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Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

Lundi, 12. septembre 2011 7:26

Le 25 août, j’ai publié dans Le Monde un article intitulé « Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme« . La rédaction du Monde a procédé à quelques coupes et changements. Voici la version intégrale de l’article :

Le choc des attentats du 11 septembre 2001 a poussé les Etats-Unis à se lancer dans une véritable guerre contre Al Qaïda. Dix ans plus tard, le brouillard de la « guerre contre le terrorisme » ne s’est pas encore dissipé. Le concept de « brouillard » nous vient de Carl von Clausewitz qui explique que « la grande incertitude des données » en période de conflit rend la tâche du stratège particulièrement ardue.

L’incertitude qui entoure la guerre contre le terrorisme prévaut à différents niveaux. Tout d’abord, l’ennemi demeure largement méconnu. Al Qaïda est souvent décrite comme une mouvance aux contours flous et nébuleux. La nature des liens unissant « Al Qaïda central » et les « filiales » ouvertes en Irak, au Maghreb et dans la Péninsule arabique reste sujette à caution. Personne ne sait exactement comment fonctionne l’organisation jihadiste, quels sont les mécanismes de « commandement et de contrôle » qui la régissent, quel rôle joue Ayman al-Zawahiri, et on découvre tout juste quelle était l’importance réelle d’Oussama Ben Laden. Cette incertitude concerne aussi les « filiales » régionales. Nul ne sait précisément de combien de combattants se compose Al Qaïda au Maghreb Islamique, et les rapports de force opposant les chefs des différentes katibas sont bien difficiles à interpréter. Les regains d’attentats sont perçus tantôt comme un signe de faiblesse, tantôt comme un indicateur de vigueur.

Le brouillard de la guerre contre le terrorisme a également trait à la définition du théâtre des opérations. George W. Bush a relevé le défi lancé par Oussama Ben Laden en décrétant une guerre « globale ». Nulle armée – fût-elle la plus puissante du monde – ne peut cependant combattre en tout endroit du globe. La guerre s’est donc concentrée sur l’Afghanistan puis sur l’Irak avant de se focaliser à nouveau sur le premier de ces théâtres. Les jihadistes ne fonctionnent toutefois pas comme une armée classique et disposent d’une mobilité qui ne s’arrête pas aux frontières. Soucieux de ne pas laisser le Pakistan devenir le nouveau sanctuaire du jihad international, les Américains ont étendu leurs opérations, notamment à l’aide de drones. Le Pakistan a fini par être perçu comme indissociablement lié au problème afghan, à tel point que les experts des questions stratégiques se sont mis à parler d’une nouvelle entité : la zone « Afpak ». Les attaques de drones touchent désormais d’autres pays comme le Yémen et la Somalie. L’extension géographique de la lutte contre Al Qaïda n’est pas le moindre des paradoxes de Barack Obama qui s’était évertué à combattre la rhétorique de George W. Bush sur la « globalité » de la guerre contre la terreur.

L’incertitude plane enfin sur la nature même des opérations et sur la manière de les qualifier. Tous les alliés des Etats-Unis, dont la France, ne s’accordent pas sur l’opportunité d’employer le mot « guerre ». Ainsi, si les soldats français se battent en Afghanistan, ils n’y font pas officiellement la guerre. Et même si le terme « guerre » était accepté par tous, il resterait encore à s’accorder sur le type de conflit en cours. Les opérations menées actuellement en Afghanistan ne correspondent à l’évidence pas à un affrontement classique, où des systèmes militaires de même nature s’opposent sur un champ de bataille bien défini. Confrontés à une véritable guérilla, les Etats-Unis et leurs alliés ont adapté leurs doctrines et leurs pratiques. La « contre-insurrection », dont on n’avait guère plus entendu parler depuis la fin de la période coloniale, est ainsi revenue sur le devant de la scène. Coûteuse et exigeant de raisonner sur le temps long, elle est néanmoins en train de passer de mode. On parle désormais davantage, à Washington, de « contre-terrorisme » ou de « contre-terrorisme plus », sans savoir précisément où se situe la frontière entre ces différentes notions. Apprécier correctement le genre de guerre que l’on entreprend est pourtant « le plus décisif acte de jugement », rappelle Clausewitz.

