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De l’utilisation d’Internet par les militaires

Mercredi, 25. avril 2012 10:00

L’Irsem a publié il y a quelques jours une étude intitulée « Utilisation et investissement de la sphère Internet par les militaires », rédigée par Marc Hecker et Thomas Rid. A l’occasion de la parution de cette étude, Florent de Saint-Victor a posé trois questions à Marc Hecker. Cet entretien est publié simultanément sur Mars Attaque, l’Alliance Géostratégique et Ultima Ratio.

- Aujourd’hui, certaines armées font un usage plus intensif que d’autres du web et des réseaux sociaux : lesquelles, comment et pourquoi ?

Les armées américaines ont investi le web bien avant les autres pays. Cette avance peut être expliquée de différentes façons. Il y a tout d’abord un facteur culturel : les Américains sont d’une manière générale très « tech-savvy ». Le taux de pénétration d’Internet en Amérique du Nord est plus élevé que sur n’importe quel autre continent, les principales entreprises du secteur informatique sont américaines et les plateformes du web 2.0 les plus populaires ont été développées outre-Atlantique. Il y a ensuite un facteur lié à la culture des armées : les armées américaines sont relativement ouvertes et estiment qu’elles ont tout à gagner à entretenir des échanges nourris avec le monde civil. En matière de nouvelles technologies, cela se traduit par exemple par des collaborations régulières entre le Pentagone et des grandes entreprises du secteur web. Avec Thomas Rid, nous avons par exemple rencontré à Washington un sous-officier de l’Army qui venait de passer un an chez Google dans le cadre d’une mobilité extérieure. Autre trait culturel des armées américaines : elles favorisent l’innovation et les initiatives individuelles. Il y a plus de dix ans, un petit groupe de capitaines a eu l’idée de créer un forum, CompanyCommand, permettant aux jeunes officiers d’échanger de manière informelle. Cette initiative a été encouragée par l’Army qui a favorisé son développement. Aujourd’hui, CompanyCommand et Platoonleader – son équivalent pour les chefs de section – comptent près de 20 000 membres. Enfin, il y a un facteur personnel qui entre en compte. Certains hauts gradés américains ont compris rapidement qu’Internet, les blogs et les réseaux sociaux étaient des outils de communication et de coopération puissants. Ils ont donc donné l’exemple en étant actifs sur le web et en cherchant à expliquer les potentialités d’Internet. Parmi ces personnalités, on peut citer le général Caldwell, le général Odierno ou encore l’amiral Mullen.

Si les armées des autres pays occidentaux se sont intéressées plus tardivement à Internet et aux réseaux sociaux, elles ont néanmoins rattrapé une bonne partie de leur retard. Les armées françaises en sont un bon exemple. Aujourd’hui, l’armée de Terre, l’armée de l’Air et la Marine sont présentes sur Facebook, Twitter et Dailymotion. Le ministère de la Défense dispose aussi de ses propres outils, notamment d’un espace dédié aux jeunes sur Facebook, « Parlons Défense ».

- Dans votre étude, vous montrez que si des risques existent, ils ne sont pas considérables. Une vision paranoïaque ne semble donc pas justifiée?

Une vision paranoïaque n’est pas justifiée. Autrement dit, il ne faut pas surestimer les risques car les cas problématiques ne représentent qu’une petite minorité. A l’inverse, il ne faut pas non plus sous-estimer les risques qui sont essentiellement de trois ordres. Il y a tout d’abord les fuites « involontaires », au sens où les soldats qui postent des informations sur les réseaux sociaux ne se rendent pas forcément compte que certaines données peuvent être utiles à leurs adversaires. L’exemple le plus connu a trait à l’annulation d’une opération de Tsahal suite à sa révélation sur Facebook par un soldat. Ce dernier avait écrit : « Mercredi, on nettoie [le village de] Qatana et jeudi, si Dieu le veut, on rentre à la maison ». Dans le guide du bon usage des réseaux sociaux publié récemment par le ministère français de la Défense, un autre exemple est donné : en 2011, un marin embarqué sur le Charles de Gaulle a annoncé sur Facebook son départ pour la Libye alors même que le déploiement du porte-avions n’avait pas encore été rendu public. Le deuxième risque est celui d’une atteinte à la réputation de l’armée. Dans la plupart des cas, ces atteintes sont bénignes : il s’agit par exemple de soldats qui mettent en ligne des photos de beuveries. Elles peuvent être plus graves et avoir des répercussions au niveau politico-stratégique. C’est ce qui peut arriver, par exemple, quand des soldats publient des clichés ou des vidéos d’exactions. Enfin, il existe un risque d’infiltration à des fins de renseignement. Par exemple, il y a quelques semaines, des internautes chinois auraient créé un faux compte Facebook à l’effigie de l’amiral Stavridis, ce qui leur aurait permis d’obtenir des données personnelles sur des hauts gradés occidentaux.

- En quoi les armées peuvent-elles tirer profit des réseaux sociaux ?

Lorsqu’on parle des réseaux sociaux et des armées, l’accent est souvent mis sur les risques alors que l’institution militaire peut aussi tirer des bénéfices de l’utilisation de ces nouveaux outils. Les avantages en termes de communication sont évidents. Les « communicants » des armées peuvent désormais s’adresser directement à un large public, notamment aux jeunes. Alors que la dilution progressive du « lien armée-nation » préoccupe les responsables militaires depuis des années, Internet et les réseaux sociaux apparaissent comme un moyen moderne d’expliquer aux citoyens le rôle et les missions des forces armées. Les recruteurs bénéficient aussi largement des réseaux sociaux. Aux Etats-Unis, chaque centre local de recrutement de l’Army dispose d’une page sur Facebook. En France, les choses sont plus centralisées. La page « Recrutement – Armée de Terre » compte près de 200 000 fans. Enfin, des initiatives « collaboratives » se développent aussi au sein des armées. Le succès des forums professionnels militaires aux États-Unis et le lancement par l’Army d’une expérience visant à permettre aux personnels des armées de contribuer à la mise à jour de doctrines en utilisant un système de type « wiki » ne représentent probablement que les prémices de ces évolutions.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (2) | Auteur: Marc Hecker

Les trois temps de la valse terroriste

Mardi, 3. avril 2012 9:00

Cet article de Marc Hecker a été publié dans Le Figaro du 28 mars.

