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Sommet de l’OTAN à Chicago : avis de tempête sur les Grands Lacs

Vendredi, 18. mai 2012 9:12

Dimanche à Chicago s’ouvrira la 25e édition du Sommet de l’OTAN. Regroupant soixante pays, ce sommet est le plus important jamais organisé par l’Alliance Atlantique et son originalité risque de se faire sentir aussi bien dans son organisation que dans les négociations qui s’y dérouleront.

C’est en effet dans un contexte de crise économique européenne que s’ouvre la rencontre, ce qui pourrait réduire considérablement la liberté d’action des États-Unis concernant  le déploiement du projet de défense antimissile (DAMB) sur le vieux continent, axe majeur du développement de l’OTAN jusqu’en 2018. Bien que le secrétaire général semble confiant dans l’avenir du bouclier et entende profiter de l’événement pour réaffirmer l’utilité du dispositif pour la sécurité européenne, l’enthousiasme est plus nuancé à l’est de l’Atlantique face au coût du projet qui provoque notamment une certaine réticence de la part du nouveau Président  français. Le sommet de Chicago devrait permettre à la France de se positionner sur la question et ainsi de donner le ton de son engagement auprès de l’OTAN pour le quinquennat à venir.

Enjeu principal de l’événement, la question afghane risque de faire éclater le consensus et, là encore, la position du nouveau dirigeant de la République française risque de provoquer le mécontentement de ses partenaires stratégiques. Le retrait anticipé des troupes, que l’Australie souhaite appliquer avant l’année électorale de 2013 et que le Canada a déjà engagé en mettant fin à sa mission en juillet 2011, serait un pari risqué pour la France après sa récente réintégration du commandement intégré de l’OTAN. La visite préparatoire d’émissaires américains à Paris ne semble pas avoir influencé l’opinion de François Hollande qui souhaite annoncer le retrait des troupes françaises fin 2012 lors de la réunion du G8 qui se tient aujourd’hui à Camp David. Retrait plus facile à annoncer qu’à conduire diplomatiquement, politiquement et surtout logistiquement : certains observateurs doutent de la capacité française à réaliser une telle opération.

Du côté européen, la question afghane suscite le débat la France et l’Allemagne, et la Chancelière Merkel a appelé le Président à respecter le calendrier mis en place lors du sommet de Lisbonne en 2010, alors que le couple franco-allemand se divise déjà sur la question du pacte budgétaire. D’autre part, la nouvelle ligne de conduite française n’est pas sans inquiéter l’allié britannique. Affaibli par sa récente défaite électorale, David Cameron entend infléchir la position de l’Elysée, les divergences entre les deux dirigeants étant susceptibles de remettre en question la coopération de défense bilatérale lancée par les accords de Lancaster House en 2010, déjà malmenée par ailleurs.

C’est donc un sommet placé sous le signe de la nouveauté, mais aussi de la discorde, qui se tiendra en cette fin de semaine à Chicago. La France devra faire preuve de beaucoup de diplomatie, d’autant plus que les importantes ventes d’armes à la Russie réalisées par le gouvernement Sarkozy au courant de l’été 2011 passent mal auprès du Congrès. Le nouveau président français devra user de finesse pour imposer ses choix et faire ses preuves face à un environnement international troublé voire hostile. Malgré quelques éléments encourageants pour ses positions, il ne sera pas facile de rassurer et de convaincre Barack Obama, lui-même en campagne pour un second mandat et qui n’a pas besoin d’un échec international à l’approche des élections américaines.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Claire-Marine Selles

La défense française à l’heure des choix budgétaires

Lundi, 14. mai 2012 8:20

Le nouveau gouvernement, qui sera nommé dans quelques heures, devra effectuer des arbitrages budgétaires importants. Dans ce contexte, Ultima Ratio a posé quatre questions à Martial Foucault, auteur du récent Focus stratégique consacré aux Budgets de défense en France.

Ultima Ratio: Les questions de défense en général, et des crédits militaires en particulier, ont été pratiquement absentes de la campagne électorale. L’analyse de long terme démontre-t-elle un biais partisan en matière de budgets de défense entre gauche et droite ? Les dépenses sociales impliquent-elles un effet d’éviction sur les dépenses militaires ?

Martial Foucault: En effet, les questions de défense et en particulier de choix budgétaires ont une nouvelle fois été oubliées durant cette campagne présidentielle. Contrairement à d’autres démocraties, le système semi-présidentiel français semble privilégier le consensus sur de tels enjeux au nom du fameux « domaine réservé » car le président de la République reste le chef des armées. Cette situation semble même emblématique de l’évolution des budgets de défense depuis le début des années 1980. Il n’existe pas à proprement parler de corrélation significative entre les gouvernements de droite et de gauche et le volontarisme budgétaire de défense. En moyenne, les gouvernements de gauche ont augmenté le budget de défense de 0,17% et ceux de droite de 0,12%,  certes dans des contextes parfois différents. Ce sont donc davantage les conditions économiques et la situation des finances publiques qui déterminent l’augmentation ou la diminution relative de l’effort de défense. Deuxième budget régalien après l’éducation nationale, la défense voit sa part dans le budget de l’Etat diminuer régulièrement depuis 1988 (10% en 2010 contre 14% en 1988). Globalement, on observe en France comme dans plusieurs pays européens une lente transformation d’un modèle dit « warfare » vers un modèle dit « welfare ». Les dépenses sociales ont augmenté à un rythme annuel de 3,35% contre 2,31% pour les dépenses de défense sur la période 1995-2010. Il est évident que les années de faible croissance économique ont eu pour conséquence d’accorder une priorité plus grande aux dépenses de redistribution qu’aux dépenses militaires, alors même que l’engagement de la France dans des zones de conflit n’a jamais été aussi important ces 15 dernières années. Le modèle français de défense atteint donc aujourd’hui une forme de surchauffe budgétaire.

 

- UR: Le Livre blanc de 2008 proposait de revaloriser l’effort de défense français avec une augmentation de 1% par an jusqu’en 2020. Quatre ans après, où en sommes nous de la réalisation de ces objectifs ? Quelles sont les perspectives à venir ?