L’auteur de De la guerre voit deux manières d’atténuer les effets du brouillard : le « talent de divination » et la chance. Le « talent de divination » des dirigeants occidentaux semble les pousser à retirer rapidement leurs troupes d’Afghanistan, alors même que l’insurrection continue de marquer des points. Une fois l’armée américaine partie, il faudra beaucoup de chance pour que les Talibans ne reviennent pas au pouvoir et que l’Afghanistan ne retrouve pas son statut de sanctuaire terroriste. La guerre contre le terrorisme est loin d’être finie et le brouillard n’est pas près de se lever.

Catégorie: Analyses | Commentaires (6) | Autor: Marc Hecker

Fin de partie en Afghanistan? (vidéo)

Jeudi, 28. juillet 2011 9:33

Gilles Dorronsoro, professeur à l’Université Paris 1 et chercheur invité à la Carnegie Endowment for International Peace, est intervenu à l’Ifri le 16 juin 2011. Sa conférence portait sur l’évolution du conflit en Afghanistan. En voici la vidéo. Comme toujours, vos commentaires sont les bienvenus!

 


Fin de partie en Afghanistan ? par Ifri-podcast

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Ultima Ratio

Lectures estivales (suite)

Lundi, 4. juillet 2011 8:18

En partance pour la plage ou la montagne?

Si les derniers Focus stratégiques ne suffisent pas à occuper vos vacances, le numéro de Politique étrangère qui vient de sortir est fait pour vous!

Plusieurs articles concernant les questions de sécurité et de défense sont accessibles gratuitement en ligne, notamment celui de Guido Steinberg sur l’évolution d’Al Qaïda et celui de deux professeurs allemands sur la guerre en Libye.

Pour lire les autres articles de ce numéro, notamment ceux de Gilles Andréani (« La guerre contre le terrorisme: un succès incertain et coûteux »), Hew Strachan (« Les armées européennes ne peuvent-elles mener que des guerres limitées? ») et Gérard Chaliand (« Guérillas et terrorisme »), un passage chez votre libraire s’impose!

Bonne lecture !

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Marc Hecker

Hélicoptères et partenariats de l’OTAN : un peu de lecture pour l’été

Mardi, 28. juin 2011 10:00

Nous avons le plaisir de vous proposer la lecture de nos deux derniers numéros de la collection Focus stratégique intitulés:

« NATO Partnerships: Shaking Hands or Shaking the System? », Focus stratégique n° 31, par Vivien Pertusot. 

Résumé :

Le nouveau Concept stratégique de l’OTAN ne définit que des objectifs modestes pour l’avenir de cette institution. La modestie des ambitions vaut aussi pour les partenariats qui n’ont pas pu être redynamisés malgré l’adoption d’une politique dédiée en avril 2011. Le Dialogue méditerranéen (DM) et le Partenariat pour la paix (PpP) ont été lancés en 1994. Quant à l’Initiative de coopération d’Istanbul (ICI), elle remonte à 2004. Ces coopérations ont été créées pour que l’OTAN maintienne des échanges constants avec sa périphérie afin d’anticiper les menaces émergentes et de contribuer à la stabilité de son voisinage. Néanmoins, leur intérêt a décru et l’Alliance doit faire face à divers obstacles qui empêchent les partenariats d’aller de l’avant. Cette étude présente trois scénarios concernant l’avenir de ces programmes de coopération qui se trouvent aujourd’hui à un tournant.

Ce texte est téléchargeable sur le site de l’Ifri.

 

Le Focus stratégique n° 32, publié à l’occasion du Salon du Bourget, s’intitule « La guerre des hélicoptères. L’avenir de l’aéromobilité et de l’aérocombat ». Ce texte a été co-écrit par Etienne de Durand, Benoit Michel et Elie Tenenbaum.

Résumé :

Les évolutions successives de l’hélicoptère militaire ont abouti à un système d’armes très sophistiqué technologiquement. Pensé à l’origine pour contrer les blindés soviétiques, l’hélicoptère d’attaque est désormais confronté à un large spectre de menaces qui le ramène aux fondamentaux développés dans des contextes de contre-insurrection. Les manœuvres aéromobiles dans la profondeur et les forces héliportées autonomes ont ainsi laissé place à l’appui direct des forces. L’hélicoptère n’en demeure pas moins indispensable comme plateforme de combat et comme vecteur de mobilité tactique. Toutefois, le prix élevé de ces plateformes sophistiquées constitue un véritable défi pour des budgets de défense en diminution. Concilier la forte sollicitation en hélicoptères et les contraintes budgétaires actuelles impose désormais une adaptation des parcs à laquelle les évolutions technologiques ne sauraient seules apporter une réponse. Dans ces conditions, le temps des parcs homogènes composés de plateformes de même génération et dédiées à un seul type de tâche semble révolu.