 

L’histoire du terrorisme moderne s’apparente à une valse à trois temps. Premier temps, celui du terrorisme de nuisance : il débute le 23 juillet 1968 avec le détournement du vol Rome – Tel Aviv par un commando du Front Populaire de Libération de la Palestine. Le terrorisme n’est pas alors perçu comme une menace stratégique. Les quelques dizaines de morts d’un attentat comptent peu face aux millions de morts d’une possible guerre nucléaire entre le camp occidental et le bloc soviétique. Les attentats sont pourtant nombreux à cette époque, émanant pour l’essentiel de quatre mouvances : marxiste, séparatiste, nationaliste et islamiste. Ils n’épargnent pas la France : assassinats de Georges Besse et du préfet Erignac, attentat de la rue Copernic, ou encore détournement du vol Alger – Paris…

 

Le deuxième temps est celui du terrorisme stratégique. Il s’ouvre sur les attentats de New York et Washington, le 11 septembre 2001. Ces attaques marquent un saut quantitatif et qualitatif dans l’histoire du terrorisme. Pour la première fois, un acteur non étatique, Al Qaïda, inflige instantanément des dommages d’ampleur militaire à un Etat qui se trouve être la première puissance mondiale. A l’époque, la perspective d’un cycle d’hyperterrorisme paraît crédible. Les Etats-Unis et leurs alliés déploient alors des moyens considérables pour contrer la menace : c’est le début de la « guerre globale contre le terrorisme ». Face à une débauche de moyens militaires et au renforcement des mesures policières et judiciaires, Al Qaïda chancelle. Elle ne survit que grâce à une double évolution : sa virtualisation et sa décentralisation.

 

La virtualisation d’Al Qaïda ne se traduit pas seulement par la diffusion d’une abondante propagande sur Internet. Le web est devenu, pour la mouvance jihadiste internationale, une véritable plateforme opérationnelle, facilitant recrutement, levée de fonds et même échanges tactiques. Quant à la décentralisation, elle se matérialise par l’ouverture de « filiales ». La première voit le jour en Irak : la présence massive de troupes américaines dans le pays à partir de 2003 attire les jihadistes de tout le monde arabe. Une deuxième « filiale » naît en 2006-2007 au Maghreb, puis une troisième en 2009 dans la péninsule arabique. Plus récemment, en février 2012, Ayman al-Zawihiri a annoncé l’entrée des Shebab somaliens dans le giron d’Al Qaïda.

 

La décentralisation prend une autre forme originale, qui caractérise le troisième temps de la valse : le wikiterrorisme. Depuis plusieurs années déjà, le fonctionnement de la mouvance jihadiste internationale s’apparente à celui de Wikipedia, l’encyclopédie en ligne à laquelle peut contribuer tout un chacun. N’importe quel apprenti jihadiste, même dépourvu de lien avec un réseau, peut décider de passer à l’acte en se revendiquant d’Al Qaïda. Ayman al Zawahiri ne contrôle pas plus ces terroristes en herbe que Larry Sanger et Jimmy Wales, fondateurs de Wikipedia, ne commandent les milliers de contributeurs à l’encyclopédie collaborative. Dans la plupart des cas, les wikiterroristes échouent faute d’entraînement et finissent derrière les barreaux.

 

L’exemple de Mohammed Merah démontre toutefois que cette menace doit être prise au sérieux. Et fort heureusement, elle l’est. Le système français de lutte contre le terrorisme est un des plus performants au monde : dans la dernière décennie, plusieurs attentats majeurs ont été déjoués, et en 2010, 94 islamistes radicaux ont été arrêtés. Même le meilleur système de lutte contre le terrorisme ne peut être efficace à 100% : il suffit qu’une personne réussisse à passer les mailles du filet pour aboutir à une catastrophe. Les tueries de Toulouse et Montauban en sont l’illustration. Une analyse critique de ce qui a mal tourné dans cette affaire s’impose mais le système ne doit pas être remis en cause pour autant. De toutes les danses, la valse terroriste est sans doute la plus macabre. Aux services spécialisés de savoir s’adapter aux changements de pied constants de leurs adversaires.

Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Auteur: Marc Hecker

Intifada française ? Une mouvance pro-palestinienne très hétéroclite…

Vendredi, 16. mars 2012 9:30

De nouveaux heurts ont éclaté entre Israéliens et Palestiniens, malgré l’annonce d’une trêve en début de semaine. Si la situation à Gaza et dans le sud d’Israël venait à s’embraser, le spectre des manifestations violentes qui avaient eu lieu à Paris au moment de la guerre de 2008-2009 réapparaîtrait. Ces manifestations dites « unitaires » rassemblaient des mouvements extrêmement variés, de l’extrême-gauche aux groupuscules islamistes. Certains observateurs n’avaient pas manqué d’y voir les prolégomènes de l’avènement de l’ « islamo-gauchisme » . Les choses sont en réalité plus nuancées. S’il était effectivement possible, en parcourant ces défilés, de voir des organisations aussi diverses que la Confédération Nationale du Travail, le Nouveau Parti Anticapitaliste, le Parti de Gauche, l’Union des Organisations Islamiques de France, le Centre Zahra ou le collectif Cheikh Yassine, les leaders de ces mouvements ne marchaient pas pour autant bras dessus, bras dessous.

Pour utiliser une comparaison qui peut paraître surprenante et qui a bien sûr des limites, la « géographie humaine de la manifestation » ressemble à ce qui peut être observé dans un stade de football : les personnes qui s’y rendent ont un objectif commun – la défense d’une équipe pour les amateurs de football, la défense d’une cause dans le cas des manifestants – mais au-delà de cet objectif, les différences sont nombreuses. Ce n’est pas parce qu’un homme politique, un chef d’entreprise, un ouvrier et un hooligan se trouvent dans un stade donné au même moment qu’ils sont nécessairement assis côte et côte et qu’ils partagent les mêmes idées. La géographie du stade est clairement définie et pensée au préalable par les architectes – pour simplifier, l’homme politique ira dans la tribune « présidentielle », le chef d’entreprise dans les « loges », l’ouvrier dans les « tribunes populaires » et le hooligan dans le « quart de virage » réservé aux « ultras » –, ce qui n’est pas le cas pour un rassemblement humain mouvant et informel comme une manifestation. Néanmoins, une manifestation suppose un minimum d’organisation et une certaine répartition de l’espace – plus ou moins décidée à l’avance entre les organisateurs.