MF: Longtemps réclamé par les autorités militaires, le Livre blanc avait pour objectif de réviser le modèle d’armée 2015, issu du Livre blanc de 1994. Impossible à atteindre à mois d’injecter 30 milliards d’euros sur six ans, le Livre blanc de 2008 visait à réorienter les missions de défense de la France en accordant une priorité plus grande aux fonctions de renseignement, en améliorant la déployabilité des forces, en augmentant de 3 milliards d’Euros par an les dépenses d’équipement jusqu’à 2020 et en réformant le ministère de la Défense (par une baisse de 54 000 personnels). Aujourd’hui, le bilan des 4 premières années laisse craindre le pire pour le futur. Selon un rapport de la commission des Finances du Sénat en novembre 2011, l’application de la règle du « gel en volume » implique un manque à gagner de 15 milliards d’euros d’ici 2020 alors que le principe du « gel en valeur » déboucherait sur une perte de 29 milliards d’euros entre 2009 et 2020. Entre ces deux estimations, il faut rajouter l’accumulation du décalage entre les autorisations d’engagements et les crédits de paiement qui pèse pour près de 46 milliards d’euros (dont 30 milliards pour la période 2006-2012) pour les seuls crédits d’équipement. En conséquence, l’après-2012 s’annonce d’ores et déjà comme une période incertaine : certains paramètres économiques exigeront du prochain gouvernement qu’il fasse preuve d’innovation budgétaire, plutôt que de s’en remettre à une loi de programmation militaire marquée par une perpétuelle cure d’amaigrissement.

 

- UR: Enoncée dans les années 1970, la « loi d’Augustine » prévoyait à budget de défense constant la réduction des quantités et des effectifs – un arbitrage contraint résultant de l’inflation continue des coûts technologiques. Cette loi continue-t-elle à se vérifier aujourd’hui ? Quels scénarios peut-on en déduire pour l’avenir des forces occidentales ?

MF: La nature cyclique des dépenses d’équipement, conjuguée à une inflation des prix militaires et des révisions d’acquisitions, soulève une question déjà abordée aux Etats-Unis sous le nom de loi d’Augustine. La loi d’Augustine, du nom de l’ancien directeur de Lockheed Martin et ancien secrétaire de l’US Army dans les années 1970, Norman Augustine, désigne tout simplement l’augmentation non contrôlée du coût d’acquisition des systèmes d’armes alors que les budgets de défense suivent une tendance haussière moins rapide voire stable (en euros constants). Une illustration de cette loi débouche par exemple par la multiplication par 4 du coût d’un avion tactique tous les 10 ans. En France, l’évolution du prix des biens militaires augmente plus vite que le niveau d’inflation, à partir duquel sont construits les budgets de défense. Par conséquent, la logique comptable qui consiste à disposer de matériels de plus en plus coûteux en fonction de ressources disponibles de plus en plus rares s’opposera très vite à une logique militaire incompatible avec le fait de disposer seulement de peu de matériels même suréquipés. Il n’existe pas de parfaite substitution entre la qualité et la quantité des armements.

- UR: La France dispose aujourd’hui du 5e budget de défense au monde (après les Etats-Unis, la Chine, la Russie et la Royaume-Uni). Qu’en est-il des tendances à l’échelle internationale ? Assiste-t-on à un phénomène de rattrapage de la part des pays émergents ?

MF: En 2012, le niveau des dépenses militaires mondiales s’établissait à 1740 milliards de dollars. Sans surprise, les Etats-Unis maintiennent leur statut de puissance militaire avec un budget de défense de 711 milliards de dollars, soit un montant 13 fois supérieur à celui de la France. Parmi les 10 pays dépensant le plus pour leur défense, seuls la Chine (+6,7 %), la Russie (+9,5 %) et l’Arabie Saoudite (+2,2 %) ont augmenté leurs dépenses militaires en 2011 dans un contexte de croissance économique mondiale ralentie alors que les autres pays ont réduit leur effort de défense. Finalement, il semble qu’une nouvelle période émerge, caractérisée par une évolution assez nette des rapports de forces entre puissances militaires, avec d’un côté la montée en puissance de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Afrique, et de l’autre le déclin, même timide, des Etats-Unis (41% des dépenses mondiales) et surtout de l’Europe. Ce portrait global reste fragile et étroitement lié à l’intensité des zones de conflits contemporains et la nature des menaces qui pèse sur la sécurité des Etats.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Ultima Ratio

La défense post-2012: le changement c’est maintenant?

Mardi, 8. mai 2012 7:32

 

Au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, il peut sembler intéressant de remettre en perspective les engagements de François Hollande en matière de défense qu’il a présentés dans le numéro d’avril 2012 de la Revue de Défense Nationale (on se reportera également aux deux pages consacrés à la politique de défense dans le projet socialiste). Le nouveau chef des armées sera-t-il aussi le « candidat du changement » en matière de défense?

  • Ce qui ne devrait pas changer…

• La France ne baissera pas la garde face à un monde instable, il est toujours indispensable de préserver nos intérêts vitaux. A ce titre la dissuasion nucléaire devrait conserver ses deux composantes aérienne et sous-marine (voir également le « plaidoyer de F. Hollande pour la dissuasion nucléaire« ).
• Les fonctions renseignement, domaine spatial et satisfaction des besoins opérationnels devraient demeurer des priorités dans le quinquennat qui s’annonce.

  • Ce qui devait déjà changer…

• Un nouveau Livre blanc de la défense devrait être rédigé à brève échéance avec une nouvelle loi de programmation militaire à la clé – une révision du précédent LB était cependant déjà planifiée par la majorité sortante.
• La construction d’une défense européenne devrait être vigoureusement relancée ; chantier difficile, à cause des divergences de vues de nos principaux alliés (britanniques d’un côté, allemands de l’autre) et de la difficulté à définir des intérêts communs (le différend franco-allemand sur l’engagement européen en Libye en fut une cruelle illustration).
• La réintégration au sein du commandement militaire intégré de l’OTAN n’est pas remise en cause, mais la participation au projet de défense antimissile peut, quant à elle, être renégociée au regard de son coût prohibitif.
• Le rôle du Parlement devrait être renforcé dans son contrôle des décisions d’engagement en opérations, et du contrôle du budget.
• Les militaires devraient pouvoir exercer une « citoyenneté plus active », formule assez vague pour recouvrir à la fois l’engagement politique et la liberté d’expression.
• Les civils de la défense verront leur position consolidée dans les structures non directement opérationnelles – notamment dans les bases de défense dans lesquelles les militaires « trustent » toujours les postes à responsabilité.

