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L’appui-feu et la guerre moderne : entretien pour l’Alliance géostratégique

Lundi, 19. mars 2012 14:00

Cet entretien avec Florent de Saint-Victor est publié simultanément sur son blog Mars Attaque et sur le blog de l’Alliance géostratégique.

Fruit d’un lent et long mouvement historique et, bien qu’il soit source de nombreuses innovations, le « modèle afghan » de l’appui-feu représente-t-il toujours un optimum ?

Le « modèle afghan », selon l’expression que Stephen Biddle a employée (pour le critiquer) repose sur trois piliers : des forces locales aguerries, un appui aérien rapproché (Close Air Support ou CAS) mais délivré à distance de sécurité par l’aviation, et des forces spéciales qui assurent la coordination du tout. Préfiguré au Kosovo (1999), introduit lors d’Enduring Freedom (2001), ce schéma opérationnel a aussi été appliqué, peu ou prou, en Libye lors de l’opération Harmattan (2011). Les progrès considérables réalisés par le CAS depuis une décennie, tant en matière de procédures de contrôle que de technologie de guidage terminal, permettent au « modèle afghan » d’atteindre aujourd’hui une efficacité militaire et une efficience – au regard des moyens déployés – sans précédent. Mais son intérêt, il faut le souligner, est d’abord d’ordre politique : l’absence de troupes au sol nombreuses permet de minimiser les risques liés aux pertes, de réduire l’exposition médiatique et de maximiser la vitesse d’intervention. Par ailleurs, l’opération Iraqi Freedom (2003) a plus généralement démontré à quel point le CAS pouvait agir, de concert avec des forces terrestres plus conséquentes, comme un multiplicateur de forces et permettre un tempo opérationnel optimal.

Il faut cependant nuancer cette vision panégyrique. Dix années d’opérations extérieures ont montré que si le CAS était un outil admirable et indispensable, il ne permettait pas de se dispenser d’un appui-feu terrestre, notamment d’artillerie de campagne, en particulier dans la partie élevée du spectre de la conflictualité. L’expérience afghane a montré qu’une intervention initialement « désengagée » peut très vite muter vers un conflit dans lequel il est nécessaire de contrôler le terrain face à un adversaire à la fois évanescent et agressif. La persistance du canon, et sa capacité de frappe de saturation deviennent vite indispensables.

Enfin, il faut rappeler l’exceptionnalité des conflits récents au regard de l’histoire. Si l’on étudie, sur un plan prospectif, les caractéristiques d’une guerre majeure face à un adversaire, sinon symétrique, du moins doté de moyens de défense aérienne efficaces, il apparaît vite que la permanence CAS ne peut être tenue pour acquise. Comme la Seconde Guerre mondiale ou la guerre de Kippour l’ont démontrées, les missions de supériorité aérienne (SEAD notamment) et de frappes stratégiques sont des prérequis à l’appui aérien, et doivent avoir donc la priorité sur celui-ci. Des forces terrestres trop habituées au soutien de la « cavalerie de l’air » pourraient ainsi se retrouver fort dépourvues le jour où le ciel ne sera plus vide au-dessus d’elles.

L’appui-feu est par essence interarmées (air, terre, mer), la culture propre à chaque armée jouant néanmoins un rôle dans les choix et les habitudes. Aujourd’hui, quels sont les facteurs qui déterminent les équilibres entre ces composantes ?

Il en existe plusieurs. Toutes les armées du monde proclament aujourd’hui haut et fort la complémentarité des appuis et la fin des rivalités interarmées – portées à leur pinacle au lendemain de l’Opération Anaconda en mars 2002. Le concept fondamental dont est censé procéder la répartition des rôles est celui de l’effet. En fonction de l’effet souhaité par le commandant opérationnel, telle ou telle forme d’appui doit être favorisée. Ainsi, si l’on cherche à détruire un bunker enterré, une bombe perforante à guidage laser sera probablement la meilleure option, en revanche s’il s’agit de neutraliser une mitrailleuse protégée par des sacs de sable, un simple obus de mortier devrait pouvoir faire l’affaire. Ajoutons que si cette règle de l’effet s’applique en priorité à l’interarmées, elle doit aussi jouer au sein d’une même arme : ainsi, le type de munitions employées en CAS (bombe GPS, bombe laser, passe au canon, etc.) devrait être dictée là aussi par une culture de l’effet et non du « plus aisé » ou du « plus pressé » comme c’est encore souvent le cas.

La pratique est cependant assez différente de cet idéal-type, et ce, pour deux raisons. La première est la culture d’armes qui évolue moins vite que la doctrine : souvent les troupes au contact tendent à rechercher l’appui « le plus proche », non pas dans la réalité tactique, mais dans la culture opérationnelle : le mortier d’abord, puis l’artillerie, suivis de l’hélicoptère et enfin seulement de l’aviation à voilure fixe. Cette mentalité est en train d’évoluer mais reste présente comme réflexe opérationnel. La seconde limite à la philosophie de l’effet est la disponibilité des moyens : nous nous sommes habitués en Afghanistan à disposer des moyens américains, considérables, qui garantissent une « quasi-permanence à l’air », ainsi qu’à des stocks de munitions suffisants, et, dans le cas de la Kapisa, à une artillerie toujours à portée – les deux batteries de CAESAR couvrant toute la province. Il faut être conscient des spécificités de cette situation et savoir que sur d’autres théâtres, la gamme d’appuis à disposition pourrait être considérablement réduite.

En abordant cette question de l’appui-feu, difficile de ne pas traiter des questions des matériels : plate-formes et munitions. Pour répondre aux besoins d’application du feu quelles sont les pistes techniques et technologiques de demain ?

Pour l’aviation, la grande révolution à venir est d’ores et déjà fixée : les drones armés, voire les drones de combat (UCAV), aptes à assurer un appui aérien permanent au profit des forces. Cette fonctionnalité, lorsqu’elle verra le jour, permettra au CAS de pallier son principal défaut : le manque de persistance sur le théâtre. Avec une autonomie de plus de 24 heures, des troupes infiltrées pourraient ainsi nomadiser pendant plusieurs jours en conservant toujours cet « ange-gardien » mécanique au-dessus de leurs têtes. Cela dit, des problèmes persistent : la vitesse du drone et sa vulnérabilité à l’égard des défenses sol-air (MANPADs notamment), un choix et une charge d’armement encore limités (à quoi sert une si longue autonomie s’il ne peut tirer que deux missiles ?), et, enfin, l’extrême rareté des flottes actuelles du fait du coût encore prohibitif des appareils.

En attendant l’arrivée de ces futurs « anges-gardiens », la question du CAS reste en suspens : non contente de ne pas assurer le remplacement de l’A-10 (le seul appareil de CAS des flottes occidentales), l’US Air Force vient de diviser son parc par deux dans le cadre des récentes réductions budgétaires. Certains se tournent dès lors vers des solutions low cost de type avion de contre-guérilla (c’est le sens du programme LAAR de l’USAF) qui consisterait à disposer d’appareils faiblement motorisés mais à même d’assurer les missions d’appui-feu en contre-insurrection. Cependant, il n’est pas certain que son intégration à la connectique moderne (C4ISTAR) n’annule pas vite l’avantage économique dont il est la raison.

