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Conventionalizing Deterrence? U.S. Prompt Strike Programs and Their Limits

Jeudi, 15. janvier 2015 12:59 | Auteur:

Prolif 52Le Programme Dissuasion et Prolifération  de l’Ifri vient juste de publier le numéro 52 de la série Proliferation Papers:

Conventionalizing Deterrence? U.S. Prompt Strike Programs and Their Limits

Corentin Brustlein est chercheur à l’Ifri et responsable du programme Dissuasion et Prolifération du Centre des études de sécurité. Vous pouvez retrouver ses contributions au blog en cliquant ici.

Ce nouveau Proliferation Paper est téléchargeable ici.

Résumé:

Depuis près d’une décennie, les Etats-Unis ont identifié le besoin de se doter de capacités de frappe stratégique rapide (conventional prompt global strike). S’il ne s’y limite pas, ce développement s’inscrit dans la continuité des efforts américains de conventionnalisation de la dissuasion, efforts de longue date mus par des motivations profondes et variées. Malgré des ambitions renouvelées sous l’administration Obama, désireuse de réduire le rôle de l’arme nucléaire dans sa posture de défense, les programmes américains sont encore loin d’une concrétisation. La conjugaison des coupes budgétaires subies par le Pentagone et des difficultés technologiques rencontrées par les programmes a imposé une révision à la baisse des ambitions américaines dans le domaine de la frappe stratégique rapide. Malgré ces déconvenues, les Etats-Unis pourraient disposer d’ici une dizaine d’années de capacités de frappe stratégique rapide. Néanmoins, la perspective de leur emploi en temps de crise ou de guerre pose de nombreuses questions, tant en termes de crédibilité opérationnelle que d’interaction stratégique. Ces dimensions offrent un éclairage nouveau concernant l’apport de telles capacités pour la sécurité des Etats-Unis, et les limites concrètes de leur rôle.

 

Sommaire:

Introduction

A Long-Term Dynamic of Conventionalization

Obstacles in the Way: Budget, Technology, Politics

Uncertain Implications: CPGS in the Fog of War

Conclusion

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La Défense, danseuse de la République ?

Mardi, 23. décembre 2014 11:36 | Auteur:

La Commission Européenne pointe encore du doigt le manque de rigueur budgétaire de la France, en dépit du projet de loi de finances rectificatif de novembre 2014 pour l’année 2015. On doit donc s’attendre à un tour de vis supplémentaire en matière de dépenses de l’Etat, et l’on voit mal alors Bercy ne pas succomber à la tentation de tailler dans le portefeuille « sanctuarisé » du ministère de la Défense. Malgré les engagements du Président de la République et la guerre de position menée par le ministre de la Défense, on prétendra justifié que chaque ministère contribue à l’effort national etc.

Si la Défense est le 3ème poste identifié comme tel – mais loin derrière la dotation aux collectivités locales ou celle aux agences de l’Etat - après le remboursement de la dette et l’éducation nationale, ce ministère a enchainé les réformes avec un véritable stoïcisme depuis deux décennies. Il est le seul à avoir vu ses effectifs fondre de près d’un quart en 10 ans. Sur la période 2014-2015, il supporte à lui seul plus de 60% des suppressions de postes de la fonction publique.

Premier paradoxe : alors que la Défense s’est engagée en 2013 à réduire encore ses effectifs de 23 500 hommes et femmes d’ici 2019, les effectifs totaux de la fonction publique continuent de croître, essentiellement au niveau territorial !

Deuxième paradoxe : depuis la disparition du bloc soviétique, les armées françaises ont rarement été autant employées qu’aujourd’hui. Avec des moyens de plus en plus comptés, elles semblent  avoir atteint les limites de leurs capacités, en dépit d’un net réajustement à la baisse des contrats opérationnels : de 30 à 15 000 pour une opération majeure et de 10 à 7 000 en « tournante ». Ainsi, depuis octobre 2014, l’armée de Terre engage « au quotidien près de 22 000 soldats et plus de 3 000 matériels majeurs qui sont placés tous les quatre mois en posture opérationnelle » (soit presque 66 000 soldats projetés par an), que ce soit en prépositionnement outre-mer et à l’étranger ou en opérations extérieures. Le 9 décembre 2014, le CEMM indiquait que la Flotte était « actuellement en dépassement de son contrat opérationnel » pourtant fixé par le dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (LBDSN) d’avril 2013, vingt mois seulement plus tôt. Le lendemain le CEMAA ne disait pas autre chose : « les aviateurs français ont atteint les limites des capacités d’engagement opérationnel qui leur ont été fixées par la loi de programmation militaire pour les opérations extérieures ».

Dernier paradoxe : la situation internationale dégradée que l’on constate au Sud comme à l’Est, et la volonté de la France de ne pas se recroqueviller sur le limes mais bien de mener une défense de l’avant, articulée sur des interventions certes légères mais nombreuses, exigeantes et qui ont tendance à durer, ont à l’évidence un coût, mais qui demeure modique. On peut déplorer ces choix de politique étrangère, mais l’argument purement comptable ne saurait convaincre : sur 1151 milliards d’€ de dépenses publiques, le budget de la Défense (31.5 milliards d’€, hors pensions) représente finalement bien peu : 2,7 % du total ou encore 1.54% du PIB.

Pour des armées à l’efficacité reconnue, qui assurent la protection du territoire national, la défense de nos intérêts extérieurs comme la protection de nos ressortissants à l’étranger, et qui luttent sur des théâtres extérieurs contre les menaces émergentes ou avérées, ce niveau de dépense paraît  (litote ou antiphrase ?) « juste insuffisant ».