  • Ce qui pourrait vraiment changer…

• Les troupes « combattantes » seront retirées d’Afghanistan avant fin 2012, ce qui, au-delà du casse tête logistique, pose le problème du respect des engagements de la France auprès de ses alliés d’une part, et du peuple afghan d’autre part (voir notre post sur le sujet).
• Enfin, le ministère de la Défense devrait être réorganisé autour d’un ministre de la Défense, dont la responsabilité politique sera réaffirmée (en particulier face au CEMA, dont les attributions avaient été révisées par le décret 520 de 2005).

 

En définitive, si ces promesses de campagne devront être confrontées à la « réalité terrain » militaire, elles seront aussi soumises à la nouvelle législature, et à la rigueur budgétaire à laquelle la défense devrait contribuer « sans être la variable d’ajustement »…

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Stanislas Garnier

Intifada française? Marc Hecker répond à Grotius International

Dimanche, 6. mai 2012 14:56

A l’occasion de la parution du livre Intifada française ? De l’importation du conflit israélo-palestinien (Ellipses, 2012), Grotius International a posé trois questions à son auteur, Marc Hecker.

- Les associations pro-israéliennes et pro-palestiniennes sont nombreuses en France. A quand remontent les débuts du militantisme lié au conflit israélo-palestinien ?

Il faut remonter à la guerre des Six Jours en 1967 pour voir un véritable décollage du militantisme en France lié au conflit israélo-palestinien. Dans les semaines qui précèdent cette guerre, les déclarations belliqueuses des leaders arabes, en particulier du Palestinien Ahmed Choukeiry, font craindre un nouveau génocide, 22 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En France, les groupes de soutien à Israël se multiplient. Dans la capitale, environ 30 000 personnes se réunissent devant l’ambassade d’Israël, le 31 mai 1967. La victoire éclair de l’armée israélienne se traduit par l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Dès lors, des associations de soutien aux réfugiés palestiniens sont créées, à l’instar de l’Association de solidarité franco-arabe (ASFA). Le militantisme pro-palestinien se structure alors autour de quatre tendances : les militants laïques arabes qui se trouvent ainsi une nouvelle cause après l’indépendance de l’Algérie, les militants d’extrême gauche qui considèrent Israël comme un suppôt de l’impérialisme, une partie des gaullistes qui, comme leur chef, rejettent la responsabilité de la guerre des Six Jours sur Israël et enfin des militants catholiques regroupés autour de l’hebdomadaire Témoignage chrétien.

- Aujourd’hui, le militantisme lié au conflit israélo-palestinien est-il essentiellement de nature religieuse ?

La communauté juive organisée joue un rôle important dans le militantisme pro-israélien. Les manifestations pro-israéliennes sont souvent organisées par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) ou par des organisations membres de ce conseil, à l’instar de l’Union des étudiants juifs de France. En dehors de la communauté juive, le mouvement évangélique – encore limité en taille mais en plein développement en France – soutient Israël. Par ailleurs, une des plus anciennes structures pro-israéliennes, l’Association France-Israël, est une organisation laïque. Du côté pro-palestinien, les associations islamiques se sont développées dans les années 1990. Le Comité de Bienfaisance et de Secours aux Palestiniens (CBSP), réputé proche des Frères musulmans, a par exemple été créé en 1990. Dans les grandes manifestations pro-palestiniennes, il est fréquent que des prières spontanées aient lieu. Les associations laïques restent toutefois les plus visibles. L’extrême gauche est en particulier toujours très présente dans la sphère pro-palestinienne.

- Jusqu’à quel niveau de violence « l’importation du conflit israélo-palestinien » en France peut-elle escalader ?

L’immense majorité des militants agit de manière pacifique. Ils organisent des manifestations, envoient des courriers aux députés pour tenter de faire évoluer la politique étrangère de la France, essaient de faire passer leur vision de la situation au Proche-Orient dans les médias, etc. Il ne faut pas nier, toutefois,  que le conflit israélo-palestinien a des répercussions violentes en France. Depuis le début de la deuxième Intifada, chaque flambée de violence au Proche-Orient se traduit par une hausse spectaculaire des actes antisémites sur le territoire français. En outre, du côté pro-israélien, il existe aussi des groupuscules violents, en particulier la Ligue de Défense Juive. Toutefois, le niveau de violence observé en France n’est en rien comparable à celui du Proche-Orient et le potentiel d’escalade paraît très limité. Penser que « l’importation du conflit israélo-palestinien » en France pourrait se transformer en véritable guerre civile entre juifs et musulmans relève du fantasme.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Ultima Ratio

Le Mujao, dernier venu des mouvements islamistes armés du nord Mali

Mercredi, 2. mai 2012 6:00

Ce post a été rédigé par Alain Antil, responsable du programme Afrique subsaharienne de l’Ifri.

Depuis le 17 janvier, le Mali est marqué par une nouvelle rébellion touarègue, la quatrième depuis l’indépendance. Le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), né en octobre 2011 de la fusion de plusieurs composantes1, appuyé par différents mouvements islamistes armés présents dans la zone, a assez facilement repoussé l’armée malienne hors du nord Mali. Le MNLA se bat officiellement pour l’indépendance de l’Azawad.

Les déconvenues de l’armée malienne, accélérées il est vrai par l’effet déstabilisant du coup d’Etat militaire du 22 mars contre le président Amadou Toumani Touré, s’expliquent par plusieurs facteurs. D’abord, l’armée malienne est chroniquement sous-dimensionnée et sous-équipée au regard de la taille du territoire malien. L’armée2 comptait en effet 12 150 hommes en 2009 pour un budget de 176 millions de dollars3 alors que le territoire malien s’étend sur 1 241 238 km2. La présence dans le Nord de cette armée très peu mobile, se résume en temps normal à quelques villes garnisons où les familles de militaires sont présentes. Ensuite, une majorité de militaires maliens sont des « gens du sud » mal à l’aise pour combattre dans le désert, surtout face à des rebelles connaissant parfaitement le terrain, très aguerris (certains sont d’anciens militaires de l’armée libyenne), lourdement armés et bien véhiculés. D’ailleurs, les unités les plus efficaces de l’armée malienne au nord étaient des bataillons-milices dirigés par des officiers du nord malien. Ainsi, lors de la rébellion de 2006-2009, les bataillons du colonel-major Abderahmane Ould Meydou (arabe) et du colonel-major Al Hadji Ag Gamou (touareg4) avaient été les fers de lance de l’armée malienne au Nord. Cette fois-ci, c’est principalement le bataillon d’Ag Gamou qui a été visible sur le terrain même si les hommes d’Ould Meydou se sont également battus. Enfin, le MNLA a été soutenu par d’autres entités armées, des mouvements islamistes dont l’apport a été essentiel pour la prise des principales villes du Nord. A côté des katibat (groupe combattant) de la branche saharienne d’AQMI (dirigées respectivement par Mokthar Belmokthar5, Abdelhamid Abou Zeid et Yahia Abou Al Hamam6), est apparu plus récemment le mouvement Ansar Dine, composé de touaregs et dirigé par Iyad Ag Ghali, un ancien leader des deux précédentes rébellions au Mali qui aurait décidé de mettre en place sa propre structure après que le MNLA eut refusé qu’il en prît la direction. La troisième organisation, la moins connue, est le MUJAO (Mouvement pour l’Unicité pour le Jihad en Afrique de l’Ouest / Jamat Tawhid Wal Jihad Fi Garbi Afriqqiya).

