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Un début d’épilogue pour les FARC?

Mardi, 17. janvier 2012 16:51

La mort du leader des Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC), Alfonso Cano, le 4 novembre 2011, a porté un coup dur à la guérilla, au point le plus bas depuis sa création il y a 47 ans. Il s’agit, peut-être, de la meilleure occasion de mettre fin au conflit armé le plus long et complexe d’Amérique Latine. Il est pourtant trop tôt pour envisager une fin de la violence alors que la stratégie assumée du groupe reste dans la tradition communiste révolutionnaire de la « guerre prolongée ».

Le décès de Cano lors de l’opération « Odiseo » a été un véritable succès pour les forces armées colombiennes qui avaient déjà réussi à éliminer le chef militaire de l’organisation, « el Mono Jojoy », en 2010. La mort du dirigeant politique, probablement liée à la fuite de renseignements issus de son entourage, a suscité une crise de paranoïa au sein-même du groupe et un sentiment de danger omniprésent. Actuellement, les FARC se verraient réduites de 50% par rapport au début des années 2000, ne disposant plus que de 8000 à 9000 hommes. Alors que sa doctrine est fondée sur le soutien des masses populaires, l’organisation semble avoir perdu l’appui du peuple en raison des exactions et kidnappings qu’elle a commis.

Le 15 novembre, Rodrigo Londoño Echeverry, alias Timochenko, membre des FARC depuis 30 ans, médecin cardiologue de formation devenu chef du renseignement, a été désigné nouveau leader de l’organisation. Il y a un an, les rumeurs selon lesquelles Timochenko résiderait au Venezuela et passerait librement la frontière, avait jeté un froid entre les deux pays. Aujourd’hui, sous l’impulsion de la présidence colombienne de Juan Manuel Santos, la coopération entre les deux Etats s’est considérablement améliorée. Il s’agit d’un progrès important, car la frontière colombo-vénézuélienne est susceptible de devenir le point central du conflit et il semble difficile d’envisager une possible capture de Timochenko sans la collaboration du Venezuela.

Toutefois, si les FARC ont certainement perdu en mobilité et coordination, il ne faut pas sous-estimer leur capacité d’adaptation aux nouvelles circonstances. La nomination du nouveau chef suscite des interrogations quant à sa capacité à s’imposer en leader et enrayer la dérive criminelle du groupe, déjà bien avancée. Le général Alvaro Valencia Tovar, ex-commandant de l’armée colombienne, qualifie les FARC d’« organe révolutionnaire caduque qui a préféré se criminaliser avec le narcotrafic que poursuivre sa route politique d’inspiration soviétique ». Timochenko aura donc besoin d’une autorité totale sur l’ensemble du groupe afin de maintenir sa cohésion.

Actuellement, le danger est de se retrouver face à une transition d’un terrorisme politique vers la criminalité (en particulier le narcotrafic) ou d’autres méthodes de guerre plus conventionnelles, suivant des intérêts purement économiques. La guérilla est implantée dans des zones de passage stratégique, telles que la frontière avec le Venezuela, le long de la cordillère des Andes ou dans les régions en crise économique et sociale. Celles-ci lui offrent des avantages importants en ce qui concerne l’accès au Pacifique et des routes d’importation d’armes et de trafic de drogue, facilitant ainsi le fleurissement d’économies parallèles et le développement du crime organisé.

Dès lors, plusieurs scénarios sont possibles : d’une part, l’entrée dans un processus de « balkanisation », qui mènerait à une fragmentation du groupe en plusieurs factions indépendantes et opposées et qui poserait un obstacle majeur à la réalisation d’un accord unique et général de démobilisation.

D’autre part plane le spectre du terrorisme urbain, à l’image de la stratégie des Tupamaros uruguayens dans les années 1960 et 1970. Alors que les FARC souhaitent lutter contre l’image défaitiste qu’on leur attribue dernièrement, elles pourraient vouloir démontrer leur capacité d’attaque au moyen d’attentats contre la force publique, l’assassinat d’otages et des attaques à explosif. Le défi du gouvernement colombien est justement de maintenir une vigilance permanente face à ceux-ci, d’autant plus qu’il faut aussi réagir au développement d’autres forces telles que les BACRIM, nouveaux groupes de narcotrafiquants, qui ne manquent pas parfois de s’allier aux FARC.

