Mardi, 10. mai 2011 7:28
Ce post a été écrit par Louis-Marie Clouet, chercheur au CERFA de l’Ifri.
La réforme de l’armée allemande, la Bundeswehr, est entrée dans une phase de grande incertitude quant à sa portée et au modèle d’armée qui en résultera. L’orientation de la réforme est fortement remise en question suite à la démission du Ministre Karl-Theodor zu Guttenberg (KT) le 1er mars 2011 et à son remplacement par Thomas de Maizière. L’une des premières mesures du nouveau ministre a été le renvoi secrétaire d’Etat Walter Otremba, qui pilotait la réforme de la structure du ministère fédéral de la Défense (le BMVg).
Présentée initialement comme une refonte fondamentale du BMVg et de la Bundeswehr, cette réforme risque de s’inscrire dans le mouvement long des réformes successives de la Bundeswehr depuis 20 ans, avec un résultat similaire : une ultime réduction du volume des forces armées et du budget de la défense allemands.
L’abandon rapide de la conscription
L’abandon de la conscription n’était pas prévu par l’accord de coalition conclu en octobre 2009 par les chrétiens-démocrates CDU-CSU et les libéraux FDP. Ce contrat entérinait la réduction de la durée du service militaire obligatoire de 9 à 6 mois, compromis insatisfaisant pour les deux parties. Entre le printemps et la fin de l’année 2010, on a donc pu observer un renversement de tendance extrêmement rapide, sous la pression de KT. Les deux partis au pouvoir acceptent la suspension de la conscription lors de leurs congrès nationaux fin octobre (CDU CSU) et FDP mi novembre 2010 ; le projet de loi est déposé par le gouvernement fédéral devant le Bundestag 21 février 2011, qui adopte le 24 mars 2011 la loi entérinant la suspension de la conscription (après 55 années d’existence) à compter du 1er juillet 2011. La loi prévoit la mise en place d’un service militaire volontaire de 12 à 23 mois, avec un volume prévu d’environ 15 000 volontaires dans le futur.
L’abandon du service militaire étant acté, la plus grande crainte des responsables de la Bundeswehr porte désormais sur l’après-1er juillet : « Tu te rends compte, la Bundeswehr est une armée de volontaires, mais personne n’y va » (« Stell dir vor, die Bundeswehr ist eine freiwilligen Armee, und keiner geht hin »).
La Bundeswehr dans son format actuel peine à recruter ses 195 000 soldats de métiers ou sous contrat, et souffre déjà d’une pénurie de spécialistes, notamment de médecins et d’ingénieurs (depuis plusieurs années, 7000 postes par an non pourvus, cf. Rapport de l’inspecteur général Wieker). Elle souffre aussi d’un déséquilibre générationnel, avec un surplus d’officiers de 40 – 50 ans d’âge et un déficit de jeunes de 20 à 35 ans, qui constituent le cœur d’une armée professionnelle en opérations (voir une étude de la SWP, par Wenke Apt). L’évolution démographique de l’Allemagne va faire peser une pression d’autant plus forte sur le recrutement futur de la Bundeswehr, alors que les jeunes classes d’âges se réduisent, et de manière accélérée dans les Länder de l’Est qui constituent déjà le principal vivier de recrutement de l’armée allemande.
Etant donné la contrainte budgétaire d’économie de 8,3 milliards d’euros sur les prochaines années, il est fort à craindre que la Bundeswehr ne disposera pas des moyens financiers pour déployer les mesures d’attractivité nécessaires au recrutement d’une armée de volontaires et de soldats de métier. De plus, à l’heure actuelle, ce passage à une armée professionnelle n’a pas été suffisamment pensé, à si courte échéance : quelles structures de recrutement, quelles soldes et primes, quelles perspectives de carrière pour attirer les jeunes allemands, alors que l’armée va se retrouver en concurrence directe avec les entreprises sur un marché de l’emploi déjà très concurrentiel, du fait de la pénurie de jeunes diplômés en Allemagne ?
Les fourches caudines des économies budgétaires
Cette réforme est née sous le sceau de la contrainte budgétaire : l’obligation que le budget de la défense apporte « sa contribution à la consolidation du budget fédéral et au respect du mécanisme de frein à la dette inscrit dans la Loi fondamentale », par une économie de 8,3 milliards d’euros d’ici à 2014, prolongée à 2015.