Le MUJAO s’est pour la première fois manifesté début décembre 2011 pour revendiquer, à travers une déclaration envoyée à l’AFP, l’enlèvement de trois Européens qui avait eut lieu le 23 octobre 2011 dans le sud-ouest de l’Algérie et plus particulièrement dans un camp de réfugié du Front Polisario, le camp de Rabouni. Début janvier 2012, dans un enregistrement vidéo posté sur Internet, un certain Hamma Ould Mohamed Kheyrou, alias Abou Qumqum, qui se présente comme le porte-parole de l’organisation, annonce les objectifs de cette nouvelle entité : « Nous déclarons encore une fois la guerre à la France qui est contre les intérêts de l’islam », « le Jihad sera exporté partout où cela sera nécessaire et pour Dieu, il faut être prêt à tout » et enfin « imposer la charia dans toute l’Afrique de l’ouest ». Il déclare par ailleurs que le mouvement revendique une filiation de leaders historiques ayant été à l’origine de la fondation d’Etats théocratiques en Afrique de l’Ouest : « Nous nous réclamons d’Ousman Dan Fodio, d’El Hadj Omar Tall et d’Amadou Cheikhou, qui ont tous combattu les colons ».

Depuis cette entrée en scène tonitruante, le mouvement s’est signalé par plusieurs autres actes qui tranchent singulièrement avec la feuille de route préalablement affichée. Ainsi, après avoir enlevé des humanitaires occidentaux dans la zone la mieux contrôlée par le Front Polisario puisque l’on trouve à Rabouni les institutions de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), le MUJAO commet le 3 mars 2012 un attentat à Tamanrasset. Un homme se fait exploser avec son véhicule contre une gendarmerie7. Cette action se solde par la mort du kamikaze et 23 personnes sont blessées, appartenant pour l’essentiel aux forces de sécurité algériennes. La troisième action revendiquée par le MUJAO est l’enlèvement le 5 avril d’un consul algérien et de six de ses collaborateurs à Gao (nord-est du Mali), ville dans laquelle le mouvement semble implanté. Le mouvement a même brûlé le drapeau algérien du consulat pour le remplacer par un drapeau noir salafiste.

On ne peut que s’étonner du fait qu’un mouvement qui veuille répandre le jihad en Afrique de l’Ouest n’ait jusqu’à présent dépensé son énergie qu’à s’attaquer à des cibles algériennes. L’une des différentes lectures que l’on peut faire de ce groupe est en effet assez troublante : 1) un enlèvement à Rabouni, au cœur des institutions de la RASD, qui peut instiller le doute des services de sécurité algériens sur l’existence de complicités, au plus haut niveau du Front Polisario, avec les salafistes ravisseurs ; 2) un attentat dans une ville algérienne, normalement ultra-sécurisée, qui abrite un commandement unifié de plusieurs armées régionales est un événement qui peut décrédibiliser les services de sécurité algériens ; 3) un enlèvement dans la zone sahélienne de citoyens algériens (c’est la première fois que des Maghrébins sont enlevés) dans le nord Mali, alors que l’Algérie mène un combat, depuis plusieurs années, pour dénoncer le versement de rançons dans les affaires de prises d’otages.

Les analystes sont en effet partagés sur l’émergence de ce mouvement et sur son agenda. Certains affirment que le groupe est entré en dissidence d’AQMI pour deux raisons principales, les membres du groupe contesteraient la manière dont était partagée la rente des otages au sein de la branche saharienne d’AQMI. L’enlèvement des trois Européens aurait donc été l’occasion, pour ce nouveau groupe, de « se mettre à son compte ». Ces mêmes analystes soulignent également que la branche saharienne d’AQMI, même si son recrutement s’est internationalisé depuis quelques années, reste encadrée par des Algériens, qui n’ont aucune confiance dans ce groupe, devenu le MUJAO, dirigé par des Mauritaniens et des Arabes maliens.

A côté de ce registre de la « dissidence », d’autres analystes proposent une autre interprétation. Mohamed Ould Maloukif8 préfère, lui, qualifier le MUJAO d’excroissance d’AQMI. Ce groupe disposerait d’une fausse autonomie et permettrait à AQMI de disposer d’un groupe pouvant accueillir davantage les Ouest-Africains car il développerait des objectifs concernant l’Afrique de l’Ouest. D’ailleurs, cet analyste affirme que ce groupe se singularise par la présence, plus massive que dans les katibat d’AQMI, de ressortissants des pays de cette région. Il souligne également que c’est la première fois dans la zone qu’un mouvement salafiste déclare sa création a posteriori, plus d’un mois après sa première action (l’enlèvement de Rabouni). Mathieu Pellerin9 pense également que le MUJAO est une sorte de sous-traitant d’AQMI et est resté proche des groupes de Mokthar Belmokthar et de Yahia Abou al Hamam10.

Pierre Boussel11, journaliste à Radio Méditerranée Internationale à Tanger souligne quant à lui les tentatives des différents groupes islamistes pour se distinguer les uns des autres, sur un fond de grande inculture religieuse :

« La région, aussi musulmane soit-elle, reste peu éduquée. Les écoles coraniques sont rares. Le MUJAO résulte de cette carence. Des individus lambda s’emparent de textes religieux qu’ils ne comprennent pas et extraient des doctrines, somme toute, personnelles. Inculture. Lecture superficielle. Il en découle des concepts vaporeux tels que la ‘soft charia’ qui se différence de la charia qui, elle, ‘coupe les mains’. Pour le MUJAO, l’enjeu n’est pas tant l’islam que son application sociétale. Sa rivalité avec les autres groupes qui opèrent dans la région s’exprimera, à l’avenir, sur ce terrain là. Il faut s’attendre à ce que la question de la ‘gradation de la charia’ soit de plus en plus prégnante ».

