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La défense post-2012: le changement c’est maintenant?

Mardi, 8. mai 2012 7:32

 

Au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, il peut sembler intéressant de remettre en perspective les engagements de François Hollande en matière de défense qu’il a présentés dans le numéro d’avril 2012 de la Revue de Défense Nationale (on se reportera également aux deux pages consacrés à la politique de défense dans le projet socialiste). Le nouveau chef des armées sera-t-il aussi le « candidat du changement » en matière de défense?

  • Ce qui ne devrait pas changer…

• La France ne baissera pas la garde face à un monde instable, il est toujours indispensable de préserver nos intérêts vitaux. A ce titre la dissuasion nucléaire devrait conserver ses deux composantes aérienne et sous-marine (voir également le « plaidoyer de F. Hollande pour la dissuasion nucléaire« ).
• Les fonctions renseignement, domaine spatial et satisfaction des besoins opérationnels devraient demeurer des priorités dans le quinquennat qui s’annonce.

  • Ce qui devait déjà changer…

• Un nouveau Livre blanc de la défense devrait être rédigé à brève échéance avec une nouvelle loi de programmation militaire à la clé – une révision du précédent LB était cependant déjà planifiée par la majorité sortante.
• La construction d’une défense européenne devrait être vigoureusement relancée ; chantier difficile, à cause des divergences de vues de nos principaux alliés (britanniques d’un côté, allemands de l’autre) et de la difficulté à définir des intérêts communs (le différend franco-allemand sur l’engagement européen en Libye en fut une cruelle illustration).
• La réintégration au sein du commandement militaire intégré de l’OTAN n’est pas remise en cause, mais la participation au projet de défense antimissile peut, quant à elle, être renégociée au regard de son coût prohibitif.
• Le rôle du Parlement devrait être renforcé dans son contrôle des décisions d’engagement en opérations, et du contrôle du budget.
• Les militaires devraient pouvoir exercer une « citoyenneté plus active », formule assez vague pour recouvrir à la fois l’engagement politique et la liberté d’expression.
• Les civils de la défense verront leur position consolidée dans les structures non directement opérationnelles – notamment dans les bases de défense dans lesquelles les militaires « trustent » toujours les postes à responsabilité.

  • Ce qui pourrait vraiment changer…

• Les troupes « combattantes » seront retirées d’Afghanistan avant fin 2012, ce qui, au-delà du casse tête logistique, pose le problème du respect des engagements de la France auprès de ses alliés d’une part, et du peuple afghan d’autre part (voir notre post sur le sujet).
• Enfin, le ministère de la Défense devrait être réorganisé autour d’un ministre de la Défense, dont la responsabilité politique sera réaffirmée (en particulier face au CEMA, dont les attributions avaient été révisées par le décret 520 de 2005).

 

En définitive, si ces promesses de campagne devront être confrontées à la « réalité terrain » militaire, elles seront aussi soumises à la nouvelle législature, et à la rigueur budgétaire à laquelle la défense devrait contribuer « sans être la variable d’ajustement »…

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Stanislas Garnier

Cyberattaque et cyberdéfense: analogies avec la guerre moderne

Mercredi, 28. mars 2012 9:00

Je viens de terminer la lecture d’un ouvrage passionnant : Cyberattaque et cyberdéfense, écrit par Daniel Ventre, éminent spécialiste français dans ce domaine. Le livre est articulé en 5 chapitres traitant successivement de la cyberguerre, la cyberattaque, la cyberdéfense, la géopolitique et les relations internationales pour terminer par les perspectives militaires. Dans ce livre très bien référencé et documenté, l’auteur étaye son raisonnement par de nombreux exemples. Il permet de comprendre l’interaction du cyberconflit et de la guerre moderne, mais aussi certaines des nouvelles règles qui en découlent.

La dernière partie est sans doute la plus intéressante si on aborde le sujet sous un angle stratégique :