Si KT a justifié l’abandon de la conscription par la nécessité d’une réforme fondamentale du BMVg, il était sans doute vain d’espérer passer outre la contrainte budgétaire fermement rappelée par le ministre des Finances Schäuble. Cette obligation d’économie a pour conséquences :
- Des coupes dans les budgets d’armement et des réductions de cibles sur tous les principaux programmes (avion de transport A400M, avion de combat Eurofighter, hélicoptères Tigre et NH-90, véhicules blindés Boxer et Puma, frégate F-125) ;
- Des économies sur les infrastructures ; dans ce domaine, tous les plans qui commençaient à être définis par l’équipe Guttenberg sont remis sur l’ouvrage par le nouveau ministre de Maizière. On ne peut pas augurer pour l’instant des réformes de structure que le nouveau ministre décidera d’ici à l’été. En la matière, la réforme n’a toujours pas abordé les questions difficiles des fermetures d’unités et de bases militaires, avec leur corolaire : la réorganisation interne du ministère, en particulier des services chargés des achats d’armement ; le regroupement des services centraux du ministère à Berlin ; les prévisibles résistances des élus locaux, en une période électorale difficile pour les partis au gouvernement. Sans parler de la difficile définition du volume respectif des trois armées, Heer, Luftwaffe et Bundesmarine.
Mais ces mesures ne suffiront pas à atteindre l’objectif des 8,3 milliards d’euros d’économie. Il y a donc tout à parier que le volume de forces visé ne sera pas atteignable dans une telle enveloppe budgétaire. Le ministre KT avait retenu un format d’armée à 163 500 hommes, compte tenu des 8,5 milliards d’euros d’économie. Les partis au pouvoir ont estimé que ce format risquait de faire perdre de l’influence à l’Allemagne et ne permettait pas à la Bundeswehr d’assumer l’ensemble de ses missions : ils ont donc imposé une Bundeswehr à 185 000 hommes, sans pour autant prévoir les moyens financiers nécessaires. Le budget actuel ne permettrait de financer que 158 000 hommes ; la Bundeswehr serait alors contrainte d’accepter des déficits capacitaires et ne pourrait plus assurer l’ensemble de la gamme des missions.
En termes opérationnels, la Bundeswehr ne peut actuellement atteindre l’objectif de 14 000 hommes en opérations extérieures prévu par le Livre Blanc de 2006, et ne peut atteindre au maximum que 8 000 hommes en opex. La commission Weise, créée par KAT pour avancer des propositions sur la réforme structurelle du BMVg, avait plaidé dans son rapport sur la réforme de la Bundeswehr pour une armée capable d’envoyer 15 000 hommes en opex, le ministre KT entérinant au final un volume de 10 000 hommes projetables.
De plus, selon les observateurs allemands, le passage à une armée professionnelle ne sera en aucun cas synonyme d’un « plus grand enthousiasme d’engagement dans des opérations, qui pourrait s’exprimer dans un élargissement des mandats accordés ou à une décision plus rapide d’engagement dans de nouvelles missions » (voir un HSFK Report par Berthold Meyer). Pas de remise en cause ou d’allègement du contrôle parlementaire par le Bundestag sur les engagements de la Bundeswehr, autorisation parlementaire qui en fonde la légitimité.
Le « dilemme insoluble » de la Bundeswehr
Le nouveau ministre de la Défense doit donc faire face à un dilemme insoluble[1] :
1- Réduire de manière drastique le format de la Bundeswehr ;
2- Transformer les forces armées en un corps « flexible et dynamique » ;
3- Orienter de manière plus efficace les opérations d’armement sur les besoins opérationnels d’une armée en opération ;
4- Et tenir les engagements d’économies imposés par le gouvernement d’ici à 2015.
La réforme actuelle de la Bundeswehr présentait l’opportunité d’inscrire le rôle et le format d’une nouvelle Bundeswehr dans une formulation renouvelée de la politique étrangère et de défense de l’Allemagne. Malheureusement, les enjeux budgétaires en feront une ultime réforme avec pour slogan « Economiser comme raison d’Etat » (article de Svenja Sinjen et Jana Puglierin).
Au terme de ces quatre années de mesures drastiques d’économie, qui seront sans doute prolongées, le gouvernement allemand risque donc d’obtenir une armée à 158 000 hommes, avec des difficultés de recrutement, moins d’équipements modernes que prévus, et une capacité encore plus réduite de projection. Une armée qui s’avérerait au final « trop petite, moins flexible et moins efficace » pour maintenir le niveau d’engagement et l’influence de l’Allemagne auprès de ses alliés. Toute l’expérience et la sagacité du nouveau ministre Thomas de Maizière ne seront pas de trop pour tenter d’optimiser les mesures de réformes structurelles du BMVg, pour tirer le meilleur parti des contraintes qui lui sont imposées, et sortir si possible le mieux possible de ce « dilemme insoluble ».
[1] Franz-Joseph Meiers, La réforme de la Bundeswehr, Note du Cerfa à paraître.