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La France perd son triple A stratégique

Vendredi, 3. février 2012 7:52

En annonçant vendredi 27 janvier le retour anticipé des soldats français d’Afghanistan, Nicolas Sarkozy sème le trouble dans l’Alliance Atlantique et chez nos alliés américains. Ces derniers auront tôt fait de nous dégrader au rang des moins fiables de leurs partenaires déclarés, nous retirant en quelque sorte notre triple A stratégique, pourtant difficilement gagné par le sang versé en Kapissa. Cette annonce semble rayer d’un trait de plume toute la stratégie du quinquennat, en cédant aux nécessités de la politique intérieure et aux enjeux électoraux.

Avec les nombreuses pertes enregistrées l’été dernier, l’image d’une victoire sur l’insurrection dans la zone française n’était plus défendable. Dès lors l’Elysée a mis la pédale douce aux opérations, consignant la force dans ses bases, et a recentré la communication sur le mentoring de l’ANA et sur le transfert des zones de responsabilité, cherchant ainsi une porte de sortie honorable. Il fallait bien limiter l’impact des pertes sur l’opinion publique alors que les élections se profilaient à l’horizon. Las, l’adversaire l’a parfaitement compris et mise sur des hommes infiltrés au sein de l’ANA pour contrer cette stratégie. La mort de 4 soldats français le 20 janvier, tués par un soldat de l’ANA (même si, dans ce cas précis, les motivations du meurtrier restent floues) a eu l’effet escompté. Le candidat Hollande annonçait un retrait immédiat des troupes s’il était élu, ajoutant à une démagogie douteuse une méconnaissance totale des difficultés de rapatrier aussi vite une telle force, sans parler des conséquences stratégiques de cette décision unilatérale. Le président Sarkozy de son côté, après quelques atermoiements, annonçait donc vendredi un retrait anticipé pour 2013.

Avec cette décision, Nicolas Sarkozy enterre toute la stratégie de ses cinq années passées à la tête des Armées. Elle semblait d’abord fondée sur un rapprochement avec les Etats-Unis avec à la clé une participation pleine et entière dans l’OTAN. Aujourd’hui, malgré les déclarations de Leon Panetta le 1er février, présentées – à mon sens à tort – comme un terrain d’entente entre Français et Américains, la divergence est bien réelle. Si le Président est réélu, il restera tout au plus « un effectif résiduel », incapable de jouer un rôle déterminant dans la mise à niveau de l’ANA, indispensable pour assurer le processus de transfert des responsabilités selon le calendrier défini. Si l’opposition est élue, on ne parlera peut-être même plus de présence française.

Cette stratégie nécessitait de payer « le prix du sang », en s’engageant plus volontairement auprès de nos alliés en Afghanistan, alors que le président Chirac s’était contenté du minimum syndical. Quoi qu’on en pense, elle était défendable et pouvait justifier la perte de nos soldats. Après tout, s’engager dans une guerre pour s’attirer les bonnes grâces d’un puissant est un acte éminemment stratégique. Un retrait anticipé, laissant nos alliés seuls gérer la difficile situation d’une sortie de conflit perdu, montrerait notre manque total de résilience et révèlerait  surtout à quel point il n’y a pas de constance dans la stratégie française. Nous avons peut-être démontré une certaine crédibilité militaire en Afghanistan et en Libye. A quoi rime-t-elle sans crédibilité politique ? Dès lors, on est en droit de se demander pourquoi 82 soldats sont morts sur la terre afghane.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Georges Dienekes

Afghanistan, les conséquences d’un retrait anticipé

Lundi, 23. janvier 2012 12:51

La vie politique française fonctionne à propos de l’Afghanistan comme un mécanisme à éclipses – disparaissant pendant des mois des écrans radars avant de réapparaître à chaque nouvelle perte en vies humaines. L’attentat d’un taliban infiltré (ou auto-improvisé) dans l’Armée nationale afghane (ANA) contre les forces françaises qui a fait 4 morts et 18 blessés vendredi 20 janvier a ainsi provoqué une série de réactions politiques inattendues, étrangement convergentes dans le désir d’un retrait des forces au plus tôt – dès la fin de l’année selon l’engagement du candidat socialiste François Hollande.

L’embuscade d’Uzbin en août 2008 avait révélé bien tard aux Français la dure réalité de la guerre de guérilla : difficulté extrême du terrain, faiblesse du renseignement humain, nivellement de la supériorité de la puissance de feu au moyen de procédés tactiques adéquats. Voici que l’attentat du 20 janvier lève le voile sur un autre quotidien d’une insurrection : le processus d’infiltration des forces de sécurité afghanes, procédé pourtant connu de longue date. On ne peut qu’être surpris par l’étonnement de l’Élysée à l’égard de cet état de fait, triste témoin de la gravité de la situation et révélateur de l’ampleur de la tragédie afghane.

La nature de l’attentat — perpétré non dans le cadre d’une embuscade mais à l’intérieur de la base [FOB] — doit être compris comme le résultat d’une décision du commandement français, à l’automne dernier de cesser les opérations de combat et de minimiser les risques. En effet, après un effort de la dernière chance mené au cours de l’hiver 2010-2011, la publication du calendrier de retrait en juin 2011, avec 2014 comme horizon final, ainsi que l’intensité de la contre-offensive talibane à l’été 2011 sonnent le tocsin des grandes opérations. Les 21 morts qui frappent les Français entre janvier et août 2011 les conduisent à se retrancher dans les bases. La « FOBite » n’est pourtant pas une protection efficace dans une province laissée entièrement au contrôle des insurgés et avec un partenaire partiellement infiltrée par l’ennemi : l’attentat du 20 janvier vient clairement le démontrer. A ce titre, la « sanction » émise à l’encontre de l’ANA via la suspension du mentoring laisse songeur: l’ANA est la première victime de cette infiltration qui ne témoigne pas d’un double-jeu, mais de l’incapacité du gouvernement Karzaï comme de la Coalition à gagner « les coeurs et les esprits » et de la puissante base populaire de l’insurrection…

Les conséquences de la fin prématurée (au regard du calendrier affiché) de la présence française au sein de l’ISAF doivent donc être étudiées attentivement, pour peu que l’on estime la valeur d’une action publique éclairée, guidée par autre chose que la course électorale et la politique de l’émotion.