Enfin, un dernier scénario plus optimiste suivrait d’éventuelles négociations de paix. Tous s’interrogent sur les velléités du nouveau leader à se placer dans la lignée de son prédécesseur en la matière. Ce dernier, malgré ses accents de marxiste dogmatique avait en effet ouvert à plusieurs reprises la voie du dialogue. Certes, les dernières actions de la guérilla et notamment l’assassinat des policiers pris en otage, laissaient présager d’un refus d’abandonner la violence. Toutefois, dans un communiqué du 10 janvier, Timochenko remet les négociations à l’ordre du jour après dix ans d’interruption et propose de reprendre l’agenda du « Caguan » (processus de paix de 1998 à 2002).  Il est notamment question de discussions sur « les privatisations, la dérégulation, la liberté absolue du commerce et de l’investissement, les atteintes à l’environnement […] et la doctrine militaire ». Cette proposition a été rejetée par le président colombien qui réclame de réels actes de paix et refuse de suivre à nouveau « el Caguan », considérant que ses bases ne sont pas réalistes.

Tous ces éléments placent l’organisation dans une période d’incertitudes, en remettant au premier plan les interrogations sur son avenir politique, ses modes d’action ainsi que sur la validité de sa stratégie de long terme. Un article du journal colombien Semana résume la situation de la manière suivante: « l’équation de la guerre en Colombie tend vers ce qu’en mathématiques on appelle une asymptote, une ligne qui s’approche de plus en plus de la limite, mais sans jamais l’atteindre ». Autrement dit,  même si les FARC sont de plus en plus affaiblies, leur défaite ou une négociation menant à leur démobilisation demeurent aussi lointaines qu’auparavant.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Autor: Laura Tanase

Au coeur de l’antiterrorisme

Vendredi, 6. janvier 2012 10:00

Le nouveau numéro de la revue Politique étrangère vient de paraître. Il contient notamment une recension que j’ai rédigée du livre de Marc Trévidic intitulé Au coeur de l’antiterrorisme (JC Lattès, 2011). Vous trouverez cette recension ci-dessous. Plusieurs autres ouvrages portant sur les questions de sécurité et de Défense ont par ailleurs fait l’objet de comptes rendus dans ce numéro de Politique étrangère. Vous pourrez les lire sur le site de l’Ifri.

Marc Trévidic a été substitut au parquet antiterroriste de Paris de 2000 à 2003 puis est revenu à la galerie Saint-Eloi en 2006, en qualité de vice-président chargé de l’instruction. Autant dire qu’il connaît bien les rouages de l’antiterrorisme français. Après le départ de Jean-Louis Bruguière, il a « hérité » de certaines des affaires les plus médiatiques de ces trois dernières décennies, comme celle de la rue Copernic, des moines de Tibéhirine ou encore de l’attentat de Karachi en 2002. Certaines de ces affaires, bien que vieilles de 30 ans sont encore en cours : les coupables n’ont pas été confondus et le juge, tenace, refuse d’abandonner. Le temps peut faire son œuvre et la grande Histoire venir à la rescousse de la Justice. Après la chute du Mur de Berlin, l’ouverture des archives de la Stasi a ainsi permis d’élucider nombre d’attentats et de faire tomber Carlos.

Tout en respectant le secret de l’instruction, l’auteur dévoile le fonctionnement de la justice antiterroriste. Il raconte les enquêtes, les auditions, les procès. Il décrit l’originalité du système français, ses figures emblématiques aux surnoms baroques – Jean-Louis Bruguière (« l’Amiral »), Bernard Squarcini (« le squale ») ou encore Roger Marion (« Eagle Four ») – et son efficacité redoutable assurée notamment par le couple DST (puis DCRI) / instruction. Dans certaines affaires, la frustration du juge est évidente car il se heurte à la raison d’Etat. Il n’hésite pas à se montrer incisif à l’égard de l’exécutif quand il évoque la réforme du juge d’instruction voulue par le président de la République – une réforme qui permettrait d’enterrer discrètement les dossiers trop sulfureux.

Le style de Marc Trévidic est plaisant. Il alterne analyses et passages plus personnels – quand il mentionne par exemple sa première erreur judiciaire, dans une affaire de viol, alors qu’il débutait sa carrière dans le Nord de la France. Il manie l’humour et l’ironie, à l’instar de ce passage où il qualifie les documents confidentiels défense de « bibliothèque rose », expliquant que les juges sont souvent contraints de se contenter de la littérature pour enfants, le « très secret défense » étant réservé aux adultes. Rapidement, le ton redevient plus grave comme quand il évoque les mauvais traitements infligés aux prisonniers dans certains pays avec lesquels la France coopère. Au passage, on obtient la confirmation du fait que des enquêteurs français se sont rendus à Guantanamo pour y interroger des détenus.