Pour ce qui est de l’artillerie, les choses sont plus complexes : la frappe en profondeur, via le LRU (70 km de portée), a largement concentré les efforts en R&D, délaissant ainsi un peu plus la problématique de l’appui direct aux forces. Et pour cause, la mobilité du feu a parfois primé sur la mobilité des canons eux-mêmes. Si les systèmes d’armes d’artillerie (CAESAR, Archer) sont relativement mobiles et autonomes, ils ne sont ni aérotransportables ni tout-terrain. L’expérience afghane a montré que l’artillerie légère de type 105mm, démontable et transportable, à dos d’homme s’il le faut, n’était pas nécessairement une technologie vétuste – le bilan du L118 Light Gun britannique en est un bon exemple. Enfin, il est clair que l’avancée technologique majeure à venir – et, à vrai dire, déjà largement déclenchée – pour l’artillerie est celle de la précision. Dans le contexte politique et médiatique des conflits contemporains les dommages collatéraux sont devenus un poids considérable sur les appareils opérationnels, et l’appui-feu terrestre ne peut que difficilement être employé en contexte urbain – ce fut le cas lors de la seconde bataille de Falloujah (2004) mais parce que la ville avait été préalablement vidée de sa population. La précision pourrait donc être un véritable « game changer » pour l’artillerie. Cependant elle se heurte actuellement à des coûts prohibitifs, comme ce fut d’ailleurs le cas pour l’aviation dans les années 1980 et 1990 avant que les PGM [Precision Guided Munitions] ne voient leur prix se réduire. Aujourd’hui un obus Excalibur coûte près de 10 fois plus qu’une JDAM à guidage GPS. A ce prix-là, le « tout-précision » ne pourrait se faire qu’à la condition d’une réduction considérable des stocks, et donc de la perte partielle du principal atout de l’artillerie, c’est-à-dire la capacité d’appliquer un volume de feu massif dans la durée.

Enfin, pour ne pas oublier l’anniversaire des 70 ans de la création de l’arme des Transmissions, quelle est l’importance dans l’appui-feu des transmissions (et peut-être plus globalement du C2) ?

Les transmissions sont naturellement un maillon indispensable de la chaîne d’appui, ce sont elles qui ont permis l’émergence du tir indirect au début du XXe siècle et le découplage entre batterie et observateur. Aujourd’hui, pratiquement tout tir d’appui utilise des coordonnées satellites transmises au centre de direction des tirs automatisé. Mais la sphère informationnelle dépasse le simple domaine de l’acquisition des cibles. Ce savoir est donc primordial, mais il doit aussi se démocratiser au sein des armées pour répondre aux besoins de décentralisation des demandes d’appui. Alors que le groupe de combat est bien souvent l’unité au contact, l’arme des transmissions ne peut pas toujours assurer la présence d’un opérateur pleinement formé aux procédures et aux technologies de contrôle. A travers la déconstruction du contrôle terminal – possibilité pour de nouveaux observateurs de guider des tirs en interarmées – c’est aussi la fonction de transmetteur qui évolue. Celle-ci joue très certainement son rôle le plus central dans une autre tâche de prime importance : la déconfliction 3D, tâche ardue qui consiste à éviter la collision entre vecteurs, ou entre vecteurs et projectiles opérant simultanément dans l’espace de bataille. En effet, dans une opération complexe l’ensemble des moyens d’appui peuvent se combiner (mortier, artillerie, hélicoptères, aviation) en une même action. La déconfliction est alors un enjeu vital et, à terme, ne pourra être assurée que grâce à des transmetteurs aiguisés, capables de maîtriser une gestion dynamique de l’espace de bataille.

 

Pour des développements (encore) plus longs sur l’appui-feu, son évolution, sa place dans la guerre moderne et ses défis, je vous renvoie à mon récent Focus stratégique: « Entre ciel et terre. Le débat air-sol et les défis de l’appui-feu« 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Elie Tenenbaum

Intifada française ? Une mouvance pro-palestinienne très hétéroclite…

Vendredi, 16. mars 2012 9:30

De nouveaux heurts ont éclaté entre Israéliens et Palestiniens, malgré l’annonce d’une trêve en début de semaine. Si la situation à Gaza et dans le sud d’Israël venait à s’embraser, le spectre des manifestations violentes qui avaient eu lieu à Paris au moment de la guerre de 2008-2009 réapparaîtrait. Ces manifestations dites « unitaires » rassemblaient des mouvements extrêmement variés, de l’extrême-gauche aux groupuscules islamistes. Certains observateurs n’avaient pas manqué d’y voir les prolégomènes de l’avènement de l’ « islamo-gauchisme » . Les choses sont en réalité plus nuancées. S’il était effectivement possible, en parcourant ces défilés, de voir des organisations aussi diverses que la Confédération Nationale du Travail, le Nouveau Parti Anticapitaliste, le Parti de Gauche, l’Union des Organisations Islamiques de France, le Centre Zahra ou le collectif Cheikh Yassine, les leaders de ces mouvements ne marchaient pas pour autant bras dessus, bras dessous.

Pour utiliser une comparaison qui peut paraître surprenante et qui a bien sûr des limites, la « géographie humaine de la manifestation » ressemble à ce qui peut être observé dans un stade de football : les personnes qui s’y rendent ont un objectif commun – la défense d’une équipe pour les amateurs de football, la défense d’une cause dans le cas des manifestants – mais au-delà de cet objectif, les différences sont nombreuses. Ce n’est pas parce qu’un homme politique, un chef d’entreprise, un ouvrier et un hooligan se trouvent dans un stade donné au même moment qu’ils sont nécessairement assis côte et côte et qu’ils partagent les mêmes idées. La géographie du stade est clairement définie et pensée au préalable par les architectes – pour simplifier, l’homme politique ira dans la tribune « présidentielle », le chef d’entreprise dans les « loges », l’ouvrier dans les « tribunes populaires » et le hooligan dans le « quart de virage » réservé aux « ultras » –, ce qui n’est pas le cas pour un rassemblement humain mouvant et informel comme une manifestation. Néanmoins, une manifestation suppose un minimum d’organisation et une certaine répartition de l’espace – plus ou moins décidée à l’avance entre les organisateurs.

Le premier défilé conséquent mis sur pied pour protester contre l’opération israélienne à Gaza a eu lieu le 30 décembre 2008 depuis le boulevard du Montparnasse jusqu’au ministère des Affaires étrangères. Le cortège semblait divisé en quatre blocs. En tête se trouvaient les associations pro-palestiniennes consensuelles. On pouvait notamment apercevoir dans ce groupe un grand drapeau de l’Association France Palestine Solidarité et un portrait de Yasser Arafat. Le deuxième bloc était constitué d’environ deux cents à trois cents hommes, portant des panneaux en arabe et scandant des slogans dans cette langue. Certains de ces hommes étaient vêtus des habits traditionnels des musulmans orthodoxes. Ce bloc était le plus restreint mais le plus bruyant et le plus virulent. Une pancarte portait la mention : « La victoire ou le martyre » et les manifestants hurlaient sporadiquement, en arabe : « Allah Akbar« , « Birouh, bidam, nafdiki ya Ghaza » (« Nous sacrifierons notre âme et notre sang pour toi Gaza »), « Khaybar khaybar ya yahoud, djaychou Mohamed sayaoud » (« Juifs, rappelez vous de Khaybar car l’armée de Mohamed va revenir »). Ce dernier slogan – employé également lors des rassemblements de soutien aux Palestiniens organisés dans les pays du Maghreb  – fait référence à une bataille qui se déroula en 628 et se traduisit par la victoire de Mahomet et de ses hommes sur les Juifs habitant l’oasis de Khaybar. Le troisième bloc de la manifestation – très imposant – était composé de militants d’extrême-gauche. Des dizaines de drapeaux du PCF, de la CGT et de la LCR étaient visibles dans cette section du défilé. Enfin, en queue de cortège se trouvaient les militants et sympathisants de la Coordination des appels pour une paix juste au Proche Orient (CAPJPO), une organisation critiquée au sein même de la mouvance pro-palestinienne en raison notamment de ses liens passés avec Dieudonné.