  • L’auteur compare ainsi le cyberespace avec la stratégie maritime : ces deux milieux isotropes permettent une grande liberté de manœuvre de par leur immensité et leur aspect contraignant. Ils sont tous deux un domaine international ouvert au commerce, dans lequel on peut trouver des pirates, des corsaires… Les attaques qui y sont menées ne sont pas immédiatement détectées. C’est vrai pour les cyberattaques, mais aussi pour le milieu sous-marin; comme dans le cas du submersible nord-coréen intercepté en 1998 et dont l’analyse des journaux de bord révéla qu’il s’était à de nombreuses reprises introduit dans les eaux sud-coréennes. Autre analogie, entre les cyberattaques et les sous-marins allemands qui, durant la Première Guerre mondiale, visaient des cibles économiques: les deux moyens réclament une vraie maîtrise technique pour une mise en œuvre efficace, mais ne sont pas décisifs pour l’issue de la guerre.
  • Comme pour la puissance aérienne, l’arrivée du cyber constitue une véritable révolution pour la conduite des opérations dans un nouveau champ de bataille et d’affrontements. Ils permettent de frapper l’ennemi en profondeur – néanmoins, les bombardements comme les cyberattaques ne peuvent à aux seuls venir à bout de l’ennemi et suffire à la victoire.
  • Daniel Ventre estime que, en référence à Clausewitz, la cyberguerre s’inscrit dans la filiation naturelle de la théorie de la guerre : « la fin de la guerre consiste à soumettre l’ennemi à notre volonté par la force ». Si la nature de la guerre est immuable, au brouillard qu’était censée lever la dimension cybernétique, un nouveau brouillard virtuel est venu s’ajouter.
  • Par analogie avec le traité de Sun Tzu, l’auteur étudie enfin méthodiquement les différents stratagèmes en les adaptant au milieu cyber. L’une des difficultés en cyberdéfense est la multitude des objets attaquables, donc à défendre. Le défenseur divise donc ses forces, une faille sur laquelle peut jouer l’agresseur. Un autre paragraphe détaille la tactique du pot de miel qui, adaptée au cyber, vise à attirer l’ennemi dans un piège en faisant miroiter un avantage.

Au final cette analyse inédite permet de se replonger dans la réflexion stratégique en l’abordant sous un angle novateur plus qu’intéressant.
Bonne lecture !

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Stanislas Garnier

Défense: les paradoxes de la rigueur budgétaire

Jeudi, 16. février 2012 6:38

La loi de finances rectificative présentée le mercredi 8 février 2012 au Conseil des ministres prévoit une baisse de l’allocation aux différents ministères d’1,2 milliard d’euros. La Défense se retrouve une nouvelle fois en première ligne, en assumant presque 28% de ces coupes avec 335 millions de crédits annulés (soit une baisse de 1,5 %).

En Europe, la situation est à peu près similaire. Hormis en Grande-Bretagne où le budget augmente légèrement de nouveau après une forte baisse à la fin des années 2000, on assiste à un tassement ou à une baisse pour les autre pays (Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas…). Or, ces baisses sont à mettre en perspective avec l’augmentation du coût des armements majeurs. Pour ne citer qu’un exemple, un hélicoptère Tigre coûte 25 Gazelle. Le coût des programmes militaires explose à chaque renouvellement, et les armées françaises entament leur 3ème phase de rééquipement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale (Tigre, Rafale, FREMM, A400M, NH90, VBCI, VBMR…). Même à budget constant, il est mathématiquement impossible de conserver les capacités militaires qui étaient les nôtres il y a quelques années seulement.

Premier paradoxe : l’Europe désarme dans un monde qui réarme. D’après le SIPRI, l’augmentation des budgets de Défense sur 10 ans (2000-2010) a été de presque 60% pour l’ensemble de la planète (+90% pour l’Asie Océanie, +84% pour l’Amérique de Nord et du Sud, +76% pour l’Afrique, +46% pour le Moyen-Orient et + 3% pour l’Europe de l’Ouest !). Depuis une dizaine d’années, sur le vieux continent, tout est prétexte à maintenir les budgets de la Défense au plus bas. Après les « dividendes de la paix » que chaque pays européen a voulu toucher suite à la fin de la guerre froide, l’enchaînement des crises des subprimes de 2008 et de celle de l’euro continue de donner des arguments pour rogner un peu plus les dépenses militaires, sans toujours bien comprendre les implications de ces coupes budgétaires.

Tout d’abord, les dépenses européennes sont morcelées et reflètent les priorités budgétaires de chacun des États membres de l’UE. Chaque pays cherche ainsi à préserver ses spécificités ou à privilégier ses industriels. Les économies d’échelle que l’on pourrait espérer en menant des programmes d’armement commun ne sont pas au rendez-vous : il existe plus de 20 versions différentes du NH90 ; le programme de l’A400M voit son coût unitaire augmenter et prend un retard conséquent (les livraisons devaient débuter en 2009) ; le programme de construction d’un second porte avion français (PA2) sur le modèle CVF britannique (Carrier Vessel Future, ancien nom de la classe de porte-avions Queen Elizabeth) lancé en 2003 a été abandonné en 2009. Parfois, même les industriels se font concurrence sur des programmes similaires (Rafale et Eurofighter Typhoon). Pas de sauvetage européen en vue donc.

Au niveau national, ensuite, le ministère de la Défense ne représente plus que le troisième poste budgétaire de l’État avec 38 milliards d’euros (en incluant les pensions et les missions militaires de la gendarmerie nationale), derrière l’enseignement avec 62,2 milliards et le remboursement de la dette avec près de 50 milliards d’euros. Il est loin le temps où le Mindef était le premier budget de la nation. Pourquoi alors s’acharner ?