Les jihadistes occupent une place particulière dans ce livre. A plusieurs reprises, son auteur emploie le possessif pour en parler : « mes mis en examen », « mon terroriste ». Il cherche à comprendre les raisons de leur radicalisation et de leur volonté de passer à l’acte. Certains d’entre eux sont très jeunes – 18 ans à peine – et le magistrat n’est pas loin de les considérer comme des victimes manipulées. Il sait toutefois que les vraies victimes ne sont pas les apprentis terroristes mais leurs cibles, ces personnes frappées au hasard dans des lieux publics et leurs proches, qui leur survivent et veulent à tout prix connaître la vérité. La vérité, c’est aussi ce que recherche Marc Trévidic, contre vents et marées. Pour que justice soit faite.

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (1) | Autor: Marc Hecker

Focus stratégique: le top 5 de 2011

Mardi, 20. décembre 2011 17:44

Chers lecteurs,

Avant de fermer temporairement ce blog pour la période des fêtes de fin d’année, nous vous proposons de découvrir le top 5 des articles de la collection Focus stratégique en 2011. Ce classement est effectué à partir des téléchargements enregistrés sur le site de l’Ifri. La palme revient à Etienne de Durand pour son article sur la contre-insurrection qui a bénéficié d’un coup de pouce de Jean-Dominique Merchet. Voici le palmarès complet:

1) Etienne de Durand, Francs-tireurs et Centurions. Les ambiguïtés de l’héritage contre-insurrectionnel français

2) Marie-Dominique Charlier, La protection du territoire national par l’armée de Terre. Fondements, limites et perspectives

3) Mathieu Guidère, La tentation internationale d’Al-Qaïda au Maghreb

4) Pierre Chareyron, Hoplites numériques. Le combat d’infanterie à l’âge de l’information

5) Guillem Monsonis, La posture stratégique indienne face au défi pakistanais

Nous vous souhaitons une agréable lecture et, surtout, d’excellentes fêtes de fin d’année!

Catégorie: Divers | Commentaires (3) | Autor: Ultima Ratio

UE: la lutte contre le terrorisme est-elle un sport d’équipe ?

Mercredi, 23. novembre 2011 7:41

 

En 1976, la mise en place d’un forum de discussion appelé le groupe TREVI marque le début de la lutte contre le terrorisme par la communauté européenne. Depuis le début des années 2000, cependant, les initiatives se sont démultipliées. Les attaques de New York, Madrid et Londres ont constitué de réels tournants : elles ont encouragé la prise rapide de mesures et la réorganisation institutionnelle dans le but de contrer la menace. Mais coordonner 27 Etats-membres dans un domaine tel que celui de la sécurité s’est avéré être une tâche complexe et les phases d’accélération ont souvent été suivies de périodes de ralentissement, voire d’inertie. Aujourd’hui, certains affirment que l’Union a du mal à « trouver sa place » dans la lutte contre le terrorisme et déplorent le manque de considération pour les questions de sécurité à Bruxelles.

 

La décennie commençait pourtant bien. A la suite des attaques de New York, le Conseil vote, avec une surprenante rapidité, une Décision-cadre établissant une définition commune du terrorisme, harmonisant les sanctions des attaques terroristes et instaurant un Mandat d’Arrêt Européen. Cette décision-cadre, mise à jour en 2008, constitue aujourd’hui la base juridique de la politique européenne en matière de terrorisme. En mars 2004, après les attentats de Madrid, la Déclaration sur la lutte contre le terrorisme du Conseil définit 7 objectifs stratégiques à traduire en 175 mesures. C’est également à ce moment-là que naît le poste de Coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, dans le but de remédier au manque de coordination au sein de l’UE. Les attentats de Londres mènent ensuite à la rédaction de la Stratégie de lutte contre le terrorisme de l’UE (2005), qui s’organise autour de 4 piliers : « prévention », « protection », « poursuite » et « réaction ». Cette stratégie reste aujourd’hui le cadre de référence pour l’action de l’Union dans ce domaine.

On pourra également citer les politiques de l’UE pour lutter contre le financement du terrorisme, le programme de protection des infrastructures critiques, l’instauration de passeports biométriques, le Plan d’action européen pour améliorer la sécurité des explosifs, ou bien encore le renforcement des agences Europol et Eurojust.