Ces groupes entretiennent des relations parfois tendues. Certains soutiennent le Hamas et le recours à la violence, d’autres pas. Certains sont favorables au retour des réfugiés palestiniens sur tout le territoire de la Palestine mandataire, d’autres estiment que défendre cette position revient à faire capoter toute négociation israélo-palestinienne. Certains pensent qu’il ne doit pas y avoir de prières publiques pendant les manifestations, d’autres affirment qu’une telle pratique ne pose pas problème. Bref, les antagonismes sont nombreux et considérer la mouvance pro-palestinienne comme un bloc monolithique revient à commettre une vraie erreur de jugement.

PS: Qu’il me soit permis de profiter de ce billet pour faire un peu d’autopromotion éhontée! Mon livre Intifada française ? De l’importation du conflit israélo-palestinien (Ellipses, 2012) sera disponible en librairie à la mi-avril. Les journalistes qui souhaitent obtenir un exemplaire en service de presse peuvent contacter l’éditeur à l’adresse suivante : presse@editions-ellipses.fr

Catégorie: Analyses | Commentaires (4) | Auteur: Marc Hecker

Boko Haram: the Next Global Jihadists?

Vendredi, 9. mars 2012 7:21

Yet another attack was perpetrated on Sunday against a church in the Nigerian city of Jos by the group Boko Haram. In November last year, the U.S. House of Representatives Committee had issued a report stating that this Muslim sect, which has been carrying out increasingly violent attacks in Nigeria in the past months, was “an emerging threat to the U.S. homeland.” The organisation, whose name translates as “Western education is a sin” in the Haoussa language, is a Salafist jihadist group based in northeast Nigeria. Seeking to establish Sharia law across a country divided between a mainly Muslim north and mostly Christian south, it has killed 935 people since 2009 through bombings and assassinations of Christians living in the north of the country. Last August, it moved up a notch when it managed to attract worldwide attention by attacking U.N. headquarters in Abuja, killing 25 people and injuring more than 80. But has Boko Haram really become the “next battalion” of global jihadists?

Whether this terrorist organisation is linked to al-Qaeda or not is a question which has been on many experts’ minds during the past months. A UN Security Council Report stated that Boko Haram members had been arrested last year as they were travelling to Mali, in possession of documents on the manufacturing of explosives and details of AQIM members. More generally, some officials claim that the similarity in the frequency and ingenuity of Boko Haram’s and al-Qaeda’s methods suggests there is some form of cooperation with international terrorist networks: Algeria’s branch of al-Qaeda or Somalia’s Shebabs, even though the latter hypothesis is highly questionable. In addition to these assumptions, Nigerian President Goodluck Jonathan, determined to stand as a front-line ally in the West’s war on terror, has kept such suspicions going by referring to the group as a “terrorist organisation with global ambitions.”

But in spite of Boko Haram’s attempts to recall, notably in their YouTube videos, the style of al-Qaeda, at the end of the day it remains firmly focused on domestic Nigerian grievances. Joe Brock explains that “[the group’s] anger is directed not at America or Europe but at Nigeria’s elites: at their perceived arrogance, their failure to deliver services, and the brutality of their security forces.” Even though Boko Haram officially covets the general implementation of Sharia law in Nigeria, and even if, as the late Samuel P. Huntington would argue, religious and cultural differences are enough to trigger a conflict, a careful analysis of the group demonstrates that its resentment already existed decades ago and does not have everything to do with a broader Islamist programme.

There is, indeed, a cocktail of explanations for the ongoing violence in Nigeria. First of all, in spite of extensive natural resources, Nigeria ranks among the most unequal countries in the world. Although it cannot be denied that there is a radicalisation of Islam in the region, the perception that there exists a differential treatment between the poor northern states and the more developed south has been a crucial factor in the recent upsurge of violence. In the north, the feeling of injustice is rampant. Oil, produced in the Niger delta in the south, is the country’s primary financial resource and yields approximately 60 billion dollars each year (2010). However, the federal system which characterises Nigeria has led to a highly unequal distribution of these revenues: while 13% goes to the oil-producing states, the rest depends on the leanings of the government (who, in addition, takes a mighty piece out of the lion’s share). The south has always been favoured, notably in the hope of easing activists in the Niger delta and of preventing oil from getting out of the country. The north, on the other hand, has been deprived of its rightful share, leading to a feeling of alienation from the government. Today, three quarters of northerners live on less than 200 dollars a year. Furthermore, the Nigerian tradition of alternating between a southern Christian president and northern Muslim one, was ended when Goodluck Jonathan succeeded Olesegun Obasanjo, who died before the end of his mandate. Northerners have found the appointment of Jonathan, a Christian from the south, very hard to swallow.

It is difficult to assess how to best tackle the issue. Boko Haram is said to have become a “franchise that anyone can buy into” and needs to be looked at from several perspectives. Although there is an urgent need to put an end to the massacres that Nigeria is witnessing and to the threat of civil war, it would be a mistake to solely deal with the Muslim sect as a security issue. In 2009, the killing of Mohamed Yusuf showed that the death of a terrorist group’s leader was insufficient to annihilate it. More generally, the harshness of the response, which has been essentially military, is said to have fuelled the violence. The need for economic readjustment, on the other hand, is urgent. A bit of governance reform and human development wouldn’t be a bad idea either. But as economic development expert Jeffrey Sachs asserted in a New York Times article, “at 155 million people and rising, Nigeria is the world’s eighth most-populous country and one of the hardest to govern…Very few [countries] come close to Nigeria’s scale and complexity of challenges.”

While Americans may not have so much to worry about regarding their homeland security, Mr Jonathan, on the other hand, has serious reasons to be disquieted given the gargantuan task ahead of him.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Alexandra Vickery

Défense: les paradoxes de la rigueur budgétaire

Jeudi, 16. février 2012 6:38

La loi de finances rectificative présentée le mercredi 8 février 2012 au Conseil des ministres prévoit une baisse de l’allocation aux différents ministères d’1,2 milliard d’euros. La Défense se retrouve une nouvelle fois en première ligne, en assumant presque 28% de ces coupes avec 335 millions de crédits annulés (soit une baisse de 1,5 %).

En Europe, la situation est à peu près similaire. Hormis en Grande-Bretagne où le budget augmente légèrement de nouveau après une forte baisse à la fin des années 2000, on assiste à un tassement ou à une baisse pour les autre pays (Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas…). Or, ces baisses sont à mettre en perspective avec l’augmentation du coût des armements majeurs. Pour ne citer qu’un exemple, un hélicoptère Tigre coûte 25 Gazelle. Le coût des programmes militaires explose à chaque renouvellement, et les armées françaises entament leur 3ème phase de rééquipement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale (Tigre, Rafale, FREMM, A400M, NH90, VBCI, VBMR…). Même à budget constant, il est mathématiquement impossible de conserver les capacités militaires qui étaient les nôtres il y a quelques années seulement.

Premier paradoxe : l’Europe désarme dans un monde qui réarme. D’après le SIPRI, l’augmentation des budgets de Défense sur 10 ans (2000-2010) a été de presque 60% pour l’ensemble de la planète (+90% pour l’Asie Océanie, +84% pour l’Amérique de Nord et du Sud, +76% pour l’Afrique, +46% pour le Moyen-Orient et + 3% pour l’Europe de l’Ouest !). Depuis une dizaine d’années, sur le vieux continent, tout est prétexte à maintenir les budgets de la Défense au plus bas. Après les « dividendes de la paix » que chaque pays européen a voulu toucher suite à la fin de la guerre froide, l’enchaînement des crises des subprimes de 2008 et de celle de l’euro continue de donner des arguments pour rogner un peu plus les dépenses militaires, sans toujours bien comprendre les implications de ces coupes budgétaires.