Aujourd’hui, il est difficile de trancher entre ces différentes pistes, d’autant plus que l’on a très peu d’informations sur la sociologie de ce groupe. Le porte-parole est un Mauritanien, Hamma Ould Mohamed Kheyrou, souvent décrit comme une sorte d’aventurier12, le chef du groupe est un Arabe malien originaire de Gao, Soultan Ould Bady, trafiquant notoire, notamment impliqué dans quelques convoyages de cargaisons de drogue. Le groupe compterait environ 70 personnes dans ses rangs avec, outre des Mauritaniens et des Arabes maliens (notamment des Arabes du Tilemsi, selon Serge Daniel13), des Ouest-Africains. Ce groupe serait basé à Gao et aurait des contacts avec le mouvement nigérian Boko Haram14. Des membres de ce mouvement auraient en effet été repérés, ces dernières semaines, à Gao.

1 « Le Mouvement national de libération de l’Azawad est né de la fusion du Mouvement national de l’Azawad (MNA), un groupe de jeunes intellectuels et de militants politiques, avec les guérilleros de l’ex-Alliance Touareg Niger Mali (ATNM). Ces derniers constituent les fidèles d’Ibrahim Ag Bahanga, leader des rébellions touaregs de 2006 à 2009, mort dans un mystérieux accident de voiture le 26 août 2011. A ces deux composantes fondatrices sont venus s’ajouter des groupes d’ex-rebelles touaregs qui, dans les années 1990, ont fui le Mali pour s’engager dans l’armée libyenne de Mouammar Kadhafi. Beaucoup de ces hommes ont déserté le « Guide » libyen durant le conflit qui l’a opposé au Conseil national de transition et à l’OTAN. Lourdement armés, certains ont fait la jonction avec le MNLA. C’est d’ailleurs Mohamed Ag Najim, ancien officier de l’armée libyenne, qui en est aujourd’hui le chef d’état-major », cf. Yidir Plantade : « Dans le nord du Mali, les Touaregs du MNLA lancent un nouveau défi armé à l’Etat », in Le Monde.fr, 25 janvier 2012

2 Cf. Mariam Maiga : « The Fight against Terrorism in Mali: Management, Prevention and the Full Mobilization of Civil Society », CONASCIPAL et SIPRI, novembre 2011, Bamako.

3 Budget de 2010.

4 La communauté touarègue n’est en effet pas uniforme, Ag Gamou appartient à la tribu Imghad, opposée au leadership des Ifoghas (dont sont issus majoritairement les cadres du MNLA et d’Ansar Dine).

5 De son vrai nom Khaled Abou El Abass.

6 Les spécialistes sont partagés sur la manière de qualifier le groupe Al Furqan, certains parlent de katiba, d’autres d’une serya, c’est-à-dire un groupe dépendant d’une katiba.

7 Cf. RFI : « Algérie : l’attentat de Tamanrasset revendiqué par un groupe jihadiste », 4 mars 2012.

8 Spécialiste des questions de sécurité et Président Directeur Général et Directeur de la Publication de Tawary.com, entretien réalisé le 26 avril 2012.

9 Chercheur associé à l’Ifri, entretien du 27 avril 2012.

10 Une proximité confirmée par Mohamed Fall Ould Oumère, directeur de l’hebdomadaire La Tribune à Nouakchott : cf. « Quand le Mali perd le Nord, c’est toute la région sahélo-saharienne qui est dans la tourmente », in Noorinfo, 10 avril 2012, http://www.noorinfo.com/Dossier-Quand-le-Mali-perd-le-Nord-c-est-toute-la-region-sahelo-saharienne-qui-est-dans-la-tourmente_a3078.html (consulté le 27 avril).

11 Entretien réalisé le 27 avril.

12 Ibid.

13 Serge Daniel est le correspondant de RFI et de l’AFP à Bamako et l’un des meilleurs connaisseurs du Nord Mali, cf. son interview dans le journal algérien El Watan, 24 avril 2012, http://www.elwatan.com/international/serge-daniel-specialiste-du-sahel-il-faut-arreter-de-payer-les-rancons-25-04-2012-168172_112.php (consulté le 27 avril).

14 Cf. Serge Daniel, op. cit.

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De l’utilisation d’Internet par les militaires

Mercredi, 25. avril 2012 10:00

L’Irsem a publié il y a quelques jours une étude intitulée « Utilisation et investissement de la sphère Internet par les militaires », rédigée par Marc Hecker et Thomas Rid. A l’occasion de la parution de cette étude, Florent de Saint-Victor a posé trois questions à Marc Hecker. Cet entretien est publié simultanément sur Mars Attaque, l’Alliance Géostratégique et Ultima Ratio.

- Aujourd’hui, certaines armées font un usage plus intensif que d’autres du web et des réseaux sociaux : lesquelles, comment et pourquoi ?

Les armées américaines ont investi le web bien avant les autres pays. Cette avance peut être expliquée de différentes façons. Il y a tout d’abord un facteur culturel : les Américains sont d’une manière générale très « tech-savvy ». Le taux de pénétration d’Internet en Amérique du Nord est plus élevé que sur n’importe quel autre continent, les principales entreprises du secteur informatique sont américaines et les plateformes du web 2.0 les plus populaires ont été développées outre-Atlantique. Il y a ensuite un facteur lié à la culture des armées : les armées américaines sont relativement ouvertes et estiment qu’elles ont tout à gagner à entretenir des échanges nourris avec le monde civil. En matière de nouvelles technologies, cela se traduit par exemple par des collaborations régulières entre le Pentagone et des grandes entreprises du secteur web. Avec Thomas Rid, nous avons par exemple rencontré à Washington un sous-officier de l’Army qui venait de passer un an chez Google dans le cadre d’une mobilité extérieure. Autre trait culturel des armées américaines : elles favorisent l’innovation et les initiatives individuelles. Il y a plus de dix ans, un petit groupe de capitaines a eu l’idée de créer un forum, CompanyCommand, permettant aux jeunes officiers d’échanger de manière informelle. Cette initiative a été encouragée par l’Army qui a favorisé son développement. Aujourd’hui, CompanyCommand et Platoonleader – son équivalent pour les chefs de section – comptent près de 20 000 membres. Enfin, il y a un facteur personnel qui entre en compte. Certains hauts gradés américains ont compris rapidement qu’Internet, les blogs et les réseaux sociaux étaient des outils de communication et de coopération puissants. Ils ont donc donné l’exemple en étant actifs sur le web et en cherchant à expliquer les potentialités d’Internet. Parmi ces personnalités, on peut citer le général Caldwell, le général Odierno ou encore l’amiral Mullen.