Ce texte est téléchargeable ici.

N’hésitez pas à faire part de vos commentaires!

Catégorie: Divers | Commentaires (1) | Autor: Marie-Charlotte Henrion

Fin de partie en Afghanistan ?

Jeudi, 9. juin 2011 8:26

Le Centre des études de sécurité organise son prochain séminaire-sandwich autour de Gilles Dorronsoro le jeudi 16 juin à 12h30 dans les locaux de l’Ifri.

La Force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF) en Afghanistan peine à affaiblir l’insurrection menée par les Talibans et autres factions. L’insurrection s’intensifie malgré la neutralisation ciblée de nombreux leaders insurgés. Le président Obama a annoncé un retrait d’ici à 2014, mais toute une série de facteurs (corruption, manque de confiance mutuel entre autorités afghanes et forces de la coalition et les nombreux accrochages entre ces dernières et la population civile afghane) contribuent à la remise en question de la présence de l’ISAF. Face à ce constat, on peut s’interroger sur la direction que prendra l’insurrection dans l’immédiat après-ben Laden. Comment faciliter le transfert de responsabilités et de compétences vers les forces de police et de sécurité afghanes ? Quels scénarios peut-on bâtir concernant le retrait à venir ?

Gilles Dorronsoro est chercheur invité au Carnegie Endowment for International Peace dans le cadre du Programme Asie du sud. Il a par le passé enseigné à l’Institut d’études politiques de Rennes et à la Sorbonne. Editeur du European Journal of Turkish Studies et du South Asian Multidisciplinary Academic Journal,  il a publié en 2005 Revolution Unending : Afghanistan, 1979 to the Present (Columbia University Press).

Pour vous inscrire, vous pouvez contacter Romain Bartolo à l’adresse strategie2@ifri.org ou au 01 40 61 60 24.

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Autor: Ultima Ratio

Oussama Ben Laden, joueur généreux

Jeudi, 19. mai 2011 7:00

Dans une célèbre nouvelle du Spleen de Paris intitulée ‘Le joueur généreux’, Charles Baudelaire nous dévoilait que « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ». Cet aphorisme (que les cinéphiles reconnaîtront sûrement) pourrait s’appliquer, mutatis mutandis, à feu le dirigeant d’Al Qaïda dont la disparition pourrait se révéler plus dangereuse pour ses ennemis que ne l’avaient été ses dernières années de vie.

Si tous les experts du terrorisme s’accordent pour dire que l’impact opérationnel de cette disparition ne signifie pas la fin de la menace, il importe désormais de se poser la question de ses conséquences politico-stratégiques, notamment sur le front historiquement lié à la lutte contre Al-Qaïda, à savoir l’Afghanistan, et de son paradigme opérationnel dominant, la contre-insurrection.

Il faut tout d’abord rappeler que l’intervention occidentale dans le pays est fondée sur la Résolution 1333 du Conseil de sécurité, datant de 2000 mais réitérée le 18 septembre 2001, exigeant instamment l’extradition d’Oussama Ben Laden vers un pays à même de le juger pour les attentats dont ils s’était déjà rendu coupable – à l’époque ceux de Nairobi et de Dar es-Salaam. Le sheikh et son organisation sont donc bien à l’origine directe de la décennie d’interventions qui a suivi – ou tout du moins de la rhétorique les justifiant si l’on considère le cas irakien.

La problématique de la contre-insurrection n’est apparue  que plus tardivement, face à l’incapacité des Etats-Unis à gérer l’instabilité engendrée par ses interventions, en Irak dès 2004, puis en Afghanistan à partir de 2006. Le demi-succès irakien du général Petraeus et la consécration du terme dans les milieux militaro-académiques ont permis de sauver la mise à une diplomatie transformationnelle en voie d’enlisement. Dans l’esprit de certains, la contre-insurrection permettait ainsi de pérenniser le nouvel interventionnisme dicté par la Guerre contre la Terreur.