Tout d’abord, les dépenses européennes sont morcelées et reflètent les priorités budgétaires de chacun des États membres de l’UE. Chaque pays cherche ainsi à préserver ses spécificités ou à privilégier ses industriels. Les économies d’échelle que l’on pourrait espérer en menant des programmes d’armement commun ne sont pas au rendez-vous : il existe plus de 20 versions différentes du NH90 ; le programme de l’A400M voit son coût unitaire augmenter et prend un retard conséquent (les livraisons devaient débuter en 2009) ; le programme de construction d’un second porte avion français (PA2) sur le modèle CVF britannique (Carrier Vessel Future, ancien nom de la classe de porte-avions Queen Elizabeth) lancé en 2003 a été abandonné en 2009. Parfois, même les industriels se font concurrence sur des programmes similaires (Rafale et Eurofighter Typhoon). Pas de sauvetage européen en vue donc.

Au niveau national, ensuite, le ministère de la Défense ne représente plus que le troisième poste budgétaire de l’État avec 38 milliards d’euros (en incluant les pensions et les missions militaires de la gendarmerie nationale), derrière l’enseignement avec 62,2 milliards et le remboursement de la dette avec près de 50 milliards d’euros. Il est loin le temps où le Mindef était le premier budget de la nation. Pourquoi alors s’acharner ?

Parce que le budget des armées est aussi le premier budget d’investissement de l’État, et la Défense le premier acheteur et investisseur public français. A lui seul, il représente plus des deux tiers des marchés publics passés par l’État. Autrement dit, la Défense est le seul poste budgétaire qui ne relève pas essentiellement des frais de fonctionnement qui, sauf à diminuer brutalement le nombre de fonctionnaires, ne peuvent qu’être reconduits. Pourtant, les différents contrats sont destinés à plus de 12 000 entreprises sur le territoire français, ce qui représente un peu plus de 165 000 emplois directs et autant d’indirects. Au niveau européen, cela représente 25 à 30% du chiffre d’affaires de la base industrielle et technologique de la défense européenne (BITDE). C’est là le deuxième paradoxe : alors que la plupart des candidats insistent sur la nécessité d’investissements productifs permettant de réindustrialiser la France, faire payer la Défense est politiquement facile et immédiatement rentable.

Une nouvelle baisse du budget de la Défense aura une fois de plus un impact négatif sur le tissu industriel français par des annulations de contrat ou leur étalement dans le temps. Mais il aura aussi des conséquences négatives sur les capacités opérationnelles des armées, alors qu’un rapide tour d’horizon de l’actualité internationale montre que les crises et les tensions ne manquent pas tout autour de l’Europe. Si l’on ajoute le repositionnement stratégique des États-Unis vers la zone Asie Pacifique et leur désengagement partiel du vieux continent, il est peut-être temps pour la France de consentir les sacrifices nécessaires à sa défense et à celle de l’Europe. L’ambition stratégique et les discours sur la stabilité régionale sont une chose, s’en donner les moyens une autre.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Stanislas Garnier

Les Mille et Une Nuits d’al-Qaïda

Jeudi, 16. février 2012 6:24

Les ouvrages sur le terrorisme peuvent se diviser en deux camps : les enquêtes de terrain, menées par d’intrépides journalistes et des anciens du métier, et les travaux académiques ou synthétiques, écrits à l’abri du bruit et de la fureur. Le livre Inside Al Qaeda and the Taliban se place clairement dans la première catégorie, ne serait-ce qu’à en juger par le destin de son auteur, le journaliste pakistanais Syed Saleem Shahzad, correspondant de l’Asia Times on Line au Pakistan et assassiné le 30 mai 2011 à l’âge de 40 ans.

Ce texte posthume de 250 pages n’est pas d’une lecture facile. Loin des grandes fresques parfaitement composées à la Ahmed Rashid, le livre de Shahzad est une mosaïque d’éléments, parfois redondants et dépourvus d’ordre chronologique, le tout dans un anglais parfois baroque. Et pour cause, l’ouvrage ne cesse de se référer aux Contes des Mille et Une Nuits comme une clé de lecture des chemins sinueux du jihadisme international. Les éléments factuels, souvent inédits, sont entrecoupés de longues considérations sur l’évolution idéologique du jihadisme dont l’auteur aurait certainement pu se passer. Il faut pourtant savoir dépasser ces aspects pour se plonger dans sa description des stratégies de pouvoir mises en œuvre par les combattants du Khorasan – une région mythique de la tradition islamique recouvrant une zone Ak-Pak élargie, de la vallée de la Ferghana en Asie centrale aux bouches de l’Indus.

Shahzad décrit la reconstitution par Al-Qaïda d’un réseau d’alliances au lendemain de son éviction d’Afghanistan à l’hiver 2001-2002. Alors que les Talibans afghans regroupés autour du Mollah Omar souhaitaient se concentrer sur la guerre contre l’OTAN, al-Qaïda aurait cherché à se reconstituer sur un terreau pakistanais. Leur vision reposait alors dans une stratégie indirecte assez fine destinée à couper les Occidentaux de leur voie logistique principale (un axe routier passant de Karachi à la passe de Khyber).  C’est dans cette perspective qu’il faudrait ainsi interpréter la création de la Jundullah, une organisation subversive essentiellement destinée à récupérer les membres des groupes armés pakistanais préexistants (Lashkar-e-Jhangvi, Jaish-e-Mohammad, Harkat-ul Mujahadeen, etc.) et à les rediriger vers la frontière nord-ouest du pays.

Dans cet effort, al-Qaïda aurait paradoxalement bénéficié de la pression américaine sur les Pakistanais pour lutter contre les réseaux jihadistes qu’ils avaient eux-mêmes suscité depuis le milieu des années 1970, en Afghanistan comme au Cachemire. Dès 2004, le retournement de l’ISI contre ses anciens proxies provoque un afflux de milliers de combattants dans les zones tribales : les premiers à les accueillir sont Jalaluddin Haqqani et son fils Sirajuddin – lui-même très proche de personnalités « arabes » dont Abu Laith al-Libi. C’est à partir de ce noyau pakistanais que se développe le mouvement des Talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliba Pakistan) ainsi que la base stratégique permettant aux Talibans afghans de lancer leur offensive du printemps 2006. Shahzad souligne ainsi un point fondamental : au contraire des insurgés irakiens, les Talibans afghans sont inextricablement liés à leurs soutiens internationaux – dont al-Qaïda, quelle que soit sa délimitation, fait naturellement partie.

Dès lors, al-Qaïda n’aurait eu de cesse de développer deux stratégies : d’une part accroître son influence sur les Néo-Talibans en se rendant indispensable à leur combat – le réseau Haqqani, à la croisée des deux mondes, tient une place centrale dans ce dispositif – ; d’autre part de s’appuyer sur ses nouveaux éléments punjabis pour développer une stratégie internationale – c’est le sens de la création d’un nouvel organe, Lashkar al-Zil (LaZ).