Avec 5,4 millions de fonctionnaires et 34 milliards d’euros de subventions, d’autres pistes d’optimisation budgétaire doivent bien exister, non ?

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Interventions militaires sous François Hollande : la Françafrique renouvelée ?

Mercredi, 10. décembre 2014 12:55 | Auteur:

Ce post est initialement paru sur le blog Afrique Décryptages, que nous remercions pour l’autorisation de republier le texte ici.

Visite d’une délégation de la Minusma à Kidal, Mali, en juillet 2013. Source: Minusma.

Visite d’une délégation de la Minusma à Kidal, Mali, en juillet 2013. Source: Minusma.

Hélène Quénot-Suarez et Aline Leboeuf – également membre d’Ultima Ratio – viennent de publier à l’Ifri une Étude intitulée La politique africaine de la France sous François Hollande, renouvellement et impensé stratégique (disponible ici). Dans une série d’articles publiés sur Afrique Décryptages, Hélène Quénot-Suarez revient sur trois grands thèmes abordés dans l’ouvrage : la normalisation des relations de la France à l’Afrique, la question des interventions militaires françaises sur le continent et la diplomatie économique. Ce post en est le second volet. Retrouvez ici la première partie.

Les interventions successives de la France au Mali en janvier 2013 puis en République centrafricaine (RCA) en décembre 2013 donnent le sentiment, à première vue, que François Hollande a échoué à renouveler en profondeur la relation à l’Afrique et qu’il retourne, comme ses prédécesseurs, aux pratiques « traditionnelles » de la France en Afrique, figure de « gendarme » et de « faiseuse de rois ». Pourtant la réalité est plus complexe.

Il faut d’abord noter que les interventions militaires au Mali et en RCA s’inscrivent dans des pratiques et un discours renouvelés, ceux de l’appropriation, qui peut se résumer par « l’Afrique aux Africains, la France en soutien ». Ce positionnement, s’il est parfois ambigu, est essentiel car il marque que la France répond à des demandes africaines et qu’elle n’agit pas dans une relation bilatérale uniquement encadrée par les accords de défense. Une relation bilatérale souvent dénoncée comme extrêmement déséquilibrée entre un État-patron et un État-client.

Pourquoi un discours d’appropriation ?

Il répond au moins à trois objectifs. Le premier est d’être en cohérence avec le discours des débuts de la présidence Hollande qui souhaitait renouveler les relations et travailler d’égal à égal avec les pays africains, dans une relation à la fois apaisée et plus mature. Le fait de laisser la décision aux pays africains va évidemment dans ce sens. Par ailleurs, en RCA en particulier, l’intervention française n’a pas eu pour but de protéger le président François Bozizé mais a été présentée comme une réponse à une situation humanitaire dramatique pour les civils.

Le second objectif de l’appropriation est pragmatique : la réduction de ses moyens militaires ne permet plus à la France de prendre l’ensemble des opérations à son compte. Elle doit travailler en collaboration avec des pays africains pour assurer des bases, des hommes et de la logistique. Elle souhaite par ailleurs que les décisions stratégiques soient prises par les Africains eux-mêmes.

En conséquence, la troisième motivation de ce discours d’appropriation est le fait qu’il est nécessaire de donner de l’importance aux partenaires africains (comme le Tchad, par exemple, qui a fourni des bases arrières et des hommes à l’opération Serval) car leur collaboration est cruciale pour la réussite des opérations militaires.

La France dans une position délicate

Ce processus d’appropriation ne se fait cependant pas sans difficultés.

D’abord, le discours reste largement théorique parce que les capacités africaines sont globalement faibles. Un interlocuteur militaire nous indique sa perception, en soulignant le paradoxe : « La France fait tout en espérant que les autres fassent à sa place ». C’est donc une position délicate que la France soutient en souhaitant cette appropriation.

Par ailleurs, le multilatéralisme que souhaitait François Hollande, c’est à dire l’implication de l’Union africaine et de l’Union européenne est très difficile à mettre en place. L’Europe a en particulier tardé à s’impliquer au Mali et encore plus en RCA. Ainsi, la France, qui voudrait se départir de ce rôle de « gendarme de l’Afrique » de plus en plus subi, doit faire face aux attentes de ses partenaires européens et américain qui, eux, considèrent souvent que l’Afrique francophone est « l’affaire » de la France et qu’elle se doit d’y intervenir. Même mue par une forte volonté de changement, la France est renvoyée par ses partenaires occidentaux, et même africains, à sa position historique, ce qui est un frein à l’évolution des relations avec les Africains et à la mise en place de nouvelles pratiques avec ces partenaires.

Enfin, le discours d’appropriation implique paradoxalement pour la France une plus grande dépendance aux partenaires africains. Nous avons cité le Tchad et le Cameroun. Dans ces deux cas, l’aide militaire de ces pays limite largement la liberté de parole de la France sur les questions politiques. De même le caractère stratégique du Burkina Faso dans la crise sahélienne ainsi que le positionnement de Blaise Compaoré comme médiateur sur le continent ont sans doute fait hésiter la France à condamner trop fermement les dérives, pourtant connues, du régime. Or, en ayant condamné timidement la volonté du président de rester au pouvoir par tous les moyens, elle a affaibli sa position pour promouvoir l’alternance démocratique dans nombre d’autres pays africains dont les dirigeants s’accrochent au pouvoir. C’est pour renforcer cette position que François Hollande a réaffirmé récemment, à Dakar, ses avertissements à l’encontre des dirigeants qui voudraient se prolonger indûment au pouvoir.

