Recension: Triangle tactique. Décrypter la bataille terrestre.

Rémi Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Pierre Santoni, Triangle tactique. Décrypter la bataille terrestre, (Pierre de Taillac, 2019, 172 pages).

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Après avoir publié (avec F. Chamaud) L’ultime champ de bataille. Combattre et vaincre en ville (recension dans PE 2016/3), Pierre Santoni, officier de l’armée de Terre, utilise dans ce nouvel essai le très classique « triangle tactique » dont la protection, la mobilité et la puissance de feu sont les sommets comme « boussole » pour analyser l’histoire des évolutions de la tactique. L’ambition de l’auteur n’est pas d’offrir un traité technique à ce propos mais que le grand public puisse mieux la comprendre. Autant le dire de suite, le pari est réussi.

À l’issue d’un travail introductif de définition, l’auteur enchaîne avec cinq chapitres chronologiques. Dans « Combattre au corps à corps : de l’Antiquité à la cartouche papier », P. Santoni revient entre autres sur le « blocage tactique » du XVIIIe siècle : les mousquets et les fusils tirent de plus en plus vite, il est donc possible d’étirer les lignes, ce qui contribue à augmenter très significativement la puissance de feu. Pour autant, cet étirement complique la manœuvre : le mouvement est bloqué par le feu. Vient ensuite « l’âge d’or de la manœuvre ». Napoléon renouvelle le triangle tactique avant que l’apparition des armes à feu à tir rapide sur le champ de bataille ne le déséquilibre à nouveau au profit de la puissance de feu. Le carré et la charge de cavalerie sont désormais obsolètes. Avec « L’ère industrielle de la guerre », il s’agit de « retrouver la manœuvre » alors que les tranchées ont été creusées pour rééquilibrer protection et puissance de feu. Il faut notamment réorganiser les unités : par exemple, la section d’infanterie française prend quasiment sa forme moderne et des unités d’élite, les corps francs, sont créées. L’invention d’un moteur fiable, du blindage et de la radiophonie permettent de sortir de ce nouveau blocage tactique. La percée à Sedan en 1940 est le symbole de ce retour à un certain « style napoléonien ». L’auteur démontre ensuite fort bien que la guerre froide n’est pas une ère de glaciation de la réflexion tactique. On y met par exemple au point l’emploi des hélicoptères en contre-insurrection et dans la lutte antichars. Des penseurs originaux émergent comme P. Brossollet ou E. Copel. L’auteur développe quelques cas de contre-insurrection et caractérise la seule option pour vaincre selon lui : la « ténacité », c’est-à-dire tenir le plus longtemps possible en économisant ses forces pour que la population et les insurgés se lassent. L’après-guerre froide est le théâtre de nouvelles problématiques tactiques, comme celles posées lors des missions d’interposition ou par les méthodes de contournement de la puissance technologique occidentale employées par les adversaires étatiques comme non-étatiques.

Après ces développements chronologiques, l’auteur revient dans un chapitre intitulé « manœuvrer quand même » sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur : la « micro-tactique », celle des petites unités, des équipements individuels et des véhicules. Il en profite aussi pour y faire un « éloge du chef de guerre ». Enfin, les dernières pages de cet essai sont consacrées à un intéressant exercice prospectif sur la tactique « à l’âge des robots » où de nouvelles organisations des unités au combat pourraient voir le jour.

On peut ne pas être d’accord avec toutes les analyses de P. Santoni, en particulier sur la contre-insurrection. Cependant, il est indéniable que son livre est une indispensable introduction à la tactique en répondant parfaitement à l’ambition de l’auteur : offrir au grand public éclairé un manuel lui permettant de mieux la comprendre.

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Groupes djihadistes et Covid-19 : postures et impacts

Par Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project

Alors que le quotidien de milliards de personnes est affecté par la pandémie de Covid-19, les régions où les groupes djihadistes sont les plus actifs risquent d’être touchées de plein fouet par le virus, en particulier le Levant et la bande sahélo-saharienne (BSS). Cet article synthétise la posture de l’Etat islamique (EI) et d’al-Qaïda (AQ) vis-à-vis de la pandémie ainsi que ses conséquences directes et indirectes sur leurs opérations.

La rhétorique djihadiste face au Covid-19

La rhétorique de l’EI et d’AQ comporte une plasticité qui leur permet d’adapter leurs discours aux événements et de remodeler leur narration de manière opportuniste. La crise du Covid-19 a donc été inscrite dans leurs discours afin d’être interprétée au prisme de leurs objectifs et de leurs stratégies.

Si l’EI et AQ s’accordent pour attribuer à la pandémie un dessein divin, et si leur analyse de ses causes profondes est proche, les conclusions qu’ils en tirent divergent nettement.

L’EI évoquait le coronavirus dès février dans son hebdomadaire an-Naba et continue de le mentionner de manière récurrente. La pandémie serait l’expression d’une volonté divine[1] : certains sympathisants en font coïncider les dates avec la chute du Baghouz, dernier bastion territorial de l’EI, en mars 2019 et interprètent la crise comme une vengeance contre les mécréants, qualifiant parfois le virus de soldat de Dieu, lui attribuant ainsi une liberté d’action et des caractéristiques anthropomorphiques.

Après des premières recommandations d’hygiène avec publication de hadiths le 12 mars [2], l’EI publie le 19 mars[3] un éditorial attribuant cette crise à un « châtiment » infligé aux Etats, notamment occidentaux, et incite ses sympathisants à tirer parti de leur vulnérabilité et de la saturation des moyens sanitaires et sécuritaires. Des conseils pratiques de passage à l’acte sont également prodigués dans d’autres publications[4]. Si l’EI espère, dans ses publications officielles, une clémence pour ses sympathisants, certains d’entre eux affirment ne pas craindre de contracter le virus dans la mesure où ils accéderaient alors au statut de martyre, comme les victimes de la peste.  

Capture 1- Editorial d’an-Naba 226, 19 mars 2020 (trad française)

Pour sa part, al-Qaida discerne dans le virus l’expression d’une punition divine, à l’encontre des Etats « oppresseurs » et des musulmans qui se sont détournés de la cause islamiste. Au même titre que l’EI, ils célèbrent le chaos actuel et à venir, notamment au niveau économique, avec une tonalité parfois eschatologique. La crise est néanmoins exploitée différemment : critique des politiques et gouvernements occidentaux ou musulmans, en particulier leur focalisation sur les opérations extérieures en temps de pénurie sanitaire, tentant ainsi d’éroder la confiance des populations envers leurs gouvernements et d’attiser les griefs. En parallèle, AQ met en avant l’aspect hygiéniste des commandements islamiques et appelle les « masses » à profiter de la quarantaine pour « embrasser l’islam » et prendre connaissance des « sources authentiques ». Dans sa ligne stratégique de gagner les cœurs et les esprits, AQ cherche à rallier les sympathies, posant les jalons d’une adhésion pour sa cause à plus long terme, et tentant de s’imposer comme groupe unificateur face au chaos.