Si les armées des autres pays occidentaux se sont intéressées plus tardivement à Internet et aux réseaux sociaux, elles ont néanmoins rattrapé une bonne partie de leur retard. Les armées françaises en sont un bon exemple. Aujourd’hui, l’armée de Terre, l’armée de l’Air et la Marine sont présentes sur Facebook, Twitter et Dailymotion. Le ministère de la Défense dispose aussi de ses propres outils, notamment d’un espace dédié aux jeunes sur Facebook, « Parlons Défense ».

- Dans votre étude, vous montrez que si des risques existent, ils ne sont pas considérables. Une vision paranoïaque ne semble donc pas justifiée?

Une vision paranoïaque n’est pas justifiée. Autrement dit, il ne faut pas surestimer les risques car les cas problématiques ne représentent qu’une petite minorité. A l’inverse, il ne faut pas non plus sous-estimer les risques qui sont essentiellement de trois ordres. Il y a tout d’abord les fuites « involontaires », au sens où les soldats qui postent des informations sur les réseaux sociaux ne se rendent pas forcément compte que certaines données peuvent être utiles à leurs adversaires. L’exemple le plus connu a trait à l’annulation d’une opération de Tsahal suite à sa révélation sur Facebook par un soldat. Ce dernier avait écrit : « Mercredi, on nettoie [le village de] Qatana et jeudi, si Dieu le veut, on rentre à la maison ». Dans le guide du bon usage des réseaux sociaux publié récemment par le ministère français de la Défense, un autre exemple est donné : en 2011, un marin embarqué sur le Charles de Gaulle a annoncé sur Facebook son départ pour la Libye alors même que le déploiement du porte-avions n’avait pas encore été rendu public. Le deuxième risque est celui d’une atteinte à la réputation de l’armée. Dans la plupart des cas, ces atteintes sont bénignes : il s’agit par exemple de soldats qui mettent en ligne des photos de beuveries. Elles peuvent être plus graves et avoir des répercussions au niveau politico-stratégique. C’est ce qui peut arriver, par exemple, quand des soldats publient des clichés ou des vidéos d’exactions. Enfin, il existe un risque d’infiltration à des fins de renseignement. Par exemple, il y a quelques semaines, des internautes chinois auraient créé un faux compte Facebook à l’effigie de l’amiral Stavridis, ce qui leur aurait permis d’obtenir des données personnelles sur des hauts gradés occidentaux.

- En quoi les armées peuvent-elles tirer profit des réseaux sociaux ?

Lorsqu’on parle des réseaux sociaux et des armées, l’accent est souvent mis sur les risques alors que l’institution militaire peut aussi tirer des bénéfices de l’utilisation de ces nouveaux outils. Les avantages en termes de communication sont évidents. Les « communicants » des armées peuvent désormais s’adresser directement à un large public, notamment aux jeunes. Alors que la dilution progressive du « lien armée-nation » préoccupe les responsables militaires depuis des années, Internet et les réseaux sociaux apparaissent comme un moyen moderne d’expliquer aux citoyens le rôle et les missions des forces armées. Les recruteurs bénéficient aussi largement des réseaux sociaux. Aux Etats-Unis, chaque centre local de recrutement de l’Army dispose d’une page sur Facebook. En France, les choses sont plus centralisées. La page « Recrutement – Armée de Terre » compte près de 200 000 fans. Enfin, des initiatives « collaboratives » se développent aussi au sein des armées. Le succès des forums professionnels militaires aux États-Unis et le lancement par l’Army d’une expérience visant à permettre aux personnels des armées de contribuer à la mise à jour de doctrines en utilisant un système de type « wiki » ne représentent probablement que les prémices de ces évolutions.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (2) | Auteur: Marc Hecker

Blessures invisibles: vers une meilleure prise en charge?

Vendredi, 20. avril 2012 10:58

Selon un article du New York Times, le Department of Veterans Affairs prévoit de recruter 1600 psychologues, psychiatres et autres spécialistes de la santé mentale pour prendre soin des anciens combattants, d’Irak, d’Afghanistan, mais aussi du Vietnam. Depuis 2009, le ministère fait d’importants efforts pour améliorer la prise en charge des blessures invisibles de ceux qui ont servi sous le drapeau américain, mais se voit toujours reprocher de ne pas en faire assez.

Pourtant, l’offre de soins pour les vétérans n’est pas la seule ligne d’effort des Etats-Unis dans ce domaine. Une initiative originale vise à prévenir les blessures invisibles très en amont. Il s’agit d’offrir, dès leur recrutement, aux soldats, mais aussi à leur famille, un cadre, le programme Comprehensive Soldier Fitness, qui les prépare psychologiquement à la réalité du « conflit persistant », et tente de déceler les fragilités individuelles pour mieux les réparer, renforcer les forces de chacun et la résilience des militaires et de leurs proches. Un numéro de la revue American Psychologist en présente l’approche et la méthode, avec notamment un papier de George W. Casey Jr., le chef d’Etat major de l’armée de terre américaine. Il s’agit d’abord d’un test, en ligne, d’auto-évaluation (Global Assessment Tool, en janvier 2011, 900 000 militaires l’avaient rempli). La deuxième étape consiste en des modules à faire soi-même en fonction des résultats du test. Le troisième niveau consiste en la formation de formateurs à la résilience (2 500 formés en janvier 2011) devant être déployés dans chaque bataillon et brigade pour enseigner la résilience. Le 4ème volet du programme consiste en des cours obligatoires d’entraînement à la résilience.

Face à ces efforts américains pour prendre en charge les « troubles du vent du boulet », en amont et en aval des guerres, les efforts français peuvent paraître manquer de souffle et de ressources. Il semble qu’une importante pression s’exerce sur le MINDEF qui, de son côté, fait son possible pour rendre lisibles et coordonner les offres de soins et de soutien. Suite à la production d’un « plan d’action troubles psychiques post-traumatiques dans les armées, 2011-2012″, le 10 mars 2011, un bureau médico-psychologique a été créé au sein du service de santé des armées (un psychiatre et un psychologue). Ce bureau vise à coordonner les différents services psychiatriques et psychologiques relevant du service de santé des armées (SSA), de l’armée de Terre, l’armée de l’Air, la Marine et la gendarmerie, chacun fonctionnant selon des logiques et avec des pratiques différentes, et avec chacun l’avantage d’être adapté aux besoins du service (terre, air, etc.) dont il relève. Un SIMPA, « service d’intervention médico-psychologique », ou de fait un réseau, regroupant tous les cliniciens des différents services, doit être créé. Il s’agit aussi d’améliorer la collecte des statistiques sur les troubles post-traumatiques, sur lesquels le SSA n’a pas de données fiables. Or, faute de statistiques, il est difficile d’évaluer précisément l’impact des efforts français.

