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Lartéguy et la mythologie politique de la défaite

Lundi, 7. mars 2011 7:11

Jean Lartéguy est mort. Il a suivi Bigeard de peu, emportant avec lui l’une des dernières mémoires de ces Centurions dont il a tant fait le récit — c’est en fait probablement Aussaresses, modèle du commandant Boisfeuras dans le roman, qui est le dernier survivant de ce groupe. Alors que la presse de ces derniers jours fait l’éloge funèbre de ce romancier populaire, officier maintes fois décoré de l’Armée française de Libération, devenu reporter de guerre — blessé en Corée à la bataille de Crèvecœur — il faut remettre un peu en perspective l’œuvre de ce grand témoin de la vie militaire française au XXe siècle.

Premier constat : un grand nombre de ses récits puisent leur texture dans une nostalgie amère, non pas tant du colonialisme, comme l’en ont accusé certains, que de la fraternité d’armes des guerriers vaincus. La défaite continuelle qui semble implacablement poursuivre ses héros nourrit les principaux thèmes de Lartéguy. A tel point qu’on peut presque se demander si Lartéguy n’a pas contribué à réinventer la notion de « défaite glorieuse », promise au succès que l’on connaît au pays de Poulidor. La défaite, c’est d’abord le ciment d’une camaraderie insoupçonnée, ancrée dans un orgueil blessé, celui d’une génération d’officiers, entrés dans le métier des armes avec la Seconde Guerre mondiale et n’ayant finalement connu que des défaites malgré des succès tactiques aussi nombreux qu’inutiles. On retrouve ici une thématique proche de celle des films de Pierre Schoendorffer tels que La 317e Section, L’honneur d’un capitaine ou encore du Crabe-Tambour. Le parcours même de Lartéguy n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du cinéaste alsacien, tous deux « observateurs participatifs » auprès de militaires qui ne cessèrent jamais vraiment d’être des camarades… Les deux hommes ont savamment mêlé dans leurs œuvres souffrance du combattant et courage de l’aventurier en portant sur le phénomène guerrier un regard à la fois viril et fragile qui a parfois semblé décalé aux yeux de leurs contemporains.

Jacques Perrin dans la 317e Section

Tous deux rendent à la guerre un visage humain, et donc à la fois tragique et héroïque, là où les grands conflits type Guerres mondiales avaient broyé complètement les destins individuels dans la geste des masses. La guerre qu’ils décrivent est celle de petits groupes d’officiers, généralement subalternes, aussi éloignés de la troupe que des grands chefs, liés par une histoire qu’ils ont en partage depuis l’Indo et parfois plus. Militairement isolés au sein de dispositifs très lâches, fondamentalement abandonnés par une nation indifférente ou hostile – ils se battent d’ailleurs moins pour la France que pour son honneur ou pour « l’Empire » – ces hommes découvrent le pays viet tels des aventuriers et finalement goûtent leur liberté. Un isolement et une liberté qui finit toujours par les éloigner de la République — c’est le sujet des Mercenaires.

Mais Lartéguy est aussi un monument incontournable de la mythologie militaire. Là encore, la défaite semble souder les cœurs autour du besoin de héros. C’est ainsi que le parachutiste bigeardien devient la figure phare des romans de cet écrivain qui contribua largement à populariser le « mythe du para », à l’instar d’un Pierre Sergent — quoiqu’avec plus de distance et moins de fascination. Un authentique succès transforma ces ouvrages en livres de chevet de nombreux cyrards et autres fana-milis, sans doute nourris l’ennui de la vie de garnison et du rôle peu glorieux promis à l’armée dans le contexte de la guerre froide. Cette mythologie en quête de héros pour conjurer la défaite, il l’étoffe en tissant une filiation héroïque — d’autres l’avaient fait avant lui — entre les paras d’Algérie et les Croisés de l’An Mil dont il a fait le récit dans Mourir pour Jérusalem.

De manière moins légendaire, Lartéguy a également rendu grâce à l’originalité d’une pensée militaire, une fois encore ancrée dans le refus de la défaite : Les Centurions notamment disséminent auprès d’un large public les principes de la « contre-insurrection à la française », fondés sur les leçons de l’échec indochinois. Ce contenu véritablement tactico-stratégique de ses ouvrages lui a notamment valu son exportation outre-atlantique dès les années 1960 —Bernard Fall, célèbre expert français, expatrié aux États-Unis, recommandait à qui voulait l’entendre la lecture des Centurions comme le montre sa préface de Trinquier. C’est probablement à travers Lartéguy qu’il faut comprendre l’admiration d’un David Petraeus pour Bigeard — Petraeus qui a d’ailleurs récemment fait rééditer la traduction anglaise des Centurions par Amareon LTD.