Capture 2- publication d’as-Sahab, media d’al-Qaïda, le 31 mars 2020 (6 pages)

Les conséquences cinétiques

Le confinement et la pandémie auront de multiples effets. Du fait du confinement, on peut craindre tout d’abord une hausse des activités en ligne et une intensification de la pression sur les réseaux sociaux de la part des groupes djihadistes pour faire émerger leurs contenus. Sur zone, d’autres conséquences de la pandémie se font déjà ressentir en termes sécuritaires, politiques, économiques, humanitaires et diplomatiques. Malgré de nombreuses incertitudes, elles risquent de bénéficier aux groupes djihadistes.

Dans l’immédiat, la crise du Covid-19 engendrera une dégradation du contexte économique et sécuritaire dans certaines de leurs zones d’activité.

Ainsi l’économie de l’Irak, déjà en grande difficulté, fortement dépendante des prix du pétrole et fragilisée par la crise politique récente, risque-t-elle de s’effondrer, laissant place à des griefs et à un terreau susceptible de jouer en faveur d’une nouvelle vague de recrutements pour l’insurrection djihadiste de l’EI. Alors qu’en 2014, le FMI avait accordé un prêt de 4,5 milliards de dollars à l’Irak en lutte contre l’EI, le fonds sera prochainement davantage sollicité du fait de la crise sanitaire mondiale.

La pression militaire contre cette insurrection va notablement diminuer dans un avenir proche. En effet, la coalition anti-EI suspend la formation des troupes irakiennes, confinées pour limiter la propagation du Covid-19 : départ notamment des militaires de l’opération Chammal, et surtout des Américains qui profitent des restrictions imposées par la crise comme opportunité pour rationaliser leurs OpEx et redéployer les troupes d’élite, confirmant dans le court terme le désengagement de certaines zones de conflit, dont l’Irak et l’Afghanistan, pour se concentrer sur la lutte contre les ‘Etats-puissance’ (Chine, Russie). Alors que virus se propage dans la BSS, cela pourrait précipiter un départ des troupes américaines, par ailleurs à l’étude.

Dans le court terme, il est également raisonnable d’anticiper que des initiatives diplomatiques seront ajournées, que des processus de négociations seront suspendus, que les ONG réduiront leur présence dans certaines zones, privant ainsi des populations à risque d’un soulagement humanitaire crucial, ce qui accentuera encore la précarité.

Il est encore trop tôt pour évaluer les conséquences financières de la crise sur la lutte anti-terroriste et les opérations extérieures à long terme (suppression ou réattribution de budgets en cas de crise sévère ou de récession). Il est également difficile d’évaluer à quel point les groupes djihadistes seront directement touchés. Leur manque d’accès aux soins et des refus de mesures sanitaires strictes pourraient fragiliser certains groupes. Les effets pourront néanmoins être mitigés par l’isolement relatif de certaines franchises ou provinces et la jeunesse de leurs membres. La question d’une déstabilisation d’un groupe en cas d’atteinte d’un leader se pose, mais serait atténuée par le statut de martyre qu’il acquerrait et la narration récurrente de la continuité et la survivance du groupe qui transcende les hommes, propre à la mouvance djihadiste.

La question de la propagation de virus dans les camps et les prisons de Syrie et d’Irak reste également en suspens : elle pourrait affecter nombre de djihadistes, étant donné les conditions précaires de détention et la promiscuité, mais également avoir pour effet secondaire un affaiblissement des conditions sécuritaires de détention si les autorités locales sont débordées par la pandémie.

Les groupes djihadistes, investis dans un combat du faible contre le fort, se réjouissent naturellement lorsque le fort se trouve en difficulté et tenteront de tirer leur épingle du jeu de la crise. Ils ne seront cependant pas les seuls : l’ultra-droite adapte aussi ses discours pour que les causes et effets du Covid-19 alimentent ses tropismes (nationalisme, mise en cause des musulmans, juifs, réfugiés ou asiatiques entre autres), espérant voir dans cette crise les caractéristiques d’un accélérationnisme désiré, et appelant parfois à utiliser le virus comme une arme. Le conspirationnisme, également à l’origine d’actions violentes, a également le vent en poupe pour expliquer un phénomène non anticipé et d’ampleur inédite. La vigilance doit donc être élevée pour contrer les actions de ceux qui joueront des tensions et des incertitudes actuelles pour fragiliser la cohésion de notre société et en exacerber la polarisation. 


[1]Réfutant ainsi explicitement la théorie selon lesquelles le virus serait fabriqué par l’homme (an-Naba #227, 26 mars 2020)

[2] An-Naba #225, 12 mars 2020

[3] An-Naba #226, 19 mars 2020

[4] Notamment le magazine anglophone Voice of Hind publié le 25 mars 2020

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Recension: Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Marc Hecker propose une analyse de l’ouvrage de Hugo Micheron, Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard, 2019, 416 pages).

https://i0.wp.com/politique-etrangere.com/wp-content/uploads/2020/03/Le-djihadisme-français.png?w=560

Le Jihadisme français est tiré d’une thèse de doctorat réalisée sous la direction de Gilles Kepel à l’École normale supérieure. Son auteur, Hugo Micheron, a conduit un travail d’enquête considérable, notamment en milieu carcéral où il a pu échanger avec 80 djihadistes. Le livre est divisé en trois parties – quartiers, Syrie et prisons – qui correspondent aux principaux espaces de diffusion du djihadisme contemporain à la française.

Dans la première partie, H. Micheron décrit la manière dont des enclaves « salafo-fréristes » se sont développées dans l’agglomération toulousaine à partir de la fin des années 1990 et ont constitué un terreau fertile pour l’émergence de djihadistes parfois rompus à la délinquance. Le rôle du « phalanstère » d’Artigat, fréquenté par les frères Clain et Mohamed Merah, est analysé précisément. La focalisation sur l’écosystème toulousain est justifiée par le caractère « idéal-typique » des dynamiques à l’œuvre dans cette zone. Il aurait néanmoins pu être utile d’élargir le champ d’investigation, ce qui aurait permis d’éviter une erreur factuelle : le « premier “martyr” djihadiste français en Irak » ne date pas de 2006 et n’était pas Toulousain (p. 68). Plusieurs Français – membres de la filière des « Buttes Chaumont » – sont en effet morts à Falloujah en 2004, dont Redouane el-Hakim. Détailler le parcours du frère de ce dernier – Boubakeur el-Hakim, qui a fomenté des attaques en Tunisie en 2013 avant de rejoindre Daech en Syrie – aurait aussi permis d’intégrer davantage un quatrième espace – le Maghreb – dans la géographie du djihadisme esquissée par H. Micheron.