Les interventions militaires de la France en Afrique sont donc à tout point de vue coûteuses. Elles le sont d’autant plus qu’elles masquent d’autres aspects politiques et diplomatiques, en particulier les efforts de diplomatie économique déployés par le MAE (que nous développons dans un post à venir).

Hélène Quénot-Suarez

Aline LEBOEUF, Hélène QUENOT-SUAREZ, La politique africaine de la France sous François Hollande, renouvellement et impensé stratégique, novembre 2014.

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Où en est-on de l’Europe spatiale? Entretien avec Guilhem Penent

Vendredi, 5. décembre 2014 14:00 | Auteur:

europeargosCet entretien avec Guilhem Penent, doctorant en sciences politiques, responsable du programme Espace à l’Ifri, rédacteur du blog « De la Terre à la Lune » et auteur du récent L’Europe spatiale : le déclin ou le sursaut (Edition Argos), a été réalisé par Florent de Saint-Victor, qui tient le blog Mars Attaque.

A l’objectif pour l’Europe « d’autonomie dans l’espace », vous préférez celui de « maîtrise de l’espace ». En quoi cette distinction permet de donner l’orientation nécessaire pour mener les futurs efforts nécessaires ?

Permettez-moi tout d’abord de rappeler que plusieurs logiques guident l’effort de l’Europe spatiale et l’autonomie n’est pas nécessairement celle qui est la plus souvent mise en avant ou la plus à même de mobiliser. Elle n’est pas non plus la première historiquement puisque c’est à la recherche scientifique que la première agence spatiale européenne, l’ESRO, constituée il y a exactement cinquante ans sur le modèle du CERN, était consacrée. Ce n’est pas un hasard si l’organisation qui lui a succédé en 1975 sous le nom de l’ESA s’est construite autour d’un programme scientifique obligatoire qui est considéré de ce fait comme la colonne vertébrale soutenant tout l’ensemble.

Vous avez toutefois raison de sous-entendre que l’objectif d’autonomie a joué un rôle essentiel dans la construction du spatial en Europe. Ainsi, le succès de la sonde Rosetta ne montre pas seulement que l’Agence spatiale européenne est capable de grandes prouesses en tant que structure dédiée à la coopération scientifique et technologique, il est aussi la preuve que les Européens qui ont beaucoup souffert par le passé des revirements à répétition de la NASA n’ont pas besoin d’aide pour être ambitieux et peuvent, grâce notamment au programme Ariane, explorer seuls l’univers. Aussi « l’autonomie » émerge-t-elle assez naturellement comme le principe politique fondateur sans lequel l’édification d’une politique spatiale digne de ce nom ne serait pas possible.

Mais elle n’en reste pas moins, pour revenir à votre question, un concept négatif défini comme l’absence de contrainte et d’interférence de la part d’Etats alliés ou adversaires. Ce qui, dans un monde où les relations internationales spatiales sont depuis pratiquement l’origine organisées autour de la puissance américaine, permet certes d’identifier les Etats-Unis comme étant historiquement ceux vis-à-vis desquels l’Europe est la plus susceptible d’apparaître en position de dépendance, mais n’offre en retour aucune instruction précise sur la direction à prendre ou les écueils à éviter. La volonté seule a pu suffire lorsque l’enjeu principal était de créer (tout le discours autour de la France puis de l’Europe comme « troisième puissance spatiale » part du refus de laisser cette dépendance dépasser un certain seuil intolérable). Aujourd’hui que l’Europe spatiale existe, le but a toutefois changé : il est maintenant de consolider, de pérenniser et de dynamiser.

Or, faute de pouvoir reproduire l’effort spatial massif et tous azimuts accompli outre-Atlantique et de plus en plus ailleurs, les Européens doivent distinguer, parmi les actions du leader et des coureurs les plus avancés, celles qu’il convient de laisser de côté et celles sur lesquelles il s’agit au contraire de se concentrer. Sauf à accepter à terme la relégation dans une position de déclin irrémédiable, cette démarche ne peut pas se contenter d’initiatives désordonnées. Il faut une synthèse cohérente des enjeux soulevés par la technique spatiale et des priorités que l’Europe spatiale qui est plurielle par définition doit se donner. Tel est le rôle que j’attribue à la « maîtrise de l’espace ».

La maîtrise de l’espace – si l’on suit par exemple les documents de doctrine française – peut être décrite comme le continuum issu de la convergence de quatre facteurs clés, liés aussi bien à la puissance spatiale en tant que telle (capacité de lancement autonome, fabrication du satellite en toute indépendance, et contrôle et protection des différents segments garantissant la sécurité d’utilisation dans la durée), qu’à la notion plus récente de conservation de la liberté d’action consistant à « connaître, comprendre et contrôler ce qui se passe dans l’espace » (surveillance de la situation spatiale). Que l’impasse soit faite sur l’un d’eux et c’est l’édifice entier qui s’écroule. Notion intermédiaire mais positive, la maîtrise de l’espace incarnée dans un programme concret et cohérent apparaît ainsi comme une réponse adaptée aux défis de l’Europe spatiale au XXIe siècle.

Que nous apprend l’étude de cette maîtrise en construction à l’échelle européenne des questions de puissance, notamment de l’articulation Etat-marché, ou coopération-compétition ?  