• Conséquences militaires. Comme l’a déjà évoqué Jean-Dominique Merchet, les dangers d’un retrait sous le feu des Talibans sont considérables — d’autant plus que le « chemin aller » du matériel, à travers la passe de Khyber au Pakistan, s’apparente désormais à un couloir de la mort. Les Britanniques, à l’époque où ils s’étaient désengagés de Bassorah, avaient dû signer un accord secret (dont les éléments sont encore mal connus) avec l’Armée du Mahdi pour que cette dernière leur permette de se retirer en bon ordre. Un tel « accord de la honte » avec les Talibans sera-t-il possible, et si oui à quelles conditions? Pour ce qui est de « l’après » : les conséquences sur le théâtre restent cependant modérées. Avec 3 600 soldats, le contingent français était certes un contributeur important, d’autant qu’il représentait une force combattante unanimement saluée pour ses prises de risques et sa combativité. Il ne représente cependant que 3% de la Coalition, et les 90 000 Américains encore présents pourront combler la brèche — la Kapisa, fait partie de la RC-East sous commandement américain et a déjà été précédemment occupée par les hommes de la 82nd Airborne.

Conséquences stratégiques. L’annonce du calendrier de retrait en juin 2011 a irrémédiablement enclenché la dynamique de défaite : les Talibans savent qu’ils n’ont plus qu’à presser le départ de l’ennemi, mais surtout les Afghans « loyaux » n’ont désormais plus de raison de soutenir les Occidentaux dont les jours sur place sont comptés. Soutenir le gouvernement Karzaï paraît également être un pari risqué quand on connaît sa fragilité, sa corruption et le peu de soutien dont il jouit parmi la population. Pour autant, faut-il presser le pas ? Si les Talibans étaient si certains de leur victoire après 2014, ils ne prendraient peut-être pas les risques qu’on les voit prendre aujourd’hui. La guerre est un processus dynamique qui peut se retourner à chaque instant et les Talibans ne sont pas à l’abri d’un engouement nouveau pour un leader politique populaire (rappelons nous d’Abdullah Abdullah…) ou de la consolidation d’un front du refus en grande partie sur les lignes de l’ancienne Alliance du Nord. Partir aujourd’hui, c’est réduire encore la maigre chance de voir un sursaut dans le camp des anti-Talibans. D’une manière plus générale enfin, si la guerre, telle qu’elle est menée aujourd’hui, ne peut plus être gagnée, le départ des forces occidentales ne fera pas disparaître, bien au contraire, la menace que l’Afghanistan continue de faire peser sur la stabilité régionale et mondiale. Dès lors, tout retrait devrait être planifié attentivement, dans une perspective de long terme, en laissant si possible derrière nous de « petits cailloux », afin de capitaliser au mieux les dix ans de présence française dans le pays.

Conséquences diplomatiques. Faut-il le rappeler, la principale raison pour laquelle nous sommes présents en Afghanistan était de montrer notre soutien à l’Amérique après le choc des attentats du 11 septembre ­(la France avait d’ailleurs fait valoir à l’époque l’article V du Traité de Washington impliquant le soutien automatique à tout membre de l’OTAN ayant subi une agression). Le renforcement du dispositif en 2004 avait, là encore, des origines diplomatiques, puisqu’il s’agissait, entre autres, de panser les plaies de la crise irakienne en montrant notre engagement sur le front afghan. Le bénéfice accumulé pendant toutes ces années de présence en Afghanistan au cours de laquelle le France est apparue comme l’un des alliés les plus dignes de confiance de l’Amérique pourrait bien être terni par un retrait précipité, laissant derrière elle ses partenaires européens et internationaux. La France, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, a engagé sa parole et sa responsabilité dans l’affaire afghane. Sa décision est certes souveraine, et nul ne pourra s’y opposer, mais elle devra en tirer les conséquences en termes d’image.

Conséquences politiques. C’est évidemment le fond de l’affaire. En pleine campagne présidentielle, l’engagement français était forcément fragilisé, et les Talibans, qui ont déjà montré à plusieurs reprises leur complète maîtrise des agendas politiques occidentaux, en étaient parfaitement conscient. Que l’opinion soit, depuis 2008 au moins, majoritairement hostile à l’engagement militaire français est également un fait qu’il faut accepter en démocratie et en tirer les conséquences — à la condition tout du moins d’avoir procédé à un véritable débat contradictoire sur la question et en donnant aux partisans du maintien le droit à faire valoir leur point de vue. Il y a cependant peu de chance que la décision d’un départ rapide entraîne un réel gain politique : qu’ils le veuillent ou non, socialistes et ump-istes ont été parties prenantes, pendant dix ans, du maintien de la présence française — au contraire d’autres partis de l’opposition, dont les plus radicaux. Les électeurs intéressés par le sujet ne seront pas dupes, et il y a peu de chance qu’un retournement de dernière minute, commandé par l’émotion et la course au désengagement y change quoi que ce soit.

Même s’il apparaît aujourd’hui comme évident que la présence de l’OTAN ne peut plus apporter de solution stratégique à la problématique afghane, un retrait anticipé de la France d’Afghanistan ne doit pas pour autant être pris à la légère. La crise qui gangrène aujourd’hui la zone Af-Pak aura tôt ou tard des répercussions globales dont le prochain mandat présidentiel ne sera pas épargné – il serait bien aventureux de l’ignorer.

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Elie Tenenbaum

Un début d’épilogue pour les FARC?

Mardi, 17. janvier 2012 16:51

La mort du leader des Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC), Alfonso Cano, le 4 novembre 2011, a porté un coup dur à la guérilla, au point le plus bas depuis sa création il y a 47 ans. Il s’agit, peut-être, de la meilleure occasion de mettre fin au conflit armé le plus long et complexe d’Amérique Latine. Il est pourtant trop tôt pour envisager une fin de la violence alors que la stratégie assumée du groupe reste dans la tradition communiste révolutionnaire de la « guerre prolongée ».

Le décès de Cano lors de l’opération « Odiseo » a été un véritable succès pour les forces armées colombiennes qui avaient déjà réussi à éliminer le chef militaire de l’organisation, « el Mono Jojoy », en 2010. La mort du dirigeant politique, probablement liée à la fuite de renseignements issus de son entourage, a suscité une crise de paranoïa au sein-même du groupe et un sentiment de danger omniprésent. Actuellement, les FARC se verraient réduites de 50% par rapport au début des années 2000, ne disposant plus que de 8000 à 9000 hommes. Alors que sa doctrine est fondée sur le soutien des masses populaires, l’organisation semble avoir perdu l’appui du peuple en raison des exactions et kidnappings qu’elle a commis.