Dans la deuxième partie, l’auteur établit une typologie des djihadistes français en Syrie. Il en profite pour déconstruire une idée reçue : loin d’être des ingénus épris d’action humanitaire, les pionniers arrivés dès 2012 étaient des militants endurcis qui se distinguaient « par leur expérience et leur investissement de longue date au service de la cause » (p. 150). Les cadres ont quant à eux rejoint le Châm à partir de l’été 2013. Ils sont plus jeunes et « moins chevronnés » que les pionniers dont ils constituent l’entourage élargi. Les opportunistes forment la dernière catégorie, celle arrivée en Syrie après la proclamation du califat à l’été 2014. Ce sont pour beaucoup des néophytes, séduits par la propagande de Daech sur Internet.

La troisième partie est dédiée à l’univers carcéral qui apparaît comme « l’espace clé de la recomposition » (p. 254) de la mouvance djihadiste après le délitement territorial de l’État islamique. Si l’auteur surévalue le nombre de « revenants [de Syrie] en cellule » (p. 320) – ils ne sont pas 500 mais environ 150 – le fond de son analyse est néanmoins correct. Trois points méritent particulièrement d’être notés. Tout d’abord, les djihadistes sont devenus suffisamment nombreux dans certains établissements pour prendre l’ascendant sur les autres prisonniers. Ensuite, loin d’être un espace hermétique, la prison communique avec le reste de la société : ainsi, les détenus djihadistes ne sont pas coupés de leur environnement social. Enfin, certains de ces détenus profitent de leur incarcération pour approfondir leurs connaissances et théoriser la prochaine phase du djihad. L’approche de ces « doctrinaires » est résumée par l’auteur en une formule : « salafiser l’islam, djihadiser le salafisme » (p. 342).

En somme, ce livre est amené à devenir une référence sur le djihadisme en France. Le diagnostic posé est inquiétant. Reste à trouver des solutions.

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Vous avez dit DARPA (Defense Advanced Research Projects) européenne ?

par Laure de ROCHEGONDE, chercheuse au Centre des études de sécurité de l’Ifri et doctorante à Sciences Po CERI

«  Celui qui deviendra leader dans le domaine de l’intelligence artificielle sera le maître du monde » affirmait Vladimir Poutine en septembre 2017. Pourtant, l’IA ne représente qu’un aspect de la guerre technologique que se livrent aujourd’hui les grandes puissances : Internet of Things, Big Data, cyber, 3D, blockchain et biotechnologies sont autant d’innovations de la « quatrième révolution industrielle » qui détermineront l’évolution des systèmes de défense dans les années à venir. Conscient du retard européen en la matière, le Président de la République déclarait à l’automne 2017 que le Vieux Continent avait « aussi besoin d’une ambition sur ce point » :

« Je souhaite que l’Europe prenne la tête de cette révolution par l’innovation radicale. Créons dans les deux ans qui viennent une Agence européenne pour l’innovation de rupture, à l’instar de ce qu’ont su faire les Etats-Unis avec la DARPA au moment de la conquête spatiale ».

La Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) fait en effet figure de modèle en matière d’innovation de défense. Depuis sa création en 1958 pour concurrencer les avancées technologiques soviétiques, elle a notamment contribué au développement d’Internet, du GPS, et même de l’IA. Son fonctionnement très spécifique, qui repose sur des investissements massifs (elle dispose d’un budget annuel de plus de 3 milliards de dollars) pour lancer un maximum de projets courts (de quelques mois seulement) tout en acceptant un niveau de risque très élevé, s’avère remarquablement payant – en témoignent les innombrables innovations portées par l’agence et transformées en applications civiles. À cet égard, la DARPA permet aux États-Unis de jouir d’un fort retour sur investissement et d’un avantage compétitif très important.

Mais l’Europe – et en particulier l’Union Européenne – est-elle capable de suivre un tel modèle, en dépit d’une longue liste d’ambitions déçues en matière de coopération de défense ? C’est en tout cas ce que pensent Emmanuel Macron et Bruno Le Maire, qui estiment qu’une telle organisation améliorerait les initiatives de R&D des pays européens dans le secteur de la défense, en stimulant les cycles de développement.

Une nouvelle donne technologique

Dans ce contexte de nouvelle révolution industrielle, les cartes sont redistribuées dans la mesure où tous les pays ont l’opportunité d’investir dans l’innovation radicale (ou deeptech) pour devenir leader dans des domaines de pointe pour lesquels la recherche débute seulement. L’Europe est confrontée à une période d’évolution à grande vitesse qui bouleverse tous les secteurs de la défense et pose de nouveaux défis stratégiques. Elle doit par conséquent se donner les moyens de développer les technologies clés pour éviter une « vassalisation ». Comme l’explique André Loesekrug-Pietri, ancien conseiller spécial de la ministre des Armées, et porte-parole de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI, comme les  chevaliers aux sabres lasers de la saga Star Wars, œuvrant  au maintien de la paix dans la galaxie) : « l’Europe a une opportunité historique d’effectuer un saut technologique pour repasser en tête. Nous avons tout : les cerveaux, la créativité, l’argent. […] Il faut que les États et l’UE démultiplient nos moyens, car il est encore temps ».

Horizon 2020, le programme de financement de la recherche et l’innovation de l’Union s’est vu attribué un budget de 79 milliards d’euros pour la période 2014-2020. C’est une initiative forte, mais à titre de comparaison, les Etats-Unis consacrent chaque année 140 milliards de dollars à la recherche, dont 70 milliards pour la défense (la DARPA représentant environ 4% de ce budget).

Relativement bien positionnée en matière de recherche académique, l’Europe est désormais tenue de monter en puissance dans la recherche appliquée et l’innovation dans le secteur de la défense[1]. Il s’agirait en outre de rendre plus agiles et efficientes les politiques d’investissements publics, pour faire face à la complexification croissante des menaces et à l’accélération des cycles technologiques.

Place à l’innovation de rupture

Toutefois, la lenteur des programmes militaires et la longévité des systèmes ne répondent pas à cette exigence[2]. Il est donc urgent que les Etats européens travaillent massivement sur des technologies de rupture pour combler leur retard par rapport aux innovations tant civiles que militaires venues d’autres pays. De plus, l’industrie européenne de défense fait face au risque d’érosion rapide de ses compétences les plus pointues, voire de « colonisation numérique ». Une Euro-DARPA pourrait alors aller dans le sens d’une meilleure agilité et d’une plus grande polyvalence de la recherche au niveau européen, en encourageant la recherche à haut risque, mais à fort potentiel.