L’autonomie, pour parler à nouveau d’elle, n’est pas un concept univoque en Europe. Le seuil de tolérance varie d’un pays à l’autre. On sait par exemple l’Allemagne plus pragmatique que la France dans le domaine des lanceurs que cette dernière aime à qualifier « de souveraineté ». Les exemples ne manquent pas : des télécommunications en passant par l’espace militaire et la navigation par satellite. L’endroit où sera placé le curseur diffère aussi selon les époques. Qu’il s’agisse de s’en féliciter ou au contraire de le déplorer, le fait est que le vol habité ne répond pas aujourd’hui en Europe à des considérations d’autonomie et les velléités d’indépendance de Paris dans ce domaine d’activité ont depuis longtemps été oubliées. Cette indifférence, nous le savons, n’est pas partagée par les autres puissances spatiales (Etats-Unis, Chine, Russie) qui font de la capacité à envoyer des hommes dans l’espace une priorité de leur politique spatiale. L’étude de la maîtrise de l’espace se doit donc de refléter, si elle veut être d’une quelconque utilité, aussi bien la spécificité que la pluralité d’une Europe spatiale qui est autant en être qu’en devenir, en acte qu’en puissance. C’est dans ce sens que je prétends que les questions qu’elle suscite sont aussi importantes sinon davantage que les réponses qu’elle apporte. Or, l’étude de ses conditions d’incarnation introduit en effet, comme votre question le laisse supposer, au moins deux problématiques.

Les rôles que doivent respectivement jouer les pouvoirs publics et le marché constituent l’une d’elles. La question du partage des responsabilités de chacun représente en effet une cause importante de tensions. On a bien vu avec le nouveau modèle de gouvernance d’Ariane 6 en quoi celles-ci pouvaient consister. L’accès européen à l’espace qui dépend pour sa survie des succès engrangés sur le marché international ne peut pas se permettre de laisser quiconque entamer sa domination commerciale sans réagir. En 2003, date de la décision d’implantation du Soyouz russe au centre spatial guyanais après 10 ans de coopération quasi-exclusive entre la Russie et les Etats-Unis, comme aujourd’hui avec l’arrivée de SpaceX, il s’agit d’empêcher l’Europe de subir un jeu international dont elle ne maîtriserait plus les règles. Toute la difficulté consiste ici à adapter la politique spatiale à deux dimensions temporelles différentes mais fondamentalement complémentaires : l’une courte qui laisse au privé en tant qu’acteur en prise directe avec le monde commercial le premier rôle dans la détermination des stratégies, l’autre plus lointaine qui redonne à l’Etat le sens de l’initiative et l’enjoint à aider et à guider l’industrie pour préserver l’avenir.

Une seconde problématique est celle posée par le maintien de l’autonomie nationale dans l’ensemble européen. Faut-il plus ou moins d’Europe ? Jusqu’à présent, l’Europe a toujours été considérée comme le moyen de concrétiser une ambition nationale. On le discerne bien à travers ce serpent de mer qu’est la préférence européenne en matière de lancements institutionnels et qu’Ariane 6 va une fois de plus essayer de mettre en place. La « coopération » est davantage envisagée comme un outil que comme une fin en soi et le recours à la « compétition » ne semble pas contradictoire. Ni l’ESA ni ses Etats membres (notamment les plus gros contributeurs) ne s’en sont jamais cachés comme l’illustrent le mode de financement, la pratique du « juste retour » géographique et jusqu’à la structure même de l’organisation divisée entre programme obligatoire et programme facultatif. Néanmoins, si le succès actuel de l’Europe spatiale ainsi que son dynamisme sont le fruit de ce compromis, celui-ci se heurte à l’idée que les Européens doivent évoluer vers toujours plus d’intégration et d’efficacité. En cela, l’intrusion perturbatrice de l’UE dans les relations jusqu’ici exclusives entre l’ESA et les Etats membres est révélatrice de la difficulté à trouver un nouvel équilibre qui satisfasse tout le monde.

Jusqu’à quel point le leadership décrit de la France sur les questions spatiales en Europe est un héritage qui doit s’adapter ?

La première adaptation, je viens de l’évoquer, est l’arrivée de la Commission dans le jeu spatial européen. Pour Paris, ce développement est bienvenu à plus d’un titre. D’un point de vue financier d’abord, cette convergence d’intérêts est heureuse : l’UE qui figure d’ores et déjà parmi les premiers contributeurs de l’ESA (623 millions d’euros en 2014) et ambitionne d’augmenter le poids de sa participation permet d’équilibrer les budgets en faible croissance des agences nationales et de l’ESA. S’agissant des mentalités ensuite, force est de reconnaître que rares jusqu’à présent ont été les nations en Europe à considérer l’espace comme un sujet politique à l’instar de la France. D’où le cachet « franco-français » qui lui souvent apposé. Le rôle donné à l’UE en matière spatiale par le Traité de Lisbonne a le grand mérite dans cette perspective de « politiser » l’espace au niveau européen en lui rendant ses lettres de noblesse stratégiques. La capacité qui est désormais celle de la Commission de s’emparer de dossiers pour les promouvoir sur la scène internationale (code de conduite des activités spatiales) et démarrer de nouveaux projets (les deux programmes amiraux que sont Galileo et Copernicus) offre des opportunités intéressantes dont certaines activités dites « de sécurité » pourraient par exemple essayer de tirer profit (surveillance de l’espace, télécommunications gouvernementales, etc.).

Mais le soutien de la France – de moins en moins unanime il est vrai – n’est pas tout, comme en témoignent les résistances d’un grand nombre d’acteurs européens pour qui l’UE ne s’est pas montrée à la hauteur de ses ambitions et des espoirs qui étaient placés en elle. On peut y voir le signe possible de deux autres changements majeurs auxquels le leadership français – incontesté depuis les années 1970 et le renoncement britannique à occuper un rôle de premier plan en matière d’espace – va devoir s’adapter :

1) L’ascension de l’Allemagne comme principale puissance spatiale européenne à parité avec la France est désormais une chose acquise : chacune des deux totalisent, en 2014, 22% du budget de l’ESA (hors partenaires institutionnels). L’avenir de l’Europe spatiale est donc plus que jamais entre les mains du couple franco-allemand et les résultats de la dernière ministérielle semble indiquer que les deux pays ont conscience de l’importance que joue ce co-leadership sur la stabilité et la sécurité des affaires spatiales européennes.

