La défense française à l’heure des choix budgétaires
Lundi, 14. mai 2012 8:20
Le nouveau gouvernement, qui sera nommé dans quelques heures, devra effectuer des arbitrages budgétaires importants. Dans ce contexte, Ultima Ratio a posé quatre questions à Martial Foucault, auteur du récent Focus stratégique consacré aux Budgets de défense en France.
Ultima Ratio: Les questions de défense en général, et des crédits militaires en particulier, ont été pratiquement absentes de la campagne électorale. L’analyse de long terme démontre-t-elle un biais partisan en matière de budgets de défense entre gauche et droite ? Les dépenses sociales impliquent-elles un effet d’éviction sur les dépenses militaires ?
Martial Foucault: En effet, les questions de défense et en particulier de choix budgétaires ont une nouvelle fois été oubliées durant cette campagne présidentielle. Contrairement à d’autres démocraties, le système semi-présidentiel français semble privilégier le consensus sur de tels enjeux au nom du fameux « domaine réservé » car le président de la République reste le chef des armées. Cette situation semble même emblématique de l’évolution des budgets de défense depuis le début des années 1980. Il n’existe pas à proprement parler de corrélation significative entre les gouvernements de droite et de gauche et le volontarisme budgétaire de défense. En moyenne, les gouvernements de gauche ont augmenté le budget de défense de 0,17% et ceux de droite de 0,12%, certes dans des contextes parfois différents. Ce sont donc davantage les conditions économiques et la situation des finances publiques qui déterminent l’augmentation ou la diminution relative de l’effort de défense. Deuxième budget régalien après l’éducation nationale, la défense voit sa part dans le budget de l’Etat diminuer régulièrement depuis 1988 (10% en 2010 contre 14% en 1988). Globalement, on observe en France comme dans plusieurs pays européens une lente transformation d’un modèle dit « warfare » vers un modèle dit « welfare ». Les dépenses sociales ont augmenté à un rythme annuel de 3,35% contre 2,31% pour les dépenses de défense sur la période 1995-2010. Il est évident que les années de faible croissance économique ont eu pour conséquence d’accorder une priorité plus grande aux dépenses de redistribution qu’aux dépenses militaires, alors même que l’engagement de la France dans des zones de conflit n’a jamais été aussi important ces 15 dernières années. Le modèle français de défense atteint donc aujourd’hui une forme de surchauffe budgétaire.
- UR: Le Livre blanc de 2008 proposait de revaloriser l’effort de défense français avec une augmentation de 1% par an jusqu’en 2020. Quatre ans après, où en sommes nous de la réalisation de ces objectifs ? Quelles sont les perspectives à venir ?
MF: Longtemps réclamé par les autorités militaires, le Livre blanc avait pour objectif de réviser le modèle d’armée 2015, issu du Livre blanc de 1994. Impossible à atteindre à mois d’injecter 30 milliards d’euros sur six ans, le Livre blanc de 2008 visait à réorienter les missions de défense de la France en accordant une priorité plus grande aux fonctions de renseignement, en améliorant la déployabilité des forces, en augmentant de 3 milliards d’Euros par an les dépenses d’équipement jusqu’à 2020 et en réformant le ministère de la Défense (par une baisse de 54 000 personnels). Aujourd’hui, le bilan des 4 premières années laisse craindre le pire pour le futur. Selon un rapport de la commission des Finances du Sénat en novembre 2011, l’application de la règle du « gel en volume » implique un manque à gagner de 15 milliards d’euros d’ici 2020 alors que le principe du « gel en valeur » déboucherait sur une perte de 29 milliards d’euros entre 2009 et 2020. Entre ces deux estimations, il faut rajouter l’accumulation du décalage entre les autorisations d’engagements et les crédits de paiement qui pèse pour près de 46 milliards d’euros (dont 30 milliards pour la période 2006-2012) pour les seuls crédits d’équipement. En conséquence, l’après-2012 s’annonce d’ores et déjà comme une période incertaine : certains paramètres économiques exigeront du prochain gouvernement qu’il fasse preuve d’innovation budgétaire, plutôt que de s’en remettre à une loi de programmation militaire marquée par une perpétuelle cure d’amaigrissement.
- UR: Enoncée dans les années 1970, la « loi d’Augustine » prévoyait à budget de défense constant la réduction des quantités et des effectifs – un arbitrage contraint résultant de l’inflation continue des coûts technologiques. Cette loi continue-t-elle à se vérifier aujourd’hui ? Quels scénarios peut-on en déduire pour l’avenir des forces occidentales ?
MF: La nature cyclique des dépenses d’équipement, conjuguée à une inflation des prix militaires et des révisions d’acquisitions, soulève une
question déjà abordée aux Etats-Unis sous le nom de loi d’Augustine. La loi d’Augustine, du nom de l’ancien directeur de Lockheed Martin et ancien secrétaire de l’US Army dans les années 1970, Norman Augustine, désigne tout simplement l’augmentation non contrôlée du coût d’acquisition des systèmes d’armes alors que les budgets de défense suivent une tendance haussière moins rapide voire stable (en euros constants). Une illustration de cette loi débouche par exemple par la multiplication par 4 du coût d’un avion tactique tous les 10 ans. En France, l’évolution du prix des biens militaires augmente plus vite que le niveau d’inflation, à partir duquel sont construits les budgets de défense. Par conséquent, la logique comptable qui consiste à disposer de matériels de plus en plus coûteux en fonction de ressources disponibles de plus en plus rares s’opposera très vite à une logique militaire incompatible avec le fait de disposer seulement de peu de matériels même suréquipés. Il n’existe pas de parfaite substitution entre la qualité et la quantité des armements.
- UR: La France dispose aujourd’hui du 5e budget de défense au monde (après les Etats-Unis, la Chine, la Russie et la Royaume-Uni). Qu’en est-il des tendances à l’échelle internationale ? Assiste-t-on à un phénomène de rattrapage de la part des pays émergents ?
MF: En 2012, le niveau des dépenses militaires mondiales s’établissait à 1740 milliards de dollars. Sans surprise, les Etats-Unis maintiennent leur statut de puissance militaire avec un budget de défense de 711 milliards de dollars, soit un montant 13 fois supérieur à celui de la France. Parmi les 10 pays dépensant le plus pour leur défense, seuls la Chine (+6,7 %), la Russie (+9,5 %) et l’Arabie Saoudite (+2,2 %) ont augmenté leurs dépenses militaires en 2011 dans un contexte de croissance économique mondiale ralentie alors que les autres pays ont réduit leur effort de défense. Finalement, il semble qu’une nouvelle période émerge, caractérisée par une évolution assez nette des rapports de forces entre puissances militaires, avec d’un côté la montée en puissance de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Afrique, et de l’autre le déclin, même timide, des Etats-Unis (41% des dépenses mondiales) et surtout de l’Europe. Ce portrait global reste fragile et étroitement lié à l’intensité des zones de conflits contemporains et la nature des menaces qui pèse sur la sécurité des Etats.
Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Autor: Ultima Ratio






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