Le premier défilé conséquent mis sur pied pour protester contre l’opération israélienne à Gaza a eu lieu le 30 décembre 2008 depuis le boulevard du Montparnasse jusqu’au ministère des Affaires étrangères. Le cortège semblait divisé en quatre blocs. En tête se trouvaient les associations pro-palestiniennes consensuelles. On pouvait notamment apercevoir dans ce groupe un grand drapeau de l’Association France Palestine Solidarité et un portrait de Yasser Arafat. Le deuxième bloc était constitué d’environ deux cents à trois cents hommes, portant des panneaux en arabe et scandant des slogans dans cette langue. Certains de ces hommes étaient vêtus des habits traditionnels des musulmans orthodoxes. Ce bloc était le plus restreint mais le plus bruyant et le plus virulent. Une pancarte portait la mention : « La victoire ou le martyre » et les manifestants hurlaient sporadiquement, en arabe : « Allah Akbar« , « Birouh, bidam, nafdiki ya Ghaza » (« Nous sacrifierons notre âme et notre sang pour toi Gaza »), « Khaybar khaybar ya yahoud, djaychou Mohamed sayaoud » (« Juifs, rappelez vous de Khaybar car l’armée de Mohamed va revenir »). Ce dernier slogan – employé également lors des rassemblements de soutien aux Palestiniens organisés dans les pays du Maghreb  – fait référence à une bataille qui se déroula en 628 et se traduisit par la victoire de Mahomet et de ses hommes sur les Juifs habitant l’oasis de Khaybar. Le troisième bloc de la manifestation – très imposant – était composé de militants d’extrême-gauche. Des dizaines de drapeaux du PCF, de la CGT et de la LCR étaient visibles dans cette section du défilé. Enfin, en queue de cortège se trouvaient les militants et sympathisants de la Coordination des appels pour une paix juste au Proche Orient (CAPJPO), une organisation critiquée au sein même de la mouvance pro-palestinienne en raison notamment de ses liens passés avec Dieudonné.

Ces groupes entretiennent des relations parfois tendues. Certains soutiennent le Hamas et le recours à la violence, d’autres pas. Certains sont favorables au retour des réfugiés palestiniens sur tout le territoire de la Palestine mandataire, d’autres estiment que défendre cette position revient à faire capoter toute négociation israélo-palestinienne. Certains pensent qu’il ne doit pas y avoir de prières publiques pendant les manifestations, d’autres affirment qu’une telle pratique ne pose pas problème. Bref, les antagonismes sont nombreux et considérer la mouvance pro-palestinienne comme un bloc monolithique revient à commettre une vraie erreur de jugement.

PS: Qu’il me soit permis de profiter de ce billet pour faire un peu d’autopromotion éhontée! Mon livre Intifada française ? De l’importation du conflit israélo-palestinien (Ellipses, 2012) sera disponible en librairie à la mi-avril. Les journalistes qui souhaitent obtenir un exemplaire en service de presse peuvent contacter l’éditeur à l’adresse suivante : presse@editions-ellipses.fr

Catégorie: Analyses | Commentaires (4) | Auteur: Marc Hecker

Kampuchéa mon horreur

Mardi, 7. février 2012 6:30

La condamnation de Duch à la prison à perpétuité a fait resurgir dans l’actualité le génocide perpétré par les Khmers rouges de 1975 à 1979. Au cours de cette période, 1,7 millions de Cambodgiens sont morts, soit près du quart de la population du pays.

Rithy Panh a réchappé à ce crime de masse. Il est devenu réalisateur et écrivain. Dans son documentaire S21 – nom du principal centre de torture de Phnom Penh – il croisait les points de vue de bourreaux et de victimes. Un témoignage essentiel manquait toutefois, celui de Duch qui dirigeait S21 et était l’un des principaux chefs de la police du Kampuchéa démocratique. Depuis la sortie de ce documentaire en 2003, Rithy Panh a eu l’occasion d’échanger longuement avec Duch, sous l’œil des caméras. De ces échanges, il a tiré un film « Duch, le maître des forges de l’enfer » et un livre, co-signé avec Christophe Bataille, L’élimination.

Autant le dire d’emblée, la lecture de L’élimination est pénible, douloureuse. Le style – une alternance de souvenirs des années 1970 et d’extraits d’entretiens avec Duch – n’y est pour rien. Ce sont les descriptions des atrocités commises par les Khmers rouges et vécues par l’auteur qui sont terribles, parfois insoutenables. Fils du chef de cabinet du ministre de l’Education, Rithy Panh a 13 ans lorsque les Khmers rouges font leur entrée dans Phnom Penh. Comme la quasi-totalité des habitants de la capitale, il est déporté vers les campagnes. Les bourgeois – appelés « nouveau peuple » par le régime de Pol Pot – doivent être rééduqués au contact des paysans. C’est le début du cauchemar. Les uns après les autres, les membres de la famille de Rithy Panh succombent à la famine, à la maladie et à la folie des Khmers rouges. Son beau frère est exécuté : il a le malheur de pratiquer la médecine moderne, une discipline bourgeoise…

Les Khmers rouges ont voulu faire table rase du passé, supprimant la monnaie, inventant de nouveaux mots, interdisant les voitures, les vêtements de couleurs et tant d’autres choses. Quelques produits de première nécessité continuaient à circuler sous le manteau. C’est ainsi que la mère de Rithy Panh a pu obtenir un comprimé de pénicilline contre quelques grammes d’or. Oui, le dénuement était tel qu’un comprimé de pénicilline valait de l’or. Il y avait bien des hôpitaux mais seule la médecine traditionnelle y était pratiquée. Les conditions d’hygiène y étaient tellement déplorables que le terme  « mouroir » serait plus approprié. Rithy Panh travailla un temps dans un de ces dispensaires. Il était chargé d’empiler les cadavres.