Enfin, Lartéguy s’est fait également le romancier du ressentiment du soldat, blessé par l’incompréhension d’une population et d’un gouvernement qui ne veut plus voir la guerre tout en la cautionnant, méprisant ceux qui prétendent mourir en leur nom. Témoin privilégié du hiatus grandissant dans le lien armée/nation, Lartéguy a décrit mieux que personne comment l’isolement sociétal de ces officiers a mené à leur engagement puis à leur radicalisation politique — c’est le sujet notamment des Prétoriens. Il est en cela l’illustration parfaite des travaux de Raoul Girardet, depuis sa Crise militaire française jusqu’à ses Mythes et mythologies politiques.

Catégorie: Divers, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Autor: Elie Tenenbaum

Strategic Stability in the Cold War: Lessons for Continuing Challenges

Jeudi, 17. février 2011 7:00

Le Centre des études de sécurité de l’Ifri a récemment publié le Proliferation Paper n°36:

Strategic Stability in the Cold War. Lessons for Continuing Challenges

L’auteur est David S. Yost, Professeur à la U.S. Naval Postgraduate School à Monterey en Californie.

Résumé:

During the Cold War, the phrase “strategic stability” gained currency both as a foreign policy objective and as an apt way of describing the fact that the United States and the Soviet Union never actually went to war. To what extent did U.S. analytical models concerning “crisis stability,” “first-strike stability,” and “arms race stability” – and policies based on these models – contribute to the avoidance of war between the United States and the Soviet Union? This paper argues that, in light of Soviet and U.S. behavior at the time and in view of what has subsequently been learned about Soviet policies and decision-making, the proponents of these models have overestimated their utility. Today, the expression “strategic stability” is still widely used, for example in the U.S. 2010 Nuclear Posture Review Report. For this reason, and in the context of the forthcoming bilateral nuclear reductions, it may be useful to critically examine the cogency and relevance of these U.S. models from the Cold War period with a view to identifying lessons for current challenges.

Sommaire:

Introduction
U.S.-Soviet predominance and fear of nuclear war

American theories of stability during the Cold War
Lessons
Conclusion

Ce texte peut être téléchargé sur le site de l’Ifri.

Les arguments de l’auteur, notamment les leçons tirées, devraient susciter le débat, aussi si vous avez des commentaires n’hésitez pas!

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Ultima Ratio

Gagner les mots et les esprits (2): Galula avant Galula

Lundi, 10. janvier 2011 7:14

Le Capitaine Galula

Alors que j’évoquais dans mon post précédent l’intégration officielle de Galula dans la doctrine française à l’occasion de la publication de la DIA 3.4.4 Contre-insurrection, cela me paraît l’occasion de revenir un peu sur ce personnage avec la découverte d’un de ses textes précoces, fort peu connu. Ce mystérieux théoricien est un personnage bien difficile à cerner. Si la monographie publiée par Ann Marlowe sur le site du Strategic Studies Institute (SSI) et réalisée grâce à l’interview de la veuve de Galula, Ruth Morgan, comble largement les grands blancs de son histoire personnelle, elle ne permet pas pour autant de déterminer si ce grand absent de toutes les études françaises (antérieures à 2007) avait eu ou non une influence sur la pensée française à l’époque. [...]

Catégorie: Divers | Commentaires (5) | Autor: Elie Tenenbaum

Bonne année et devoirs de vacances…

Mardi, 21. décembre 2010 7:51

Chers lecteurs,

En cette fin d’année,  l’équipe d’Ultima Ratio souhaite vous remercier pour votre fidélité et vous adresse ses meilleurs vœux pour l’ année 2011.

Depuis mars, l’audience du blog, certes encore modeste, augmente sans cesse -  grâce à vous. Nous avons l’ambition de poursuivre sur cette voie l’année prochaine et nous comptons sur vos commentaires et avis pour enrichir le débat sur les questions de sécurité. Comme vous l’avez peut-être remarqué, nous avons mis à votre disposition sur le blog les publications électroniques du Centre des études de sécurité de l’Ifri. Vous les trouverez en cliquant sur « Docs en Stock », dans la colonne de droite.