Dans la pratique, pourtant, l’UE a fait preuve d’un réel manque d’efficacité. On a vu apparaître une surabondance de mesures dans le domaine alors même que la volonté politique ne suit pas. En témoigne la lenteur avec laquelle les mesures sont mises en œuvre : au premier janvier 2004, date limite de l’application de la Décision-cadre de juin 2002, seuls huit Etats-membres avaient adapté leur législation nationale aux conditions du Mandat d’Arrêt Européen. Il aura par ailleurs fallu six ans avant que les ministres de la justice et de l’intérieur des différents Etats-membres ne s’accordent sur le renforcement d’Europol. On constate aussi une tendance parmi les Etats-membres à produire des réseaux et institutions mais à refuser par la suite de leur procurer les moyens nécessaires pour exercer correctement leur fonction, ainsi qu’une réticence à convaincre les agences nationales, qui sentent leur autorité menacée, de se plier aux exigences de l’Union.

En 2007, la crédibilité de Bruxelles en matière de lutte anti-terroriste en prend un nouveau coup : le Coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, Gijs de Vries, démissionne, excédé par les multiples frustrations que présente son poste (équipe restreinte, budget et pouvoir insuffisants). Il faudra six mois avant que la Commission ne lui trouve un remplaçant en la personne de Gilles de Kerchove, certains Etats-membres étant même en faveur de la suppression du poste. Cette inertie a achevé de convaincre certains du manque de sérieux de l’Union européenne en matière de terrorisme.

On ne peut pas négliger les succès qu’a connus la politique anti-terroriste de Bruxelles. Le Mandat d’Arrêt Européen, mentionné précédemment, a notamment permis à l’Italie de remettre dans un délai record aux autorités britanniques l’un des auteurs présumés des attentats de Londres, arrêté à Rome; plus généralement, la création en 2001 du Joint Situation Centre (SitCen), plate-forme européenne d’échange et d’analyse d’information, permet aujourd’hui à l’UE de produire ses propres évaluations de la menace terroriste.

 

Il paraît pourtant difficile de pousser la coopération plus loin, que ce soit à cause de la lenteur de la mise en œuvre, ou de la réticence des Etats-membres à céder des prérogatives en matière de sécurité. Les pays de l’Union ont catégoriquement refusé la mise en place d’une CIA ou d’un FBI européen et privilégient la coopération bilatérale. Le manque de confiance envers les services de renseignements de certains Etats, avec lesquels la collaboration est encore jugée risquée, explique en partie ce choix. Enfin, la crise économique et financière que traverse actuellement l’UE tend à reléguer les questions de sécurité en bas de la liste des priorités politiques. La menace terroriste ne saurait être traitée au seul échelon national mais l’UE, cantonnée à un rôle d’harmonisation et d’analyse, n’est pas en mesure de devenir, pour le moment, une véritable plateforme opérationnelle. Au regard des arguments exposés, il serait peut-être même judicieux de remettre en question la pertinence du cadre de l’UE et d’accepter que la coopération à 27 en matière de lutte contre le terrorisme ne peut qu’être limitée.

Catégorie: Analyses, Divers | Commentaires (0) | Autor: Alexandra Vickery

Séminaire sur le terrorisme à Bruxelles le 8 novembre

Vendredi, 4. novembre 2011 7:18

Le mardi 8 novembre aura lieu à Bruxelles un séminaire sur le thème « 10 ans après le 11 septembre: Al Qaïda et la guerre contre le terrorisme ». Marc Hecker et Elie Tenenbaum, qui écrivent tous deux sur ce blog, y participeront.

Pour vous inscrire à ce séminaire, rendez-vous sur le site de l’Ifri!

 

 

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Ultima Ratio

Alain Chouet sur le terrorisme à l’Ifri : les vidéos

Mercredi, 2. novembre 2011 17:07

Comme vous le savez, le Centre des études de sécurité (CES) de l’Ifri et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) ont lancé un nouveau cycle de séminaires sur « 2012 La défense en question« .

La session du 27 octobre de 12h à 14h donnait la parole à Alain Chouet, ancien officier de renseignement français, sur le thème « Bilan de 10 ans de guerre contre le terrorisme« .

Le séminaire était suivi d’une discussion avec Camille Grand, directeur de la FRS, Etienne de Durand, directeur du CES, et Marc Hecker, chercheur au CES.

Voici trois extraits de l’intervention d’Alain Chouet, suivi de la version intégrale de son intervention:

- Comment traiter la menace terroriste aujourd’hui:


Comment traiter la menace terroriste aujourd'hui par Ifri-podcast

- Quel continuum entre Frères musulmans et terrorisme?