Le 15 novembre, Rodrigo Londoño Echeverry, alias Timochenko, membre des FARC depuis 30 ans, médecin cardiologue de formation devenu chef du renseignement, a été désigné nouveau leader de l’organisation. Il y a un an, les rumeurs selon lesquelles Timochenko résiderait au Venezuela et passerait librement la frontière, avait jeté un froid entre les deux pays. Aujourd’hui, sous l’impulsion de la présidence colombienne de Juan Manuel Santos, la coopération entre les deux Etats s’est considérablement améliorée. Il s’agit d’un progrès important, car la frontière colombo-vénézuélienne est susceptible de devenir le point central du conflit et il semble difficile d’envisager une possible capture de Timochenko sans la collaboration du Venezuela.

Toutefois, si les FARC ont certainement perdu en mobilité et coordination, il ne faut pas sous-estimer leur capacité d’adaptation aux nouvelles circonstances. La nomination du nouveau chef suscite des interrogations quant à sa capacité à s’imposer en leader et enrayer la dérive criminelle du groupe, déjà bien avancée. Le général Alvaro Valencia Tovar, ex-commandant de l’armée colombienne, qualifie les FARC d’« organe révolutionnaire caduque qui a préféré se criminaliser avec le narcotrafic que poursuivre sa route politique d’inspiration soviétique ». Timochenko aura donc besoin d’une autorité totale sur l’ensemble du groupe afin de maintenir sa cohésion.

Actuellement, le danger est de se retrouver face à une transition d’un terrorisme politique vers la criminalité (en particulier le narcotrafic) ou d’autres méthodes de guerre plus conventionnelles, suivant des intérêts purement économiques. La guérilla est implantée dans des zones de passage stratégique, telles que la frontière avec le Venezuela, le long de la cordillère des Andes ou dans les régions en crise économique et sociale. Celles-ci lui offrent des avantages importants en ce qui concerne l’accès au Pacifique et des routes d’importation d’armes et de trafic de drogue, facilitant ainsi le fleurissement d’économies parallèles et le développement du crime organisé.

Dès lors, plusieurs scénarios sont possibles : d’une part, l’entrée dans un processus de « balkanisation », qui mènerait à une fragmentation du groupe en plusieurs factions indépendantes et opposées et qui poserait un obstacle majeur à la réalisation d’un accord unique et général de démobilisation.

D’autre part plane le spectre du terrorisme urbain, à l’image de la stratégie des Tupamaros uruguayens dans les années 1960 et 1970. Alors que les FARC souhaitent lutter contre l’image défaitiste qu’on leur attribue dernièrement, elles pourraient vouloir démontrer leur capacité d’attaque au moyen d’attentats contre la force publique, l’assassinat d’otages et des attaques à explosif. Le défi du gouvernement colombien est justement de maintenir une vigilance permanente face à ceux-ci, d’autant plus qu’il faut aussi réagir au développement d’autres forces telles que les BACRIM, nouveaux groupes de narcotrafiquants, qui ne manquent pas parfois de s’allier aux FARC.

Enfin, un dernier scénario plus optimiste suivrait d’éventuelles négociations de paix. Tous s’interrogent sur les velléités du nouveau leader à se placer dans la lignée de son prédécesseur en la matière. Ce dernier, malgré ses accents de marxiste dogmatique avait en effet ouvert à plusieurs reprises la voie du dialogue. Certes, les dernières actions de la guérilla et notamment l’assassinat des policiers pris en otage, laissaient présager d’un refus d’abandonner la violence. Toutefois, dans un communiqué du 10 janvier, Timochenko remet les négociations à l’ordre du jour après dix ans d’interruption et propose de reprendre l’agenda du « Caguan » (processus de paix de 1998 à 2002).  Il est notamment question de discussions sur « les privatisations, la dérégulation, la liberté absolue du commerce et de l’investissement, les atteintes à l’environnement […] et la doctrine militaire ». Cette proposition a été rejetée par le président colombien qui réclame de réels actes de paix et refuse de suivre à nouveau « el Caguan », considérant que ses bases ne sont pas réalistes.

Tous ces éléments placent l’organisation dans une période d’incertitudes, en remettant au premier plan les interrogations sur son avenir politique, ses modes d’action ainsi que sur la validité de sa stratégie de long terme. Un article du journal colombien Semana résume la situation de la manière suivante: « l’équation de la guerre en Colombie tend vers ce qu’en mathématiques on appelle une asymptote, une ligne qui s’approche de plus en plus de la limite, mais sans jamais l’atteindre ». Autrement dit,  même si les FARC sont de plus en plus affaiblies, leur défaite ou une négociation menant à leur démobilisation demeurent aussi lointaines qu’auparavant.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Laura Tanase

UE: la lutte contre le terrorisme est-elle un sport d’équipe ?

Mercredi, 23. novembre 2011 7:41

 

En 1976, la mise en place d’un forum de discussion appelé le groupe TREVI marque le début de la lutte contre le terrorisme par la communauté européenne. Depuis le début des années 2000, cependant, les initiatives se sont démultipliées. Les attaques de New York, Madrid et Londres ont constitué de réels tournants : elles ont encouragé la prise rapide de mesures et la réorganisation institutionnelle dans le but de contrer la menace. Mais coordonner 27 Etats-membres dans un domaine tel que celui de la sécurité s’est avéré être une tâche complexe et les phases d’accélération ont souvent été suivies de périodes de ralentissement, voire d’inertie. Aujourd’hui, certains affirment que l’Union a du mal à « trouver sa place » dans la lutte contre le terrorisme et déplorent le manque de considération pour les questions de sécurité à Bruxelles.

 

La décennie commençait pourtant bien. A la suite des attaques de New York, le Conseil vote, avec une surprenante rapidité, une Décision-cadre établissant une définition commune du terrorisme, harmonisant les sanctions des attaques terroristes et instaurant un Mandat d’Arrêt Européen. Cette décision-cadre, mise à jour en 2008, constitue aujourd’hui la base juridique de la politique européenne en matière de terrorisme. En mars 2004, après les attentats de Madrid, la Déclaration sur la lutte contre le terrorisme du Conseil définit 7 objectifs stratégiques à traduire en 175 mesures. C’est également à ce moment-là que naît le poste de Coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, dans le but de remédier au manque de coordination au sein de l’UE. Les attentats de Londres mènent ensuite à la rédaction de la Stratégie de lutte contre le terrorisme de l’UE (2005), qui s’organise autour de 4 piliers : « prévention », « protection », « poursuite » et « réaction ». Cette stratégie reste aujourd’hui le cadre de référence pour l’action de l’Union dans ce domaine.

