Lundi, 26. avril 2010 7:00
Les mathématiques peuvent-elles être utiles à la stratégie de contre-insurrection en Afghanistan? La guerre, à la fois art et science, ne peut évidemment pas être mise en équation. Pourtant, le recours aux mathématiques permet d’effectuer des calculs (rapports de force, ratio, consommations, distances, mise au point d’abaques) qui sont utiles lors des phases de planification pour évaluer si un plan reste cohérent vis-à-vis des « règles de l’art » ou si au contraire il entre manifestement dans les cas non-conformes où la prise de risque est élevée.
Dans le cas de la contre-insurrection, l’épineux débat autour du ratio de force nécessaire à la pacification d’un théâtre a donné lieu à une abondante littérature. On retiendra notamment les travaux de James Quinlivan pour la RAND et ceux de Steven M. Goode qui a publié dans Parameters les résultats d’une étude du Center for Army Analysis : « a Historical Basis for Force Requirements in Counterinsurgency ».
A partir d’études statistiques élaborées sur l’étude de 42 conflits, Goode élabore une formule pour modéliser le ratio de force minimum permettant d’espérer stopper puis inverser un niveau de violence donné dans un conflit insurrectionnel.
F = 1.2 x (K/L)0.45 + 2.8
où F = ratio de forces de sécurité pour 1000 habitants. K = nombre de tués parmi les forces de sécurité par an et par million d’habitants. L = fraction de forces de sécurité locales.
On le voit, cette formule tient compte du niveau de violence rencontré et de la proportion de troupes locales engagées. Elle permet donc une analyse plus fine que la traditionnelle comparaison avec le ratio de 20 pour 1000 avancé par exemple dans le FM 3-24.
Si l’on applique cette formule à la zone de responsabilité française en Afghanistan, on trouve que le ratio recommandé (F) était de 12 en 2008 et 13,1 en 2009.[1] Or le ratio réel de troupes se situe actuellement à 5,28 pour 1000.
Ce résultat appelle plusieurs commentaires, même s’il faut évidemment prendre avec prudence les études statistiques qui ne peuvent – par définition – tenir compte de la spécificité d’un théâtre ou d’un conflit particulier:
- Le ratio actuel de 5,28 pour 1000 est très faible au regard du taux de 20 pour 1000 préconisé dans les manuels de COIN américain et britannique.
- En comparant ces 5,28 pour 1000 au ratio obtenu avec l’équation de Goode, il est permis d’être sceptique quant à l’espoir d’améliorer durablement la situation sécuritaire avec les effectifs actuels, même si l’approche des soldats français est intelligemment construite sur la compréhension fine de la zone d’action, et sur un usage très maîtrisé de la force.
- En outre, si l’on extrapole les pertes subies sur les 4 premiers mois de l’année 2010, on trouve que le ratio F atteint 14,08. Cela confirme l’accroissement annuel du ratio exigé puisque la faiblesse des effectifs empêche d’enrayer l’augmentation de la violence. Plus on tarde à réagir, plus il faudra consacrer d’efforts. Cette tendance est aussi mise en évidence par l’analyse de Goode.
- L’ augmentation de la fraction de troupes locales (L) est un des facteurs pour atteindre le ratio optimum. En calculant le nombre de soldats de l’ANA qui permettrait (à engagement français constant) d’obtenir l’égalité entre le ratio préconisé et le ratio réel, on trouve le chiffre de 3250. Si l’on veut être encore plus fin, il faut aussi prendre en compte dans l’équation le surcroit de pertes engendré par cette augmentation de troupes. L’équation se stabilise alors à 4000 soldats afghans.
Ainsi, et selon la modélisation proposée par Goode, si les militaires français veulent espérer faire baisser le taux de violence en Kapisa Surobi, sans pour autant engager plus de troupes, il est indispensable d’augmenter rapidement le nombre de soldats afghans à hauteur de 3500 à 4000 hommes alors qu’ils ne sont que 800 aujourd’hui. Ce devrait être le cas prochainement avec la réorganisation de l’ANA dans la province. A défaut de quoi le niveau de violence devrait continuer à augmenter, et il faudra s’attendre à des pertes comparables au minimum à celles des années passées. La mort d’un cinquième soldat depuis le début de l’année 2010 nous montre que nous sommes malheureusement sur cette courbe.
Enfin et pour alimenter le débat, je livre à vos commentaires ces quelques ratio forces de sécurité/population des conflits passés. On peut observer qu’un ratio favorable n’assure pas la victoire, mais qu’un ratio insuffisant garantit la défaite.
- Algérie: 38 pour 1000, 43 pour 1000 (si l’on ne considère que la population musulmane)
- Irlande du Nord en juillet 1972 : 20 pour 1000, 60 pour 1000 si l’on ne considère que la population catholique)
- Afghanistan (1988) 26 pour 1000 (en comptant les Russes et l’ARDA)
- Britannique en 2004 à Bassorah : 2 pour 1000. En 2006 dans le Helmand 4 pour 1000, 19 pour 1000 en 2008 en comptant l’ANA.
- Irak (Mai 2008): 22 pour 1000, 26 pour 1000 en comptant les milices Sons of Irak.
- Afghanistan (2009): 7,6 pour 1000.
[1] Calculs effectués sur les bases suivantes : population en Kapisa estimée à 358000 personnes, et 140000 en Surobi. 1750 soldats déployés dans la TF Lafayette, 81 OMLT et 800 soldats de l’ANA. Les pertes en 2008 sont de 3 soldats US et 10 soldats français, 7 US et 8 français en 2009. 5 français depuis le début de 2010. Concernant les pertes de l’ANA, un calcul statistique a été effectué en partant de la seule donnée accessible : 568 morts entre 2007 et 2009. Rapporté sur un an aux 800 soldats de la province, cela fait 2 ou 3 morts par an à prendre en compte. La présence de soldats américains est ponctuelle et n’est donc pas prise en compte dans le ratio de troupe permettant le contrôle de la zone.