Or, depuis lors, la mécanique contre-insurrectionnelle semble s’être détraquée en Afghanistan, en mettant en évidence plusieurs limites :

Limites stratégiques : le retournement des populations réclamé par les COINdinistas apparaît moins aisé que le suppose la doctrine Hearts & Minds,  particulièrement difficile à appliquer en l’absence de cultural awareness et face à un adversaire aguerri et une population traditionnellement hostile aux étrangers – notons au passage que cette approche populo-centrique n’est qu’une des options de la contre-insurrection historique.

Limites politiques : alors que le FM 3.24 estime qu’un ratio de 20 à 25 « contre-insurgés » pour 1000 habitants est nécessaire pour mener une campagne efficace, il  exigerait, si on le rapporte à la population afghane, une force de 580 000 à 725 000 soldats, des chiffres quelque peu exubérants si l’on considère que la guerre coûte déjà 10 milliards de dollars par mois avec 132 000 hommes (90 000 seulement étant américains). Autant dire que cette économie de guerre ne semble plus tenable dans un contexte de guerre limitée – la menace semble s’estomper pour les Etats-Unis – et de crise budgétaire sans précédent.

Cette dynamique grippée explique dans une certaine mesure le retour à l’antiterrorisme prôné par beaucoup dans l’administration Obama, au premier rang desquels le Vice-Président Joe Biden, comme l’explique Bob Woodward dans son dernier livre. Une partie de la « communauté de la contre-insurrection », parmi laquelle Andrew Exxum, célèbre auteur du blog Abu Muqawama,  s’est lui-même détaché du paradigme COIN en faveur d’une sorte de « counterterrorism plus » dans un document du Center for New American Security. Cette option, plutôt optimiste, consisterait à maintenir le statu quo en opérant une rétraction du dispositif allié autour d’un Afghanistan utile, de forces spéciales et d’un appui aérien renforcé. Le raid contre le chef d’Al Qaïda le démontre bien : plus spectaculaire et moins cher, l’antiterrorisme est infiniment mieux adapté aux exigeants caprices de la vie politique moderne que la contre-insurrection, longue, dépensière et à l’issue incertaine.

La tentation est donc aujourd’hui plus forte que jamais pour les Américains d’appliquer le fameux declare victory and leave, déjà employé en d’autres circonstances au Vietnam. De fait, à en juger par les réactions de joie dans les rues des grandes villes américaines à l’annonce de la nouvelle, la mort d’Oussama Ben Laden apparaît à la société américaine comme une victoire stratégique dans la guerre contre le terrorisme. Dès lors, chaque nouveau soldat mort au combat en Afghanistan sera de plus en plus problématique à justifier et viendra troubler le soutien aux opérations – Obama a dit de l’Afghanistan qu’il était « une guerre de nécessité », et Dieu sait que l’Amérique n’aime pas les « guerres de choix ». Tout semble donc indiquer que la mort de Ben Laden vient ici porter le coup de grâce à la contre-insurrection en Afghanistan.

C’est ici que le raisonnement purement politique de la Maison Blanche trouve ses limites car les causes profondes qui ont permis à Ben Laden de perpétrer ses attentats sont, quant à elles, loin d’être éradiquées. Le potentiel militaire des Taliban est intact alors que les insurgés amorcent en grande pompe leur offensive de printemps, s’emparant le 5 mai dernier de la province du Nouristan, dans un assaut n’ayant trouvé aucune résistance de taille. Par ailleurs, leur solidarité avec la cause du jihad international reste sans faille comme le montre l’attentat de « représailles » perpétré par les Taliban ce vendredi. Enfin, le jeu plus que trouble du Pakistan dans la protection d’Al Qaïda et des Taliban laisse évidemment planer l’hypothèse d’un accord, livrant Ben Laden à la roche Tarpéienne en échange d’un retour des Taliban dans le pays. A bien y regarder, la mort d’Oussama Ben Laden est peut-être, effectivement, le meilleur piège tendu à l’Occident depuis le 11 septembre.