On pourra également citer les politiques de l’UE pour lutter contre le financement du terrorisme, le programme de protection des infrastructures critiques, l’instauration de passeports biométriques, le Plan d’action européen pour améliorer la sécurité des explosifs, ou bien encore le renforcement des agences Europol et Eurojust.

Dans la pratique, pourtant, l’UE a fait preuve d’un réel manque d’efficacité. On a vu apparaître une surabondance de mesures dans le domaine alors même que la volonté politique ne suit pas. En témoigne la lenteur avec laquelle les mesures sont mises en œuvre : au premier janvier 2004, date limite de l’application de la Décision-cadre de juin 2002, seuls huit Etats-membres avaient adapté leur législation nationale aux conditions du Mandat d’Arrêt Européen. Il aura par ailleurs fallu six ans avant que les ministres de la justice et de l’intérieur des différents Etats-membres ne s’accordent sur le renforcement d’Europol. On constate aussi une tendance parmi les Etats-membres à produire des réseaux et institutions mais à refuser par la suite de leur procurer les moyens nécessaires pour exercer correctement leur fonction, ainsi qu’une réticence à convaincre les agences nationales, qui sentent leur autorité menacée, de se plier aux exigences de l’Union.

En 2007, la crédibilité de Bruxelles en matière de lutte anti-terroriste en prend un nouveau coup : le Coordinateur pour la lutte contre le terrorisme, Gijs de Vries, démissionne, excédé par les multiples frustrations que présente son poste (équipe restreinte, budget et pouvoir insuffisants). Il faudra six mois avant que la Commission ne lui trouve un remplaçant en la personne de Gilles de Kerchove, certains Etats-membres étant même en faveur de la suppression du poste. Cette inertie a achevé de convaincre certains du manque de sérieux de l’Union européenne en matière de terrorisme.

On ne peut pas négliger les succès qu’a connus la politique anti-terroriste de Bruxelles. Le Mandat d’Arrêt Européen, mentionné précédemment, a notamment permis à l’Italie de remettre dans un délai record aux autorités britanniques l’un des auteurs présumés des attentats de Londres, arrêté à Rome; plus généralement, la création en 2001 du Joint Situation Centre (SitCen), plate-forme européenne d’échange et d’analyse d’information, permet aujourd’hui à l’UE de produire ses propres évaluations de la menace terroriste.

 

Il paraît pourtant difficile de pousser la coopération plus loin, que ce soit à cause de la lenteur de la mise en œuvre, ou de la réticence des Etats-membres à céder des prérogatives en matière de sécurité. Les pays de l’Union ont catégoriquement refusé la mise en place d’une CIA ou d’un FBI européen et privilégient la coopération bilatérale. Le manque de confiance envers les services de renseignements de certains Etats, avec lesquels la collaboration est encore jugée risquée, explique en partie ce choix. Enfin, la crise économique et financière que traverse actuellement l’UE tend à reléguer les questions de sécurité en bas de la liste des priorités politiques. La menace terroriste ne saurait être traitée au seul échelon national mais l’UE, cantonnée à un rôle d’harmonisation et d’analyse, n’est pas en mesure de devenir, pour le moment, une véritable plateforme opérationnelle. Au regard des arguments exposés, il serait peut-être même judicieux de remettre en question la pertinence du cadre de l’UE et d’accepter que la coopération à 27 en matière de lutte contre le terrorisme ne peut qu’être limitée.

Catégorie: Analyses, Divers | Commentaires (0) | Auteur: Alexandra Vickery

FELIN en rodage

Lundi, 7. novembre 2011 7:18

J’ai été reçu, et fort bien reçu, par le 1er régiment d’infanterie, son chef, le colonel Gros, et son chef BOI, le LCL de Russé, qui entre autres qualités est un ancien du LRD. Il s’agissait d’un séminaire « COIN » et de la préparation au départ en Afghanistan de l’unité, mais la journée a aussi été pour moi l’occasion de poser quelques questions concernant le FELIN et de prolonger un peu l’excellent Focus « Hoplites numériques » que nous devons à un autre ancien du LRD…

« Picardie » est en effet le premier régiment à avoir reçu en dotation le système FELIN, qu’il teste depuis 10 mois et s’apprête à emmener en Surobi et à Tagab. J’ai eu le droit à la fois à une présentation classique de la tenue et de ses sous-systèmes, mais aussi aux diverses adaptations qui sont tentées par le 1er RI.

 

Sur le papier, le SITCOMDE permet de relier le chef de groupe à ses hommes comme au chef de section, et intègre l’envoi de messages, de photos et la cartographie. Les GV bénéficient pour leur part de l’excellent viseur EOTECH, de l’OVD (optique de vision déportée) ou de la caméra FIL/FIR, sans compter la tablette individuelle (IHM) et le bandeau de communication ostéophonique (BDC), le tout relié par câbles au gilet et alimenté par une batterie avec 6 heures de potentiel.

L'OVD en action

Dans la pratique, les choses sont un peu plus compliquées. Les câbles se tordent et dégradent les liaisons ; les bandes ostéophoniques comme la tablette en position ouverte restent fragiles ; la lunette FIL/FIR pèse la bagatelle de 1,5kg, soit 8 à 10kg pour la tenue – cela paraît supportable dans l’absolu, mais s’ajoute à la charge déjà considérable des 6 ou 12 chargeurs, des rations et surtout des plaques de protection… A 45kg environ par homme, le poids est évidemment un problème très important, mais qui tient plus à la volonté politique de limiter les pertes qu’aux exigences de la tenue ou du théâtre.

En revanche, indépendamment de toute considération politique, l’encombrement généré par l’ensemble (protection + FELIN) fait problème, qu’il s’agisse de gérer les câbles, de tirer couché ou de rentrer rapidement dans un VAB sans s’accrocher au passage. De même, ranger dans un réseau commun le chef de groupe et ses hommes d’un côté, les chefs de groupe et le chef de section de l’autre, entraîne des interférences tactiquement gênantes, puisque le système de transmission privilégie les données et peut donc interrompre à tout moment la communication phonique, c’est-à-dire les conversations et les ordres.