Quel continuum entre Frères musulmans et… par Ifri-podcast

- Les réseaux Haqqani et l’avenir du jihad


Le réseau Haqqani et l'avenir du jihad… par Ifri-podcast

- la vidéo intégrale de l’intervention:


Bilan de 10 ans de guerre contre le terrorisme par Ifri-podcast

Enfin, voici la vidéo de la discussion entre Alain Chouet et ses trois discutants :


Bilan de 10 ans de guerre contre le terrorisme -… par Ifri-podcast

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Aline Lebœuf

Prochain séminaire-sandwich: Bilan de 10 ans de guerre contre le terrorisme

Lundi, 17. octobre 2011 14:44

Dans le cadre du nouveau cycle de séminaires sur « 2012 La défense en question« , le Centre des études de sécurité (CES) de l’Ifri et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) vous invitent au prochain séminaire-sandwich, qui se tiendra autour de Alain Chouet, ancien officier de renseignement français, le 27 octobre de 12h à 14h et portera sur le thème « Bilan de 10 ans de guerre contre le terrorisme« .

Le séminaire sera suivi d’une discussion avec Jean-François Daguzan, maître de recherche à la FRS, Etienne de Durand, directeur du CES, Marc Hecker, chercheur au CES et Jean-Dominique Merchet, auteur du blog Secret-Défense.

Le nombre de places étant limité, inscrivez-vous vite sur le site de l’Ifri ou en écrivant à strategie@ifri.org.

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Ultima Ratio

Le réseau Haqqani et les conséquences de l’assassinat de Rabbani

Lundi, 10. octobre 2011 6:59

Il est rarement question en France, du réseau Haqqani, organisation terroriste à base familiale que le New York Times a ironiquement qualifié de « sopranos de la guerre d’Afghanistan ». Depuis quelques années ce groupe a en effet su s’imposer  comme l’un des plus actifs et des plus dangereux des « Nouveaux Taliban ». Ce réseau de militants, opérant dans les zones tribales du Pakistan, joue un rôle de plus en plus déstabilisateur dans la région, menaçant directement le processus de négociations entamé par Kaboul et la Coalition.

Le « patriarche » du groupe, Jalaluddin Haqqani, était initialement un précieux collaborateur des Etats-Unis et notamment de la CIA, durant la période d’occupation soviétique.  Rallié au mouvement des Talibans dès 1994 sous le commandement du Mollah Omar, Haqqani prend directement part au régime de Kandahar. Suite au déclenchement de l’opération Enduring Freedom en 2001, il prend la fuite et retourne dans les zones tribales. Aujourd’hui, les membres du réseau Haqqani ont des liens clairement identifiés et affirmés avec Al-Qaïda, et se considérent comme des sujets de l’Emirat Islamique.

Au cours des deux dernières années, le réseau a considérablement développé ses capacités militaires (réseaux de renseignement, IED nouvelle génération), tactiques (développement de camps d’entraînement), politiques (infiltration des institutions gouvernementales). Depuis 2008, outre des nombreuses attaques armées, le nombre d’attentats qu’on lui attribue s’élève à 15, sans compter dernièrement l’attaque contre l’ambassade américaine et contre le Quartier Général de l’OTAN à Kaboul. Le 20 septembre, l’assassinat de l’ancien Président Burhanuddin Rabbani, chargé des négociations avec les Taliban, a envoyé un message clair au gouvernement comme à la coalition. En réaction, les pourparlers ont été suspendus et le Président Hamid Karzaï se penche désormais sur une nouvelle stratégie à adopter – son récent accord avec l’Inde, peut apparaître comme des représailles diplomatiques en la matière. Le leader du réseau, Sirajuddin Haqqani a nié, dans un entretien donné à la BBC le 3 octobre dernier, toute responsabilité dans l’assassinat de Burhanuddin Rabbani affirmant que son organisation n’avait aucun lien ni avec l’ISI, les services de renseignements militaires pakistanais, ni avec un autre Etat.

 

L’amiral Mike Mullen, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, a officiellement accusé les autorités pakistanaises de coopérer avec le réseau, ravivant encore un peu les tensions déjà fortes entre les deux pays. De son côté, Islamabad a enjoint aux Etats-Unis d’éviter les propos accusatoires et négatifs et a même sous-entendu que le Pakistan n’hésiterait pas à intervenir si les troupes de la coalition se décidaient à mener une opération terrestre transfrontalière comme certains le proposent désormais.

Les Etats-Unis, sont aujourd’hui dans une situation délicate, et doivent réévaluer leur relation avec le Pakistan. Certes, jusqu’en 2014, date de retrait définitif des troupes de la coalition, une situation de dépendance mutuelle perdure d’une part en raison du passage du ravitaillement des armées coalisées à travers le Pakistan, et d’autre part en raison de la faiblesse économique de celui-ci. Le président Obama a expressément prié les autorités pakistanaises de s’emparer du problème des Haqqani, étant donné que les quartiers généraux du réseau (leur centre de commandement, de contrôle et de logistique) se trouvent dans la région de Miram Shah, au Pakistan.

