Kadhafi delendus est
Samedi, 3. septembre 2011 10:00

La proximité de la Libye de Kadhafi avec la Carthage d’Hannibal n’est guère que géographique – sauf à inclure le prénom de l’un des fils du dictateur. La sagesse grondeuse de Caton l’Ancien, qui redoutait encore la cité punique après que celle-ci fut vaincue, peut quand même nous éclairer encore aujourd’hui quand il s’agit d’évaluer la conduite à suivre dans la région. On pourrait d’abord s’étonner de ce que les membres du CNT et de l’OTAN multiplient ça et là les déclarations d’intention quant à leur poursuite des opérations. La grande réunion internationale de jeudi 1er septembre a en effet décidé de maintenir les frappes à l’encontre des forces persistantes de l’ancien régime dans ce qui pourrait sembler à certains un acharnement contre un vieillard battu à la santé mentale fragile.
Les citoyens de l’Europe occidentale, au nom desquels la guerre est menée outre-Méditerranée, sont en droit de s’interroger : existe-t-il encore une menace Kadhafi ? S’il est encore difficile d’évaluer ses forces, on peut d’ores et déjà imaginer un scénario de poursuite de la guerre.
Dans son dernier message aux Libyens et à l’Occident, Kadhafi promettait « la guérilla [...] la résistance et la longue guerre» contre les forces du CNT. A-t-il les moyens de mener une telle lutte? Rien n’est moins sûr : alors que l’effondrement de son régime entraîne les défections de ceux qui s’étaient hier encore rangés au côté du Guide, il lui faudrait une aura exceptionnelle pour mobiliser des forces, susciter une adhésion qui dépasse ses bases tribales ou répondre de façon crédible au désir de changement des Libyens. Et pourtant, les combats continuent à Syrte et dans d’autres localités, sans mentionner l’immensité du désert méridional, avec ses champs pétroliers et ses frontières poreuses – sanctuaire tout trouvé pour une guérilla en quête d’oxygène.
Par ailleurs, si l’histoire récente nous a bien appris une chose, c’est qu’un état de grâce n’est pas éternel. Les guerriers de l’Alliance du Nord et les troupes américaines avaient été fêtés par les Afghans en 2002, avides de changement et pour le moins satisfaits de se débarrasser d’un régime qui les opprimait de bien des façons. C’est l’incurie de la communauté internationale et du nouveau gouvernement décentralisé qui ramena peu à peu les Talibans dans le jeu, jusqu’à faire d’eux, à partir de 2006, une alternative acceptable à la corruption des warlords.
De même, on peut d’ores et déjà s’inquiéter de ce que le Président du CNT et son Premier Ministre, Moustafa Abdel Jalil et Mahmoud Jibril, semblent un peu trop arrivés « dans les fourgons de l’étranger », comme l’on disait de Louis XVIII. Le contrôle des forces armées paraît fragile, comme le laisse entrevoir l’assassinat de son chef militaire, le général Abdel Fattah Younès en juillet dernier et resté impuni depuis. Ainsi que le précisent déjà certains observateurs, la plupart des chefs politiques des rebelles avec lesquels nous traitons n’ont toujours pas foulé le sol de la Tripolitaine. Les hommes qui ont pris la capitale semblent bien différents : venus de l’Ouest et non de Cyrénaïque, ils restent largement inconnus du grand public à la manière du désormais célèbre « bataillon Tripoli », peut-être composé davantage de forces spéciales que de manifestants libyens, et l’on s’inquiète d’ores et déjà de la forte présence dans les combats d’Abdelhakim Belhaj, plus connu sous le nom d’Abou Abdallah al-Sadek, et ancien chef du Groupe islamique combattant libyen (GICL). Le fossé existant entre un tel chef de guerre et l’homme que l’on a vu cette semaine sur le perron de l’Elysée n’augure rien de bon quant à la future unité du nouveau gouvernement.
Le pire n’est jamais sûr, mais il est raisonnable de craindre le désordre dans la Libye nouvelle. Si le chaos devait s’installer de manière durable – entretenu par exemple par des actes de terrorisme vindicatifs mais perturbateurs de la part des Kadhafistes retranchés –, tandis que le CNT se divise ou se consacre essentiellement au partage, en interne et en externe, de sa rente pétrolière, les Libyens, comme les Afghans avant eux, pourraient alors ressentir la nostalgie d’un régime, pourtant honni, mais qui leur assurait la sécurité.
Certes, les deux situations n’ont rien à voir : la géographie du pays est moins propice à l’insurrection, la société libyenne moins fragmentée et plus ouverte à l’étranger en général et à l’Occident en particulier, enfin Kadhafi ne peut s’appuyer sur un Pakistan voisin prêt à jouer le plus dangereux des jeux pour le protéger – encore que l’Algérie, le Soudan et les rebelles tchadiens pourraient, pour peu que la situation les y poussent, aspirer à jouer un tel rôle. Comparaison n’est pas raison, il n’en serait pas moins fâcheux de laisser s’échapper le dictateur comme on a laissé partir le mollah Omar. Comme Carthage, le kadhafisme doit être détruit, non pour ce qu’il est aujourd’hui mais pour ce qu’il pourrait incarner demain.
Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Auteur: Elie Tenenbaum


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