De surcroît, l’innovation incrémentale (c’est-à-dire continue, avec une portée locale) tend à perdre de son attrait au profit de l’innovation radicale (discontinue, avec un impact global)[3]. Parce qu’ils n’avaient pas élaboré de programme commun sur les drones d’observation MALE, les Etats européens ont été contraints de s’en procurer aux Etats-Unis et en Israël. Un tel retard sur ce type de capacités impose alors à l’Europe de travailler urgemment sur les technologies de rupture (systèmes, autonomie, connectivité, capteurs, etc.) afin de « sauter une génération». Conscient de cet enjeu, le projet JEDI appelle également à la création d’une agence européenne consacrée à l’innovation radicale, avec un budget cible d’un milliard de dollars par an, pour réarmer l’Europe dans la guerre technologique. Le collectif franco-allemand est parvenu à convaincre la plupart des acteurs de la deeptech de la nécessité d’une Euro-DARPA pour investir dans les défis technologiques de long terme ou trop risqués pour le seul secteur privé. Mais l’initiative attend encore d’être soutenue par les pouvoirs publics.

Un échelon national dépassé

Force est de constater que les Etats européens ne disposent pas de compétences et de moyens suffisants pour développer individuellement une stratégie d’innovation radicale dans le domaine de la défense, et qu’ils pâtissent déjà d’un retard important. La souveraineté sur ce sujet ne peut dès lors plus être nationale, mais doit devenir européenne. Comme le signifiait le porte-parole de JEDI dans une récente tribune,

« nous avons la taille critique en Europe et nos talents sont plus que jamais courtisés par les géants technologiques du monde entier. La valeur se concentre dans le peloton de tête, quand le gagnant rafle tout du fait de l’accélération des cycles et des effets d’échelle ».

Forts de leurs laboratoires de recherche reconnus et de leurs entreprises à haute valeur technologiques, telles qu’Airbus, MBDA, Fincantieri, Leonardo ou SAAB, et d’un écosystème de startups particulièrement dynamiques dans la deeptech, les pays européens, s’ils s’unissent, ont les moyens d’aspirer à un véritable leadership technologique en matière de défense[4]. Cependant, jusqu’à présent peu de programmes ont été développés en commun et leur action n’a pas été, loin s’en faut, un exemple de réussite programmatique et économique.

Toutefois, la création d’un Fonds européen de la défense et du Programme européen de développement de l’industrie de défense (EDIDP) à l’été 2018 pour soutenir l’autonomie stratégique européenne, ainsi que le lancement d’une Action préparatoire sur la recherche en matière de défense (PADR) en mai 2017 laissent entrevoir un renforcement de la coopération budgétaire entre les pays membres.

Une DARPA européenne permettrait alors d’aller encore plus loin, en mutualisant les coûts liés à la recherche sur les technologies de défense, en même temps qu’elle encouragerait une rationalisation des financements publics à l’échelle européenne. Elle pourrait prendre deux formes : celle d’une agence supranationale rattachée au Fonds Européen pour la Défense sous l’autorité de la Commission et dotée d’un budget alloué par l’UE, ou d’une agence intergouvernementale financée par les Etats membres, sur le modèle de l’Agence Européenne de Défense, qui dépend du haut représentant Josep Borrell[5].

Une priorité donnée aux applications civiles

Cependant, à la différence de son modèle américain, la DARPA européenne telle que préconisée par le gouvernement français donnera la priorité aux applications civiles, et les innovations ne seront pas pensées par et pour la puissance militaire. C’est là une différence majeure : si la DARPA américaine travaille en étroite symbiose avec les milieux civils industriels et universitaire, sa première mission est d’assurer la supériorité technologique des Etats-Unis dans le domaine de la défense.

Néanmoins, les équipements militaires tendent de plus en plus à être bouleversés par des innovations d’origine civile, ce qui constitue une inversion du modèle traditionnel. Il peut alors être pertinent d’investir dans l’innovation civile en pariant sur un spillover dans le domaine militaire. En effet, les technologies de la quatrième révolution industrielle étant fortement duales, la défense bénéficierait nécessairement des innovations de rupture permises par une Euro-DARPA.

Sur la voie de l’autonomie stratégique européenne

« Cette agence mettrait l’Europe en situation d’innovateur et non de suiveur » soulignait Emmanuel Macron dans son discours du 26 septembre 2017. En effet, si elle veut être dotée d’une véritable autonomie, l’Europe doit s’émanciper de la tutelle américaine, y compris sur le plan de l’innovation. Le recours par les armées européennes à des innovations étrangères pose un vrai sujet de souveraineté : « l’accès aux technologies critiques » est en effet au cœur du concept d’autonomie stratégique[6].

S’ils souhaitent rester dans le cénacle des leaders mondiaux en matière de défense et tendre vers l’autonomie stratégique, les Etats européens sont tenus d’investir en priorité dans la recherche et le développement[7]. Cela semble être la condition sine qua non pour cultiver le savoir-faire et l’innovation sur le territoire européen. En effet, afin de répondre aux menaces émergentes, il semble indispensable de transformer la base de connaissance commune en effort capacitaire, et de rechercher des pistes de disruption technologique[8]. Il paraît alors judicieux de regrouper sous une même bannière les Etats européens désireux d’investir dans l’innovation radicale pour répondre aux défis actuels et futurs[9].

Finalement, l’Europe a tout intérêt à créer un puissant instrument public de soutien à l’innovation radicale, et le modèle de la DARPA est remarquable à cet égard. La proposition du président de la République encourage à envisager des approches plus incertaines, mais potentiellement plus innovantes en ce qui concerne les politiques d’innovation. En effet, comme le soulignait la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal en février dernier, « il ne faut plus avoir peur d’investir dans le risque ».


[1] D. Fiott et G. Lindstrom, « Artificial Intelligence: What implications for EU security and defence? », Brief Issue, EUISS, Novembre 2018.

[2] « Défense européenne 4.0 », Think: Act, Paris, Roland Berger, Avril 2018.

[3] D. Uzunidis et M.A. Bailly, « Politiques de recherche et innovation militaire : Schumpeter versus Smith aux Etats-Unis et en Europe », Innovations, n° 21, 2005.

[4] « Défense européenne 4.0 », op. cit.

[5] P.J. Dittrich, P. Ständer, « Une agence européenne pour l’innovation de rupture : Quelle forme, quelle mission ? », Jacques Delors Institut, 10 janvier 2018.

[6] F. Mauro, « Autonomie stratégie : le nouveau Graal de la défense européenne », Les Rapports du GRIP, 26 mars 2018.

[7] C. Brustlein, « European Strategic Autonomy: Balancing Ambition and Responsibility », Editoriaux de l’Ifri, 16 novembre 2018.

[8] « European defence research: The case for an EU-funded defence R&T programme », EUISS, European Commission, Février 2016.