Catégorie: Analyses | Commentaires (3) | Autor: Elie Tenenbaum

Francs-tireurs et Centurions – les ambiguïtés de l’héritage contre-insurrectionnel français

Lundi, 18. avril 2011 10:00

Le LRD vient de publier le Focus stratégique de mars (ou presque) intitulé :

Francs-tireurs et Centurions – les ambiguïtés de l’héritage contre-insurrectionnel français

L’Afghanistan a ravivé le thème de la contre-insurrection et, via la redécouverte de Galula par les Américains, l’importante expérience française dans ce domaine. Etienne de Durand étudie donc les deux âges, colonial puis révolutionnaire, de la contre-insurrection « à la française » et conclut qu’il n’a jamais existé de véritable « école française de COIN ». Utilisé avec discernement (comparaison historique n’est pas raison ; la « guerre révolutionnaire » s’est soldée par une tentative de putsch), cet héritage peut  néanmoins se révéler précieux dans les interventions actuelles.

Sommaire:

Introduction
L’armée coloniale et ses méthodes contrastées
« Guerre révolutionnaire » et « arme psychologique »
La contre-insurrection à la française à l’âge des interventions
Vraies et fausses leçons de l’expérience française

Ce texte est téléchargeable sur le site de l’Ifri.

Bonne lecture, et n’hésitez pas à laisser vos commentaires sur ce blog!

Catégorie: Divers | Commentaires (2) | Autor: Ultima Ratio

Lartéguy et la mythologie politique de la défaite

Lundi, 7. mars 2011 7:11

Jean Lartéguy est mort. Il a suivi Bigeard de peu, emportant avec lui l’une des dernières mémoires de ces Centurions dont il a tant fait le récit — c’est en fait probablement Aussaresses, modèle du commandant Boisfeuras dans le roman, qui est le dernier survivant de ce groupe. Alors que la presse de ces derniers jours fait l’éloge funèbre de ce romancier populaire, officier maintes fois décoré de l’Armée française de Libération, devenu reporter de guerre — blessé en Corée à la bataille de Crèvecœur — il faut remettre un peu en perspective l’œuvre de ce grand témoin de la vie militaire française au XXe siècle.

Premier constat : un grand nombre de ses récits puisent leur texture dans une nostalgie amère, non pas tant du colonialisme, comme l’en ont accusé certains, que de la fraternité d’armes des guerriers vaincus. La défaite continuelle qui semble implacablement poursuivre ses héros nourrit les principaux thèmes de Lartéguy. A tel point qu’on peut presque se demander si Lartéguy n’a pas contribué à réinventer la notion de « défaite glorieuse », promise au succès que l’on connaît au pays de Poulidor. La défaite, c’est d’abord le ciment d’une camaraderie insoupçonnée, ancrée dans un orgueil blessé, celui d’une génération d’officiers, entrés dans le métier des armes avec la Seconde Guerre mondiale et n’ayant finalement connu que des défaites malgré des succès tactiques aussi nombreux qu’inutiles. On retrouve ici une thématique proche de celle des films de Pierre Schoendorffer tels que La 317e Section, L’honneur d’un capitaine ou encore du Crabe-Tambour. Le parcours même de Lartéguy n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du cinéaste alsacien, tous deux « observateurs participatifs » auprès de militaires qui ne cessèrent jamais vraiment d’être des camarades… Les deux hommes ont savamment mêlé dans leurs œuvres souffrance du combattant et courage de l’aventurier en portant sur le phénomène guerrier un regard à la fois viril et fragile qui a parfois semblé décalé aux yeux de leurs contemporains.

Jacques Perrin dans la 317e Section

Tous deux rendent à la guerre un visage humain, et donc à la fois tragique et héroïque, là où les grands conflits type Guerres mondiales avaient broyé complètement les destins individuels dans la geste des masses. La guerre qu’ils décrivent est celle de petits groupes d’officiers, généralement subalternes, aussi éloignés de la troupe que des grands chefs, liés par une histoire qu’ils ont en partage depuis l’Indo et parfois plus. Militairement isolés au sein de dispositifs très lâches, fondamentalement abandonnés par une nation indifférente ou hostile – ils se battent d’ailleurs moins pour la France que pour son honneur ou pour « l’Empire » – ces hommes découvrent le pays viet tels des aventuriers et finalement goûtent leur liberté. Un isolement et une liberté qui finit toujours par les éloigner de la République — c’est le sujet des Mercenaires.