2) La montée en puissance d’autres pays est, elle aussi, confirmée. L’exemple le plus frappant est celui de la Grande-Bretagne qui, lors de la ministérielle de 2012, avait accepté d’augmenter sa contribution à l’ESA de 25% sur trois ans. Une annonce qui avait d’ailleurs été faite non par le ministre en charge de l’espace mais le chancelier de l’Échiquier sur la base des retours sur investissement attendus ! Il y a donc rééquilibrage autour de partenaires devenant plus égaux entre eux et qui sont porteurs de visions et de méthodes souvent différentes.

Selon le dernier Livre blanc, l’espace est un milieu d’égale importance aux autres milieux plus « traditionnels » : terre, air, mer ou encore cyber. Selon vous, ce statut est-il traduit à son juste niveau aujourd’hui ?

Beaucoup de chemin a en effet été parcouru dans l’utilisation de l’espace dans les opérations. L’espace n’est plus un sujet de controverse comme cela a pu être le cas par le passé lorsque s’opposaient ceux qui soutenaient que « savoir sans pouvoir est inutile » et ceux qui avançaient qu’aucune campagne militaire moderne ne pourrait être conduite sans renseignement de qualité. Je mets ici volontairement l’accent sur l’espace tactico-opératif car c’est finalement lui qui apparaît comme le grand bénéficiaire des efforts décidés par la France dans le domaine du spatial militaire depuis le Livre blanc de 2008 et l’instauration deux ans plus tard du Commandement Interarmées de l’Espace (CIE). La majorité de l’imagerie collectée aujourd’hui sert ainsi à la préparation des missions et à l’emploi des forces, à la constitution des dossiers de ciblage et aux échanges avec les partenaires plutôt qu’au renseignement stratégique. Alors certes, l’heure est aux économies et l’espace a dû comme d’autres faire le deuil de certaines capacités à l’image de l’alerte avancée qui avait été théoriquement décidée en 2008 ! Reste que pas moins de 10 nouveaux satellites à vocation militaire seront lancés dans les prochaines années pour un total de 2,5 milliards d’euros. Bien qu’avec un petit de retard sur le calendrier et des modalités qui restent à définir, Hélios 2 et Syracuse 3 auront bien leur successeur (CSO/Syracuse 4). Et même CERES, pour le renseignement électromagnétique, qui avait été plusieurs fois reportée, est annoncée pour 2020-2021. Cet effort est unique en Europe. Le défi à ce stade reste bien évidemment celui de l’européanisation de l’espace militaire qui a du mal à se concrétiser en dépit de quelques initiatives ponctuelles. Son développement dans le cadre de l’UE suscite par exemple l’espoir pour la surveillance de l’espace (SSA) placée sous perfusion dans l’actuelle LPM. Force est néanmoins de constater que la coopération militaire ne rencontre pas le même succès que la coopération civile dont les questions précédentes ne sont faites l’écho.

 

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Des armes à tout faire ? Modularité et polyvalence des équipements militaires

Lundi, 27. octobre 2014 9:30 | Auteur:

Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 54 de la série Focus stratégique:

Des armes à tout faire ?
Modularité et polyvalence des équipements militaires
27

Joseph Henrotin est docteur en sciences politiques, chargé de recherche au Centre d’Analyse et de Prévision des Risques Internationaux (CAPRI) et à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC). Rédacteur en chef de la revue Défense & Sécurité Internationale, il intervient dans plusieurs écoles de guerre.

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

La polyvalence et la modularité ont été considérées comme des impératifs pour la conception de matériels militaires, permettant de réduire les coûts comme de faciliter l’entraînement et la maintenance. Mais ces concepts doivent être définis plus avant, en particulier au regard du domaine – terrestre, aérien ou naval – dans lequel ils seront appliqués. Si elles peuvent être utiles, la polyvalence et la modularité ne devraient cependant pas être considérées comme la panacée face aux contraintes budgétaires actuelles.

 

Sommaire:

Introduction

Le niveau tactico-technique (1) :
polyvalence et modularité des matériels terrestres

Le niveau tactico-technique (2) :
la marche vers la polyvalence des matériels navals et aériens

La mise en système : la polyvalence technique importe-t-elle ?

Conclusion

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Of Men and War : stress post-traumatique et vétérans américains

Mercredi, 22. octobre 2014 15:16 | Auteur:

Le « PTSD », ou « syndrome de stress post-traumatique », bouleverse la vie d’un grand nombre de vétérans des récentes guerres d’Irak et d’Afghanistan. Selon le Département des Anciens Combattants des Etats-Unis, ce syndrome afflige entre 11 et 20 % des soldats ayant été impliqués dans les opérations Iraqi Freedom (OIF) et Enduring Freedom (OEF). Alors que le gouvernement américain a mis en place des bourses d’études accordées aux anciens combattants et autres formes d’aides pour leur permettre de reprendre une vie normale, beaucoup d’entre eux peinent à tourner la page sur leurs expériences du champ de bataille.