A l’époque des Khmers rouges, l’individu était nié, l’intimité n’existait plus. Tout était dicté par l’Angkar, l’organisation mise en place par le nouveau régime. Celle-ci s’est efforcée de contrôler les moindres gestes et pensées de la population, et de traquer les « ennemis de l’intérieur ». La paranoïa du pouvoir était telle que le moindre signe était interprété comme une preuve de collusion avec l’ennemi. Les ennemis étaient partout et il fallait les éliminer, sans pitié, comme des bêtes. Cueillir un fruit ou pêcher un poisson pouvait être considéré comme un acte individualiste, hostile à la collectivité et puni de mort. Et Rithy Panh de citer Sun Tzu : « Gouverner c’est détruire ».

En lisant cette tragédie cambodgienne, on pense aux récits de Primo Levi ou d’Hélène Berr mais aussi aux travaux récents de Jacques Sémelin. Dans Purifier et détruire. Usages politique des massacres et génocides, ce dernier écrit :

« Celui qui vit aujourd’hui dans un pays tranquille a bien de la peine à imaginer la réalité, la matérialité d’une telle tragédie. C’est toujours la sempiternelle question : comment est-ce donc possible ? Comment des êtres humains peuvent-ils se transformer ainsi en bourreaux de leurs semblables ? Pourtant, si notre pays s’enfonçait dans une crise économique de plus en plus grave, avec son cortège sinistre de millions de chômeurs, s’il était harcelé par des attentats terroristes en nombre, de plus en plus meurtriers, serions-nous longtemps indemnes de cette manière de penser ? Il nous faudrait bien trouver des ennemis, pas seulement à l’extérieur de nos frontières mais aussi à l’intérieur et – qui sait ? – là même où nous vivons : dans notre ville ou village, notre rue, notre immeuble. Car c’est ma conviction profonde, ou plutôt la conclusion à laquelle j’aboutis après des années de recherche : aucune société n’est à l’abri de tels processus dès lors qu’elle commence à se déliter ».

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Marc Hecker

Au coeur de l’antiterrorisme

Vendredi, 6. janvier 2012 10:00

Le nouveau numéro de la revue Politique étrangère vient de paraître. Il contient notamment une recension que j’ai rédigée du livre de Marc Trévidic intitulé Au coeur de l’antiterrorisme (JC Lattès, 2011). Vous trouverez cette recension ci-dessous. Plusieurs autres ouvrages portant sur les questions de sécurité et de Défense ont par ailleurs fait l’objet de comptes rendus dans ce numéro de Politique étrangère. Vous pourrez les lire sur le site de l’Ifri.

Marc Trévidic a été substitut au parquet antiterroriste de Paris de 2000 à 2003 puis est revenu à la galerie Saint-Eloi en 2006, en qualité de vice-président chargé de l’instruction. Autant dire qu’il connaît bien les rouages de l’antiterrorisme français. Après le départ de Jean-Louis Bruguière, il a « hérité » de certaines des affaires les plus médiatiques de ces trois dernières décennies, comme celle de la rue Copernic, des moines de Tibéhirine ou encore de l’attentat de Karachi en 2002. Certaines de ces affaires, bien que vieilles de 30 ans sont encore en cours : les coupables n’ont pas été confondus et le juge, tenace, refuse d’abandonner. Le temps peut faire son œuvre et la grande Histoire venir à la rescousse de la Justice. Après la chute du Mur de Berlin, l’ouverture des archives de la Stasi a ainsi permis d’élucider nombre d’attentats et de faire tomber Carlos.

Tout en respectant le secret de l’instruction, l’auteur dévoile le fonctionnement de la justice antiterroriste. Il raconte les enquêtes, les auditions, les procès. Il décrit l’originalité du système français, ses figures emblématiques aux surnoms baroques – Jean-Louis Bruguière (« l’Amiral »), Bernard Squarcini (« le squale ») ou encore Roger Marion (« Eagle Four ») – et son efficacité redoutable assurée notamment par le couple DST (puis DCRI) / instruction. Dans certaines affaires, la frustration du juge est évidente car il se heurte à la raison d’Etat. Il n’hésite pas à se montrer incisif à l’égard de l’exécutif quand il évoque la réforme du juge d’instruction voulue par le président de la République – une réforme qui permettrait d’enterrer discrètement les dossiers trop sulfureux.

Le style de Marc Trévidic est plaisant. Il alterne analyses et passages plus personnels – quand il mentionne par exemple sa première erreur judiciaire, dans une affaire de viol, alors qu’il débutait sa carrière dans le Nord de la France. Il manie l’humour et l’ironie, à l’instar de ce passage où il qualifie les documents confidentiels défense de « bibliothèque rose », expliquant que les juges sont souvent contraints de se contenter de la littérature pour enfants, le « très secret défense » étant réservé aux adultes. Rapidement, le ton redevient plus grave comme quand il évoque les mauvais traitements infligés aux prisonniers dans certains pays avec lesquels la France coopère. Au passage, on obtient la confirmation du fait que des enquêteurs français se sont rendus à Guantanamo pour y interroger des détenus.

Les jihadistes occupent une place particulière dans ce livre. A plusieurs reprises, son auteur emploie le possessif pour en parler : « mes mis en examen », « mon terroriste ». Il cherche à comprendre les raisons de leur radicalisation et de leur volonté de passer à l’acte. Certains d’entre eux sont très jeunes – 18 ans à peine – et le magistrat n’est pas loin de les considérer comme des victimes manipulées. Il sait toutefois que les vraies victimes ne sont pas les apprentis terroristes mais leurs cibles, ces personnes frappées au hasard dans des lieux publics et leurs proches, qui leur survivent et veulent à tout prix connaître la vérité. La vérité, c’est aussi ce que recherche Marc Trévidic, contre vents et marées. Pour que justice soit faite.

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (1) | Auteur: Marc Hecker

Colonels-blogueurs: quatre questions à François Chauvancy et Michel Goya

Vendredi, 25. novembre 2011 7:29

En 2011, deux colonels de l’armée de Terre ont ouvert leur blog. Ces officiers sont François Chauvancy (FC) du Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d’Expérimentations (CICDE) et Michel Goya (MG) de l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM). Pour mieux comprendre les motivations et les pratiques de ces colonels-blogueurs, nous leur avons posé quatre questions.

