontinue, avec un impact global)[3]. Parce qu’ils n’avaient pas élaboré de programme commun sur les drones d’observation MALE, les Etats européens ont été contraints de s’en procurer aux Etats-Unis et en Israël. Un tel retard sur ce type de capacités impose alors à l’Europe de travailler urgemment sur les technologies de rupture (systèmes, autonomie, connectivité, capteurs, etc.) afin de « sauter une génération». Conscient de cet enjeu, le projet JEDI appelle également à la création d’une agence européenne consacrée à l’innovation radicale, avec un budget cible d’un milliard de dollars par an, pour réarmer l’Europe dans la guerre technologique. Le collectif franco-allemand est parvenu à convaincre la plupart des acteurs de la deeptech de la nécessité d’une Euro-DARPA pour investir dans les défis technologiques de long terme ou trop risqués pour le seul secteur privé. Mais l’initiative attend encore d’être soutenue par les pouvoirs publics.

Un échelon national dépassé

Force est de constater que les Etats européens ne disposent pas de compétences et de moyens suffisants pour développer individuellement une stratégie d’innovation radicale dans le domaine de la défense, et qu’ils pâtissent déjà d’un retard important. La souveraineté sur ce sujet ne peut dès lors plus être nationale, mais doit devenir européenne. Comme le signifiait le porte-parole de JEDI dans une récente tribune,

« nous avons la taille critique en Europe et nos talents sont plus que jamais courtisés par les géants technologiques du monde entier. La valeur se concentre dans le peloton de tête, quand le gagnant rafle tout du fait de l’accélération des cycles et des effets d’échelle ».

Forts de leurs laboratoires de recherche reconnus et de leurs entreprises à haute valeur technologiques, telles qu’Airbus, MBDA, Fincantieri, Leonardo ou SAAB, et d’un écosystème de startups particulièrement dynamiques dans la deeptech, les pays européens, s’ils s’unissent, ont les moyens d’aspirer à un véritable leadership technologique en matière de défense[4]. Cependant, jusqu’à présent peu de programmes ont été développés en commun et leur action n’a pas été, loin s’en faut, un exemple de réussite programmatique et économique.

Toutefois, la création d’un Fonds européen de la défense et du Programme européen de développement de l’industrie de défense (EDIDP) à l’été 2018 pour soutenir l’autonomie stratégique européenne, ainsi que le lancement d’une Action préparatoire sur la recherche en matière de défense (PADR) en mai 2017 laissent entrevoir un renforcement de la coopération budgétaire entre les pays membres.

Une DARPA européenne permettrait alors d’aller encore plus loin, en mutualisant les coûts liés à la recherche sur les technologies de défense, en même temps qu’elle encouragerait une rationalisation des financements publics à l’échelle européenne. Elle pourrait prendre deux formes : celle d’une agence supranationale rattachée au Fonds Européen pour la Défense sous l’autorité de la Commission et dotée d’un budget alloué par l’UE, ou d’une agence intergouvernementale financée par les Etats membres, sur le modèle de l’Agence Européenne de Défense, qui dépend du haut représentant Josep Borrell[5].

Une priorité donnée aux applications civiles

Cependant, à la différence de son modèle américain, la DARPA européenne telle que préconisée par le gouvernement français donnera la priorité aux applications civiles, et les innovations ne seront pas pensées par et pour la puissance militaire. C’est là une différence majeure : si la DARPA américaine travaille en étroite symbiose avec les milieux civils industriels et universitaire, sa première mission est d’assurer la supériorité technologique des Etats-Unis dans le domaine de la défense.

Néanmoins, les équipements militaires tendent de plus en plus à être bouleversés par des innovations d’origine civile, ce qui constitue une inversion du modèle traditionnel. Il peut alors être pertinent d’investir dans l’innovation civile en pariant sur un spillover dans le domaine militaire. En effet, les technologies de la quatrième révolution industrielle étant fortement duales, la défense bénéficierait nécessairement des innovations de rupture permises par une Euro-DARPA.

Sur la voie de l’autonomie stratégique européenne

« Cette agence mettrait l’Europe en situation d’innovateur et non de suiveur » soulignait Emmanuel Macron dans son discours du 26 septembre 2017. En effet, si elle veut être dotée d’une véritable autonomie, l’Europe doit s’émanciper de la tutelle américaine, y compris sur le plan de l’innovation. Le recours par les armées européennes à des innovations étrangères pose un vrai sujet de souveraineté : « l’accès aux technologies critiques » est en effet au cœur du concept d’autonomie stratégique[6].

