Articles du 16. février 2012

Défense: les paradoxes de la rigueur budgétaire

Jeudi, 16. février 2012 6:38

La loi de finances rectificative présentée le mercredi 8 février 2012 au Conseil des ministres prévoit une baisse de l’allocation aux différents ministères d’1,2 milliard d’euros. La Défense se retrouve une nouvelle fois en première ligne, en assumant presque 28% de ces coupes avec 335 millions de crédits annulés (soit une baisse de 1,5 %).

En Europe, la situation est à peu près similaire. Hormis en Grande-Bretagne où le budget augmente légèrement de nouveau après une forte baisse à la fin des années 2000, on assiste à un tassement ou à une baisse pour les autre pays (Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas…). Or, ces baisses sont à mettre en perspective avec l’augmentation du coût des armements majeurs. Pour ne citer qu’un exemple, un hélicoptère Tigre coûte 25 Gazelle. Le coût des programmes militaires explose à chaque renouvellement, et les armées françaises entament leur 3ème phase de rééquipement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale (Tigre, Rafale, FREMM, A400M, NH90, VBCI, VBMR…). Même à budget constant, il est mathématiquement impossible de conserver les capacités militaires qui étaient les nôtres il y a quelques années seulement.

Premier paradoxe : l’Europe désarme dans un monde qui réarme. D’après le SIPRI, l’augmentation des budgets de Défense sur 10 ans (2000-2010) a été de presque 60% pour l’ensemble de la planète (+90% pour l’Asie Océanie, +84% pour l’Amérique de Nord et du Sud, +76% pour l’Afrique, +46% pour le Moyen-Orient et + 3% pour l’Europe de l’Ouest !). Depuis une dizaine d’années, sur le vieux continent, tout est prétexte à maintenir les budgets de la Défense au plus bas. Après les « dividendes de la paix » que chaque pays européen a voulu toucher suite à la fin de la guerre froide, l’enchaînement des crises des subprimes de 2008 et de celle de l’euro continue de donner des arguments pour rogner un peu plus les dépenses militaires, sans toujours bien comprendre les implications de ces coupes budgétaires.

Tout d’abord, les dépenses européennes sont morcelées et reflètent les priorités budgétaires de chacun des États membres de l’UE. Chaque pays cherche ainsi à préserver ses spécificités ou à privilégier ses industriels. Les économies d’échelle que l’on pourrait espérer en menant des programmes d’armement commun ne sont pas au rendez-vous : il existe plus de 20 versions différentes du NH90 ; le programme de l’A400M voit son coût unitaire augmenter et prend un retard conséquent (les livraisons devaient débuter en 2009) ; le programme de construction d’un second porte avion français (PA2) sur le modèle CVF britannique (Carrier Vessel Future, ancien nom de la classe de porte-avions Queen Elizabeth) lancé en 2003 a été abandonné en 2009. Parfois, même les industriels se font concurrence sur des programmes similaires (Rafale et Eurofighter Typhoon). Pas de sauvetage européen en vue donc.

Au niveau national, ensuite, le ministère de la Défense ne représente plus que le troisième poste budgétaire de l’État avec 38 milliards d’euros (en incluant les pensions et les missions militaires de la gendarmerie nationale), derrière l’enseignement avec 62,2 milliards et le remboursement de la dette avec près de 50 milliards d’euros. Il est loin le temps où le Mindef était le premier budget de la nation. Pourquoi alors s’acharner ?

Parce que le budget des armées est aussi le premier budget d’investissement de l’État, et la Défense le premier acheteur et investisseur public français. A lui seul, il représente plus des deux tiers des marchés publics passés par l’État. Autrement dit, la Défense est le seul poste budgétaire qui ne relève pas essentiellement des frais de fonctionnement qui, sauf à diminuer brutalement le nombre de fonctionnaires, ne peuvent qu’être reconduits. Pourtant, les différents contrats sont destinés à plus de 12 000 entreprises sur le territoire français, ce qui représente un peu plus de 165 000 emplois directs et autant d’indirects. Au niveau européen, cela représente 25 à 30% du chiffre d’affaires de la base industrielle et technologique de la défense européenne (BITDE). C’est là le deuxième paradoxe : alors que la plupart des candidats insistent sur la nécessité d’investissements productifs permettant de réindustrialiser la France, faire payer la Défense est politiquement facile et immédiatement rentable.