Mais Lartéguy est aussi un monument incontournable de la mythologie militaire. Là encore, la défaite semble souder les cœurs autour du besoin de héros. C’est ainsi que le parachutiste bigeardien devient la figure phare des romans de cet écrivain qui contribua largement à populariser le « mythe du para », à l’instar d’un Pierre Sergent — quoiqu’avec plus de distance et moins de fascination. Un authentique succès transforma ces ouvrages en livres de chevet de nombreux cyrards et autres fana-milis, sans doute nourris l’ennui de la vie de garnison et du rôle peu glorieux promis à l’armée dans le contexte de la guerre froide. Cette mythologie en quête de héros pour conjurer la défaite, il l’étoffe en tissant une filiation héroïque — d’autres l’avaient fait avant lui — entre les paras d’Algérie et les Croisés de l’An Mil dont il a fait le récit dans Mourir pour Jérusalem.

De manière moins légendaire, Lartéguy a également rendu grâce à l’originalité d’une pensée militaire, une fois encore ancrée dans le refus de la défaite : Les Centurions notamment disséminent auprès d’un large public les principes de la « contre-insurrection à la française », fondés sur les leçons de l’échec indochinois. Ce contenu véritablement tactico-stratégique de ses ouvrages lui a notamment valu son exportation outre-atlantique dès les années 1960 —Bernard Fall, célèbre expert français, expatrié aux États-Unis, recommandait à qui voulait l’entendre la lecture des Centurions comme le montre sa préface de Trinquier. C’est probablement à travers Lartéguy qu’il faut comprendre l’admiration d’un David Petraeus pour Bigeard — Petraeus qui a d’ailleurs récemment fait rééditer la traduction anglaise des Centurions par Amareon LTD.

Enfin, Lartéguy s’est fait également le romancier du ressentiment du soldat, blessé par l’incompréhension d’une population et d’un gouvernement qui ne veut plus voir la guerre tout en la cautionnant, méprisant ceux qui prétendent mourir en leur nom. Témoin privilégié du hiatus grandissant dans le lien armée/nation, Lartéguy a décrit mieux que personne comment l’isolement sociétal de ces officiers a mené à leur engagement puis à leur radicalisation politique — c’est le sujet notamment des Prétoriens. Il est en cela l’illustration parfaite des travaux de Raoul Girardet, depuis sa Crise militaire française jusqu’à ses Mythes et mythologies politiques.

Catégorie: Divers, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Autor: Elie Tenenbaum

Appel à témoins: protéger les civils

Jeudi, 3. février 2011 7:04

La protection des civils dans les conflits ou en période post-conflit est un enjeu important, délicat, parfois insuffisamment pris en compte. Depuis 1999, de nombreux mandats des Nations Unies incluent la protection des civils. La COIN requiert également de protéger les civils afin de « gagner leurs cœurs et leurs esprits ». En outre, lors de telles opérations, il est essentiel d’assurer la sécurité des experts civils internationaux déployés afin de garantir la réussite de l’approche globale.

Dans le cadre d’une étude sur la protection des populations civiles et des experts civils internationaux, je recherche des témoignages. Comment les forces armées assurent-elles, ou pas, la sécurité des civils sur des terrains comme l’Afghanistan, le Tchad, la RDC, etc.? Comment les experts civils assurent-ils leur propre sécurité? Si en tant que militaire, vous avez été confronté à cet enjeu qu’est la protection des civils ou si, en tant que civil, vous avez été déployé dans des opérations extérieures, y compris humanitaires, et que vous souhaitez témoigner des problèmes de sécurité que vous avez rencontrés et de la façon dont vous les avez gérés, n’hésitez pas à m’écrire (leboeuf@ifri.org) ou à commenter ce post.

Catégorie: Divers | Commentaires (1) | Autor: Aline Lebœuf

Caveats to Civilian Aid Programs in COIN: The French Experience in Afghanistan

Jeudi, 27. janvier 2011 7:05

Ifri’s Security Studies Center has just released a paper on the French experience in civilian aid progams in Afghanistan.

In this paper, the author, Amaury de Féligonde, who has worked for one year as a project manager within the Afghan-Pakistan Interministerial Unit, draws conclusions from his own experience in Kapisa and Surobi. He analyses the challenges he faced when trying to implement development projects in these war zones and intends to make recommendations applicable not only to Afghanistan, but to any conflict area.

Table of contents:

Introduction

Civil-Military Intervention  in Kapisa and Surobi

The “Developers’” Triple Illusion

The Objectives  and Modus Operandi  of Cooperation Operations

Is Civilian Aid COIN-compatible?

Conclusion

To download the article, click here.

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Catégorie: Divers | Commentaires (2) | Autor: Ultima Ratio