Parmi les combattants punjabis qui arrivent au Waziristan pour nourrir LaZ, Shahzad distingue deux hommes : Muhammad Ilyas Kashmiri, chef de la légendaire Brigade 313 et Haroon Ashik, ancien officier et membre du principal proxy de l’ISI, Lashkar-e-Taiba (LeT). Haroon, ancien commandant dans l’armée avant d’intégrer le LeT, a d’ailleurs participé à de nombreuses missions en Afrique (Sierra Leone, RDC) comme casque bleu et a ainsi pu observer de près les comportements des militaires occidentaux. Formé par les Pakistanais aux études stratégiques (et notamment à l’histoire des insurrections vietnamiennes et tamoules), il insuffle aux Talibans afghans et pakistanais des conceptions tactico-stratégiques sophistiquées, ce qui, selon Shahzad expliquerait l’amélioration qualitative des opérations en Afghanistan à partir de 2008.

Muhammad Ilyas Kashmiri (1964-2011)

Kashmiri quant à lui apporte une nouvelle stratégie pour le jihad au Khorasan : selon lui, l’alliance américano-pakistanaise est le nœud du problème et, malgré ses errements, finira par avoir raison du mouvement. La solution viendra de l’Inde : un regain de tension, voire un conflit indo-pakistanais, le voisin oriental dégagera les marges de manœuvres à l’Est et rétablira la solidarité islamique. C’est l’origine des attentats de Bombay du 26 septembre 2008, organisés par Haroon, sous le patronage de Kashmiri, avec l’aide de ses anciens frères d’armes du LeT – Haroon aurait ainsi détourné une opération de routine de ce proxy traditionnel de l’ISI pour en faire un attentats jihadiste sans précédent. Pour Shahzad, cet attentat était destiné à provoquer une nouvelle guerre indo-pakistanaise: la marque du LeT étant, en Inde, synonyme d’ISI, une telle attaque ne pouvait s’agir que d’une provocation. L’intense action diplomatique américaine permet cependant de l’éviter et c’est en planifiant un second attentat, cette fois-ci contre des sites nucléaires et militaires indiens, que Rahman, puis Haroon sont finalement arrêtés. Quant à Kashmiri, il est tué en juin 2011 dans une frappe de drone.

En dépit des lourdeurs d’écriture et de construction, de passages beaucoup moins convaincants sur des régions hors de sa zone d’expertise (Somalie, Yémen, Asie centrale, Tchétchénie) et d’exagérations parfois aberrantes (il y aurait selon lui 100 000 combattants du jihad au seul Pakistan…), l’ouvrage de Shahzad n’en est pas moins un travail impressionnant. A l’heure où tous s’interrogent sur les raisons de la présence occidentale en Afghanistan, et l’existence d’intérêts vitaux en jeu, à l’heure où les tractations avec les Talibans semblent plus que jamais présager de leur retour au pouvoir, ce livre vient réaffirmer la réalité de la menace que le terrorisme radical continue de faire peser sur la stabilité du monde.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (3) | Auteur: Elie Tenenbaum

La France perd son triple A stratégique

Vendredi, 3. février 2012 7:52

En annonçant vendredi 27 janvier le retour anticipé des soldats français d’Afghanistan, Nicolas Sarkozy sème le trouble dans l’Alliance Atlantique et chez nos alliés américains. Ces derniers auront tôt fait de nous dégrader au rang des moins fiables de leurs partenaires déclarés, nous retirant en quelque sorte notre triple A stratégique, pourtant difficilement gagné par le sang versé en Kapissa. Cette annonce semble rayer d’un trait de plume toute la stratégie du quinquennat, en cédant aux nécessités de la politique intérieure et aux enjeux électoraux.

Avec les nombreuses pertes enregistrées l’été dernier, l’image d’une victoire sur l’insurrection dans la zone française n’était plus défendable. Dès lors l’Elysée a mis la pédale douce aux opérations, consignant la force dans ses bases, et a recentré la communication sur le mentoring de l’ANA et sur le transfert des zones de responsabilité, cherchant ainsi une porte de sortie honorable. Il fallait bien limiter l’impact des pertes sur l’opinion publique alors que les élections se profilaient à l’horizon. Las, l’adversaire l’a parfaitement compris et mise sur des hommes infiltrés au sein de l’ANA pour contrer cette stratégie. La mort de 4 soldats français le 20 janvier, tués par un soldat de l’ANA (même si, dans ce cas précis, les motivations du meurtrier restent floues) a eu l’effet escompté. Le candidat Hollande annonçait un retrait immédiat des troupes s’il était élu, ajoutant à une démagogie douteuse une méconnaissance totale des difficultés de rapatrier aussi vite une telle force, sans parler des conséquences stratégiques de cette décision unilatérale. Le président Sarkozy de son côté, après quelques atermoiements, annonçait donc vendredi un retrait anticipé pour 2013.

Avec cette décision, Nicolas Sarkozy enterre toute la stratégie de ses cinq années passées à la tête des Armées. Elle semblait d’abord fondée sur un rapprochement avec les Etats-Unis avec à la clé une participation pleine et entière dans l’OTAN. Aujourd’hui, malgré les déclarations de Leon Panetta le 1er février, présentées – à mon sens à tort – comme un terrain d’entente entre Français et Américains, la divergence est bien réelle. Si le Président est réélu, il restera tout au plus « un effectif résiduel », incapable de jouer un rôle déterminant dans la mise à niveau de l’ANA, indispensable pour assurer le processus de transfert des responsabilités selon le calendrier défini. Si l’opposition est élue, on ne parlera peut-être même plus de présence française.

Cette stratégie nécessitait de payer « le prix du sang », en s’engageant plus volontairement auprès de nos alliés en Afghanistan, alors que le président Chirac s’était contenté du minimum syndical. Quoi qu’on en pense, elle était défendable et pouvait justifier la perte de nos soldats. Après tout, s’engager dans une guerre pour s’attirer les bonnes grâces d’un puissant est un acte éminemment stratégique. Un retrait anticipé, laissant nos alliés seuls gérer la difficile situation d’une sortie de conflit perdu, montrerait notre manque total de résilience et révèlerait  surtout à quel point il n’y a pas de constance dans la stratégie française. Nous avons peut-être démontré une certaine crédibilité militaire en Afghanistan et en Libye. A quoi rime-t-elle sans crédibilité politique ? Dès lors, on est en droit de se demander pourquoi 82 soldats sont morts sur la terre afghane.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Georges Dienekes

Afghanistan, les conséquences d’un retrait anticipé

Lundi, 23. janvier 2012 12:51

La vie politique française fonctionne à propos de l’Afghanistan comme un mécanisme à éclipses – disparaissant pendant des mois des écrans radars avant de réapparaître à chaque nouvelle perte en vies humaines. L’attentat d’un taliban infiltré (ou auto-improvisé) dans l’Armée nationale afghane (ANA) contre les forces françaises qui a fait 4 morts et 18 blessés vendredi 20 janvier a ainsi provoqué une série de réactions politiques inattendues, étrangement convergentes dans le désir d’un retrait des forces au plus tôt – dès la fin de l’année selon l’engagement du candidat socialiste François Hollande.

L’embuscade d’Uzbin en août 2008 avait révélé bien tard aux Français la dure réalité de la guerre de guérilla : difficulté extrême du terrain, faiblesse du renseignement humain, nivellement de la supériorité de la puissance de feu au moyen de procédés tactiques adéquats. Voici que l’attentat du 20 janvier lève le voile sur un autre quotidien d’une insurrection : le processus d’infiltration des forces de sécurité afghanes, procédé pourtant connu de longue date. On ne peut qu’être surpris par l’étonnement de l’Élysée à l’égard de cet état de fait, triste témoin de la gravité de la situation et révélateur de l’ampleur de la tragédie afghane.