Depuis quelques semaines, on remarque un accroissement des attaques de la coalition dans les sanctuaires pakistanais des Haqqani, telle que la vallée de Charbaran, d’où ils mettent au point leurs opérations afghanes. Après la capture en Afghanistan la semaine passée de Haji Mali Khan, l’oncle de Sirajuddin, l’ISAF a déclaré le 5 octobre 2011, avoir tué lors d’un raid aérien en Afghanistan, son principal adjoint ainsi que deux de ses associés.

 

Derrière cette famille de terroristes, ce sont donc des enjeux bien plus grands qui se jouent aujourd’hui pour l’avenir de la région: en témoigne le surprenant rapprochement stratégique entre l’Inde et l’Afghanistan par la signature d’un accord portant notamment sur  la coopération en matière de sécurité. De ce fait, le triangle Inde-Pakistan-Afghanistan se trouve à nouveau au cœur des tensions. Le président Hamid Karzaï a déclaré que les relations pakistano-afghanes n’en seraient pas affectées, qualifiant le Pakistan de « frère jumeau ». Toutefois, l’accord indo-afghan peut être interprété comme un message dirigé vers Islamabad afin d’essayer d’influencer sa position vis-à-vis des talibans. Parallèlement, le Pakistan se méfiant de cette nouvelle entente qui pourrait lui être nuisible, mène des négociations avec la Chine, en instaurant dès lors une sorte de « jeu du plus fort » entre les trois Etats.

Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Autor: Laura Tanase

Al Qaïda: bref état de l’art

Mercredi, 21. septembre 2011 14:12

Depuis dix ans, des milliers de publications – de qualité variable – ont été consacrées à Al Qaïda. Ces publications peuvent schématiquement être classées en six catégories.

  1. les recherches historiques qui retracent les origines d’Al Qaïda. Ces recherches, parmi lesquelles on citera The Looming Tower de Lawrence Wright, remontent à l’intervention soviétique en Afghanistan et analysent la manière dont Oussama Ben Laden, Abdallah Azzam et Ayman al-Zawahiri ont organisé l’afflux de combattants arabes pour venir en aide aux moudjahiddines afghans. Elles décrivent aussi la manière dont Al Qaïda s’est réorientée vers la lutte contre les États-Unis suite au retrait soviétique d’Afghanistan en fomentant plusieurs attentats contre les intérêts américains (World Trade Center en 1993, ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya en 1998, USS Cole en 2000).
  2. les études qui passent au crible la rhétorique jihadiste. Ces études se situent à différents niveaux. Les chercheurs ayant participé à l’ouvrage Al Qaïda dans le texte se sont intéressés aux chefs d’Al Qaïda. Ils ont ainsi traduit et analysé les principaux discours et écrits d’Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, Abdallah Azzam et Abu Musab Al-Zarqaoui. Farhad Khosrokhavar s’est quant à lui penché sur la base de la mouvance jihadiste internationale en disséquant le discours d’individus arrêtés dans le cadre d’affaires de terrorisme.
  3. les analyses générales sur l’évolution globale de la menace représentée par la nébuleuse Al Qaïda. Les travaux de Jean-Pierre Filiu, qui s’est attaché à présenter les métamorphoses d’Al Qaïda depuis les attentats du 11 septembre 2001 et qui explique que l’organisation terroriste traverse actuellement une crise sans précédent, méritent ici d’être mentionnés.
  4. les monographies consacrées à l’activité terroriste sur une zone géographique donnée. On pense ici, entre autres, aux recherches effectuées par Bernard Rougier sur la progression du salafisme révolutionnaire dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban ou encore à celles de Mathieu Guidère sur le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) en Algérie.
  5. les biographies focalisées sur une figure charismatique de la mouvance jihadiste, à l’instar des travaux de Peter Bergen sur Oussama Ben Laden et de Brynjar Lia sur Abu Musab al-Suri.
  6. les analyses quantitatives retraçant le parcours de centaines de jihadistes. Les recherches de Thomas Hegghammer sur les combattants saoudiens et les travaux de Marc Sageman peuvent être mentionnés ici.