Le nouveau film de Laurent Bécue-Renard, Of Men and War (Des hommes et de la guerre), qui sort en salle aujourd’hui, propose une excellente immersion dans le quotidien d’anciens soldats souffrant de blessures psychiques provoquées par la guerre. Sur un thème proche, certains se souviendront certainement du téléfilm de la BBC Warriors, qui dépeignait les traumatismes subis par de jeunes casques bleus anglais déployés en Bosnie en 1993. Le long métrage de Laurent Bécue-Renard  constitue le deuxième volet de la trilogie intitulée Une généalogie de la colère. Présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2014 dans la catégorie « Séance Spéciale », le documentaire suit le quotidien d’une douzaine de soldats américains a priori rentrés sains et saufs du front, mais dont la vie est hantée par leurs traumatismes de guerre.

Le film a été tourné principalement dans un centre de prise en charge pour vétérans, The Pathway Home, fondé par le psychiatre militaire Fred Gusman, lui-même vétéran de la guerre du Vietnam. Laurent Bécue-Renard a vécu un an avec les résidents du centre, d’abord en immersion pendant cinq mois, sans caméra. Grâce à la relation de confiance qu’il a établie avec les douze soldats, le réalisateur a ainsi pu commencer à filmer leur quotidien, notamment leurs séances de thérapie de groupe, qui constituent le cœur du film.

Of Men and War plonge le spectateur dans les expériences traumatisantes que ces douze hommes ont vécues sur le front – la mort d’un camarade, le moment où il fallait le placer dans une housse mortuaire malgré la rigidité cadavérique, le meurtre accidentel d’un enfant… Celles-ci sont à l’origine de cauchemars, d’insomnies et de crises d’angoisse. Cependant, à travers la thérapie, les patients du Pathway Home parviennent à faciliter leur transition à la vie civile. Leurs traumatismes ne pourront disparaître, mais en formulant pour la première fois ce qu’ils ont fait, subi et vu, ces vétérans laissent la place à la reconstruction.

Le long métrage de Laurent Bécue-Renard dévoile une des faces de la réalité de l’après-guerre pour des millions d’anciens combattants. Grâce à la sincérité des propos tenus par les douze résidents du Pathway Home, il permet de comprendre la colère et l’anxiété que ressentent de nombreux vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Les conséquences du « syndrome de stress post-traumatique » dans les armées font l’objet d’un important traitement médiatique aux Etats-Unis, et pour cause, le pays compte 2,6 millions d’américains ayant combattu. En France, le thème a reçu moins d’attention dans les grands médias : si ses interventions militaires ont été nombreuses, le pays ne s’est pas impliqué aussi massivement dans des opérations de guerre aussi longues et intenses qu’OEF/OIF. En 2013, près de 450 militaires français étaient en traitement pour leurs blessures psychiques. Le phénomène n’est donc nullement négligeable, et l’intense activité opérationnelle des forces françaises au cours des dernières années devrait nous inciter à ne pas le perdre de vue. Il faut donc espérer que le film de Laurent Bécue-Renard connaisse un grand succès dans les salles de cinéma françaises, afin que le grand public comprenne le quotidien d’un vétéran souffrant de blessures psychiques.

Sur la question du stress post-traumatique dans les armées françaises suite aux déploiements en Afghanistan et de son traitement par le Service de Santé des Armées, le lecteur peut se reporter au Focus stratégique d’Aline Leboeuf, Soutien santé: le défi afghan, paru en 2010.

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La suprématie aérienne en péril: un nouvel ouvrage

Lundi, 13. octobre 2014 8:30 | Auteur:

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Nous sommes heureux de vous annoncer la parution d’un ouvrage coécrit par trois membres d’Ultima Ratio, Corentin Brustlein, Etienne de Durand et Elie Tenenbaum. La suprématie aérienne en péril. Menaces et contre-stratégies à l’horizon 2030 est le résultat d’un travail de longue haleine dont vous avez pu apercevoir des éléments sur ce blog par le passé.

 

En voici le résumé de 4ème de couverture :

Depuis la fin de la Guerre froide, la force aérienne incarne, plus que toute autre capacité militaire, le visage de la puissance occidentale. Alors que les souvenirs des dernières oppositions sérieuses se font de plus en plus lointains, gouvernements et opinions publiques tiennent aujourd’hui pour acquise cette maîtrise du ciel, au point d’en faire implicitement la pierre angulaire de toute intervention militaire. Or, les évolutions géopolitiques et technologiques des vingt dernières années pourraient remettre en cause une évidence déjà contestable au regard de l’histoire. Dans les années à venir, les armées occidentales vont devoir faire face à des adversaires potentiels dotés de capacités défensives nettement plus performantes : missiles antiaériens modernes et intégrés dans des réseaux redondants, chasseurs de 5e génération, moyens d’agression à longue distance, drones ou encore cyber-attaques… Confrontées à des formes de contestation sophistiquées, technologiquement comme stratégiquement, les forces aériennes vont devoir réagir. Cet ouvrage analyse l’avenir de la supériorité aérienne à l’horizon 2030, les conséquences de son déclin éventuel et les voies et moyens qui permettraient de freiner cette évolution.

 

Et voici la table des matières :

Introduction générale : La suprématie aérienne, un présupposé stratégique fragile
Approche historique de la contre-stratégie aérienne

- La naissance de la puissance aérienne et de ses premières formes de contestation (1914-1945)
- Parades et contre-stratégies aériennes à l’âge du missile (1945-1990)
- Contester la supériorité aérienne occidentale dans l’après-guerre froide

L’horizon des contre-stratégies aériennes

- Tendances générales de la contestation de la supériorité aérienne
- Evolution capacitaire de la menace
- Typologie des contre-stratégies aériennes

Pérenniser la supériorité aérienne occidentale

- Maintenir l’avance occidentale en affrontement symétrique
- L’avenir des missions SEAD (Suppression et Enemy Air Defence)
- Renforcer la protection des infrastructures
- Renforcer la résilience des moyens C4ISR face aux menaces avancées
- Préparer les forces aériennes aux conflits asymétriques
- Quelle adaptation conceptuelle ?