1) Le phénomène des « milblogs » vient des Etats-Unis – où il est d’ailleurs aujourd’hui en reflux – et n’a jamais connu le même engouement en France. Pourquoi avez-vous décidé de lancer votre blog en 2011? Est-ce lié à une volonté de remettre la Défense sur le devant de la scène à l’approche des échéances électorales de 2012?

- FC : Le lancement de mon blog en août 2011 sur le site du quotidien Le Monde, en tant qu’abonné,  répondait avant tout à un besoin de m’exprimer en tant que soldat-citoyen, d’être aussi plus en phase avec l’actualité, ce qui se fait rarement dans le cadre de l’expression des militaires. Je n’avais et n’ai cependant pas la prétention de mettre la défense au cœur de la campagne électorale. En revanche, j’ai eu le sentiment, encore plus qu’avant, que les questions de défense méritaient d’être traitées par les principaux concernés dans leurs domaines de compétence. Certains points de vue se doivent d’être librement exprimés à titre personnel, avec la possibilité d’un débat notamment au contact des citoyens qui ne connaissent plus l’Armée. C’est l’objet de ce blog. Il s’agit aussi d’un défi : serai-je capable d’intéresser, d’alimenter régulièrement d’une manière construite et réfléchie ce blog sur les questions de défense ? Je constate sur le second point que, toutes les semaines, la sécurité extérieure de notre pays ou des questions concernant les armées sont évoquées sous une forme ou sous une autre. M’exprimer en tant qu’officier supérieur d’une relative ancienneté et en tant que citoyen m’est apparu donc un devoir dans une société où beaucoup parlent pour les armées avec une légitimité discutable.

- MG : Ce blog, avec ses ramifications Twitter, Facebook, Viadeo, etc., est avant tout conçu comme un prolongement dans « la longue traîne » d’une activité de réflexion officielle. Je le vois comme un laboratoire où je soumets en direct mes réflexions à la critique. Il n’y a pas de lien avec les échéances électorales même si je pense que les militaires doivent aussi être présents dans les débats, ne serait-ce que parce qu’ils restent, comme le dit le général Desportes, les meilleurs experts de leur propre métier.

2) Avez-vous eu besoin d’une autorisation de votre hiérarchie pour lancer votre blog? Vos billets doivent-ils être approuvés avant publication?

- FC : J’ai pris le risque de ne pas demander à ma hiérarchie l’autorisation d’ouvrir mon blog, encore moins de publier un billet. J’écris depuis 1988 et prends position depuis que je suis capitaine, sans commentaires extérieurs mais avec parfois quelques sueurs froides sur mon avenir. Un ancien chef d’état-major de l’armée de terre m’a confirmé il y a quelques mois que je l’avais (sans doute) « payé » et je me demande parfois… Je rappellerai cependant que notre hiérarchie demande aux militaires de s’exprimer depuis une dizaine d’années. Il n’y a donc pas de contradiction entre ouvrir un blog et ne pas en demander l’autorisation. Par ailleurs, pour moi, un officier n’est pas un serviteur de l’Etat comme les autres. Il a le devoir de s’exprimer certes dans les limites du statut … que je connais bien. En revanche, attirer l’attention sur une question me paraît une obligation morale de l’officier même si cela surprend parfois dans notre société. Cela ne veut pas dire que j’ai raison dans mes écrits. Ce même chef d’état-major de l’armée de terre évoqué précédemment m’avait cependant fait le compliment que, certes, j’agaçais parfois mais que je faisais réfléchir ! Cela n’a rien changé à mon avenir mais cela m’a fait plaisir.

- MG : Partant du principe que le nouveau statut des militaires a supprimé toute autorisation préalable à une publication, je n’en ai demandé aucune. Il en est de même pour les billets.

3) Au cours des dernières années, plusieurs officiers – Vincent Desportes et Jean-Hugues Matelly, en particulier – ont été sanctionnés en raison de leurs écrits. Vous imposez-vous des lignes rouges à ne pas franchir pour ne pas vous retrouver dans la même situation?

- FC : Outre le respect du statut général des militaires, je me donne effectivement des limites. J’appartiens à la communauté militaire et je ne m’exprime pas pour la mettre en difficulté, encore moins quand cela concerne les camarades aux « affaires » et confrontés à une tâche de plus en plus lourde. Cela ne veut pas dire forcément se taire et ne pas s’exprimer avec franchise. Cela signifie aussi que j’évite certains sujets, surtout si je ne les connais pas. Ensuite, j’ai une compréhension militaire des sujets que je traite. Mes réactions et mes réflexions ne sont pas bien différentes d’une grande partie de celles de mes camarades. Ma réflexion doit donc être constructive et le résultat d’un travail qui pourrait au moins partiellement être utile, en toute modestie, au service des armées de la République ! Enfin, si je dois être sanctionné, je l’assume. S’exprimer ne doit pas s’exercer à travers la crainte d’une éventuelle sanction. Il est indéniable que plus vous exprimez des idées, plus vous vous exposez, plus vous donnez une image de vous-même qui suscite soutien ou rejet et donc provoque des effets secondaires. Cependant, faire ce que l’on pense être conforme à ses valeurs permet d’assumer cette prise de risque responsable. C’est une question, oserais-je dire, d’honneur et de rigueur intellectuelle conforme à l’état d’officier, valeurs qui doivent apparaître dans les écrits publiés.

- MG : Je m’efforce de ne pas trahir de secrets (c’est facile, je n’en connais aucun) et de ne pas exprimer d’opinions religieuses et politiques. Par ailleurs, je commente assez peu l’actualité. Je m’efforce de donner des courtes notes d’explorations, autant que possible étayées, ou de faire connaître d’autres travaux, afin de nourrir la réflexion sur les questions de défense et d’emploi des forces. J’accepte tout à fait le risque d’être puni.

4) De manière générale, quelle est aujourd’hui la place des médias sociaux dans les armées françaises?