Par delà leurs approches méthodologiques variées, toutes ces études ont en commun de chercher à mieux comprendre la mécanique terroriste. Elles écartent d’emblée l’idée selon laquelle les terroristes seraient des fous – ou dans le cas d’Al Qaïda des « fous de Dieu » – pour se placer sur le terrain de la rationalité. Certains auteurs insistent ainsi sur la logique stratégique des attentats-suicides. Robert Pape met par exemple en avant le fait que les kamikazes constituent une arme d’une précision redoutable pour des organisations terroristes, d’autant plus performante que l’impact psychologique d’un attentat-suicide peut être décisif. D’autres travaux cherchent à mettre en évidence les facteurs sociologiques conduisant à l’engagement violent. Marc Sageman démontre dans ses ouvrages Understanding Terror Networks et Leaderless Jihad que la radicalisation s’effectue souvent autour d’un groupe d’amis et que les jihadistes ne sont pas nécessairement issus de milieux pauvres et fanatisés. Leur niveau d’éducation est sensiblement égal au reste de la population et ils n’ont pas forcément fréquenté des madrasas. En d’autres termes, il n’existe pas de profil-type de terroriste. Cette assertion se traduit dans les faits par une extrême difficulté à déceler en amont les individus susceptibles de devenir terroristes.

Suite à la mort d’Oussama Ben Laden et à l’occasion du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, les articles consacrés à Al Qaïda se sont multipliés.  Dans Foreign Affairs, par exemple, William McCants s’est penché sur l’évolution d’Al Qaïda des origines jusqu’à nos jours, en insistant sur les réactions des principaux leaders de la mouvance jihadiste au « printemps arabe ». Si Guido Steinberg estime, dans Politique étrangère, que les révolutions tunisienne et égyptienne représentent une « défaite stratégique » pour Al Qaïda, Juan C. Zarate et David A. Gordon avancent quant à eux, dans The Washington Quarterly, que la mouvance jihadiste cherche à tirer profit de l’instabilité actuelle dans le monde arabe. Ils citent notamment, à l’appui de leur thèse, les différents messages adressés par Ayman al-Zawahiri au peuple égyptien.

De nombreux articles ont aussi été publiés, au cours des dernières semaines, sur Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Un thème récurrent a trait aux changements induits par la transformation du GSPC en AQMI.  Dans la revue Orbis, J. Peter Pham insiste sur deux évolutions majeures : l’importation de tactiques utilisées en Irak (en particulier les attentats suicides) et le développement d’une stratégie de communication ambitieuse sur Internet. Dans un article paru dans Mediterranean Politics, Manuel R. Torres Soriano compare plus spécifiquement la communication du GSPC et d’AQMI, en s’appuyant sur un corpus de près de 200 communiqués. L’accent mis par AQMI sur les relations publiques est évident, le nombre de communiqués publiés entre 2007 et 2009 correspondant peu ou prou au nombre de communiqués publiés entre 1998 et 2006 par le GSPC. Alors que le pays occidental le plus cité dans les communiqués du GSPC était les Etats-Unis, la France apparaît en première position pour ce qui est des communiqués d’AQMI. Parmi les pays musulmans, l’Algérie reste le pays le plus cité mais de manière nettement moins marquée que du temps du GSPC. La stratégie d’AQMI visant à étendre le jihad vers la zone sahélienne apparaît clairement dans sa rhétorique. La Mauritanie, par exemple, n’était citée que dans 3,8% des communiqués du GSPC alors qu’elle est mentionnée dans 16,8% de ceux d’AQMI. AQMI semble aussi s’intéresser de plus en plus à la Somalie, présente dans 11,6% de ses communiqués alors qu’elle n’était évoquée que dans 1% des communiqués du GSPC.

Enfin, pour terminer et pour passer du registre du terrorisme à celui de la lutte contre le terrorisme, je vous recommande vivement de lire l’article de Nicholas Schmidle paru dans le New Yorker et qui décrit en détail la mission visant à éliminer Oussama Ben Laden. Si vous êtes plus intéressés par le système judiciaire français que par les actions des Navy Seals, le livre de Marc Trévidic intitulé Au cœur de l’antiterrorisme est fait pour vous.

Il va sans dire que ce tour d’horizon de la littérature n’a rien d’exhaustif. Si vous pensez que d’autres ouvrages ou articles auraient dû être cités, n’hésitez pas à le faire savoir dans les commentaires!

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (1) | Autor: Marc Hecker

Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

Lundi, 12. septembre 2011 7:26

Le 25 août, j’ai publié dans Le Monde un article intitulé « Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme« . La rédaction du Monde a procédé à quelques coupes et changements. Voici la version intégrale de l’article :

Le choc des attentats du 11 septembre 2001 a poussé les Etats-Unis à se lancer dans une véritable guerre contre Al Qaïda. Dix ans plus tard, le brouillard de la « guerre contre le terrorisme » ne s’est pas encore dissipé. Le concept de « brouillard » nous vient de Carl von Clausewitz qui explique que « la grande incertitude des données » en période de conflit rend la tâche du stratège particulièrement ardue.