Une nouvelle baisse du budget de la Défense aura une fois de plus un impact négatif sur le tissu industriel français par des annulations de contrat ou leur étalement dans le temps. Mais il aura aussi des conséquences négatives sur les capacités opérationnelles des armées, alors qu’un rapide tour d’horizon de l’actualité internationale montre que les crises et les tensions ne manquent pas tout autour de l’Europe. Si l’on ajoute le repositionnement stratégique des États-Unis vers la zone Asie Pacifique et leur désengagement partiel du vieux continent, il est peut-être temps pour la France de consentir les sacrifices nécessaires à sa défense et à celle de l’Europe. L’ambition stratégique et les discours sur la stabilité régionale sont une chose, s’en donner les moyens une autre.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Stanislas Garnier

Les Mille et Une Nuits d’al-Qaïda

Jeudi, 16. février 2012 6:24

Les ouvrages sur le terrorisme peuvent se diviser en deux camps : les enquêtes de terrain, menées par d’intrépides journalistes et des anciens du métier, et les travaux académiques ou synthétiques, écrits à l’abri du bruit et de la fureur. Le livre Inside Al Qaeda and the Taliban se place clairement dans la première catégorie, ne serait-ce qu’à en juger par le destin de son auteur, le journaliste pakistanais Syed Saleem Shahzad, correspondant de l’Asia Times on Line au Pakistan et assassiné le 30 mai 2011 à l’âge de 40 ans.

Ce texte posthume de 250 pages n’est pas d’une lecture facile. Loin des grandes fresques parfaitement composées à la Ahmed Rashid, le livre de Shahzad est une mosaïque d’éléments, parfois redondants et dépourvus d’ordre chronologique, le tout dans un anglais parfois baroque. Et pour cause, l’ouvrage ne cesse de se référer aux Contes des Mille et Une Nuits comme une clé de lecture des chemins sinueux du jihadisme international. Les éléments factuels, souvent inédits, sont entrecoupés de longues considérations sur l’évolution idéologique du jihadisme dont l’auteur aurait certainement pu se passer. Il faut pourtant savoir dépasser ces aspects pour se plonger dans sa description des stratégies de pouvoir mises en œuvre par les combattants du Khorasan – une région mythique de la tradition islamique recouvrant une zone Ak-Pak élargie, de la vallée de la Ferghana en Asie centrale aux bouches de l’Indus.

Shahzad décrit la reconstitution par Al-Qaïda d’un réseau d’alliances au lendemain de son éviction d’Afghanistan à l’hiver 2001-2002. Alors que les Talibans afghans regroupés autour du Mollah Omar souhaitaient se concentrer sur la guerre contre l’OTAN, al-Qaïda aurait cherché à se reconstituer sur un terreau pakistanais. Leur vision reposait alors dans une stratégie indirecte assez fine destinée à couper les Occidentaux de leur voie logistique principale (un axe routier passant de Karachi à la passe de Khyber).  C’est dans cette perspective qu’il faudrait ainsi interpréter la création de la Jundullah, une organisation subversive essentiellement destinée à récupérer les membres des groupes armés pakistanais préexistants (Lashkar-e-Jhangvi, Jaish-e-Mohammad, Harkat-ul Mujahadeen, etc.) et à les rediriger vers la frontière nord-ouest du pays.