[9] F. Santopinto, « Fonds européen de la défense », Les Rapports du GRIP, 30 juin 2017.

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Fort Meade sort ses muscles

par Jean-Baptiste FLORANT chercheur au LRD

Le général Paul M. NAKASONE a pris le commandement de l’US Cyber Command(CYBERCOM), de la National Security Agency (NSA) et du Central Security Service (CSS), au mois de mai 2018, dans un contexte de compétition stratégique avec la Chine et de tension avec la Russie, l’Iran et la Corée du Nord.

Depuis, CYBERCOM a multiplié ses interventions dans le débat public autour de la notion d’engagement permanent (persistent engagement) attirant l’attention de tous ceux qui s’intéressent aux enjeux stratégiques en général et aux questions de cyberdéfense en particulier.

Mais que recouvre exactement cette notion et quelle est l’intention se dévoilant derrière cette super campagne de communication ?

Revenons un peu en arrière. CYBERCOM a publié sa doctrine cyber au printemps 2018, peu après la prise de commandement de son nouveau chef. Succédant au charismatique amiral Mickael S. ROGERS, le général NAKASONE, qui venait de quitter le commandement de l’US ARMY CYBERCOM, ouvre alors l’ère nouvelle des actions cyber offensives, assumées par les forces armées américaines. Elles ne sont plus le domaine réservé des opérations clandestines.

Cette doctrine, publiée sous la forme d’une publication interarmées (JP-3.12), reconnaît d’abord que les opérations cyber peuvent produire des effets de manière autonome à tous les échelons opérationnels tout en atteignant des objectifs spécifiques à ces mêmes niveaux. En outre, ces effets sont intégrés à la planification interarmées pour en renforcer les autres. Autrement dit, CYBERCOM s’intègre à la manœuvre générale et est en mesure de mener des opérations pour lesquelles il peut être subordonné ou pas.

Cette doctrine définit par ailleurs ce que sont les opérations cyber offensives (Offensive Cyber Operations) et décline les différents modes d’action d’une attaque dans le cyberespace. Ils sont principalement de deux ordres : celui du déni d’accès (dégradation partielle des capacités adverses, déni d’accès temporaire et déni d’accès permanent), et celui de la manipulation des systèmes et/ou des données. Ce document constitue ainsi un cadre général d’emploi des forces et des capacités cyber militaires.

La première brique est posée, les forces américaines reconnaissent disposer de moyens dédiés et surtout d’une volonté d’agir dans le champ cyber par des moyens militaires.

Un an plus tard, le général NAKASONE introduit la notion d’engagement permanent dans le débat public lors d’une interview accordée au Joint Forces Quaterly (n°92) au cours du premier trimestre 2019. CYBERCOM y reconnaît d’abord que les Etats-Unis vont traquer leurs adversaires là où ils se trouvent, sans attendre d’être engagés. Il s’agit d’une posture sinon offensive du moins de défense informatique « très active » fondée sur une reconnaissance profonde préalable, que l’on pourrait apparenter à de la Cyber Long-Range Reconnaissance pour reprendre un concept cher aux forces spéciales. La reconnaissance profonde étant assurée par de petites unités armées, rapides et très agiles, infiltrées en territoire ennemi.

Car engager l’adversaire de manière permanente, c’est rechercher son contact dans la durée pour mieux le comprendre, le contraindre et lui porter des coups décisifs. « C’est savoir où est l’ennemi et où il va », dit le général NAKASONE.

Mais pourquoi le CYBERCOM intervient-il à ce moment-là dans le débat public ?

Il le dit lui-même : « Depuis 10 ans, nos adversaires ont agi sous le seuil du conflit armé, pillé notre propriété intellectuelle, tiré profit de nos identifiants personnels, ou bien tenté d’influencer nos élections, et ceci, encore une fois, sous le seuil du conflit armé. Nous avons vu nos adversaires conduire ces campagnes stratégiques dans lesquelles des actions tactiques leur ont permis d’obtenir un impact stratégique en dégradant les sources de notre pouvoir national. »

Pour CYBERCOM, il est temps de dissuader tout adversaire potentiel de s’attaquer aux intérêts américains, ou d’en avoir simplement le projet, sous peine de se voir cibler et neutraliser. Il s’agit d’une posture de découragement de l’adversaire, ce que les Américains n’hésitent pas à appeler la cyber dissuasion (Cyber Deterrence), élément de la stratégie américaine de dissuasion stratégique (strategic deterrence strategy), alors même que le concept de dissuasion est réservé en France au seul domaine nucléaire.

Les interférences dans les élections présidentielles américaines de 2016 provenant de Russie semblent avoir mis un terme à la « patience stratégique » de Washington. Selon le général NAKASONE, le cyberespace, alors lieu de confrontations feutrée des Etats dans le domaine du renseignement jusqu’en 2013, puis d’agressions disruptives et destructrices provenant d’Iran et de Corée du Nord en 2014, est devenu à partir de 2016 un champ de bataille plus largement informationnel visant à agir directement sur la souveraineté du peuple américain. C’est le processus même de la décision politique américaine qui est corrompu par l’adversaire, ce dernier s’attaquant directement au niveau le plus haut.

CYBERCOM répond donc aux menaces complexes dont les Etats-Unis sont la cible, comme les Advanced Persistent Threats (APT), par un engagement permanent – la meilleure défense étant l’attaque. Neutraliser la menace avant que l’attaque ne se produise. Bref, la tuer dans l’œuf. Il s’agit bien d’une attaque préemptive, c’est-à-dire une sorte de légitime défense par anticipation.

Le général NAKASONE admet qu’une telle posture nécessite une coopération et une coordination étroites, voire des opérations conjointes, avec les autres services de l’Etat, au premier rang desquels la NSA.

Nous noterons enfin que l’ancien Directeur Technique de la DGSE, M. Bernard BARBIER, s’est également interrogé, le 9 décembre 2019 au HACK-IT-N du Bordeaux Institute of International Cybersecurity Studies (BIICS-Sciences Po Bordeaux), sur le concept proche de « guerre permanente » lors de son intervention « Cyber : a permanent war ?».

Est-ce à dire que la France devra bientôt se positionner sur ces concepts ?

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Affaiblie mais pas hors jeu : les récentes mutations de la propagande de l’Etat islamique

Par Laurence Bindner et Raphael Gluck, co-fondateurs de JOS Project

Entre les 21 et 24 novembre 2019, sous l’impulsion de l’Internet Referral Unit (IRU) d’Europol, une opération ciblant la propagande de l’Etat islamique (EI) est menée sous la conduites des autorités belges et espagnoles, avec le soutien d’Eurojust et la participation de 10 autres Etats membres de l’Union européenne, ainsi que neuf fournisseurs de service, dont Telegram, Google, Instagram, File, Twitter. Le présent article vise à décrire et analyser les effets et conséquences à très court terme engendrés par cette opération.