D’où l’adaptation de FELIN aux besoins et aux délais du 1er RI, ce qu’ils appellent « FELIN moins », en l’occurrence l’abandon de la tablette / système central et de l’OVD qui va avec, d’où également l’ajout d’une liaison ordinaire, type ER328, de façon à séparer « réseau haut » et « réseau bas » et surtout garantir la permanence de la communication phonique. Il semblerait que seuls le chef de groupe et 1 ou 2 GV emporteront avec eux FELIN au complet, ne serait-ce qu’en raison de l’adaptation du système au gilet de protection TIGER, de niveau 5 (contrairement au gilet FELIN d’origine), requis en Afghanistan mais qui ne permet pas les mêmes branchements.

Faut-il en déduire que le système est inutile ou inadapté ? Absolument pas. D’abord parce que les militaires interrogés, tous grades confondus, confirment les gains très nets permis par le système : meilleures capacités de détection et d’engagement, portée accrue (jusqu’à 600m), bonnes liaisons au sein du groupe, excellents casques et ergonomie générale de la tenue et des interfaces. Ensuite parce que le système a justement été pensé comme modulaire, de façon à pouvoir être configuré en fonction du terrain ou de la mission : une mission offensive impliquant du mouvement rendra les optiques FIL/FIR moins utiles, contrairement à une prise de position défensive ou d’observation.

Enfin, toute innovation impose un période de rodage, des tests et des correctifs. Sur le combat d’infanterie, l’armée de Terre, c’est suffisamment rare pour être souligné, est en avance sur les autres et paie donc naturellement le coût du premier entrant. Il lui reste donc à optimiser progressivement le système, en coopération avec SAFRAN, et  aussi à déterminer sa propre doctrine en matière de commandement à l’échelon sous-tactique. Pas de doute en tout cas que les progrès technologiques tirés par le secteur civil parviendront à résoudre certaines des difficultés actuelles, induites par le poids des sous-systèmes (lunette, batteries).

A plus court terme, attendons les retours du 1er RI sur le terrain, et bonne chance à eux.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Etienne de Durand

Du rififi pour le RIF Félin…

Vendredi, 21. octobre 2011 11:30

Dans le contexte actuel de rigueur, une des pistes étudiées pour dégager des marges budgétaires au profit du ministère de la Défense est la vente de certaines plages de fréquences détenues par les Armées.

Cette vente a été envisagée dès 2009 dans le projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2009 à 2014. Initialement celle-ci devait rapporter à l’Etat 1,5 milliards d’euros. Cette année la vente de certaines fréquences de la gendarmerie nationale (système Rubis) a déjà rapporté 936 millions d’euros. Toujours au programme pour 2011, la vente d’une partie de celles de l’armée de Terre.

Il s’agit de celles qui vont être cédées aux opérateurs téléphoniques pour la téléphonie mobile 4G et qui se situent dans la bande 790-862 Mhz. Elles permettent, avec un investissement minimum, d’obtenir les meilleures communications possibles (grande couverture et débit important). C’est pour cette raison que cette bande de fréquence avait été retenue pour l’équipement radio dédié au fantassin du futur « Félin » (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) au travers du RIF (Réseau d’Information Fantassin).

Le RIF actuel est déjà loin des possibilités évoquées avec une portée limitée à 250 mètres. Ses capacités se dégradent lorsque les conditions de propagation ne sont pas satisfaisantes (dans le cas du combat en localité en particulier, où la portée ne dépasse pas quelques dizaines de mètres). Ces limites techniques handicapent le fantassin et restreignent sa liberté d’action dans les phases de combat débarqué.

La future version présentée du RIF NG qui équipera les forces en 2013 ne devrait pas améliorer la chose. Techniquement cela s’explique par la gamme de fréquence choisie, la bande 2 Ghz. Il faut savoir qu’en matière de fréquence, plus la bande est élevée plus la portée est réduite. Pour tenter de résoudre ce léger souci, il est envisagé de doter les futurs postes d’une fonction relais permettant à chacun de relayer les communications radio, afin d’améliorer la portée radio lorsqu’il y a des problèmes de propagation. Elle sera aussi installée sur les véhicules de combat de l’infanterie, ce qui semble implicitement signifier que le groupe de combat devra rester à proximité de son véhicule. Tactiquement cette solution n’est pas toujours envisageable.

Enfin financièrement, le coût annoncé de cette mutation vers le RIF NG est de 185 millions d’euros. Cette somme est conséquente, mais finalement peu importante face à la vente de la plage de fréquence 790-862 Mhz aux opérateurs téléphoniques qui, par un système de mise aux enchères, devrait rapporter au moins 1,6 milliards d’euros.
A moins que le recours de Free devant le conseil d’État contre cette vente aux enchères n’aboutisse ; à moins aussi que le lobbying des opérateurs téléphoniques auprès de l’État ne permette de faire baisser la facture.

Au final, pour l’armée de Terre, cette évolution vers le RIF NG ne semble pas être une si bonne affaire: techniquement, les ingénieurs vont devoir réaliser des prouesses pour garantir des communications radio correctes; tactiquement, il sera difficile pour les groupes de combat de conserver leur liberté d’action en restant dans la proximité immédiate de leur véhicule; et financièrement, la défense n’est pas encore assurée d’un réinvestissement rapide du produit de la vente des fréquences.

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Stanislas Garnier

Le réseau Haqqani et les conséquences de l’assassinat de Rabbani

Lundi, 10. octobre 2011 6:59

Il est rarement question en France, du réseau Haqqani, organisation terroriste à base familiale que le New York Times a ironiquement qualifié de « sopranos de la guerre d’Afghanistan ». Depuis quelques années ce groupe a en effet su s’imposer  comme l’un des plus actifs et des plus dangereux des « Nouveaux Taliban ». Ce réseau de militants, opérant dans les zones tribales du Pakistan, joue un rôle de plus en plus déstabilisateur dans la région, menaçant directement le processus de négociations entamé par Kaboul et la Coalition.

Le « patriarche » du groupe, Jalaluddin Haqqani, était initialement un précieux collaborateur des Etats-Unis et notamment de la CIA, durant la période d’occupation soviétique.  Rallié au mouvement des Talibans dès 1994 sous le commandement du Mollah Omar, Haqqani prend directement part au régime de Kandahar. Suite au déclenchement de l’opération Enduring Freedom en 2001, il prend la fuite et retourne dans les zones tribales. Aujourd’hui, les membres du réseau Haqqani ont des liens clairement identifiés et affirmés avec Al-Qaïda, et se considérent comme des sujets de l’Emirat Islamique.