- FC : Sur cette question particulière des réseaux sociaux, je précise que je n’y adhère pas malgré leur modernité. Sans doute une question de génération. Je ne connais donc pas la place que tiennent les réseaux sociaux dans les armées. Je comprends que cela soit un moyen de se relier aux autres et de partager ce que l’on vit. Cependant, une vie privée n’a pas, à mon avis, à être exposée sur internet même avec des proches sélectionnés, surtout si on est soi-même en opérations. J’aborderai donc surtout cette question des réseaux sociaux sous l’aspect de la sûreté de l’information. Etre militaire implique une vigilance permanente sur l’information que l’on diffuse sur soi ou sur les autres, notamment en opérations. J’ai donc une certaine « inquiétude » sur la présence des militaires sur les réseaux sociaux dans la mesure où, sans précaution, cela peut avoir de graves conséquences pour eux ou pour la communauté militaire. Je pense en revanche qu’une « éducation » aux réseaux sociaux s’avère aujourd’hui indispensable au sein des armées.

- MG : Les médias sociaux sont d’abord une source d’informations parallèle aux canaux officiels, tant en interne que vis-à-vis du reste de la nation. Ils permettent de renforcer les liens armée-nation sur lesquels on s’interroge souvent. Ils constituent aussi un substitut à la rareté des indispensables espaces de libre réflexion pour les militaires et les civils intéressés. Ils sont complémentaires d’organes de réflexion institutionnels, qui par construction, ne peuvent rien produire de très original.

Catégorie: Divers | Commentaires (1) | Auteur: Marc Hecker

Al Qaïda: bref état de l’art

Mercredi, 21. septembre 2011 14:12

Depuis dix ans, des milliers de publications – de qualité variable – ont été consacrées à Al Qaïda. Ces publications peuvent schématiquement être classées en six catégories.

  1. les recherches historiques qui retracent les origines d’Al Qaïda. Ces recherches, parmi lesquelles on citera The Looming Tower de Lawrence Wright, remontent à l’intervention soviétique en Afghanistan et analysent la manière dont Oussama Ben Laden, Abdallah Azzam et Ayman al-Zawahiri ont organisé l’afflux de combattants arabes pour venir en aide aux moudjahiddines afghans. Elles décrivent aussi la manière dont Al Qaïda s’est réorientée vers la lutte contre les États-Unis suite au retrait soviétique d’Afghanistan en fomentant plusieurs attentats contre les intérêts américains (World Trade Center en 1993, ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya en 1998, USS Cole en 2000).
  2. les études qui passent au crible la rhétorique jihadiste. Ces études se situent à différents niveaux. Les chercheurs ayant participé à l’ouvrage Al Qaïda dans le texte se sont intéressés aux chefs d’Al Qaïda. Ils ont ainsi traduit et analysé les principaux discours et écrits d’Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, Abdallah Azzam et Abu Musab Al-Zarqaoui. Farhad Khosrokhavar s’est quant à lui penché sur la base de la mouvance jihadiste internationale en disséquant le discours d’individus arrêtés dans le cadre d’affaires de terrorisme.
  3. les analyses générales sur l’évolution globale de la menace représentée par la nébuleuse Al Qaïda. Les travaux de Jean-Pierre Filiu, qui s’est attaché à présenter les métamorphoses d’Al Qaïda depuis les attentats du 11 septembre 2001 et qui explique que l’organisation terroriste traverse actuellement une crise sans précédent, méritent ici d’être mentionnés.
  4. les monographies consacrées à l’activité terroriste sur une zone géographique donnée. On pense ici, entre autres, aux recherches effectuées par Bernard Rougier sur la progression du salafisme révolutionnaire dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban ou encore à celles de Mathieu Guidère sur le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) en Algérie.
  5. les biographies focalisées sur une figure charismatique de la mouvance jihadiste, à l’instar des travaux de Peter Bergen sur Oussama Ben Laden et de Brynjar Lia sur Abu Musab al-Suri.
  6. les analyses quantitatives retraçant le parcours de centaines de jihadistes. Les recherches de Thomas Hegghammer sur les combattants saoudiens et les travaux de Marc Sageman peuvent être mentionnés ici.

Par delà leurs approches méthodologiques variées, toutes ces études ont en commun de chercher à mieux comprendre la mécanique terroriste. Elles écartent d’emblée l’idée selon laquelle les terroristes seraient des fous – ou dans le cas d’Al Qaïda des « fous de Dieu » – pour se placer sur le terrain de la rationalité. Certains auteurs insistent ainsi sur la logique stratégique des attentats-suicides. Robert Pape met par exemple en avant le fait que les kamikazes constituent une arme d’une précision redoutable pour des organisations terroristes, d’autant plus performante que l’impact psychologique d’un attentat-suicide peut être décisif. D’autres travaux cherchent à mettre en évidence les facteurs sociologiques conduisant à l’engagement violent. Marc Sageman démontre dans ses ouvrages Understanding Terror Networks et Leaderless Jihad que la radicalisation s’effectue souvent autour d’un groupe d’amis et que les jihadistes ne sont pas nécessairement issus de milieux pauvres et fanatisés. Leur niveau d’éducation est sensiblement égal au reste de la population et ils n’ont pas forcément fréquenté des madrasas. En d’autres termes, il n’existe pas de profil-type de terroriste. Cette assertion se traduit dans les faits par une extrême difficulté à déceler en amont les individus susceptibles de devenir terroristes.

Suite à la mort d’Oussama Ben Laden et à l’occasion du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, les articles consacrés à Al Qaïda se sont multipliés.  Dans Foreign Affairs, par exemple, William McCants s’est penché sur l’évolution d’Al Qaïda des origines jusqu’à nos jours, en insistant sur les réactions des principaux leaders de la mouvance jihadiste au « printemps arabe ». Si Guido Steinberg estime, dans Politique étrangère, que les révolutions tunisienne et égyptienne représentent une « défaite stratégique » pour Al Qaïda, Juan C. Zarate et David A. Gordon avancent quant à eux, dans The Washington Quarterly, que la mouvance jihadiste cherche à tirer profit de l’instabilité actuelle dans le monde arabe. Ils citent notamment, à l’appui de leur thèse, les différents messages adressés par Ayman al-Zawahiri au peuple égyptien.