Conclusion générale : érosion de la puissance aérienne et équilibres internationaux

 

Vous pouvez acheter votre exemplaire ici, ici, ici, ici, etc.

Comme toujours, vos commentaires seront les bienvenus. Bonne lecture !

 

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Hervé Gourdel, les médias et les « experts »

Lundi, 6. octobre 2014 17:12 | Auteur:

GourdelJ’étais sur Twitter lorsque la vidéo de la décapitation d’Hervé Gourdel a été mise en ligne par ses bourreaux et s’est mise à circuler de manière virale. Dans l’heure qui a suivi, j’ai été contacté par une demi-douzaine de journalistes qui souhaitaient m’inviter à commenter en direct cet événement. J’ai refusé, pour trois raisons.

Tout d’abord, en tant qu’être humain, j’ai été choqué par cette décapitation et il me semblait indécent de la commenter à chaud. J’ai beau voir tous les jours des images atroces sur les réseaux sociaux, je n’en suis pas pour autant devenu totalement insensible. J’estime qu’il y a des moments où la meilleure chose à faire est de se taire. Si ce n’est pour se recueillir, au moins pour réfléchir à ce qui vient de se passer.

Ensuite, en tant que chercheur, je n’avais pas grand-chose à dire sur l’exécution de l’otage français. Je n’avais quasiment aucune information sur le groupe appelé « Jund al Khilafa » qui, en l’espace de quelques heures, avait enlevé le guide de haute montagne, menacé de le tuer et mis ses menaces à exécution. Le nom du groupe et le lieu de l’attaque laissaient penser qu’il pouvait s’agir d’un ralliement de membres d’AQMI au « califat » proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi. Je manquais toutefois d’éléments tangibles pour confirmer cette hypothèse.

Enfin, en tant que citoyen d’un pays ouvertement visé par différents groupes jihadistes, je m’interroge sur la couverture médiatique d’actes tels que la décapitation d’otages. Plus la couverture médiatique de ces actes est importante, plus on fait le jeu des terroristes. Michel Wieviorka et Dominique Wolton l’ont montré il y a plus de 25 ans dans leur ouvrage Terrorisme à la une. Ces deux chercheurs mettaient toutefois en garde contre les tentations de censure, jugées contre-productives. Que ce soit clair, je ne défends pas non plus la censure mais je me demande simplement si chaque décapitation, chaque retour de jihadiste de Syrie ou chaque communiqué de l’Etat islamique mérite des « unes » ou des « éditions spéciales ». Remettre le terrorisme à sa juste place participe aussi de la résilience des sociétés visées.

Plus généralement, je me questionne sur le lien entre web social et médias. Le temps médiatique a connu une accélération considérable au début des années 1990 avec l’apparition des chaînes d’information en continu, puis à la fin des années 2000 avec le développement des réseaux sociaux. J’ai l’impression que beaucoup de journalistes sont devenus accros à Twitter et que tout fonctionne comme si une information leur paraissait périmée quelques heures à peine après son apparition sur cette plateforme. Les médias font de plus en plus figure de relais d’informations – voire de rumeurs – circulant sur Internet, au détriment des enquêtes de long cours et des analyses de fond. Pour prodiguer des analyses, on fait appel à des « experts » dont le statut varie considérablement : de l’universitaire reconnu au think tanker, en passant par des anciens des services de renseignement ou des personnages pittoresques se réclamant d’obscurs centres de recherches.

Développer une expertise crédible suppose du temps. Pour parler sérieusement d’un groupe terroriste donné, il faut pouvoir se renseigner sur ses origines, ses membres, ses méthodes. Je l’ai récemment expliqué à une journaliste qui souhaitait m’inviter en studio le soir même d’une attaque terroriste. Face à mes réticences, elle m’a dit : « Je comprends que vous ne vouliez pas réagir à chaud mais pourriez-vous venir à notre émission spéciale de demain matin ? ». Le problème est qu’en l’occurrence, il m’aurait fallu non pas quelques heures mais plusieurs jours voire semaines pour y voir plus clair sur le groupe à l’origine de l’attaque en question. Bref, le temps de la recherche peut être comprimé mais il ne peut pas s’aligner sur celui des médias, surtout si les journalistes considèrent que leur métier consiste à suivre le rythme effréné de Twitter. Rapidité et qualité, bien souvent, ne font pas bon ménage.

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Faut-il conserver des chars lourds aujourd’hui ?

Mercredi, 17. septembre 2014 9:00 | Auteur:

carte-MBT-513x500A l’occasion de la parution du Focus stratégique du CBA Antoine d’Evry, chercheur détaché au LRD, Guillaume Belan a interrogé ce dernier l’utilité contemporaine et à venir des chars lourds. L’entretien est paru sur son blog FOB – Forces Opérations Blog.

La France n’a pas déployé de chars lourds sur les récents théâtres d’opérations. Le char de combat conserve-t-il encore un intérêt aujourd’hui ?

Si la France n’a pas engagé ses Leclerc en Afghanistan, au Mali ou encore en Centre-Afrique, c’est que ce type de capacité ne répondait pas au besoin opérationnel du moment. Le choix des moyens à projeter est essentiellement fonction du profil de la menace, de la morphologie du terrain d’engagement et de leur empreinte logistique à consentir dans la durée.