S’ils souhaitent rester dans le cénacle des leaders mondiaux en matière de défense et tendre vers l’autonomie stratégique, les Etats européens sont tenus d’investir en priorité dans la recherche et le développement[7]. Cela semble être la condition sine qua non pour cultiver le savoir-faire et l’innovation sur le territoire européen. En effet, afin de répondre aux menaces émergentes, il semble indispensable de transformer la base de connaissance commune en effort capacitaire, et de rechercher des pistes de disruption technologique[8]. Il paraît alors judicieux de regrouper sous une même bannière les Etats européens désireux d’investir dans l’innovation radicale pour répondre aux défis actuels et futurs[9].

Finalement, l’Europe a tout intérêt à créer un puissant instrument public de soutien à l’innovation radicale, et le modèle de la DARPA est remarquable à cet égard. La proposition du président de la République encourage à envisager des approches plus incertaines, mais potentiellement plus innovantes en ce qui concerne les politiques d’innovation. En effet, comme le soulignait la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal en février dernier, « il ne faut plus avoir peur d’investir dans le risque ».


[1] D. Fiott et G. Lindstrom, « Artificial Intelligence: What implications for EU security and defence? », Brief Issue, EUISS, Novembre 2018.

[2] « Défense européenne 4.0 », Think: Act, Paris, Roland Berger, Avril 2018.

[3] D. Uzunidis et M.A. Bailly, « Politiques de recherche et innovation militaire : Schumpeter versus Smith aux Etats-Unis et en Europe », Innovations, n° 21, 2005.

[4] « Défense européenne 4.0 », op. cit.

[5] P.J. Dittrich, P. Ständer, « Une agence européenne pour l’innovation de rupture : Quelle forme, quelle mission ? », Jacques Delors Institut, 10 janvier 2018.

[6] F. Mauro, « Autonomie stratégie : le nouveau Graal de la défense européenne », Les Rapports du GRIP, 26 mars 2018.

[7] C. Brustlein, « European Strategic Autonomy: Balancing Ambition and Responsibility », Editoriaux de l’Ifri, 16 novembre 2018.

[8] « European defence research: The case for an EU-funded defence R&T programme », EUISS, European Commission, Février 2016.

[9] F. Santopinto, « Fonds européen de la défense », Les Rapports du GRIP, 30 juin 2017.

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Fort Meade sort ses muscles

par Jean-Baptiste FLORANT chercheur au LRD

Le général Paul M. NAKASONE a pris le commandement de l’US Cyber Command(CYBERCOM), de la National Security Agency (NSA) et du Central Security Service (CSS), au mois de mai 2018, dans un contexte de compétition stratégique avec la Chine et de tension avec la Russie, l’Iran et la Corée du Nord.

Depuis, CYBERCOM a multiplié ses interventions dans le débat public autour de la notion d’engagement permanent (persistent engagement) attirant l’attention de tous ceux qui s’intéressent aux enjeux stratégiques en général et aux questions de cyberdéfense en particulier.

Mais que recouvre exactement cette notion et quelle est l’intention se dévoilant derrière cette super campagne de communication ?

Revenons un peu en arrière. CYBERCOM a publié sa doctrine cyber au printemps 2018, peu après la prise de commandement de son nouveau chef. Succédant au charismatique amiral Mickael S. ROGERS, le général NAKASONE, qui venait de quitter le commandement de l’US ARMY CYBERCOM, ouvre alors l’ère nouvelle des actions cyber offensives, assumées par les forces armées américaines. Elles ne sont plus le domaine réservé des opérations clandestines.

Cette doctrine, publiée sous la forme d’une publication interarmées (JP-3.12), reconnaît d’abord que les opérations cyber peuvent produire des effets de manière autonome à tous les échelons opérationnels tout en atteignant des objectifs spécifiques à ces mêmes niveaux. En outre, ces effets sont intégrés à la planification interarmées pour en renforcer les autres. Autrement dit, CYBERCOM s’intègre à la manœuvre générale et est en mesure de mener des opérations pour lesquelles il peut être subordonné ou pas.