Mais nous ne pouvons pas vous laisser partir en congés sans quelques devoirs de vacances. Ainsi, partant du principe que l’on est plus intelligent à plusieurs que seul, nous avons décidé d’inaugurer une nouvelle démarche en vous mettant à contribution. Parmi les thèmes sur lesquels nous travaillons pour l’année prochaine, l’un traite du poids  porté par les fantassins et l’immobilité tactique que cela entraîne. Cette problématique a d’ailleurs été abordée ici par Etienne de Durand.

Vous trouverez donc  ci-dessous un lien vers une ébauche de tableau répertoriant le poids porté par le fantassin au cours de l’histoire. Toute indication d’éléments et de sources permettant de compléter ce tableau sera grandement appréciée.

De même, les commentaires, idées et réflexions sur le sujet de l’immobilisme tactique des infanteries occidentales nous intéressent. Afin de rendre à César ce qui lui appartient, merci de bien vouloir laisser vos commentaires par mails. Nous vous  contacterons pour pouvoir vous citer dans notre futur papier.
Tableau des poids (233)

Joyeux Noël à tous et bonne année!

L’équipe d’UR

Catégorie: Divers | Commentaires (4) | Autor: Ultima Ratio

Du bon usage de l’histoire pour la contre-insurrection

Dimanche, 7. novembre 2010 12:53

La section Point de vue du  site du Monde vient de publier ce vendredi un article intitulé « Du mauvaise [sic] usage de l’histoire pour la contre-insurrection » avec déjà un certain nombre de réactions dubitatives de la blogosophère (Mars Attaque, Alliance GéoStratégique). Il s’agit d’une attaque en règle contre l’emploi de l’histoire dans l’élaboration d’une doctrine de contre-insurrection. Par-delà les tournures de style parfois étranges, l’auteur pose  toutefois des questions importantes qui méritent une réponse -encore une fois ce post ne fait qu’apporter un point de vue à d’autres commentaires déjà émis. L’auteur pointe entre autres deux errements selon lui caractéristiques de certaines études relatives à la COIN. Le premier tient au manque de moralité supposé de ce type de recherche  : [...]

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (5) | Autor: Elie Tenenbaum

Vietnam historique, Vietnam politique

Mardi, 12. octobre 2010 14:04

« It wasn’t my war ! » s’époumonait en 1982 Sylvester Stallone dans First Blood, le premier de la série des Rambo, à propos du Vietnam. Cette guerre, l’Amérique semble pourtant se l’être appropriée, à tel point qu’elle se poursuit encore aujourd’hui, dans les couloirs du Département d’Etat à travers un débat historiographique des plus virulents. Le colloque auquel je participais récemment au Département d’Etat sur l’histoire de la guerre américaine au Vietnam a été en effet le lieu d’une profonde division de la communauté des historiens américains avec, en creux, un enjeu plus politique qu’historique.

L’excellent ouvrage de Yuen Foong Khong, Analogies at War, proposait de lire l’intervention américaine au Vietnam à l’aune des analogies dressées par les décideurs avec la Corée, Munich ou encore Dien Bien Phu — chacune de ces analogies entraînant bien entendu des leçons, et donc des actions différentes. Aujourd’hui, c’est la métaphore du Vietnam elle-même qui est devenue un élément incontournable de la rhétorique américaine. A ce titre, les leçons que l’on en tire constituent un enjeu politique majeur dans le débat d’actualité.

Le casting même du colloque appelait clairement aux comparaisons entre le passé vietnamien et le présent afghano-irakien : Henry Kissinger y côtoyait ainsi Richard Holbrooke (ancien sherpa des accords de 1973 mais aujourd’hui représentant spécial du Président pour l’Af-Pak) et John Negroponte (ancien diplomate du programme CORDS, mais également Director of National Intelligence et ambassadeur en Irak en 2004-2005). [...]

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (4) | Autor: Elie Tenenbaum

Trinquier vs Saadi

Vendredi, 18. juin 2010 6:50

Le site Internet de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) recèle des trésors. En voici un exemple, parmi tant d’autres. Il y a quarante ans, en juin 1970, Roger Trinquier et Yacef Saadi, anciens adversaires pendant la guerre d’Algérie, prenaient part à un débat télévisé. Ils ne s’étaient pas revus depuis 1957, année de la bataille d’Alger. Trinquier était alors l’adjoint de Massu qui commandait la 10ème division parachutiste tandis que Saadi, combattant du FLN, était chef de la zone autonome d’Alger. [...]