Le contexte

Ce n’est pas la première opération de l’IRU d’Europol contre la propagande de l’EI. Une action conjointe de plusieurs pays européens ainsi que Telegram avait notamment été menée en octobre 2018. Une précédente opération conduite en avril 2018 avait abouti à la saisie de serveurs et preuves numériques, ainsi qu’à la restriction de l’usage abusif de noms de domaines.

L’opération de novembre 2019 a eu à court terme un impact significatif, tant sur les ses schémas de dissémination que sur le comportement numérique des responsables media du groupe, de ses sympathisants et plus largement, de la djihadosphère dans son ensemble.

L’une des clés de voûte de cette opération a été l’implication visiblement proactive de Telegram. Cette application de messagerie chiffrée est en effet devenue un sanctuaire en ligne pour l’Etat islamique, en particulier depuis 2016, lorsque l’interventionnisme des réseaux sociaux grand public s’est accentué pour lutter contre la propagande djihadiste. Telegram, plateforme-refuge, certes moins populaire que les grands réseaux sociaux, offrait alors un très bon compromis entre sécurité opérationnelle (possibilité d’anonymat, chiffrement pour les discussions bilatérales), longévité (réticence de la plateforme à intervenir),  portée de la propagande (groupes accessibles par 200 000 membres, chaînes pouvant être suivies par un nombre illimité de récipiendaires selon les Telegram FAQ), le tout sur une interface ergonomique, offrant une version web et une application de bureau. Sa facilité d’utilisation et ses avantages concurrentiels lui ont d’ailleurs valu d’être adopté par la mouvance salafiste-djihadiste dans sa diversité. Etat islamique, al-Qaïda, Taliban, Hayat Tahrir al-Sham (HTS), Boko-Haram et affiliés y jouissaient d’un réel confort opérationnel (qui a également séduit une partie de l’ultra-droite après les dé-plateformisations des grands réseaux sociaux).

Une suspicion s’est pourtant forgée vis-à-vis de Telegram pour plusieurs raisons. Tout d’abord, suite aux pressions, politiques et éthiques notamment, la plateforme a peu à peu intensifié ses suppressions de chaînes, groupes, comptes, comme en témoigne le bot Telegram ISIS Watch, compteur officiel des suppressions. Ensuite, du fait de certaines fonctionnalités – anonymat notamment – propices à un « brouillage » de l’attribution, sont apparus faux contenus et usurpation de comptes, chaînes, logos, par des opposants aux djihadistes, ceci dans le but de susciter une confusion au sein de la mouvance sur l’authenticité des contenus et la fiabilité des sources. Enfin, l’annonce par le créateur de Telegram Pavel Durov en août 2018 de son intention de fournir aux autorités les adresses IP et numéros de téléphone d’utilisateurs suspectés de faits de terrorisme a accru la méfiance de la djihadosphère, déjà consciente de l’infiltration de la plateforme par des journalistes, chercheurs, autorités et services de renseignement, y déjouant parfois même des projets d’attentat.

Malgré cela, Telegram demeurait un sanctuaire, ainsi que la source irrigant le web de contenus djihadistes, et c’est ce sanctuaire et son confort opérationnel qui ont été visés par l’opération de novembre 2019.

L’opération

Alors que Telegram supprimait moins de 300 chaînes et groupes par mois de manière générale, un saut quantitatif s’est produit le 22 novembre avec 2096 suppressions (contre 192 le 21 novembre), avant un pic de 10 345 suppressions le 27 novembre, 6 jours après le lancement de l’opération. Chaînes, groupes, bots, et, surtout, comptes suspectés de liens avec la mouvance de l’EI sont supprimés, dans une action soutenue. Fruit d’une action initiale conjointe et coordonnée sur plusieursjours, il semble que l’opération ait pu être reprise en main et pérennisée par Telegram, au moins jusqu’à ce jour (malgré une diminution récente des suppressions, à mettre en regard d’une possible lassitude de certains sympathisants à rebâtir des comptes). Des opérations avaient déjà été menées avec la participation partielle de Telegram, mais l’intensité de l’action et sa poursuite sur plusieurs semaines  sont inédits.  

Les nouveaux comptes rejoignant les chaînes liées à l’EI sont en effet rapidement supprimés, souvent après quelques heures, les chaînes et groupes liés à al-Qaïda ou HTS n’étant pas prioritairement visés. Certaines chaînes échappent néanmoins au ciblage, dont plusieurs Nashir. Les communiqués officiels n’ont ainsi pas cessé d’émerger sur Telegram, mais n’y ont été partagés qu’au compte-goutte.

Si le nombre de contenus (communiqués, média) produits par l’EI n’a pas diminué sur les canaux officiels résiduels (7 communiqués le 21, sortie de l’hebdomadaire an-Naba en soirée du 21, 7 communiqués et photos du serment d’allégeance d’un groupe de militants indonésiens au nouveau calife le 22, accompagné de 5 messages de « contact » (cf. infra), 18 communiqués le 23 ainsi que deux photos et un message de nouveau contact), le flux de propagation au sein de la plateforme a été significativement réduit. Des dizaines de chaînes et groupes Nashir ou republiant les contenus officiels sont supprimés, ainsi que des disséminateurs-clé, des médias traducteurs et des sympathisants. Ceci a considérablement restreint le volume des partages sur Telegram, qui offrait jusqu’alors un accès à cette propagande sur de multiples canaux parallèles.

Les réactions

Responsables médias et sympathisants de l’EI ont réagi promptement à cette déstabilisation, de manière simultanée mais non coordonnée, sur plusieurs fronts, afin d’éviter toute discontinuité dans la publication de la propagande. Plusieurs types de réactions ont été observés en parallèle : l’acharnement sur Telegram, le basculement sur des plateformes déjà explorées, l’expansion vers de nouvelles plateformes, et la pression accrue sur les canaux usuels à grande portée (web surfacique, réseaux sociaux), pour publier tant de la propagande que des URLs vers des nouveaux canaux ou des tutoriels d’utilisation de nouvelles plateformes.

Sur Telegram : acharnement et camouflage

Aguerris aux suppressions et à la pratique du harcèlement en ligne – tactique courante sur les réseaux sociaux (« Luttez avec patience dans l’arène numérique et ne laissez aux infidèles aucun répit : s’ils suppriment un compte, bâtissez-en 3, et s’ils en suppriment 3, bâtissez-en 30 »)[1] – l’une des premières réactions des responsables médias et sympathisants fut de maintenir une présence sur Telegram. En témoigne en particulier la succession de messages sur les chaînes Nashir indiquant les identifiants de comptes à contacter pour récupérer les liens de nouveau canaux – par exemple, 5 messages le 22 novembre indiquant 4 comptes, un par jour depuis fin décembre). Nouveaux comptes, groupes, nouvelles chaînes, avec une succession de créations-suppressions-recréation qui perdure encore début 2020. Le premier réflexe était en effet d’espérer que l’opération ne serait que ponctuelle et que les suppressions s’essouffleraient au bout de quelques jours.

