Mardi, 18. mai 2010 7:30
Il y a un mois, dans This Week at War, Robert Haddick commentait la rumeur selon laquelle la Syrie aurait fourni des missiles SCUD au Hezbollah – déjà évoquée et largement commentée ici. Jetant un œil à la façon dont les Israéliens avaient neutralisé la menace des roquettes du Hezbollah à l’été 2006, Haddick s’interrogeait sur la capacité des Américains à faire de même en recourant massivement à des frappes conventionnelles. Cela l’amène à mettre en doute la crédibilité de la conception de la dissuasion qui est avancée dans la Nuclear Posture Review 2010, qui prévoit de donner une place croissante aux capacités de représailles conventionnelles.
Son propos est le suivant :
But Israel was able to achieve that credibility for itself (if it did) only through a ruthless bombing campaign. Current U.S. military planners consider « a devastating conventional military response » to be an oxymoronic phrase; they are now taught to inflict as little damage as possible. Given the recent trends in U.S. military doctrine that scale back the use of firepower, how credible is it for the United States to threaten « a devastating conventional military response »? Achieving the NPR’s vision of non-nuclear deterrence will require convincing some hardened adversaries that the United States can be ruthless when it needs to be. But in today’s Pentagon, that attitude is not in fashion.
Mon impression rapide est que là, Haddick (qui, précision utile, tient le Small Wars Journal) se trompe. Que les forces armées US se soient trouvées converties « de force » (si je puis me permettre) à un usage minimal de la force en COIN est avéré – même si cela a pris le temps que l’on sait. Ceci étant dit, je ne crois pas un seul instant – mais je peux me tromper – qu’elles seraient incapables de retrouver leurs « vieux réflexes », inscrits dans la culture stratégique américaine, qui met l’accent sur la centralité de la puissance de feu pour faire plier l’ennemi, et dans la culture organisationnelle de l’Air Force en particulier. On peut craindre qu’une trop grande réorientation des appareils militaires vers les missions de guerre irrégulière fasse perdre certains savoir-faire de la guerre « classique », à l’instar de la coordination interarmes, mais je doute sincèrement que déverser un déluge de feu conventionnel sur l’adversaire ait été évacué des formations dispensées par l’US Air Force à ses pilotes. Même dans l’hypothèse où cela serait le cas, d’ailleurs, je ne pense pas que cela puisse affecter fortement la crédibilité des menaces non-nucléaires des Etats-Unis, crédibilité qui se fonde aussi sur une très large gamme de capacités dont l’efficacité – sur un plan strictement physique – n’est plus à prouver et dont le caractère trop « massif » nous est fréquemment rappelé par l’annonce de pertes civiles en Afghanistan.
Mais la question des conséquences de long terme de la « COINisation » des armées américaines mérite effectivement d’être posée: à quel point affecte t-elle tous les services (y compris l’Air Force et la Navy) et se traduit-elle concrètement en termes d’acquisition de matériels, de culture organisationnelle, de ressources humaines ? A quel point les savoir-faire typiquement « COIN » permettraient-ils de faire face à des situations plus « dures », telles que les guerres « hybrides » ?
Une dernière remarque enfin, qui traduit sans doute une nouvelle fois la difficulté qu’ont certains à appréhender la nature politique de chaque guerre : en COIN, on réduit l’intensité de la violence pour ne pas s’aliéner le soutien de la population. En contre-prolifération, de telles considérations joueront nettement moins – sauf si les Etats-Unis veulent encore occuper un Etat, proliférant cette fois (on imagine l’enthousiasme que doit soulever ce genre de proposition, à Washington comme dans le reste du pays). « Punir » un gouvernement ayant agressé un Etat voisin – allié ou partenaire des Etats-Unis – ne requiert pas de convaincre sa population qu’il est illégitime. En définitive, réduire la guerre à une simple destruction de cibles en négligeant sa dimension politique, c’était encore jusqu’à il n’y a pas si longtemps ce que les forces américaines faisaient de mieux…