Passer à la conclusion que les chars de bataille sont devenus inutiles serait donc un raccourci irraisonné. D’une part, l’actualité nous rappelle que les politiques de puissance des Etats sont toujours à l’œuvre et que le « bon droit » ne pèse pas toujours très lourd dans un rapport de force. D’autre part, l’Irak et la Syrie illustrent de manière manifeste que les moyens militaires de l’adversaire dit « hybride » ne cessent de monter en gamme. La guerre n’a pas qu’un seul visage, et la défense doit pouvoir faire face. C’est pourquoi les forces blindées/mécanisées, pour inactuelles qu’elles paraissent aujourd’hui en Europe, restent nécessaires dans cet environnement incertain.

Mais que peut le char aujourd’hui à l’heure de la puissance aérienne ?

Les forces terrestres s’intègrent systématiquement dans une manœuvre interarmées, où la composante aérienne doit au préalable s’assurer de la libre disposition du ciel, avant que soit envisagé l’engagement au sol. Des moyens de protection sol-air d’accompagnement sont d’ailleurs censés assurer une couverture complémentaire des opérations terrestres. Le char n’est donc pas seul.

En outre, la prolifération dans le monde de systèmes antiaériens performants, essentiellement russes et chinois, risque de contrarier notre suprématie aérienne dans les décennies à venir. Dans un tel contexte, si l’OTAN envisageait d’entrer en premier sur un théâtre ou s’opposer à une incursion terrestre sur le territoire d’un pays Allié, les forces terrestres ne pourraient pas forcément s’appuyer sur une supériorité aérienne complète et devraient alors être puissantes, mobiles et résilientes.

Sans prophétiser le retour des affrontements de haute intensité, ce type de forces – intercalées entre la dissuasion et les unités légères de l’échelon d’urgence – participent à un dispositif d’intimidation ou de réassurance stratégique qu’il serait judicieux de réinventer en Europe.

Alors que l’Europe désarme, le reste du monde réarme. En la matière, qu’en est-il du char lourd ?

C’est un fait, l’Europe désarme. Pour les chars lourds, les chiffres sont particulièrement parlants : entre 1999 et 2012, ils ont été réduits des deux tiers. Hors d’Europe, le char lourd reste une manifestation de la puissance des Etats et, à l’échelle du monde, le secteur du Main Battle Tank (MBT) reste dynamique. Le marché est soutenu essentiellement par la demande eurasiatique, mais aussi en provenance du Moyen-Orient, où les rivalités géopolitiques entretiennent une certaine course aux armements. La concurrence s’est notablement accrue par l’arrivée de l’industrie de défense des émergents.

A ce propos, Nexter et KMW ont amorcé un rapprochement en vue de constituer un géant européen de l’armement terrestre. Ce mariage vous semble-t-il pertinent ? Nécessaire ?

Dans l’environnement que je viens de décrire, la recherche de synergies est essentielle pour des entreprises européennes dont le volume des séries destinées aux forces armées nationales est insuffisant pour être rentable. Le rapprochement de ces fleurons français et allemand semble être de bon augure, même si la recherche d’un juste retour économique et la crainte d’une perte d’indépendance stratégique restent souvent un frein à la coopération.

Dans une démarche prospective, quelles sont les pistes de supériorité des chars du futurs ?

La première piste est la capacité pour une plateforme – qu’elle soit lourde ou légère – à localiser, identifier et détruire un objectif, le tout sans devoir s’arrêter pour tirer. Cette aptitude à mener un combat dynamique, conjuguée aux atouts de la numérisation de l’espace de bataille (NEB), accroît considérablement le rythme de la manœuvre, et ce faisant la sûreté des équipages.

La deuxième consisterait à pouvoir s’adapter très rapidement à une menace innovante. Pour cela, détenir des matériels modulaires capables dès la conception d’intégrer des kits de protection semble une piste prometteuse qui présente l’avantage d’être plus économique et réactive que la conception continue de nouveaux engins.

Enfin, la troisième piste pourrait être l’amélioration de leur « furtivité », tout particulièrement du point de vue thermique. Réduire ou masquer la signature des chars permettrait d’éviter d’être accroché et engagé.

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Les chars, un héritage intempestif ?

Mardi, 16. septembre 2014 11:15 | Auteur:

Le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri vient juste de publier le numéro 53 de la série Focus stratégique:

Les chars, un héritage intempestif ?

Officier supérieur de l’armée de Terre, le Chef de Bataillon Antoine d’Evry est détaché comme chercheur au Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Il est diplômé de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et du Cours Supérieur d’Etat-major et de l’Ecole de Guerre.

Ce nouveau Focus stratégique est téléchargeable ici.

Résumé:

Arme révolutionnaire au début du 20ème siècle, le char souffre aujourd’hui d’un déficit de légitimité en Europe : en près de 20 ans, les Etats ont pour la plupart drastiquement réduit leurs parcs, quand certains ne l’ont pas rayé purement et simplement de leurs arsenaux. Or, cette érosion capacitaire du segment lourd des forces terrestres européennes est préoccupante, à l’heure où les adversaires non-étatiques tendent à bénéficier d’une puissance de feu accrue et quand le reste du monde réarme. Les réalités du contexte géopolitique actuel, la sensibilité politique aux pertes, les conditions tactiques prévisibles des combats terrestres de demain, ainsi que les limites inhérentes de la puissance aérienne, tendent à relativiser l’obsolescence supposée du char. La prudence incite à ne plus sacrifier nos forces blindées, mais plutôt à les adapter aux circonstances actuelles et prévisibles. Loin d’être obsolètes, les chars représentent une capacité résiliente, à même de participer à la réassurance de l’Europe.

Sommaire:

Introduction

Evolutions du char

Un contexte politico-stratégique paradoxalement porteur

Evolutions prévisibles dans les sphères opérative et tactique.

Enjeux pour le futur

Conclusion

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