Parce que le budget des armées est aussi le premier budget d’investissement de l’État, et la Défense le premier acheteur et investisseur public français. A lui seul, il représente plus des deux tiers des marchés publics passés par l’État. Autrement dit, la Défense est le seul poste budgétaire qui ne relève pas essentiellement des frais de fonctionnement qui, sauf à diminuer brutalement le nombre de fonctionnaires, ne peuvent qu’être reconduits. Pourtant, les différents contrats sont destinés à plus de 12 000 entreprises sur le territoire français, ce qui représente un peu plus de 165 000 emplois directs et autant d’indirects. Au niveau européen, cela représente 25 à 30% du chiffre d’affaires de la base industrielle et technologique de la défense européenne (BITDE). C’est là le deuxième paradoxe : alors que la plupart des candidats insistent sur la nécessité d’investissements productifs permettant de réindustrialiser la France, faire payer la Défense est politiquement facile et immédiatement rentable.

Une nouvelle baisse du budget de la Défense aura une fois de plus un impact négatif sur le tissu industriel français par des annulations de contrat ou leur étalement dans le temps. Mais il aura aussi des conséquences négatives sur les capacités opérationnelles des armées, alors qu’un rapide tour d’horizon de l’actualité internationale montre que les crises et les tensions ne manquent pas tout autour de l’Europe. Si l’on ajoute le repositionnement stratégique des États-Unis vers la zone Asie Pacifique et leur désengagement partiel du vieux continent, il est peut-être temps pour la France de consentir les sacrifices nécessaires à sa défense et à celle de l’Europe. L’ambition stratégique et les discours sur la stabilité régionale sont une chose, s’en donner les moyens une autre.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (0) | Auteur: Stanislas Garnier

Du rififi pour le RIF Félin…

Vendredi, 21. octobre 2011 11:30

Dans le contexte actuel de rigueur, une des pistes étudiées pour dégager des marges budgétaires au profit du ministère de la Défense est la vente de certaines plages de fréquences détenues par les Armées.

Cette vente a été envisagée dès 2009 dans le projet de loi relatif à la programmation militaire pour les années 2009 à 2014. Initialement celle-ci devait rapporter à l’Etat 1,5 milliards d’euros. Cette année la vente de certaines fréquences de la gendarmerie nationale (système Rubis) a déjà rapporté 936 millions d’euros. Toujours au programme pour 2011, la vente d’une partie de celles de l’armée de Terre.

Il s’agit de celles qui vont être cédées aux opérateurs téléphoniques pour la téléphonie mobile 4G et qui se situent dans la bande 790-862 Mhz. Elles permettent, avec un investissement minimum, d’obtenir les meilleures communications possibles (grande couverture et débit important). C’est pour cette raison que cette bande de fréquence avait été retenue pour l’équipement radio dédié au fantassin du futur « Félin » (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) au travers du RIF (Réseau d’Information Fantassin).

Le RIF actuel est déjà loin des possibilités évoquées avec une portée limitée à 250 mètres. Ses capacités se dégradent lorsque les conditions de propagation ne sont pas satisfaisantes (dans le cas du combat en localité en particulier, où la portée ne dépasse pas quelques dizaines de mètres). Ces limites techniques handicapent le fantassin et restreignent sa liberté d’action dans les phases de combat débarqué.

La future version présentée du RIF NG qui équipera les forces en 2013 ne devrait pas améliorer la chose. Techniquement cela s’explique par la gamme de fréquence choisie, la bande 2 Ghz. Il faut savoir qu’en matière de fréquence, plus la bande est élevée plus la portée est réduite. Pour tenter de résoudre ce léger souci, il est envisagé de doter les futurs postes d’une fonction relais permettant à chacun de relayer les communications radio, afin d’améliorer la portée radio lorsqu’il y a des problèmes de propagation. Elle sera aussi installée sur les véhicules de combat de l’infanterie, ce qui semble implicitement signifier que le groupe de combat devra rester à proximité de son véhicule. Tactiquement cette solution n’est pas toujours envisageable.

Enfin financièrement, le coût annoncé de cette mutation vers le RIF NG est de 185 millions d’euros. Cette somme est conséquente, mais finalement peu importante face à la vente de la plage de fréquence 790-862 Mhz aux opérateurs téléphoniques qui, par un système de mise aux enchères, devrait rapporter au moins 1,6 milliards d’euros.
A moins que le recours de Free devant le conseil d’État contre cette vente aux enchères n’aboutisse ; à moins aussi que le lobbying des opérateurs téléphoniques auprès de l’État ne permette de faire baisser la facture.

Au final, pour l’armée de Terre, cette évolution vers le RIF NG ne semble pas être une si bonne affaire: techniquement, les ingénieurs vont devoir réaliser des prouesses pour garantir des communications radio correctes; tactiquement, il sera difficile pour les groupes de combat de conserver leur liberté d’action en restant dans la proximité immédiate de leur véhicule; et financièrement, la défense n’est pas encore assurée d’un réinvestissement rapide du produit de la vente des fréquences.

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Stanislas Garnier