Dans cet effort, al-Qaïda aurait paradoxalement bénéficié de la pression américaine sur les Pakistanais pour lutter contre les réseaux jihadistes qu’ils avaient eux-mêmes suscité depuis le milieu des années 1970, en Afghanistan comme au Cachemire. Dès 2004, le retournement de l’ISI contre ses anciens proxies provoque un afflux de milliers de combattants dans les zones tribales : les premiers à les accueillir sont Jalaluddin Haqqani et son fils Sirajuddin – lui-même très proche de personnalités « arabes » dont Abu Laith al-Libi. C’est à partir de ce noyau pakistanais que se développe le mouvement des Talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliba Pakistan) ainsi que la base stratégique permettant aux Talibans afghans de lancer leur offensive du printemps 2006. Shahzad souligne ainsi un point fondamental : au contraire des insurgés irakiens, les Talibans afghans sont inextricablement liés à leurs soutiens internationaux – dont al-Qaïda, quelle que soit sa délimitation, fait naturellement partie.

Dès lors, al-Qaïda n’aurait eu de cesse de développer deux stratégies : d’une part accroître son influence sur les Néo-Talibans en se rendant indispensable à leur combat – le réseau Haqqani, à la croisée des deux mondes, tient une place centrale dans ce dispositif – ; d’autre part de s’appuyer sur ses nouveaux éléments punjabis pour développer une stratégie internationale – c’est le sens de la création d’un nouvel organe, Lashkar al-Zil (LaZ).

Parmi les combattants punjabis qui arrivent au Waziristan pour nourrir LaZ, Shahzad distingue deux hommes : Muhammad Ilyas Kashmiri, chef de la légendaire Brigade 313 et Haroon Ashik, ancien officier et membre du principal proxy de l’ISI, Lashkar-e-Taiba (LeT). Haroon, ancien commandant dans l’armée avant d’intégrer le LeT, a d’ailleurs participé à de nombreuses missions en Afrique (Sierra Leone, RDC) comme casque bleu et a ainsi pu observer de près les comportements des militaires occidentaux. Formé par les Pakistanais aux études stratégiques (et notamment à l’histoire des insurrections vietnamiennes et tamoules), il insuffle aux Talibans afghans et pakistanais des conceptions tactico-stratégiques sophistiquées, ce qui, selon Shahzad expliquerait l’amélioration qualitative des opérations en Afghanistan à partir de 2008.

Muhammad Ilyas Kashmiri (1964-2011)

Kashmiri quant à lui apporte une nouvelle stratégie pour le jihad au Khorasan : selon lui, l’alliance américano-pakistanaise est le nœud du problème et, malgré ses errements, finira par avoir raison du mouvement. La solution viendra de l’Inde : un regain de tension, voire un conflit indo-pakistanais, le voisin oriental dégagera les marges de manœuvres à l’Est et rétablira la solidarité islamique. C’est l’origine des attentats de Bombay du 26 septembre 2008, organisés par Haroon, sous le patronage de Kashmiri, avec l’aide de ses anciens frères d’armes du LeT – Haroon aurait ainsi détourné une opération de routine de ce proxy traditionnel de l’ISI pour en faire un attentats jihadiste sans précédent. Pour Shahzad, cet attentat était destiné à provoquer une nouvelle guerre indo-pakistanaise: la marque du LeT étant, en Inde, synonyme d’ISI, une telle attaque ne pouvait s’agir que d’une provocation. L’intense action diplomatique américaine permet cependant de l’éviter et c’est en planifiant un second attentat, cette fois-ci contre des sites nucléaires et militaires indiens, que Rahman, puis Haroon sont finalement arrêtés. Quant à Kashmiri, il est tué en juin 2011 dans une frappe de drone.

En dépit des lourdeurs d’écriture et de construction, de passages beaucoup moins convaincants sur des régions hors de sa zone d’expertise (Somalie, Yémen, Asie centrale, Tchétchénie) et d’exagérations parfois aberrantes (il y aurait selon lui 100 000 combattants du jihad au seul Pakistan…), l’ouvrage de Shahzad n’en est pas moins un travail impressionnant. A l’heure où tous s’interrogent sur les raisons de la présence occidentale en Afghanistan, et l’existence d’intérêts vitaux en jeu, à l’heure où les tractations avec les Talibans semblent plus que jamais présager de leur retour au pouvoir, ce livre vient réaffirmer la réalité de la menace que le terrorisme radical continue de faire peser sur la stabilité du monde.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (3) | Auteur: Elie Tenenbaum