Au cours des deux dernières années, le réseau a considérablement développé ses capacités militaires (réseaux de renseignement, IED nouvelle génération), tactiques (développement de camps d’entraînement), politiques (infiltration des institutions gouvernementales). Depuis 2008, outre des nombreuses attaques armées, le nombre d’attentats qu’on lui attribue s’élève à 15, sans compter dernièrement l’attaque contre l’ambassade américaine et contre le Quartier Général de l’OTAN à Kaboul. Le 20 septembre, l’assassinat de l’ancien Président Burhanuddin Rabbani, chargé des négociations avec les Taliban, a envoyé un message clair au gouvernement comme à la coalition. En réaction, les pourparlers ont été suspendus et le Président Hamid Karzaï se penche désormais sur une nouvelle stratégie à adopter – son récent accord avec l’Inde, peut apparaître comme des représailles diplomatiques en la matière. Le leader du réseau, Sirajuddin Haqqani a nié, dans un entretien donné à la BBC le 3 octobre dernier, toute responsabilité dans l’assassinat de Burhanuddin Rabbani affirmant que son organisation n’avait aucun lien ni avec l’ISI, les services de renseignements militaires pakistanais, ni avec un autre Etat.

 

L’amiral Mike Mullen, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, a officiellement accusé les autorités pakistanaises de coopérer avec le réseau, ravivant encore un peu les tensions déjà fortes entre les deux pays. De son côté, Islamabad a enjoint aux Etats-Unis d’éviter les propos accusatoires et négatifs et a même sous-entendu que le Pakistan n’hésiterait pas à intervenir si les troupes de la coalition se décidaient à mener une opération terrestre transfrontalière comme certains le proposent désormais.

Les Etats-Unis, sont aujourd’hui dans une situation délicate, et doivent réévaluer leur relation avec le Pakistan. Certes, jusqu’en 2014, date de retrait définitif des troupes de la coalition, une situation de dépendance mutuelle perdure d’une part en raison du passage du ravitaillement des armées coalisées à travers le Pakistan, et d’autre part en raison de la faiblesse économique de celui-ci. Le président Obama a expressément prié les autorités pakistanaises de s’emparer du problème des Haqqani, étant donné que les quartiers généraux du réseau (leur centre de commandement, de contrôle et de logistique) se trouvent dans la région de Miram Shah, au Pakistan.

Depuis quelques semaines, on remarque un accroissement des attaques de la coalition dans les sanctuaires pakistanais des Haqqani, telle que la vallée de Charbaran, d’où ils mettent au point leurs opérations afghanes. Après la capture en Afghanistan la semaine passée de Haji Mali Khan, l’oncle de Sirajuddin, l’ISAF a déclaré le 5 octobre 2011, avoir tué lors d’un raid aérien en Afghanistan, son principal adjoint ainsi que deux de ses associés.

 

Derrière cette famille de terroristes, ce sont donc des enjeux bien plus grands qui se jouent aujourd’hui pour l’avenir de la région: en témoigne le surprenant rapprochement stratégique entre l’Inde et l’Afghanistan par la signature d’un accord portant notamment sur  la coopération en matière de sécurité. De ce fait, le triangle Inde-Pakistan-Afghanistan se trouve à nouveau au cœur des tensions. Le président Hamid Karzaï a déclaré que les relations pakistano-afghanes n’en seraient pas affectées, qualifiant le Pakistan de « frère jumeau ». Toutefois, l’accord indo-afghan peut être interprété comme un message dirigé vers Islamabad afin d’essayer d’influencer sa position vis-à-vis des talibans. Parallèlement, le Pakistan se méfiant de cette nouvelle entente qui pourrait lui être nuisible, mène des négociations avec la Chine, en instaurant dès lors une sorte de « jeu du plus fort » entre les trois Etats.

Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Auteur: Laura Tanase

Violences politiques en Sierra Leone, malgré dix ans de paix

Dimanche, 25. septembre 2011 21:00

La Sierra Leone devrait célébrer début 2012 une décennie de paix, rendue possible notamment par l’intervention du Royaume-Uni et des Nations Unies. Alors qu’aujourd’hui cette présence internationale est réduite à une peau de chagrin, la perspective des élections présidentielles et législatives 2012 renforce les tensions et de nouvelles violences ont éclaté le 3 septembre à Kono et le 9 septembre à Bo, deuxième ville du pays. De telles violences avaient déjà éclaté avant les élections présidentielles en 2007 et en 2009.

La guerre avait fait en partie disparaître l’opposition entre le Nord (représenté par le parti APC) et le Sud (représenté par le parti SLPP) de la Sierra Leone, cependant cette opposition a réapparu dès les élections de 2002 et structure véritablement la vie politique sierra-léonaise. Une vieille pratique sierra-léonaise consistait à mobiliser des jeunes pour défendre les intérêts d’un candidat, si besoin en recourant à la violence, comme l’a montré l’anthropologue américaine Mariane Ferme. Or, depuis 2007, les partis ont commencé à remobiliser d’anciens combattants, donnant lieu à de nouvelles confrontations ponctuelles lors d’élections et dans les parties de la Sierra Leone les plus disputées, aux frontières entre zone APC et zone SLPP.

Ces violences, pour Lans Gberie, s’expliquent par un climat d’impunité et la présence limitée de la police et s’accompagnent de provocations entre religions inquiétantes. Elles semblaient avoir diminué depuis 2009, mais des affrontements ont eu lieu début septembre à Kono, à l’Est du pays, puis le vendredi 9 septembre à Bo, au centre de la Sierra Leone. Il y aurait eu un mort et 23 blessés (voir aussi ici). On trouve en ligne des images de ces violences (ici), qui ont vu à la fois une attaque contre Maadia Bio, le candidat du SLPP aux prochaines élections présidentielles (blessé par des pierres, voir la vidéo), suvi de l’incendie de plusieurs bâtiments de l’APC et de résidences de personnalités locales de l’APC.

Maadia Bio (ancien brigadier) fut le chef de l’Etat sierra léonais pendant quelques mois en 1996 : il avait pris le pouvoir par un coup d’Etat puis organisé les élections présidentielles ayant permis le retour de la démocratie en Sierra Leone.

