Kampuchéa mon horreur
Mardi, 7. février 2012 6:30
La condamnation de Duch à la prison à perpétuité a fait resurgir dans l’actualité le génocide perpétré par les Khmers rouges de 1975 à 1979. Au cours de cette période, 1,7 millions de Cambodgiens sont morts, soit près du quart de la population du pays.
Rithy Panh a réchappé à ce crime de masse. Il est devenu réalisateur et écrivain. Dans son documentaire S21 – nom du principal centre de torture de Phnom Penh – il croisait les points de vue de bourreaux et de victimes. Un témoignage essentiel manquait toutefois, celui de Duch qui dirigeait S21 et était l’un des principaux chefs de la police du Kampuchéa démocratique. Depuis la sortie de ce documentaire en 2003, Rithy Panh a eu l’occasion d’échanger longuement avec Duch, sous l’œil des caméras. De ces échanges, il a tiré un film « Duch, le maître des forges de l’enfer » et un livre, co-signé avec Christophe Bataille, L’élimination.
Autant le dire d’emblée, la lecture de L’élimination est pénible, douloureuse. Le style – une alternance de souvenirs des années 1970 et d’extraits d’entretiens avec Duch – n’y est pour rien. Ce sont les descriptions des atrocités commises par les Khmers rouges et vécues par l’auteur qui sont terribles, parfois insoutenables. Fils du chef de cabinet du ministre de l’Education, Rithy Panh a 13 ans lorsque les Khmers rouges font leur entrée dans Phnom Penh. Comme la quasi-totalité des habitants de la capitale, il est déporté vers les campagnes. Les bourgeois – appelés « nouveau peuple » par le régime de Pol Pot – doivent être rééduqués au contact des paysans. C’est le début du cauchemar. Les uns après les autres, les membres de la famille de Rithy Panh succombent à la famine, à la maladie et à la folie des Khmers rouges. Son beau frère est exécuté : il a le malheur de pratiquer la médecine moderne, une discipline bourgeoise…
Les Khmers rouges ont voulu faire table rase du passé, supprimant la monnaie, inventant de nouveaux mots, interdisant les voitures, les vêtements de couleurs et tant d’autres choses. Quelques produits de première nécessité continuaient à circuler sous le manteau. C’est ainsi que la mère de Rithy Panh a pu obtenir un comprimé de pénicilline contre quelques grammes d’or. Oui, le dénuement était tel qu’un comprimé de pénicilline valait de l’or. Il y avait bien des hôpitaux mais seule la médecine traditionnelle y était pratiquée. Les conditions d’hygiène y étaient tellement déplorables que le terme « mouroir » serait plus approprié. Rithy Panh travailla un temps dans un de ces dispensaires. Il était chargé d’empiler les cadavres.
A l’époque des Khmers rouges, l’individu était nié, l’intimité n’existait plus. Tout était dicté par l’Angkar, l’organisation mise en place par le nouveau régime. Celle-ci s’est efforcée de contrôler les moindres gestes et pensées de la population, et de traquer les « ennemis de l’intérieur ». La paranoïa du pouvoir était telle que le moindre signe était interprété comme une preuve de collusion avec l’ennemi. Les ennemis étaient partout et il fallait les éliminer, sans pitié, comme des bêtes. Cueillir un fruit ou pêcher un poisson pouvait être considéré comme un acte individualiste, hostile à la collectivité et puni de mort. Et Rithy Panh de citer Sun Tzu : « Gouverner c’est détruire ».
En lisant cette tragédie cambodgienne, on pense aux récits de Primo Levi ou d’Hélène Berr mais aussi aux travaux récents de Jacques Sémelin. Dans Purifier et détruire. Usages politique des massacres et génocides, ce dernier écrit :
« Celui qui vit aujourd’hui dans un pays tranquille a bien de la peine à imaginer la réalité, la matérialité d’une telle tragédie. C’est toujours la sempiternelle question : comment est-ce donc possible ? Comment des êtres humains peuvent-ils se transformer ainsi en bourreaux de leurs semblables ? Pourtant, si notre pays s’enfonçait dans une crise économique de plus en plus grave, avec son cortège sinistre de millions de chômeurs, s’il était harcelé par des attentats terroristes en nombre, de plus en plus meurtriers, serions-nous longtemps indemnes de cette manière de penser ? Il nous faudrait bien trouver des ennemis, pas seulement à l’extérieur de nos frontières mais aussi à l’intérieur et – qui sait ? – là même où nous vivons : dans notre ville ou village, notre rue, notre immeuble. Car c’est ma conviction profonde, ou plutôt la conclusion à laquelle j’aboutis après des années de recherche : aucune société n’est à l’abri de tels processus dès lors qu’elle commence à se déliter ».
Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Marc Hecker





Sometimes you wish you never accepted to review a friend’s book/article : you lack the time to read the document, and once you finally find a few minutes/hours to discover it, it proves disappointing (and it’s pretty hard to find an easy way to say that). Some other times, fortunately, it’s the opposite: you get just what you were looking for (but still have to find the right way to say it, not to look like you’re congratulating a friend for being a friend). I’m glad to write from the start that this monograph clearly belongs to the second group.

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