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (3) | Autor: Marc Hecker

L’impérissable général Beaufre

Mercredi, 16. juin 2010 6:49

J’ai eu la chance tout récemment d’avoir à disposition un exemplaire daté de 1965 du Drame de 1940, dédicacé de la main même de l’auteur, l’incomparable général Beaufre. Ce livre, si vous ne l’avez jamais lu, mérite vraiment le détour, comme d’ailleurs tous les ouvrages de ce maître de la pensée stratégique. Si vous ne deviez en lire qu’un, je vous recommande  La stratégie de l’action, moins connu que son Introduction à la stratégie mais vraiment remarquable. [...]

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Autor: Joseph de Lhomenède

Churchill clausewitzien

Jeudi, 27. mai 2010 7:37

Il est de bon ton, ces derniers temps, de lire les écrits de Sir Winston Spencer Churchill (le second prénom n’est pas sans importance) nouvellement traduits en français. Et nous sommes, au Centre des études de sécurité, parfaitement en vogue puisque non seulement nous les lisons, mais nous les discutons aux pauses café et les citons sur notre blog. M’étant également embarqué dans la fascinante lecture des Jeunes années de Sir Winston, j’ai été – en bon clausewitzien – interpellé par la force du passage suivant.

« Jamais, jamais, jamais on ne doit croire qu’une guerre sera simple et facile, ou que quiconque s’embarque dans cette étrange aventure peut mesurer à l’avance les vents et les tempêtes qu’il rencontrera sur son chemin. L’homme d’Etat qui cède à la fièvre de la guerre doit savoir qu’une fois le signal donné, il cesse d’être le maître de la politique à suivre pour devenir l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables. Les War Offices désuets, les commandants en chef faibles, incompétents ou arrogants, les alliés indignes de confiance, les neutres hostiles, un Destin malveillant, de mauvaises surprises, d’affreuses erreurs de calcul, tout cela fait désormais partie du Bureau du conseil, dès le lendemain de la déclaration de guerre. Il faut toujours se rappeler, aussi sûr que l’on soit de remporter facilement la victoire, qu’il n’y aurait pas de guerre si l’adversaire ne pensait pas qu’il a aussi une chance. »

Sounds familiar ?

Pour être tout à fait honnête, cela fait partie de ces réflexions que l’on trouvera ici ou là tout au long de l’ouvrage, qui semblent appartenir davantage au Churchill de 1930, qui a pris du recul face aux événements, qu’à celui des années 1890, qui les vit. Ce-dernier semble plus préoccupé par la nécessité vitale – pour lui – de « voir du pays » et de participer à des combats quels qu’ils soient que par la compréhension du caractère prépondérant de la dimension politique en guerre. Quoi de plus logique, en réalité ? L’angle d’approche n’évolue t-il pas avec la pratique et la fonction ?

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (3) | Autor: Corentin Brustlein

Ardant du Picq au Liban

Lundi, 17. mai 2010 7:23

Beaucoup de choses ont été dites au sujet de Lebanon, ce film israélien qui a obtenu le Lion d’or à la Mostra de Venise en 2009. Ce long-métrage retrace les premières heures de l’opération israélienne au Liban en 1982, en se focalisant sur l’équipage d’un tank qui ne perçoit de la guerre que ce qu’il voit dans le viseur du char et ce qu’il entend à la radio.

Il n’est pas question ici de faire une critique de ce film. Bien d’autres l’ont fait et j’encourage les lecteurs de ce blog à aller au cinéma pour se faire une opinion. Une remarque, tout de même : Lebanon – comme beaucoup de films de guerre – joue sur les émotions et en particulier la peur, celle qui assaille les jeunes conscrits israéliens, qui déclenche une crise d’hystérie chez leur prisonnier syrien et qui tétanise les civils libanais. Le réalisateur, Samuel Maoz, a lui-même participé à la guerre de 1982. Il a été marqué par la peur, traumatisé. Cela se sent.

En regardant Lebanon, je n’ai pu m’empêcher de penser aux Etudes sur le combat de Charles Ardant du Picq, écrites pourtant plus d’un siècle avant la guerre du Liban. Ardant du Picq y insiste, précisément, sur le rôle des émotions au combat. L’intégralité du livre est disponible en ligne sur le portail Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. En voici un petit extrait :

L’art de la guerre subit de nombreuses modifications en rapport avec le progrès scientifique et industriel, etc. Mais une chose ne change pas : le cœur de l’homme ; et comme en dernière analyse le combat est une affaire de moral, dans toutes les modifications qu’on apporte à une armée, organisation, discipline, tactique, la juste appropriation de toutes ces modifications au cœur humain à un moment donné, moment suprême, celui de la bataille, est toujours la question essentielle.

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Autor: Marc Hecker