La nature de l’attentat — perpétré non dans le cadre d’une embuscade mais à l’intérieur de la base [FOB] — doit être compris comme le résultat d’une décision du commandement français, à l’automne dernier de cesser les opérations de combat et de minimiser les risques. En effet, après un effort de la dernière chance mené au cours de l’hiver 2010-2011, la publication du calendrier de retrait en juin 2011, avec 2014 comme horizon final, ainsi que l’intensité de la contre-offensive talibane à l’été 2011 sonnent le tocsin des grandes opérations. Les 21 morts qui frappent les Français entre janvier et août 2011 les conduisent à se retrancher dans les bases. La « FOBite » n’est pourtant pas une protection efficace dans une province laissée entièrement au contrôle des insurgés et avec un partenaire partiellement infiltrée par l’ennemi : l’attentat du 20 janvier vient clairement le démontrer. A ce titre, la « sanction » émise à l’encontre de l’ANA via la suspension du mentoring laisse songeur: l’ANA est la première victime de cette infiltration qui ne témoigne pas d’un double-jeu, mais de l’incapacité du gouvernement Karzaï comme de la Coalition à gagner « les coeurs et les esprits » et de la puissante base populaire de l’insurrection…

Les conséquences de la fin prématurée (au regard du calendrier affiché) de la présence française au sein de l’ISAF doivent donc être étudiées attentivement, pour peu que l’on estime la valeur d’une action publique éclairée, guidée par autre chose que la course électorale et la politique de l’émotion.

• Conséquences militaires. Comme l’a déjà évoqué Jean-Dominique Merchet, les dangers d’un retrait sous le feu des Talibans sont considérables — d’autant plus que le « chemin aller » du matériel, à travers la passe de Khyber au Pakistan, s’apparente désormais à un couloir de la mort. Les Britanniques, à l’époque où ils s’étaient désengagés de Bassorah, avaient dû signer un accord secret (dont les éléments sont encore mal connus) avec l’Armée du Mahdi pour que cette dernière leur permette de se retirer en bon ordre. Un tel « accord de la honte » avec les Talibans sera-t-il possible, et si oui à quelles conditions? Pour ce qui est de « l’après » : les conséquences sur le théâtre restent cependant modérées. Avec 3 600 soldats, le contingent français était certes un contributeur important, d’autant qu’il représentait une force combattante unanimement saluée pour ses prises de risques et sa combativité. Il ne représente cependant que 3% de la Coalition, et les 90 000 Américains encore présents pourront combler la brèche — la Kapisa, fait partie de la RC-East sous commandement américain et a déjà été précédemment occupée par les hommes de la 82nd Airborne.

Conséquences stratégiques. L’annonce du calendrier de retrait en juin 2011 a irrémédiablement enclenché la dynamique de défaite : les Talibans savent qu’ils n’ont plus qu’à presser le départ de l’ennemi, mais surtout les Afghans « loyaux » n’ont désormais plus de raison de soutenir les Occidentaux dont les jours sur place sont comptés. Soutenir le gouvernement Karzaï paraît également être un pari risqué quand on connaît sa fragilité, sa corruption et le peu de soutien dont il jouit parmi la population. Pour autant, faut-il presser le pas ? Si les Talibans étaient si certains de leur victoire après 2014, ils ne prendraient peut-être pas les risques qu’on les voit prendre aujourd’hui. La guerre est un processus dynamique qui peut se retourner à chaque instant et les Talibans ne sont pas à l’abri d’un engouement nouveau pour un leader politique populaire (rappelons nous d’Abdullah Abdullah…) ou de la consolidation d’un front du refus en grande partie sur les lignes de l’ancienne Alliance du Nord. Partir aujourd’hui, c’est réduire encore la maigre chance de voir un sursaut dans le camp des anti-Talibans. D’une manière plus générale enfin, si la guerre, telle qu’elle est menée aujourd’hui, ne peut plus être gagnée, le départ des forces occidentales ne fera pas disparaître, bien au contraire, la menace que l’Afghanistan continue de faire peser sur la stabilité régionale et mondiale. Dès lors, tout retrait devrait être planifié attentivement, dans une perspective de long terme, en laissant si possible derrière nous de « petits cailloux », afin de capitaliser au mieux les dix ans de présence française dans le pays.

Conséquences diplomatiques. Faut-il le rappeler, la principale raison pour laquelle nous sommes présents en Afghanistan était de montrer notre soutien à l’Amérique après le choc des attentats du 11 septembre ­(la France avait d’ailleurs fait valoir à l’époque l’article V du Traité de Washington impliquant le soutien automatique à tout membre de l’OTAN ayant subi une agression). Le renforcement du dispositif en 2004 avait, là encore, des origines diplomatiques, puisqu’il s’agissait, entre autres, de panser les plaies de la crise irakienne en montrant notre engagement sur le front afghan. Le bénéfice accumulé pendant toutes ces années de présence en Afghanistan au cours de laquelle le France est apparue comme l’un des alliés les plus dignes de confiance de l’Amérique pourrait bien être terni par un retrait précipité, laissant derrière elle ses partenaires européens et internationaux. La France, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, a engagé sa parole et sa responsabilité dans l’affaire afghane. Sa décision est certes souveraine, et nul ne pourra s’y opposer, mais elle devra en tirer les conséquences en termes d’image.

Conséquences politiques. C’est évidemment le fond de l’affaire. En pleine campagne présidentielle, l’engagement français était forcément fragilisé, et les Talibans, qui ont déjà montré à plusieurs reprises leur complète maîtrise des agendas politiques occidentaux, en étaient parfaitement conscient. Que l’opinion soit, depuis 2008 au moins, majoritairement hostile à l’engagement militaire français est également un fait qu’il faut accepter en démocratie et en tirer les conséquences — à la condition tout du moins d’avoir procédé à un véritable débat contradictoire sur la question et en donnant aux partisans du maintien le droit à faire valoir leur point de vue. Il y a cependant peu de chance que la décision d’un départ rapide entraîne un réel gain politique : qu’ils le veuillent ou non, socialistes et ump-istes ont été parties prenantes, pendant dix ans, du maintien de la présence française — au contraire d’autres partis de l’opposition, dont les plus radicaux. Les électeurs intéressés par le sujet ne seront pas dupes, et il y a peu de chance qu’un retournement de dernière minute, commandé par l’émotion et la course au désengagement y change quoi que ce soit.

Même s’il apparaît aujourd’hui comme évident que la présence de l’OTAN ne peut plus apporter de solution stratégique à la problématique afghane, un retrait anticipé de la France d’Afghanistan ne doit pas pour autant être pris à la légère. La crise qui gangrène aujourd’hui la zone Af-Pak aura tôt ou tard des répercussions globales dont le prochain mandat présidentiel ne sera pas épargné – il serait bien aventureux de l’ignorer.

Catégorie: Analyses | Commentaires (4) | Auteur: Elie Tenenbaum

Un début d’épilogue pour les FARC?

Mardi, 17. janvier 2012 16:51

La mort du leader des Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC), Alfonso Cano, le 4 novembre 2011, a porté un coup dur à la guérilla, au point le plus bas depuis sa création il y a 47 ans. Il s’agit, peut-être, de la meilleure occasion de mettre fin au conflit armé le plus long et complexe d’Amérique Latine. Il est pourtant trop tôt pour envisager une fin de la violence alors que la stratégie assumée du groupe reste dans la tradition communiste révolutionnaire de la « guerre prolongée ».