L’incertitude qui entoure la guerre contre le terrorisme prévaut à différents niveaux. Tout d’abord, l’ennemi demeure largement méconnu. Al Qaïda est souvent décrite comme une mouvance aux contours flous et nébuleux. La nature des liens unissant « Al Qaïda central » et les « filiales » ouvertes en Irak, au Maghreb et dans la Péninsule arabique reste sujette à caution. Personne ne sait exactement comment fonctionne l’organisation jihadiste, quels sont les mécanismes de « commandement et de contrôle » qui la régissent, quel rôle joue Ayman al-Zawahiri, et on découvre tout juste quelle était l’importance réelle d’Oussama Ben Laden. Cette incertitude concerne aussi les « filiales » régionales. Nul ne sait précisément de combien de combattants se compose Al Qaïda au Maghreb Islamique, et les rapports de force opposant les chefs des différentes katibas sont bien difficiles à interpréter. Les regains d’attentats sont perçus tantôt comme un signe de faiblesse, tantôt comme un indicateur de vigueur.

Le brouillard de la guerre contre le terrorisme a également trait à la définition du théâtre des opérations. George W. Bush a relevé le défi lancé par Oussama Ben Laden en décrétant une guerre « globale ». Nulle armée – fût-elle la plus puissante du monde – ne peut cependant combattre en tout endroit du globe. La guerre s’est donc concentrée sur l’Afghanistan puis sur l’Irak avant de se focaliser à nouveau sur le premier de ces théâtres. Les jihadistes ne fonctionnent toutefois pas comme une armée classique et disposent d’une mobilité qui ne s’arrête pas aux frontières. Soucieux de ne pas laisser le Pakistan devenir le nouveau sanctuaire du jihad international, les Américains ont étendu leurs opérations, notamment à l’aide de drones. Le Pakistan a fini par être perçu comme indissociablement lié au problème afghan, à tel point que les experts des questions stratégiques se sont mis à parler d’une nouvelle entité : la zone « Afpak ». Les attaques de drones touchent désormais d’autres pays comme le Yémen et la Somalie. L’extension géographique de la lutte contre Al Qaïda n’est pas le moindre des paradoxes de Barack Obama qui s’était évertué à combattre la rhétorique de George W. Bush sur la « globalité » de la guerre contre la terreur.

L’incertitude plane enfin sur la nature même des opérations et sur la manière de les qualifier. Tous les alliés des Etats-Unis, dont la France, ne s’accordent pas sur l’opportunité d’employer le mot « guerre ». Ainsi, si les soldats français se battent en Afghanistan, ils n’y font pas officiellement la guerre. Et même si le terme « guerre » était accepté par tous, il resterait encore à s’accorder sur le type de conflit en cours. Les opérations menées actuellement en Afghanistan ne correspondent à l’évidence pas à un affrontement classique, où des systèmes militaires de même nature s’opposent sur un champ de bataille bien défini. Confrontés à une véritable guérilla, les Etats-Unis et leurs alliés ont adapté leurs doctrines et leurs pratiques. La « contre-insurrection », dont on n’avait guère plus entendu parler depuis la fin de la période coloniale, est ainsi revenue sur le devant de la scène. Coûteuse et exigeant de raisonner sur le temps long, elle est néanmoins en train de passer de mode. On parle désormais davantage, à Washington, de « contre-terrorisme » ou de « contre-terrorisme plus », sans savoir précisément où se situe la frontière entre ces différentes notions. Apprécier correctement le genre de guerre que l’on entreprend est pourtant « le plus décisif acte de jugement », rappelle Clausewitz.

L’auteur de De la guerre voit deux manières d’atténuer les effets du brouillard : le « talent de divination » et la chance. Le « talent de divination » des dirigeants occidentaux semble les pousser à retirer rapidement leurs troupes d’Afghanistan, alors même que l’insurrection continue de marquer des points. Une fois l’armée américaine partie, il faudra beaucoup de chance pour que les Talibans ne reviennent pas au pouvoir et que l’Afghanistan ne retrouve pas son statut de sanctuaire terroriste. La guerre contre le terrorisme est loin d’être finie et le brouillard n’est pas près de se lever.

Catégorie: Analyses | Commentaires (6) | Autor: Marc Hecker