Les recommandations consistaient à éviter les noms, photos de profils trop évocatrices du groupe, de créer plusieurs comptes, dont un dédié à la publication, un à l’abonnement à des chaînes, un troisième pour les communications personnelles, et ainsi d’adopter des pratiques de ‘camouflage’ tout en mitigeant le risque au sein de la plateforme.

Le basculement et la pression sur le web surfacique

Une réaction simultanée a consisté à basculer sur des plateformes alternatives, déjà explorées au cours des derniers mois ou années, et par conséquent connues d’une partie de l’audience cible. Ainsi Rocketchat, où s’est implanté durablement l’EI fin 2018, a vu une intensification de la création de chaînes depuis cette date (en particulier création de 7 canaux de traduction de propagande le 16 décembre), ainsi qu’une plus forte croissance du nombre de membres, passant d’un taux de croissance journalier moyen (TCJM) de 0,16% avant l’opération à 0,55% entre le 22 novembre et le 9 décembre. Néanmoins, malgré une intensification globale des publications, celles du canal Nashir sont sorties un peu plus d’un jour sur trois depuis l’opération (39%), contre des taux plus élevés certains mois de 2019 (87% en janvier, 77% en mars).

Tamtam, où l’EI avait déjà fait une reconnaissance en avril 2018, est également investie, ainsi que Riot, déjà testée également en septembre 2017.

Parallèlement aux plateformes relativement confidentielles, une pression accrue pour faire émerger des contenus sur le web surfacique a également été observée. Un blog relayant la propagande de l’EI est resté en ligne trois semaines pendant le mois de décembre. Un site internet des archives radio du groupe est également apparu. De plus, certains activistes postent avec davantage d’acharnement sur les réseaux sociaux grand public – qui parviennent néanmoins, à contenir cet afflux de manière significative.

Le contournement / l’expansion

Sympathisants et responsables médias tentent, parallèlement à la lutte continue de créations-suppressions-recréations – combat d’attrition visant à lasser les plateformes –, de diversifier leurs débouchés, dans un mouvement qui ne s’est, début 2020, pas encore conclu. Citons par exemple Hoop Messenger, Nandbox, Conversations, Threema, Mewe, Pinngle, Wink, Bcm, Mastodon, Line, Twinme, etc.

Si l’atomisation était déjà établie en termes de stockage de contenus, et émergente dans une optique de dissémination, l’opération a confirmé cette dernière : la propagation se fait désormais en parallèle sur de multiples plateformes, où médias officiels et disséminateurs actifs ont établi des canaux simultanés. Le risque de suppression est ainsi réduit et les chances de survie d’au moins un canal sont accrues.

On note également une accentuation de l’utilisation segmentée des plateformes, certaines étant recommandées pour la diffusion de propagande (Tamtam, Riot, RocketChat, Hoop Messenger, Nanbox) et d’autres davantage mises en avant pour les communications personnelles (Threema, Conversations entre autres).

Les gains potentiels immédiats de l’opération 

Outre l’effet d’annonce médiatique et son impact psychologique, cette opération a engendré insécurité opérationnelle, a provoqué des « ruptures » de branding, une fragmentation de la djihadosphère et une consommation accrue de ressources.

Insécurité opérationnelle

Si le but de l’opération était de mettre à mal le confort dont l’EI bénéficiait sur Telegram, il est en partie atteint. Le sentiment d’insécurité en ligne qui préexistait à l’opération a été largement confirmé puis démultiplié, avec une méfiance grandissante vis-à-vis de Telegram mais aussi des plateformes alternatives, dont certaines ne disposent pas du même niveau de sécurité opérationnelle. A titre d’exemple, Tamtam est ainsi décrié pour son absence de second facteur d’authentification, ses liens supposés avec le gouvernement russe, BCM (Because Communication Matters, messagerie basée sur une technologie Blockchain) suscite la méfiance du fait de ses liens avec le gouvernement chinois.

Figure 1- Publication sur RocketChat d’un message d’avertissement concernant Tamtam (déc 2019)

Les responsables médias et sympathisants ont une approche hétérogène des questions de sécurité opérationnelle. En sortant de la zone de confort qu’était Telegram, certains peuvent être conduits à prendre des risques opérationnels, être poussés à la faute, à l’imprudence et à s’exposer (usage de plateformes au chiffrement moins fort notamment), avec à la clé une identification possible par les autorités. Ce sentiment d’instabilité est avivé par des suppressions régulières sur certaines plateformes adoptées par de nombreux sympathisants actifs (ces suppressions sont mêmes significatives sur Tamtam au cours de la semaine du 13 janvier 2020).

Rupture de branding

Suite à la suppression de chaînes et groupes et des recommandations de ‘camouflage’, certaines fondations médiatiques importantes ne se sont pas reconstituées sur Telegram, soit parce qu’elles n’y sont pas parvenues, soit par choix afin de ne pas être détectées. Cela crée une rupture dans la reconnaissance de leur marque (logo, nom) pour leurs abonnés, obligés d’identifier des marques de substitution auxquelles accorder leur confiance rapidement – même si certaines marques ont gagné en visibilité en publiant sur de multiples plateformes.

Parallèlement, dans la confusion qui a suivi l’opération, des média liés à l’EI signalent des usurpations de leur marque ou logo et la création de faux comptes dans le but de piéger les sympathisants via des liens malveillants, ce qui accroit encore le sentiment de vulnérabilité des pro-EI. Ces comptes bénéficiaient auparavant d’une relative longévité sur Telegram – l’éparpillement actuel peut avoir pour conséquence une précipitation des sympathisants à entrer en relation avec un compte lorsqu’ils discernent un logo connu.

Fragmentation de la djhadosphère

Sur les plateformes alternatives, le nombre de membres ou récipiendaires n’atteint pas le vivier de Telegram d’avant l’opération (souvent plusieurs centaines de membres par chaîne ou groupe). Cela témoigne d’une fragmentation de l’audience cible, et, potentiellement, d’une « errance » de ce public, non encore installé sur une plateforme donnée. Certains acteurs restent même isolés après la suppression de leur compte Telegram, demandent sur divers canaux (Tamtam, Riot, réseaux sociaux) une assistance pour renouer avec la mouvance ou retrouver un accès à la propagande.

Ce morcellement de l’audience a pour effet de réduire la portée de la communication de chacun au sein de la mouvance, ou de réduire son efficacité.