De nombreux articles ont aussi été publiés, au cours des dernières semaines, sur Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Un thème récurrent a trait aux changements induits par la transformation du GSPC en AQMI.  Dans la revue Orbis, J. Peter Pham insiste sur deux évolutions majeures : l’importation de tactiques utilisées en Irak (en particulier les attentats suicides) et le développement d’une stratégie de communication ambitieuse sur Internet. Dans un article paru dans Mediterranean Politics, Manuel R. Torres Soriano compare plus spécifiquement la communication du GSPC et d’AQMI, en s’appuyant sur un corpus de près de 200 communiqués. L’accent mis par AQMI sur les relations publiques est évident, le nombre de communiqués publiés entre 2007 et 2009 correspondant peu ou prou au nombre de communiqués publiés entre 1998 et 2006 par le GSPC. Alors que le pays occidental le plus cité dans les communiqués du GSPC était les Etats-Unis, la France apparaît en première position pour ce qui est des communiqués d’AQMI. Parmi les pays musulmans, l’Algérie reste le pays le plus cité mais de manière nettement moins marquée que du temps du GSPC. La stratégie d’AQMI visant à étendre le jihad vers la zone sahélienne apparaît clairement dans sa rhétorique. La Mauritanie, par exemple, n’était citée que dans 3,8% des communiqués du GSPC alors qu’elle est mentionnée dans 16,8% de ceux d’AQMI. AQMI semble aussi s’intéresser de plus en plus à la Somalie, présente dans 11,6% de ses communiqués alors qu’elle n’était évoquée que dans 1% des communiqués du GSPC.

Enfin, pour terminer et pour passer du registre du terrorisme à celui de la lutte contre le terrorisme, je vous recommande vivement de lire l’article de Nicholas Schmidle paru dans le New Yorker et qui décrit en détail la mission visant à éliminer Oussama Ben Laden. Si vous êtes plus intéressés par le système judiciaire français que par les actions des Navy Seals, le livre de Marc Trévidic intitulé Au cœur de l’antiterrorisme est fait pour vous.

Il va sans dire que ce tour d’horizon de la littérature n’a rien d’exhaustif. Si vous pensez que d’autres ouvrages ou articles auraient dû être cités, n’hésitez pas à le faire savoir dans les commentaires!

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (1) | Auteur: Marc Hecker

Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme

Lundi, 12. septembre 2011 7:26

Le 25 août, j’ai publié dans Le Monde un article intitulé « Al Qaïda et le brouillard de la guerre contre le terrorisme« . La rédaction du Monde a procédé à quelques coupes et changements. Voici la version intégrale de l’article :

Le choc des attentats du 11 septembre 2001 a poussé les Etats-Unis à se lancer dans une véritable guerre contre Al Qaïda. Dix ans plus tard, le brouillard de la « guerre contre le terrorisme » ne s’est pas encore dissipé. Le concept de « brouillard » nous vient de Carl von Clausewitz qui explique que « la grande incertitude des données » en période de conflit rend la tâche du stratège particulièrement ardue.

L’incertitude qui entoure la guerre contre le terrorisme prévaut à différents niveaux. Tout d’abord, l’ennemi demeure largement méconnu. Al Qaïda est souvent décrite comme une mouvance aux contours flous et nébuleux. La nature des liens unissant « Al Qaïda central » et les « filiales » ouvertes en Irak, au Maghreb et dans la Péninsule arabique reste sujette à caution. Personne ne sait exactement comment fonctionne l’organisation jihadiste, quels sont les mécanismes de « commandement et de contrôle » qui la régissent, quel rôle joue Ayman al-Zawahiri, et on découvre tout juste quelle était l’importance réelle d’Oussama Ben Laden. Cette incertitude concerne aussi les « filiales » régionales. Nul ne sait précisément de combien de combattants se compose Al Qaïda au Maghreb Islamique, et les rapports de force opposant les chefs des différentes katibas sont bien difficiles à interpréter. Les regains d’attentats sont perçus tantôt comme un signe de faiblesse, tantôt comme un indicateur de vigueur.

Le brouillard de la guerre contre le terrorisme a également trait à la définition du théâtre des opérations. George W. Bush a relevé le défi lancé par Oussama Ben Laden en décrétant une guerre « globale ». Nulle armée – fût-elle la plus puissante du monde – ne peut cependant combattre en tout endroit du globe. La guerre s’est donc concentrée sur l’Afghanistan puis sur l’Irak avant de se focaliser à nouveau sur le premier de ces théâtres. Les jihadistes ne fonctionnent toutefois pas comme une armée classique et disposent d’une mobilité qui ne s’arrête pas aux frontières. Soucieux de ne pas laisser le Pakistan devenir le nouveau sanctuaire du jihad international, les Américains ont étendu leurs opérations, notamment à l’aide de drones. Le Pakistan a fini par être perçu comme indissociablement lié au problème afghan, à tel point que les experts des questions stratégiques se sont mis à parler d’une nouvelle entité : la zone « Afpak ». Les attaques de drones touchent désormais d’autres pays comme le Yémen et la Somalie. L’extension géographique de la lutte contre Al Qaïda n’est pas le moindre des paradoxes de Barack Obama qui s’était évertué à combattre la rhétorique de George W. Bush sur la « globalité » de la guerre contre la terreur.

L’incertitude plane enfin sur la nature même des opérations et sur la manière de les qualifier. Tous les alliés des Etats-Unis, dont la France, ne s’accordent pas sur l’opportunité d’employer le mot « guerre ». Ainsi, si les soldats français se battent en Afghanistan, ils n’y font pas officiellement la guerre. Et même si le terme « guerre » était accepté par tous, il resterait encore à s’accorder sur le type de conflit en cours. Les opérations menées actuellement en Afghanistan ne correspondent à l’évidence pas à un affrontement classique, où des systèmes militaires de même nature s’opposent sur un champ de bataille bien défini. Confrontés à une véritable guérilla, les Etats-Unis et leurs alliés ont adapté leurs doctrines et leurs pratiques. La « contre-insurrection », dont on n’avait guère plus entendu parler depuis la fin de la période coloniale, est ainsi revenue sur le devant de la scène. Coûteuse et exigeant de raisonner sur le temps long, elle est néanmoins en train de passer de mode. On parle désormais davantage, à Washington, de « contre-terrorisme » ou de « contre-terrorisme plus », sans savoir précisément où se situe la frontière entre ces différentes notions. Apprécier correctement le genre de guerre que l’on entreprend est pourtant « le plus décisif acte de jugement », rappelle Clausewitz.