Ces affrontements sont inquiétants, d’autant qu’ils s’accompagnent d’une couverture des évènements par la presse souvent partielle, manquant de modération voire jetant de l’huile sur le feu. Notons qu’on a pu aussi observer des violences similaires au Liberia, ce qui témoigne que le jeu démocratique, s’il est bien implanté dans la région (au point de structurer les violences), reste un jeu dangereux et volatile. Cela augure mal des prochaines élections, en 2012, d’autant que les forces de sécurité sierra-léonaises, bien que réformées et plus efficaces qu’il y a dix ans, restent prisonnières du bon vouloir du politique. Si ce dernier reste incapable de réguler le jeu partisan, et son propre recours aux anciens combattants, les forces de sécurité sont condamnées à tenter d’éteindre, difficilement, les braises sur lesquelles les politiques ont soufflé. Elles risquent pour ce faire, d’avoir elles mêmes recours à une force de plus en plus excessive et de se faire instrumentaliser par le pouvoir (défendant l’APC davantage que le SLPP comme en 2009).

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Aline Lebœuf

Al Qaïda: bref état de l’art

Mercredi, 21. septembre 2011 14:12

Depuis dix ans, des milliers de publications – de qualité variable – ont été consacrées à Al Qaïda. Ces publications peuvent schématiquement être classées en six catégories.

  1. les recherches historiques qui retracent les origines d’Al Qaïda. Ces recherches, parmi lesquelles on citera The Looming Tower de Lawrence Wright, remontent à l’intervention soviétique en Afghanistan et analysent la manière dont Oussama Ben Laden, Abdallah Azzam et Ayman al-Zawahiri ont organisé l’afflux de combattants arabes pour venir en aide aux moudjahiddines afghans. Elles décrivent aussi la manière dont Al Qaïda s’est réorientée vers la lutte contre les États-Unis suite au retrait soviétique d’Afghanistan en fomentant plusieurs attentats contre les intérêts américains (World Trade Center en 1993, ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya en 1998, USS Cole en 2000).
  2. les études qui passent au crible la rhétorique jihadiste. Ces études se situent à différents niveaux. Les chercheurs ayant participé à l’ouvrage Al Qaïda dans le texte se sont intéressés aux chefs d’Al Qaïda. Ils ont ainsi traduit et analysé les principaux discours et écrits d’Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, Abdallah Azzam et Abu Musab Al-Zarqaoui. Farhad Khosrokhavar s’est quant à lui penché sur la base de la mouvance jihadiste internationale en disséquant le discours d’individus arrêtés dans le cadre d’affaires de terrorisme.
  3. les analyses générales sur l’évolution globale de la menace représentée par la nébuleuse Al Qaïda. Les travaux de Jean-Pierre Filiu, qui s’est attaché à présenter les métamorphoses d’Al Qaïda depuis les attentats du 11 septembre 2001 et qui explique que l’organisation terroriste traverse actuellement une crise sans précédent, méritent ici d’être mentionnés.
  4. les monographies consacrées à l’activité terroriste sur une zone géographique donnée. On pense ici, entre autres, aux recherches effectuées par Bernard Rougier sur la progression du salafisme révolutionnaire dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban ou encore à celles de Mathieu Guidère sur le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) en Algérie.
  5. les biographies focalisées sur une figure charismatique de la mouvance jihadiste, à l’instar des travaux de Peter Bergen sur Oussama Ben Laden et de Brynjar Lia sur Abu Musab al-Suri.
  6. les analyses quantitatives retraçant le parcours de centaines de jihadistes. Les recherches de Thomas Hegghammer sur les combattants saoudiens et les travaux de Marc Sageman peuvent être mentionnés ici.

Par delà leurs approches méthodologiques variées, toutes ces études ont en commun de chercher à mieux comprendre la mécanique terroriste. Elles écartent d’emblée l’idée selon laquelle les terroristes seraient des fous – ou dans le cas d’Al Qaïda des « fous de Dieu » – pour se placer sur le terrain de la rationalité. Certains auteurs insistent ainsi sur la logique stratégique des attentats-suicides. Robert Pape met par exemple en avant le fait que les kamikazes constituent une arme d’une précision redoutable pour des organisations terroristes, d’autant plus performante que l’impact psychologique d’un attentat-suicide peut être décisif. D’autres travaux cherchent à mettre en évidence les facteurs sociologiques conduisant à l’engagement violent. Marc Sageman démontre dans ses ouvrages Understanding Terror Networks et Leaderless Jihad que la radicalisation s’effectue souvent autour d’un groupe d’amis et que les jihadistes ne sont pas nécessairement issus de milieux pauvres et fanatisés. Leur niveau d’éducation est sensiblement égal au reste de la population et ils n’ont pas forcément fréquenté des madrasas. En d’autres termes, il n’existe pas de profil-type de terroriste. Cette assertion se traduit dans les faits par une extrême difficulté à déceler en amont les individus susceptibles de devenir terroristes.

Suite à la mort d’Oussama Ben Laden et à l’occasion du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, les articles consacrés à Al Qaïda se sont multipliés.  Dans Foreign Affairs, par exemple, William McCants s’est penché sur l’évolution d’Al Qaïda des origines jusqu’à nos jours, en insistant sur les réactions des principaux leaders de la mouvance jihadiste au « printemps arabe ». Si Guido Steinberg estime, dans Politique étrangère, que les révolutions tunisienne et égyptienne représentent une « défaite stratégique » pour Al Qaïda, Juan C. Zarate et David A. Gordon avancent quant à eux, dans The Washington Quarterly, que la mouvance jihadiste cherche à tirer profit de l’instabilité actuelle dans le monde arabe. Ils citent notamment, à l’appui de leur thèse, les différents messages adressés par Ayman al-Zawahiri au peuple égyptien.