Consommation de ressources

L’opération est également parvenue à désorganiser au moins temporairement une mécanique de publication jusqu’alors routinière et bien rodée : publication initiale sur Telegram, occasionnelle sur Rocketchat ou autres, avec diffusion de listes de sites relais. Si la propagande officielle est détectable sur les principales plateformes alternatives, elle y est moins relayée que sur Telegram.  

D’autre part, reconstruire de manière continue et sans relâche comptes, chaînes, groupes, est consommateur de temps et de ressources : récupération (création ou obtention par des militants dédiés) de nouveaux numéros de téléphone, de comptes de réseaux sociaux, création ou obtention de nouveaux mails. De plus, la familiarisation aux nouvelles interfaces et fonctionnalités, l’identification des canaux de propagande sur les nouvelles plateformes constitue un coût d’entrée important pour les nouveaux entrants nouvellement intéressés par l’offre idéologique djihadiste. Tout cela s’avère chronophage, consommateur de ressources, et complique la rétention de l’audience, une forme de lassitude étant susceptible d’en gagner la frange la moins impliquée.

De plus, certaines des nouvelles plateformes ne disposent pas d’application desktop, ni de version web, ce qui contraint à consulter, poster et partager les contenus soit depuis un mobile (moins pratique pour les plus actifs et les plus prolixes), soit de télécharger un émulateur, ce qui constitue un coût d’entrée supplémentaire pour les moins motivés.

Dégât collatéral : la rupture du suivi

L’opération a ébranlé la djihadosphère mais a également perturbé le milieu des analystes suivant la propagande : nombreux sont les chercheurs, journalistes, analystes qui ont perdu leurs comptes (certains les ont par la suite récupérés). Si chercheurs et analystes se sont autorisés à protester publiquement, les autorités et services de renseignement d’Etats n’ayant pas pris part à l’opération n’ont fait aucune déclaration – la possibilité qu’ils aient également perdu des comptes, ou bien perdu de vue des comptes suivis, n’est pas à exclure.

Effets secondaires de l’opération – une extension de la fragmentation à toute la mouvance djihadiste, un risque de submersion pour les analystes et un risque de voir une partie de la propagande à nouveau accessible.

Une plus grande fragmentation

Alors que les autres groupes de la mouvances djihadistes ne semblaient pas visés par l’opération, au moins dans un premier temps, al-Qaïda, dans le sillage de l’EI, a également diversifié ses débouchées, créant entre autres des comptes sur Conversations, Threema, Riot, et un serveur sur Rocketchat, créé en novembre et comptant désormais plus de 580 membres. La présence d’al-Qaïda sur cette plateforme y fédère les publications des fondations médiatiques de la maison-mère et de ses filiales, fonctionnant habituellement de manière décentralisée. Cela contribue donc à unifier la marque al-Qaïda et offre aux sympathisants une vision globale des contenus. 

Figure 2: Annonce par al-Qaida d’un lancement de canaux sur Rocketchat, Conversation, Threema et Riot, 6 décembre 2019

Dans une même optique de diversification du risque, Hayat Tahrir al-Sham (HTS), groupe djihadiste syrien, a ouvert un canal sur Tamtam, développant ainsi sa capacité de résilience en cas de suppression sur Telegram. Malgré le manque de sécurité noté sur Rocketchat, des recommandations sont partagées en ligne de n’utiliser cette plateforme qu’avec un VPN (virtual private network) ou via le darkweb, à des seules fins de dissémination, et non pour échanger.

Ce mouvement d’atomisation est donc généralisé à la mouvance salafiste-djihadiste qui a pris position sur plus d’une quinzaine de plateformes. Si certaines fondations médiatiques ont opté une présence mutli-plateformes, d’autres ont choisi de se nicher au sein d’une plateforme unique. Le suivi exhaustif de la propagande devient donc plus complexe et plus fastidieux.  

Certaines des nouvelles plateformes peuvent, de plus, présenter des fonctionnalités inédites. Ainsi BCM, basée sur la technologie blockchain, offre la possibilité de mener des transactions en cryptomonnaie. Même si cette voie de financement demeure relativement marginale pour l’EI, l’étendue de ces nouvelles potentialités et de leurs usages par cette mouvance mérite d’être approfondie. 

Une résilience maintenue

Parallèlement à cette fragmentation, le processus de régénération est relativement aisé sur certaines plateformes. En effet si Tamtam a supprimé des canaux, et Riot des salons puis des comptes, il est néanmoins rapide de s’y rebâtir. Sur Tamtam, une fois un canal supprimé, son successeur peut être renommé à l’identique. Sur Riot, la création se fait sur nom et mot de passe et la récupération de canaux prend quelques minutes pour un compte nouvellement recréé. La résilience reste donc pour l’instant importante.

Le risque d’un confinement moindre

En diluant la concentration et le confinement relatif qui préexistait sur Telegram, le risque que ces contenus redeviennent accessibles augmente, parfois par simple recherche avec l’outil d’exploration, sur Tamtam et Riot par exemple (chaînes, groupes ou salons publics). Enfin, autre effet secondaire dû à la déconcentration : il devient moins aisé pour les autorités et pour les « vigilants » de repérer les liens vers les sites stockant les contenus (cloud drives, sites de partages de documents etc), qui étaient avant quasiment tous partagés sur Telegram. Ces contenus, nichés sur un très grand nombre de sites, sont donc susceptibles d’avoir une longévité plus longue.

Conclusion

L’opération lancée par Europol en novembre 2019 a altéré les schémas de dissémination des contenus djihadistes. Après avoir engendré une confusion certaine de l’appareil de propagande de l’EI, l’atomisation des flux semble s’être installée. Les plateformes utilisées, si elles sont encore inconnues de beaucoup et présentent divers types d’inconvénients offrent de multiples accès à ces contenus. La phase actuelle reste transitoire, et le succès de l’opération ne pourra être évalué qu’à long terme, à l’aune de l’accessibilité de la propagande à un public de plus en plus restreint. Les acteurs de l’opération ont estimé que le confinement de ces cyber-militants offert par Telegram était insuffisant. En faisant éclater ce vivier, les autorités pouvaient miser sur l’implication des grands réseaux sociaux et autres fournisseurs de service pour bloquer toute tentative d’intrusion ou d’expansion sur leurs plateformes, et accentuer l’isolement des djihadistes sur des plateformes inconnues. Le défi reste important : il s’agit désormais d’anticiper quelles seront les plateformes qui finiront par s’imposer. Il s’agit également de nouer de multiples partenariats avec les fournisseurs de services afin de contenir cette propagande et de la maintenir recluse sur plus d’une quinzaine de plateformes qui ont, ces dernières semaines, gagné en visibilité.


[1] Inside the Caliphate 8, vidéo de l’EI (al-Hayat Media Center), octobre 2018

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