L’auteur de De la guerre voit deux manières d’atténuer les effets du brouillard : le « talent de divination » et la chance. Le « talent de divination » des dirigeants occidentaux semble les pousser à retirer rapidement leurs troupes d’Afghanistan, alors même que l’insurrection continue de marquer des points. Une fois l’armée américaine partie, il faudra beaucoup de chance pour que les Talibans ne reviennent pas au pouvoir et que l’Afghanistan ne retrouve pas son statut de sanctuaire terroriste. La guerre contre le terrorisme est loin d’être finie et le brouillard n’est pas près de se lever.

Catégorie: Analyses | Commentaires (6) | Auteur: Marc Hecker

SWAMOS 2011

Jeudi, 1. septembre 2011 8:36

J’ai eu la chance de participer en juillet à la quinzième édition de SWAMOS, acronyme de Summer Workshop on the Analysis of Military Operations and Strategy. Ce séminaire est organisé chaque été sur le campus de Cornell University par le Saltzmann Instistute of War and Peace Studies de l’université Columbia. Vingt-deux jeunes chercheurs y prennent part – en grande majorité des Américains. Si quelques Français font partie des « alumni » – à l’instar de Pascal Vennesson, Stéphanie Pézard ou encore Jean-Loup Samaan – ce séminaire me semble encore peu connu dans notre pays. J’espère que ce billet incitera certains d’entre vous à postuler pour l’année prochaine…

Sans prétendre faire un compte-rendu détaillé de SWAMOS 2011, voici quelques éléments qui m’ont marqués :

- Tout d’abord, il faut parler de l’avant SWAMOS. Six semaines avant le début du séminaire, chaque participant reçoit un colis contenant deux livres (Killer Angels de Michael Shaara et Military Power de Stephen Biddle) et plus de cinq cents pages de photocopies d’articles et d’extraits de doctrine. Une sorte de condensé de bibliothèque stratégique à lire impérativement sous peine d’être perdu lors des cours et des discussions. La lecture de la traduction de Vom Kriege de Clausewitz réalisée par Michael Howard et Peter Paret est également obligatoire.

- Le rythme du séminaire est à l’image des lectures préliminaires : intensif. Les cours ont lieu tous les jours, y compris le samedi. Quasiment tous les soirs se déroule une activité, que ce soit une présentation sur un thème précis (« le “surge” en Iraq », « comment écrire un article pour la presse ? », « quels sont les débouchés professionnels dans le domaine des études stratégiques ? », etc.) ou la diffusion d’un film suivie d’une discussion. Bien sûr, il s’agit de films de guerre comme La Bataille d’Alger ou Twelve O’Clock High. Après la séance de cinéma, il faut encore lire une cinquantaine de pages pour préparer les cours du lendemain.

- Voir défiler en quelques jours quelques uns des meilleurs spécialistes des questions de défense américains était impressionnant. Richard Betts, Stephen Biddle, Tami Biddle, Mark Cancian, Eliot Cohen, Conrad Crane, Andrew Exum, Cindy Williams : tous étaient présents, dans une ambiance studieuse et décontractée (certains enseignaient en short et en baskets…).

- Certains participants avaient une expérience directe de la guerre. Le groupe comptait deux officiers d’active et un ancien sous-officier. Parmi les civils, au moins deux participants avaient passé plusieurs mois en Afghanistan, dont un ancien employé d’USAID qui revenait d’un an dans le Helmand. Les témoignages de ces personnes ont contribué à rendre les discussions bien plus concrètes.

- Sur le fond, les sujets abordés couvraient un large spectre (de l’histoire de la bataille des Ardennes au processus de révision du FM 3-24 en passant notamment par la saga politico-militaro-industrielle du V-22 Osprey) et il serait trop long de faire état dans ce post des éléments-clés de chacune des interventions. La tonalité générale n’était guère optimiste. Le manque de vision stratégique des hommes politiques américains, plus préoccupés par les problématiques de politique intérieure que par les moyens de l’emporter en Afghanistan, a été pointé du doigt dans plusieurs interventions. Les difficultés de la pratique de la contre-insurrection ont été finement analysées. Et, l’avenir est apparu bien sombre lorsqu’ont été évoquées les problématiques budgétaires. Cindy Williams du MIT a rappelé que les dépenses américaines en matière de défense représentent environ la moitié des dépenses mondiales dans ce domaine. Au cours des dix premières années du XXIème siècle, les dépenses américaines consacrées à la défense ont été multipliées par deux alors que celles des pays européens membres de l’OTAN ont eu tendance à stagner. Environ 5% du PIB américain est consacré à la Défense, ce qui est moins que pendant la guerre froide mais qui représente une charge considérable en période de crise économique. La dette américaine ayant atteint un niveau record en 2011, les responsables politiques n’auront d’autre choix, dans les années à venir, que de procéder à d’importantes coupes budgétaires et de limiter l’ampleur des déploiements. Bref, comme le démontre déjà l’épisode libyen, les alliés européens des Etats-Unis vont devoir apprendre à se passer du grand frère américain…

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Auteur: Marc Hecker

Lectures estivales (suite)

Lundi, 4. juillet 2011 8:18

En partance pour la plage ou la montagne?

Si les derniers Focus stratégiques ne suffisent pas à occuper vos vacances, le numéro de Politique étrangère qui vient de sortir est fait pour vous!

Plusieurs articles concernant les questions de sécurité et de défense sont accessibles gratuitement en ligne, notamment celui de Guido Steinberg sur l’évolution d’Al Qaïda et celui de deux professeurs allemands sur la guerre en Libye.

Pour lire les autres articles de ce numéro, notamment ceux de Gilles Andréani (« La guerre contre le terrorisme: un succès incertain et coûteux »), Hew Strachan (« Les armées européennes ne peuvent-elles mener que des guerres limitées? ») et Gérard Chaliand (« Guérillas et terrorisme »), un passage chez votre libraire s’impose!

Bonne lecture !

Catégorie: Divers | Commentaires (0) | Auteur: Marc Hecker