Jeudi, 13. janvier 2011 7:52
La fin de l’année 2010 a vu fleurir sur la blogosphère et dans les médias les traditionnels bilans chiffrés de l’année écoulée. Concernant la guerre en Afghanistan, les commentateurs font preuve d’un pessimisme qui semble de la dernière mode. Les pertes enregistrées par la coalition en font l’année la plus meurtrière depuis le début du conflit. Il s’agit d’une année noire pour la France qui a perdu 16 soldats sur le théâtre afghan. La guerre pourrait durer plus longtemps que prévu et les chiffres révéleraient une efficacité minime de l’action militaire de la coalition.
Je crois au contraire que l’on peut en faire une lecture différente. D’abord concernant les pertes. 53 morts français en Afghanistan dont 16 pour la seule année 2010, il faut le regretter, mais aussi relativiser. 24 614 militaires sont morts pendant la guerre d’Algérie, soit 3000 par an en moyenne. 129 tués au Liban en 9 ans, de mars 1978 à novembre 1987, dont 58 lors du seul attentat du Drakkar, le 23 octobre 1983. Nous sommes toujours présents dans la Finul, mission de paix, et en 2010, 5 soldats y ont perdu la vie. 84 soldats français sont morts en ex-Yougoslavie, essentiellement entre 1992 et 1996, soit des pertes plus élevées qu’en Afghanistan, et sur une période plus courte. Qu’adviendra-t-il d’un pays où la perte d’une seule section de combat est devenue un séisme de portée stratégique, comme l’a montré l’embuscade d’Uzbeen ? Cela révèle simplement la faiblesse de la résilience collective de notre société, alors que l’engagement dans un conflit suppose une détermination absolue.
Examinons ensuite l’argumentaire développé par Jean Dominique Merchet sur son blog. Le kill ratio n’est pas un argument recevable pour juger de l’efficacité d’une tactique dans ce type de conflit. Lors de la bataille de Khe Sanh en 1968, les Marines ont atteint le chiffre record de 50 insurgés tués pour un Marine. On sait ce qu’il advint de la guerre. Du général McChrystal au colonel Bellot des Minières (chef de corps du REP engagé en Kapisa-Surobi en 2010), tous les praticiens disent que la retenue dans l’usage du feu est au contraire indispensable. Les chiffres révèlent donc aussi une certaine mesure dans l’usage de la force, ce qui, à la longue, sera certainement plus efficace qu’une méthode brutale, pourtant bien plus facile à appliquer par les troupes sur place. En outre, selon les chiffres de l’ISAF, révélés notamment par le général Petraeus lors de sa venue à Paris, le ciblage des chefs de réseaux par la force a infligé de sérieux coups aux insurgés, avec certes moins de visibilité médiatique, mais aussi bien moins de dommages collatéraux. L’échelon opératif du shadow government taliban (l’ « OPA » des anciens temps) a été particulièrement visé, ainsi que les réseaux de pose d’IED. L’effet sur le terrain est visible avec notamment une plus grande difficulté pour les groupes d’insurgés à coordonner leur action.
D’autres arguments sont porteurs d’espoir : amélioration de la situation dans la bulle sécuritaire de Kaboul, succès de l’opération Hamkari dans le Sud avec notamment le rejet des insurgés hors de la Highway 1, situation en Surobi, que les chefs militaires français jugent transférable aux forces de sécurité afghanes, fragile accord à Sangin jusqu’ici une des zones de combat les plus dures. Les rapports de mission, évidemment classifiés, le montrent. Au sein de la coalition, les unités françaises amènent des résultats, à la fois sur le plan sécuritaire, mais aussi sur celui de la gouvernance – preuve en est le changement de gouverneur en Kapisa, qui posait des difficultés et qui a été relevé. Désormais, les compagnies de la TFLF, nomadisent hors des FOB. Les Français sont même un modèle pour l’encadrement des OMLT.
Mais revenons-en au bilan chiffré de l’année. 2 813 pertes au total pour la coalition et les forces afghanes, 131 700 soldats de l’ISAF déployés, 134 000 soldats de l’ANA et 90 000 policiers de l’ANP formés (certes encore imparfaitement) dans un pays de 28 395 000 habitants. En partant de ces froides statistiques et du niveau de violence qu’elles traduisent, il est utile de faire une comparaison avec d’autres conflits similaires grâce aux travaux de la Rand et de Steven M. Goode (voir ce post sur le sujet).
On peut déterminer que le ratio de forces de sécurité nécessaire pour faire baisser le niveau de violence serait, selon les comparaisons statistiques de Goode, de 14,47 soldats pour 1000 habitants. Or le ratio réel est aujourd’hui de 12,52 pour 1000 habitants. La différence s’amenuise rapidement, le ratio était de 7,6 pour 1000 en 2009, et pour atteindre le ratio recommandé, il « suffit » encore d’un effort pour augmenter de 54 000 membres les forces de sécurité afghanes, objectif qui semble tout de même atteignable pour l’ISAF en 2011. L’ensemble des ANSF a augmenté de 36% en 2010, dont 44 000 hommes pour la seule ANA. Évidemment, le seul aspect quantitatif ne sera pas suffisant et il faudra aussi travailler à améliorer la qualité des unités formées. Le pic de violence de 2010 était attendu dès la mise en place du renfort de troupes et du fait de la décision de McChrystal de diminuer le recours aux appuis indiscriminés. Attendons avant de juger.
Si l’on se réfère à ces comparaisons statistiques, basées tout de même sur l’étude de 43 insurrections, le gouvernement afghan et la coalition devraient disposer en 2011 des effectifs permettant de faire enfin baisser le niveau de violence en Afghanistan et de là pouvoir embrayer sur un scénario de sortie de crise. La stratégie de l’«anaconda », visant à étrangler et étouffer l’ennemi, pourrait bien réussir. Évidemment, cela prendra encore quelques années, et il y aura d’autres morts. Cela s’appelle la guerre, faut-il le rappeler. On le sait, cette réussite militaire ne mènera à rien si un projet politique viable n’est pas mis en place par les Afghans eux-mêmes. Pour autant, sans la « réussite » du volet sécuritaire, il n’y aura pas l’ombre d’une chance pour un projet politique autre que celui de l’extrémisme Taleban. Tout le problème pour la communauté internationale et le gouvernement est de s’entendre sur un « Afghanistan Good Enough » permettant de déterminer les indicateurs de sortie de crise.
Je formule donc un vœu pour cette année 2011, un vœu d’optimisme. L’année sera difficile pour les armées, l’actuel chef d’état-major de l’armée de Terre rappelait récemment que « les missions sont remplies, mais au prix d’efforts et de sacrifices considérables ». Il y aura d’autres morts en Afghanistan, la série a malheureusement commencé avec la mort du caporal-chef Hervé Guinaud. L’année 2011 sera surtout déterminante. Si la dynamique actuelle survit au « surge insurgé » qui va probablement se dérouler au printemps et à l’été, alors l’espoir sera permis. Sinon, il n’y aura pas de blanc-seing politique pour prolonger l’effort. La stratégie en œuvre a donc une chance de réussir et en ce sens, la mort au combat des soldats français et de leurs camarades alliés n’est pas un sacrifice vain. « Mort pour la France » me semble encore être une épitaphe porteuse de sens.