De nombreux articles ont aussi été publiés, au cours des dernières semaines, sur Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Un thème récurrent a trait aux changements induits par la transformation du GSPC en AQMI.  Dans la revue Orbis, J. Peter Pham insiste sur deux évolutions majeures : l’importation de tactiques utilisées en Irak (en particulier les attentats suicides) et le développement d’une stratégie de communication ambitieuse sur Internet. Dans un article paru dans Mediterranean Politics, Manuel R. Torres Soriano compare plus spécifiquement la communication du GSPC et d’AQMI, en s’appuyant sur un corpus de près de 200 communiqués. L’accent mis par AQMI sur les relations publiques est évident, le nombre de communiqués publiés entre 2007 et 2009 correspondant peu ou prou au nombre de communiqués publiés entre 1998 et 2006 par le GSPC. Alors que le pays occidental le plus cité dans les communiqués du GSPC était les Etats-Unis, la France apparaît en première position pour ce qui est des communiqués d’AQMI. Parmi les pays musulmans, l’Algérie reste le pays le plus cité mais de manière nettement moins marquée que du temps du GSPC. La stratégie d’AQMI visant à étendre le jihad vers la zone sahélienne apparaît clairement dans sa rhétorique. La Mauritanie, par exemple, n’était citée que dans 3,8% des communiqués du GSPC alors qu’elle est mentionnée dans 16,8% de ceux d’AQMI. AQMI semble aussi s’intéresser de plus en plus à la Somalie, présente dans 11,6% de ses communiqués alors qu’elle n’était évoquée que dans 1% des communiqués du GSPC.

Enfin, pour terminer et pour passer du registre du terrorisme à celui de la lutte contre le terrorisme, je vous recommande vivement de lire l’article de Nicholas Schmidle paru dans le New Yorker et qui décrit en détail la mission visant à éliminer Oussama Ben Laden. Si vous êtes plus intéressés par le système judiciaire français que par les actions des Navy Seals, le livre de Marc Trévidic intitulé Au cœur de l’antiterrorisme est fait pour vous.

Il va sans dire que ce tour d’horizon de la littérature n’a rien d’exhaustif. Si vous pensez que d’autres ouvrages ou articles auraient dû être cités, n’hésitez pas à le faire savoir dans les commentaires!

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (1) | Auteur: Marc Hecker

Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

Lundi, 12. septembre 2011 7:26

Le 25 août, j’ai publié dans Le Monde un article intitulé « Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme« . La rédaction du Monde a procédé à quelques coupes et changements. Voici la version intégrale de l’article :

Le choc des attentats du 11 septembre 2001 a poussé les Etats-Unis à se lancer dans une véritable guerre contre Al Qaïda. Dix ans plus tard, le brouillard de la « guerre contre le terrorisme » ne s’est pas encore dissipé. Le concept de « brouillard » nous vient de Carl von Clausewitz qui explique que « la grande incertitude des données » en période de conflit rend la tâche du stratège particulièrement ardue.

L’incertitude qui entoure la guerre contre le terrorisme prévaut à différents niveaux. Tout d’abord, l’ennemi demeure largement méconnu. Al Qaïda est souvent décrite comme une mouvance aux contours flous et nébuleux. La nature des liens unissant « Al Qaïda central » et les « filiales » ouvertes en Irak, au Maghreb et dans la Péninsule arabique reste sujette à caution. Personne ne sait exactement comment fonctionne l’organisation jihadiste, quels sont les mécanismes de « commandement et de contrôle » qui la régissent, quel rôle joue Ayman al-Zawahiri, et on découvre tout juste quelle était l’importance réelle d’Oussama Ben Laden. Cette incertitude concerne aussi les « filiales » régionales. Nul ne sait précisément de combien de combattants se compose Al Qaïda au Maghreb Islamique, et les rapports de force opposant les chefs des différentes katibas sont bien difficiles à interpréter. Les regains d’attentats sont perçus tantôt comme un signe de faiblesse, tantôt comme un indicateur de vigueur.

Le brouillard de la guerre contre le terrorisme a également trait à la définition du théâtre des opérations. George W. Bush a relevé le défi lancé par Oussama Ben Laden en décrétant une guerre « globale ». Nulle armée – fût-elle la plus puissante du monde – ne peut cependant combattre en tout endroit du globe. La guerre s’est donc concentrée sur l’Afghanistan puis sur l’Irak avant de se focaliser à nouveau sur le premier de ces théâtres. Les jihadistes ne fonctionnent toutefois pas comme une armée classique et disposent d’une mobilité qui ne s’arrête pas aux frontières. Soucieux de ne pas laisser le Pakistan devenir le nouveau sanctuaire du jihad international, les Américains ont étendu leurs opérations, notamment à l’aide de drones. Le Pakistan a fini par être perçu comme indissociablement lié au problème afghan, à tel point que les experts des questions stratégiques se sont mis à parler d’une nouvelle entité : la zone « Afpak ». Les attaques de drones touchent désormais d’autres pays comme le Yémen et la Somalie. L’extension géographique de la lutte contre Al Qaïda n’est pas le moindre des paradoxes de Barack Obama qui s’était évertué à combattre la rhétorique de George W. Bush sur la « globalité » de la guerre contre la terreur.

L’incertitude plane enfin sur la nature même des opérations et sur la manière de les qualifier. Tous les alliés des Etats-Unis, dont la France, ne s’accordent pas sur l’opportunité d’employer le mot « guerre ». Ainsi, si les soldats français se battent en Afghanistan, ils n’y font pas officiellement la guerre. Et même si le terme « guerre » était accepté par tous, il resterait encore à s’accorder sur le type de conflit en cours. Les opérations menées actuellement en Afghanistan ne correspondent à l’évidence pas à un affrontement classique, où des systèmes militaires de même nature s’opposent sur un champ de bataille bien défini. Confrontés à une véritable guérilla, les Etats-Unis et leurs alliés ont adapté leurs doctrines et leurs pratiques. La « contre-insurrection », dont on n’avait guère plus entendu parler depuis la fin de la période coloniale, est ainsi revenue sur le devant de la scène. Coûteuse et exigeant de raisonner sur le temps long, elle est néanmoins en train de passer de mode. On parle désormais davantage, à Washington, de « contre-terrorisme » ou de « contre-terrorisme plus », sans savoir précisément où se situe la frontière entre ces différentes notions. Apprécier correctement le genre de guerre que l’on entreprend est pourtant « le plus décisif acte de jugement », rappelle Clausewitz.

L’auteur de De la guerre voit deux manières d’atténuer les effets du brouillard : le « talent de divination » et la chance. Le « talent de divination » des dirigeants occidentaux semble les pousser à retirer rapidement leurs troupes d’Afghanistan, alors même que l’insurrection continue de marquer des points. Une fois l’armée américaine partie, il faudra beaucoup de chance pour que les Talibans ne reviennent pas au pouvoir et que l’Afghanistan ne retrouve pas son statut de sanctuaire terroriste. La guerre contre le terrorisme est loin d’être finie et le brouillard n’est pas près de se lever.

Catégorie: Analyses | Commentaires (6) | Auteur: Marc Hecker