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Aline Lebœuf

Les trois temps de la valse terroriste

Mardi, 3. avril 2012 9:00

Cet article de Marc Hecker a été publié dans Le Figaro du 28 mars.

 

L’histoire du terrorisme moderne s’apparente à une valse à trois temps. Premier temps, celui du terrorisme de nuisance : il débute le 23 juillet 1968 avec le détournement du vol Rome – Tel Aviv par un commando du Front Populaire de Libération de la Palestine. Le terrorisme n’est pas alors perçu comme une menace stratégique. Les quelques dizaines de morts d’un attentat comptent peu face aux millions de morts d’une possible guerre nucléaire entre le camp occidental et le bloc soviétique. Les attentats sont pourtant nombreux à cette époque, émanant pour l’essentiel de quatre mouvances : marxiste, séparatiste, nationaliste et islamiste. Ils n’épargnent pas la France : assassinats de Georges Besse et du préfet Erignac, attentat de la rue Copernic, ou encore détournement du vol Alger – Paris…

 

Le deuxième temps est celui du terrorisme stratégique. Il s’ouvre sur les attentats de New York et Washington, le 11 septembre 2001. Ces attaques marquent un saut quantitatif et qualitatif dans l’histoire du terrorisme. Pour la première fois, un acteur non étatique, Al Qaïda, inflige instantanément des dommages d’ampleur militaire à un Etat qui se trouve être la première puissance mondiale. A l’époque, la perspective d’un cycle d’hyperterrorisme paraît crédible. Les Etats-Unis et leurs alliés déploient alors des moyens considérables pour contrer la menace : c’est le début de la « guerre globale contre le terrorisme ». Face à une débauche de moyens militaires et au renforcement des mesures policières et judiciaires, Al Qaïda chancelle. Elle ne survit que grâce à une double évolution : sa virtualisation et sa décentralisation.

 

La virtualisation d’Al Qaïda ne se traduit pas seulement par la diffusion d’une abondante propagande sur Internet. Le web est devenu, pour la mouvance jihadiste internationale, une véritable plateforme opérationnelle, facilitant recrutement, levée de fonds et même échanges tactiques. Quant à la décentralisation, elle se matérialise par l’ouverture de « filiales ». La première voit le jour en Irak : la présence massive de troupes américaines dans le pays à partir de 2003 attire les jihadistes de tout le monde arabe. Une deuxième « filiale » naît en 2006-2007 au Maghreb, puis une troisième en 2009 dans la péninsule arabique. Plus récemment, en février 2012, Ayman al-Zawihiri a annoncé l’entrée des Shebab somaliens dans le giron d’Al Qaïda.

 

La décentralisation prend une autre forme originale, qui caractérise le troisième temps de la valse : le wikiterrorisme. Depuis plusieurs années déjà, le fonctionnement de la mouvance jihadiste internationale s’apparente à celui de Wikipedia, l’encyclopédie en ligne à laquelle peut contribuer tout un chacun. N’importe quel apprenti jihadiste, même dépourvu de lien avec un réseau, peut décider de passer à l’acte en se revendiquant d’Al Qaïda. Ayman al Zawahiri ne contrôle pas plus ces terroristes en herbe que Larry Sanger et Jimmy Wales, fondateurs de Wikipedia, ne commandent les milliers de contributeurs à l’encyclopédie collaborative. Dans la plupart des cas, les wikiterroristes échouent faute d’entraînement et finissent derrière les barreaux.

 

L’exemple de Mohammed Merah démontre toutefois que cette menace doit être prise au sérieux. Et fort heureusement, elle l’est. Le système français de lutte contre le terrorisme est un des plus performants au monde : dans la dernière décennie, plusieurs attentats majeurs ont été déjoués, et en 2010, 94 islamistes radicaux ont été arrêtés. Même le meilleur système de lutte contre le terrorisme ne peut être efficace à 100% : il suffit qu’une personne réussisse à passer les mailles du filet pour aboutir à une catastrophe. Les tueries de Toulouse et Montauban en sont l’illustration. Une analyse critique de ce qui a mal tourné dans cette affaire s’impose mais le système ne doit pas être remis en cause pour autant. De toutes les danses, la valse terroriste est sans doute la plus macabre. Aux services spécialisés de savoir s’adapter aux changements de pied constants de leurs adversaires.

Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Auteur: Marc Hecker

Cyberattaque et cyberdéfense: analogies avec la guerre moderne

Mercredi, 28. mars 2012 9:00

Je viens de terminer la lecture d’un ouvrage passionnant : Cyberattaque et cyberdéfense, écrit par Daniel Ventre, éminent spécialiste français dans ce domaine. Le livre est articulé en 5 chapitres traitant successivement de la cyberguerre, la cyberattaque, la cyberdéfense, la géopolitique et les relations internationales pour terminer par les perspectives militaires. Dans ce livre très bien référencé et documenté, l’auteur étaye son raisonnement par de nombreux exemples. Il permet de comprendre l’interaction du cyberconflit et de la guerre moderne, mais aussi certaines des nouvelles règles qui en découlent.