Le décès de Cano lors de l’opération « Odiseo » a été un véritable succès pour les forces armées colombiennes qui avaient déjà réussi à éliminer le chef militaire de l’organisation, « el Mono Jojoy », en 2010. La mort du dirigeant politique, probablement liée à la fuite de renseignements issus de son entourage, a suscité une crise de paranoïa au sein-même du groupe et un sentiment de danger omniprésent. Actuellement, les FARC se verraient réduites de 50% par rapport au début des années 2000, ne disposant plus que de 8000 à 9000 hommes. Alors que sa doctrine est fondée sur le soutien des masses populaires, l’organisation semble avoir perdu l’appui du peuple en raison des exactions et kidnappings qu’elle a commis.

Le 15 novembre, Rodrigo Londoño Echeverry, alias Timochenko, membre des FARC depuis 30 ans, médecin cardiologue de formation devenu chef du renseignement, a été désigné nouveau leader de l’organisation. Il y a un an, les rumeurs selon lesquelles Timochenko résiderait au Venezuela et passerait librement la frontière, avait jeté un froid entre les deux pays. Aujourd’hui, sous l’impulsion de la présidence colombienne de Juan Manuel Santos, la coopération entre les deux Etats s’est considérablement améliorée. Il s’agit d’un progrès important, car la frontière colombo-vénézuélienne est susceptible de devenir le point central du conflit et il semble difficile d’envisager une possible capture de Timochenko sans la collaboration du Venezuela.

Toutefois, si les FARC ont certainement perdu en mobilité et coordination, il ne faut pas sous-estimer leur capacité d’adaptation aux nouvelles circonstances. La nomination du nouveau chef suscite des interrogations quant à sa capacité à s’imposer en leader et enrayer la dérive criminelle du groupe, déjà bien avancée. Le général Alvaro Valencia Tovar, ex-commandant de l’armée colombienne, qualifie les FARC d’« organe révolutionnaire caduque qui a préféré se criminaliser avec le narcotrafic que poursuivre sa route politique d’inspiration soviétique ». Timochenko aura donc besoin d’une autorité totale sur l’ensemble du groupe afin de maintenir sa cohésion.

Actuellement, le danger est de se retrouver face à une transition d’un terrorisme politique vers la criminalité (en particulier le narcotrafic) ou d’autres méthodes de guerre plus conventionnelles, suivant des intérêts purement économiques. La guérilla est implantée dans des zones de passage stratégique, telles que la frontière avec le Venezuela, le long de la cordillère des Andes ou dans les régions en crise économique et sociale. Celles-ci lui offrent des avantages importants en ce qui concerne l’accès au Pacifique et des routes d’importation d’armes et de trafic de drogue, facilitant ainsi le fleurissement d’économies parallèles et le développement du crime organisé.

Dès lors, plusieurs scénarios sont possibles : d’une part, l’entrée dans un processus de « balkanisation », qui mènerait à une fragmentation du groupe en plusieurs factions indépendantes et opposées et qui poserait un obstacle majeur à la réalisation d’un accord unique et général de démobilisation.

D’autre part plane le spectre du terrorisme urbain, à l’image de la stratégie des Tupamaros uruguayens dans les années 1960 et 1970. Alors que les FARC souhaitent lutter contre l’image défaitiste qu’on leur attribue dernièrement, elles pourraient vouloir démontrer leur capacité d’attaque au moyen d’attentats contre la force publique, l’assassinat d’otages et des attaques à explosif. Le défi du gouvernement colombien est justement de maintenir une vigilance permanente face à ceux-ci, d’autant plus qu’il faut aussi réagir au développement d’autres forces telles que les BACRIM, nouveaux groupes de narcotrafiquants, qui ne manquent pas parfois de s’allier aux FARC.

Enfin, un dernier scénario plus optimiste suivrait d’éventuelles négociations de paix. Tous s’interrogent sur les velléités du nouveau leader à se placer dans la lignée de son prédécesseur en la matière. Ce dernier, malgré ses accents de marxiste dogmatique avait en effet ouvert à plusieurs reprises la voie du dialogue. Certes, les dernières actions de la guérilla et notamment l’assassinat des policiers pris en otage, laissaient présager d’un refus d’abandonner la violence. Toutefois, dans un communiqué du 10 janvier, Timochenko remet les négociations à l’ordre du jour après dix ans d’interruption et propose de reprendre l’agenda du « Caguan » (processus de paix de 1998 à 2002).  Il est notamment question de discussions sur « les privatisations, la dérégulation, la liberté absolue du commerce et de l’investissement, les atteintes à l’environnement […] et la doctrine militaire ». Cette proposition a été rejetée par le président colombien qui réclame de réels actes de paix et refuse de suivre à nouveau « el Caguan », considérant que ses bases ne sont pas réalistes.

Tous ces éléments placent l’organisation dans une période d’incertitudes, en remettant au premier plan les interrogations sur son avenir politique, ses modes d’action ainsi que sur la validité de sa stratégie de long terme. Un article du journal colombien Semana résume la situation de la manière suivante: « l’équation de la guerre en Colombie tend vers ce qu’en mathématiques on appelle une asymptote, une ligne qui s’approche de plus en plus de la limite, mais sans jamais l’atteindre ». Autrement dit,  même si les FARC sont de plus en plus affaiblies, leur défaite ou une négociation menant à leur démobilisation demeurent aussi lointaines qu’auparavant.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Laura Tanase

UE: la lutte contre le terrorisme est-elle un sport d’équipe ?

Mercredi, 23. novembre 2011 7:41

 

En 1976, la mise en place d’un forum de discussion appelé le groupe TREVI marque le début de la lutte contre le terrorisme par la communauté européenne. Depuis le début des années 2000, cependant, les initiatives se sont démultipliées. Les attaques de New York, Madrid et Londres ont constitué de réels tournants : elles ont encouragé la prise rapide de mesures et la réorganisation institutionnelle dans le but de contrer la menace. Mais coordonner 27 Etats-membres dans un domaine tel que celui de la sécurité s’est avéré être une tâche complexe et les phases d’accélération ont souvent été suivies de périodes de ralentissement, voire d’inertie. Aujourd’hui, certains affirment que l’Union a du mal à « trouver sa place » dans la lutte contre le terrorisme et déplorent le manque de considération pour les questions de sécurité à Bruxelles.

 

La décennie commençait pourtant bien. A la suite des attaques de New York, le Conseil vote, avec une surprenante rapidité, une Décision-cadre établissant une définition commune du terrorisme, harmonisant les sanctions des attaques terroristes et instaurant un Mandat d’Arrêt Européen. Cette décision-cadre, mise à jour en 2008, constitue aujourd’hui la base juridique de la politique européenne en matière de terrorisme. En mars 2004, après les attentats de Madrid, la Déclaration sur la lutte contre le terrorisme du Conseil définit 7 objectifs stratégiques à traduire en 175 mesures. C’est également à ce moment-là que naît le poste de Coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, dans le but de remédier au manque de coordination au sein de l’UE. Les attentats de Londres mènent ensuite à la rédaction de la Stratégie de lutte contre le terrorisme de l’UE (2005), qui s’organise autour de 4 piliers : « prévention », « protection », « poursuite » et « réaction ». Cette stratégie reste aujourd’hui le cadre de référence pour l’action de l’Union dans ce domaine.

On pourra également citer les politiques de l’UE pour lutter contre le financement du terrorisme, le programme de protection des infrastructures critiques, l’instauration de passeports biométriques, le Plan d’action européen pour améliorer la sécurité des explosifs, ou bien encore le renforcement des agences Europol et Eurojust.