Cette doctrine définit par ailleurs ce que sont les opérations cyber offensives (Offensive Cyber Operations) et décline les différents modes d’action d’une attaque dans le cyberespace. Ils sont principalement de deux ordres : celui du déni d’accès (dégradation partielle des capacités adverses, déni d’accès temporaire et déni d’accès permanent), et celui de la manipulation des systèmes et/ou des données. Ce document constitue ainsi un cadre général d’emploi des forces et des capacités cyber militaires.

La première brique est posée, les forces américaines reconnaissent disposer de moyens dédiés et surtout d’une volonté d’agir dans le champ cyber par des moyens militaires.

Un an plus tard, le général NAKASONE introduit la notion d’engagement permanent dans le débat public lors d’une interview accordée au Joint Forces Quaterly (n°92) au cours du premier trimestre 2019. CYBERCOM y reconnaît d’abord que les Etats-Unis vont traquer leurs adversaires là où ils se trouvent, sans attendre d’être engagés. Il s’agit d’une posture sinon offensive du moins de défense informatique « très active » fondée sur une reconnaissance profonde préalable, que l’on pourrait apparenter à de la Cyber Long-Range Reconnaissance pour reprendre un concept cher aux forces spéciales. La reconnaissance profonde étant assurée par de petites unités armées, rapides et très agiles, infiltrées en territoire ennemi.

Car engager l’adversaire de manière permanente, c’est rechercher son contact dans la durée pour mieux le comprendre, le contraindre et lui porter des coups décisifs. « C’est savoir où est l’ennemi et où il va », dit le général NAKASONE.

Mais pourquoi le CYBERCOM intervient-il à ce moment-là dans le débat public ?

Il le dit lui-même : « Depuis 10 ans, nos adversaires ont agi sous le seuil du conflit armé, pillé notre propriété intellectuelle, tiré profit de nos identifiants personnels, ou bien tenté d’influencer nos élections, et ceci, encore une fois, sous le seuil du conflit armé. Nous avons vu nos adversaires conduire ces campagnes stratégiques dans lesquelles des actions tactiques leur ont permis d’obtenir un impact stratégique en dégradant les sources de notre pouvoir national. »

Pour CYBERCOM, il est temps de dissuader tout adversaire potentiel de s’attaquer aux intérêts américains, ou d’en avoir simplement le projet, sous peine de se voir cibler et neutraliser. Il s’agit d’une posture de découragement de l’adversaire, ce que les Américains n’hésitent pas à appeler la cyber dissuasion (Cyber Deterrence), élément de la stratégie américaine de dissuasion stratégique (strategic deterrence strategy), alors même que le concept de dissuasion est réservé en France au seul domaine nucléaire.

Les interférences dans les élections présidentielles américaines de 2016 provenant de Russie semblent avoir mis un terme à la « patience stratégique » de Washington. Selon le général NAKASONE, le cyberespace, alors lieu de confrontations feutrée des Etats dans le domaine du renseignement jusqu’en 2013, puis d’agressions disruptives et destructrices provenant d’Iran et de Corée du Nord en 2014, est devenu à partir de 2016 un champ de bataille plus largement informationnel visant à agir directement sur la souveraineté du peuple américain. C’est le processus même de la décision politique américaine qui est corrompu par l’adversaire, ce dernier s’attaquant directement au niveau le plus haut.

CYBERCOM répond donc aux menaces complexes dont les Etats-Unis sont la cible, comme les Advanced Persistent Threats (APT), par un engagement permanent – la meilleure défense étant l’attaque. Neutraliser la menace avant que l’attaque ne se produise. Bref, la tuer dans l’œuf. Il s’agit bien d’une attaque préemptive, c’est-à-dire une sorte de légitime défense par anticipation.

Le général NAKASONE admet qu’une telle posture nécessite une coopération et une coordination étroites, voire des opérations conjointes, avec les autres services de l’Etat, au premier rang desquels la NSA.

Nous noterons enfin que l’ancien Directeur Technique de la DGSE, M. Bernard BARBIER, s’est également interrogé, le 9 décembre 2019 au HACK-IT-N du Bordeaux Institute of International Cybersecurity Studies (BIICS-Sciences Po Bordeaux), sur le concept proche de « guerre permanente » lors de son intervention « Cyber : a permanent war ?».

Est-ce à dire que la France devra bientôt se positionner sur ces concepts ?

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