La dernière partie est sans doute la plus intéressante si on aborde le sujet sous un angle stratégique :

  • L’auteur compare ainsi le cyberespace avec la stratégie maritime : ces deux milieux isotropes permettent une grande liberté de manœuvre de par leur immensité et leur aspect contraignant. Ils sont tous deux un domaine international ouvert au commerce, dans lequel on peut trouver des pirates, des corsaires… Les attaques qui y sont menées ne sont pas immédiatement détectées. C’est vrai pour les cyberattaques, mais aussi pour le milieu sous-marin; comme dans le cas du submersible nord-coréen intercepté en 1998 et dont l’analyse des journaux de bord révéla qu’il s’était à de nombreuses reprises introduit dans les eaux sud-coréennes. Autre analogie, entre les cyberattaques et les sous-marins allemands qui, durant la Première Guerre mondiale, visaient des cibles économiques: les deux moyens réclament une vraie maîtrise technique pour une mise en œuvre efficace, mais ne sont pas décisifs pour l’issue de la guerre.
  • Comme pour la puissance aérienne, l’arrivée du cyber constitue une véritable révolution pour la conduite des opérations dans un nouveau champ de bataille et d’affrontements. Ils permettent de frapper l’ennemi en profondeur – néanmoins, les bombardements comme les cyberattaques ne peuvent à aux seuls venir à bout de l’ennemi et suffire à la victoire.
  • Daniel Ventre estime que, en référence à Clausewitz, la cyberguerre s’inscrit dans la filiation naturelle de la théorie de la guerre : « la fin de la guerre consiste à soumettre l’ennemi à notre volonté par la force ». Si la nature de la guerre est immuable, au brouillard qu’était censée lever la dimension cybernétique, un nouveau brouillard virtuel est venu s’ajouter.
  • Par analogie avec le traité de Sun Tzu, l’auteur étudie enfin méthodiquement les différents stratagèmes en les adaptant au milieu cyber. L’une des difficultés en cyberdéfense est la multitude des objets attaquables, donc à défendre. Le défenseur divise donc ses forces, une faille sur laquelle peut jouer l’agresseur. Un autre paragraphe détaille la tactique du pot de miel qui, adaptée au cyber, vise à attirer l’ennemi dans un piège en faisant miroiter un avantage.

Au final cette analyse inédite permet de se replonger dans la réflexion stratégique en l’abordant sous un angle novateur plus qu’intéressant.
Bonne lecture !

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Stanislas Garnier

Infected… et MutH5N1

Jeudi, 22. mars 2012 8:39

La Commission européenne vient de publier une bande dessinée, Infected, de Jean David Morvan et Huang Jia Wei (Luxembourg, Publication Office of the European Union, 2011). La BD raconte l’histoire d’une pandémie qu’un homme arrivé du futur permet d’empêcher. Le graphisme est excellent, l’histoire un peu convenue : elle met en avant un trio de coordinateurs européen, américain et onusien sur la grippe/les pandémies/les affaires sanitaires qui rappelle le trio de coordinateurs qui avait joué un rôle important dans la gestion de la grippe aviaire à partir de 2003 (Alain Vandersmissen pour l’UE, John Lange pour les Etats-Unis, David Nabarro pour l’ONU). Une assistante chinoise tient le rôle principal : avec l’aide de l’homme venu du futur, elle sauve son boss atteint d’une maladie mortelle transmise par un singe, puis, comble du kitsch, une fois la maladie maîtrisée, embrasse l’homme du futur. Le livre se termine, outre le baiser, sur une présentation pédagogique de l’approche « Une santé » (One Health). Celle-ci doit permettre de lutter contre les maladies émergentes en liant santé humaine et animale, sans créer de nouvelles structures (grâce à un travail en réseau entre les structures existantes) et – nous promet la BD – sans nécessiter de financements supplémentaires. Sur ce sujet, je vous recommande d’ailleurs l’étude que j’ai réalisée il y a un an pour le programme santé et environnement de l’Ifri.

Outre qu’il est utile de communiquer sur l’approche Une Santé, encore fort peu connue, cette BD nous permet surtout de revenir sur un débat violent en cours au sein de la communauté scientifique travaillant sur la grippe. En 2011, deux équipes de chercheurs ont manipulé le virus H5N1 pour le rendre plus contagieux pour les furets. Pour rappel, H5N1 aurait un taux de mortalité (discuté) de 60%. On peut donc imaginer le risque pris si un tel virus était diffusé dans la nature (encore que les scientifiques discutent la portée de ce risque). Le National Science Advisory Board for Security (NSABS) américain a demandé d’expurger les publications que ces chercheurs voulaient diffuser dans Science et Nature. Le New York Times a publié un édito demandant la destruction de ces virus. Et la communauté scientifique s’est divisée. On trouve d’un côté les partisans d’une meilleure sécurité biologique (biosafety) contrôlant ce genre d’expérience, évitant de les mettre à disposition des biologistes amateurs ou Do It Yourself et les confinant à des laboratoires P4 (et non P3+ comme dans les deux expériences). De l’autre côté, on compte les partisans de la liberté de la recherche scientifique, convaincus que ces expériences contribuent à améliorer la santé publique. Ron Fouchier, le responsable de la première équipe, et ses collègues ont alors appelé à un moratoire de deux mois sur leurs recherches. Enfin, un colloque de l’OMS a quant à lui conclu que les recherches pouvaient être publiées de façon intégrale.

On note donc un véritable schisme au sein d’une communauté scientifique, autrefois unie dans la dénonciation du danger qu’ont constitué la grippe aviaire puis la grippe de 2009. Un des enjeux sous-jacent à cette crise provient de la mise en œuvre de l’accord d’avril 2011 obtenu par l’OMS sur la coopération entre pays développés et en développement pour faciliter les échanges de cellules souches : alors que longtemps le refus de l’Indonésie de partager les cellules souches de H5N1 compliquait la coopération internationale dans ce domaine, cet accord a permis de trouver un compromis et de relancer la coopération. Or si les Etats-Unis, et en l’occurrence le NSABS, peuvent décider façon unilatérale quelles connaissances scientifiques peuvent être diffusées, voire quelles recherches peuvent être conduites, et dans quelles conditions, cela peut avoir un impact sur l’accès à ces informations des scientifiques des pays en voie de développement voire leur capacité à conduire eux-mêmes de telles recherches (peu disposent d’un laboratoire P4) et donc risque de remettre en cause le bon fonctionnement de l’accord. Surtout, l’approche One Health de la Commission européenne souligne que le danger provient de l’interface entre homme, nature et animal, les maladies animales pouvant se transmettre à l’homme (zoonoses) dès lors que l’environnement est modifié. Or ce débat sur MutH5N1 souligne que ce danger peut, de fait, provenir des laboratoires et des scientifiques eux-mêmes, pourtant censés nous protéger. Cette « crise » permet de remettre en avant de la scène médiatique les questions grippales, après la controverse de la grippe 2009, mais elle le fait d’une façon bien moins consensuelle que la BD Infected : surtout elle témoigne des limites de l’approche en réseau quand il n’existe pas d’accord sur la stratégie à adopter pour gérer les maladies émergentes, donc les grippes mutantes.

Outre les sources en lien, je vous recommande l’article d’Hervé Ratel, « Fallait-il manipuler H5N1 ? », Sciences et Avenir, mars 2012, n° 781.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Aline Lebœuf