Dans la pratique, pourtant, l’UE a fait preuve d’un réel manque d’efficacité. On a vu apparaître une surabondance de mesures dans le domaine alors même que la volonté politique ne suit pas. En témoigne la lenteur avec laquelle les mesures sont mises en œuvre : au premier janvier 2004, date limite de l’application de la Décision-cadre de juin 2002, seuls huit Etats-membres avaient adapté leur législation nationale aux conditions du Mandat d’Arrêt Européen. Il aura par ailleurs fallu six ans avant que les ministres de la justice et de l’intérieur des différents Etats-membres ne s’accordent sur le renforcement d’Europol. On constate aussi une tendance parmi les Etats-membres à produire des réseaux et institutions mais à refuser par la suite de leur procurer les moyens nécessaires pour exercer correctement leur fonction, ainsi qu’une réticence à convaincre les agences nationales, qui sentent leur autorité menacée, de se plier aux exigences de l’Union.

En 2007, la crédibilité de Bruxelles en matière de lutte anti-terroriste en prend un nouveau coup : le Coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, Gijs de Vries, démissionne, excédé par les multiples frustrations que présente son poste (équipe restreinte, budget et pouvoir insuffisants). Il faudra six mois avant que la Commission ne lui trouve un remplaçant en la personne de Gilles de Kerchove, certains Etats-membres étant même en faveur de la suppression du poste. Cette inertie a achevé de convaincre certains du manque de sérieux de l’Union européenne en matière de terrorisme.

On ne peut pas négliger les succès qu’a connus la politique anti-terroriste de Bruxelles. Le Mandat d’Arrêt Européen, mentionné précédemment, a notamment permis à l’Italie de remettre dans un délai record aux autorités britanniques l’un des auteurs présumés des attentats de Londres, arrêté à Rome; plus généralement, la création en 2001 du Joint Situation Centre (SitCen), plate-forme européenne d’échange et d’analyse d’information, permet aujourd’hui à l’UE de produire ses propres évaluations de la menace terroriste.

 

Il paraît pourtant difficile de pousser la coopération plus loin, que ce soit à cause de la lenteur de la mise en œuvre, ou de la réticence des Etats-membres à céder des prérogatives en matière de sécurité. Les pays de l’Union ont catégoriquement refusé la mise en place d’une CIA ou d’un FBI européen et privilégient la coopération bilatérale. Le manque de confiance envers les services de renseignements de certains Etats, avec lesquels la collaboration est encore jugée risquée, explique en partie ce choix. Enfin, la crise économique et financière que traverse actuellement l’UE tend à reléguer les questions de sécurité en bas de la liste des priorités politiques. La menace terroriste ne saurait être traitée au seul échelon national mais l’UE, cantonnée à un rôle d’harmonisation et d’analyse, n’est pas en mesure de devenir, pour le moment, une véritable plateforme opérationnelle. Au regard des arguments exposés, il serait peut-être même judicieux de remettre en question la pertinence du cadre de l’UE et d’accepter que la coopération à 27 en matière de lutte contre le terrorisme ne peut qu’être limitée.

Catégorie: Analyses, Divers | Commentaires (0) | Auteur: Alexandra Vickery

FELIN en rodage

Lundi, 7. novembre 2011 7:18

J’ai été reçu, et fort bien reçu, par le 1er régiment d’infanterie, son chef, le colonel Gros, et son chef BOI, le LCL de Russé, qui entre autres qualités est un ancien du LRD. Il s’agissait d’un séminaire « COIN » et de la préparation au départ en Afghanistan de l’unité, mais la journée a aussi été pour moi l’occasion de poser quelques questions concernant le FELIN et de prolonger un peu l’excellent Focus « Hoplites numériques » que nous devons à un autre ancien du LRD…

« Picardie » est en effet le premier régiment à avoir reçu en dotation le système FELIN, qu’il teste depuis 10 mois et s’apprête à emmener en Surobi et à Tagab. J’ai eu le droit à la fois à une présentation classique de la tenue et de ses sous-systèmes, mais aussi aux diverses adaptations qui sont tentées par le 1er RI.

 

Sur le papier, le SITCOMDE permet de relier le chef de groupe à ses hommes comme au chef de section, et intègre l’envoi de messages, de photos et la cartographie. Les GV bénéficient pour leur part de l’excellent viseur EOTECH, de l’OVD (optique de vision déportée) ou de la caméra FIL/FIR, sans compter la tablette individuelle (IHM) et le bandeau de communication ostéophonique (BDC), le tout relié par câbles au gilet et alimenté par une batterie avec 6 heures de potentiel.

L'OVD en action

Dans la pratique, les choses sont un peu plus compliquées. Les câbles se tordent et dégradent les liaisons ; les bandes ostéophoniques comme la tablette en position ouverte restent fragiles ; la lunette FIL/FIR pèse la bagatelle de 1,5kg, soit 8 à 10kg pour la tenue – cela paraît supportable dans l’absolu, mais s’ajoute à la charge déjà considérable des 6 ou 12 chargeurs, des rations et surtout des plaques de protection… A 45kg environ par homme, le poids est évidemment un problème très important, mais qui tient plus à la volonté politique de limiter les pertes qu’aux exigences de la tenue ou du théâtre.

En revanche, indépendamment de toute considération politique, l’encombrement généré par l’ensemble (protection + FELIN) fait problème, qu’il s’agisse de gérer les câbles, de tirer couché ou de rentrer rapidement dans un VAB sans s’accrocher au passage. De même, ranger dans un réseau commun le chef de groupe et ses hommes d’un côté, les chefs de groupe et le chef de section de l’autre, entraîne des interférences tactiquement gênantes, puisque le système de transmission privilégie les données et peut donc interrompre à tout moment la communication phonique, c’est-à-dire les conversations et les ordres.

D’où l’adaptation de FELIN aux besoins et aux délais du 1er RI, ce qu’ils appellent « FELIN moins », en l’occurrence l’abandon de la tablette / système central et de l’OVD qui va avec, d’où également l’ajout d’une liaison ordinaire, type ER328, de façon à séparer « réseau haut » et « réseau bas » et surtout garantir la permanence de la communication phonique. Il semblerait que seuls le chef de groupe et 1 ou 2 GV emporteront avec eux FELIN au complet, ne serait-ce qu’en raison de l’adaptation du système au gilet de protection TIGER, de niveau 5 (contrairement au gilet FELIN d’origine), requis en Afghanistan mais qui ne permet pas les mêmes branchements.

Faut-il en déduire que le système est inutile ou inadapté ? Absolument pas. D’abord parce que les militaires interrogés, tous grades confondus, confirment les gains très nets permis par le système : meilleures capacités de détection et d’engagement, portée accrue (jusqu’à 600m), bonnes liaisons au sein du groupe, excellents casques et ergonomie générale de la tenue et des interfaces. Ensuite parce que le système a justement été pensé comme modulaire, de façon à pouvoir être configuré en fonction du terrain ou de la mission : une mission offensive impliquant du mouvement rendra les optiques FIL/FIR moins utiles, contrairement à une prise de position défensive ou d’observation.

Enfin, toute innovation impose un période de rodage, des tests et des correctifs. Sur le combat d’infanterie, l’armée de Terre, c’est suffisamment rare pour être souligné, est en avance sur les autres et paie donc naturellement le coût du premier entrant. Il lui reste donc à optimiser progressivement le système, en coopération avec SAFRAN, et  aussi à déterminer sa propre doctrine en matière de commandement à l’échelon sous-tactique. Pas de doute en tout cas que les progrès technologiques tirés par le secteur civil parviendront à résoudre certaines des difficultés actuelles, induites par le poids des sous-systèmes (lunette, batteries).

A plus court terme, attendons les retours du 1er RI sur le terrain, et bonne chance à eux.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Etienne de Durand