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Un début d’épilogue pour les FARC?

Mardi, 17. janvier 2012 16:51

La mort du leader des Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC), Alfonso Cano, le 4 novembre 2011, a porté un coup dur à la guérilla, au point le plus bas depuis sa création il y a 47 ans. Il s’agit, peut-être, de la meilleure occasion de mettre fin au conflit armé le plus long et complexe d’Amérique Latine. Il est pourtant trop tôt pour envisager une fin de la violence alors que la stratégie assumée du groupe reste dans la tradition communiste révolutionnaire de la « guerre prolongée ».

Le décès de Cano lors de l’opération « Odiseo » a été un véritable succès pour les forces armées colombiennes qui avaient déjà réussi à éliminer le chef militaire de l’organisation, « el Mono Jojoy », en 2010. La mort du dirigeant politique, probablement liée à la fuite de renseignements issus de son entourage, a suscité une crise de paranoïa au sein-même du groupe et un sentiment de danger omniprésent. Actuellement, les FARC se verraient réduites de 50% par rapport au début des années 2000, ne disposant plus que de 8000 à 9000 hommes. Alors que sa doctrine est fondée sur le soutien des masses populaires, l’organisation semble avoir perdu l’appui du peuple en raison des exactions et kidnappings qu’elle a commis.

Le 15 novembre, Rodrigo Londoño Echeverry, alias Timochenko, membre des FARC depuis 30 ans, médecin cardiologue de formation devenu chef du renseignement, a été désigné nouveau leader de l’organisation. Il y a un an, les rumeurs selon lesquelles Timochenko résiderait au Venezuela et passerait librement la frontière, avait jeté un froid entre les deux pays. Aujourd’hui, sous l’impulsion de la présidence colombienne de Juan Manuel Santos, la coopération entre les deux Etats s’est considérablement améliorée. Il s’agit d’un progrès important, car la frontière colombo-vénézuélienne est susceptible de devenir le point central du conflit et il semble difficile d’envisager une possible capture de Timochenko sans la collaboration du Venezuela.

Toutefois, si les FARC ont certainement perdu en mobilité et coordination, il ne faut pas sous-estimer leur capacité d’adaptation aux nouvelles circonstances. La nomination du nouveau chef suscite des interrogations quant à sa capacité à s’imposer en leader et enrayer la dérive criminelle du groupe, déjà bien avancée. Le général Alvaro Valencia Tovar, ex-commandant de l’armée colombienne, qualifie les FARC d’« organe révolutionnaire caduque qui a préféré se criminaliser avec le narcotrafic que poursuivre sa route politique d’inspiration soviétique ». Timochenko aura donc besoin d’une autorité totale sur l’ensemble du groupe afin de maintenir sa cohésion.

Actuellement, le danger est de se retrouver face à une transition d’un terrorisme politique vers la criminalité (en particulier le narcotrafic) ou d’autres méthodes de guerre plus conventionnelles, suivant des intérêts purement économiques. La guérilla est implantée dans des zones de passage stratégique, telles que la frontière avec le Venezuela, le long de la cordillère des Andes ou dans les régions en crise économique et sociale. Celles-ci lui offrent des avantages importants en ce qui concerne l’accès au Pacifique et des routes d’importation d’armes et de trafic de drogue, facilitant ainsi le fleurissement d’économies parallèles et le développement du crime organisé.

Dès lors, plusieurs scénarios sont possibles : d’une part, l’entrée dans un processus de « balkanisation », qui mènerait à une fragmentation du groupe en plusieurs factions indépendantes et opposées et qui poserait un obstacle majeur à la réalisation d’un accord unique et général de démobilisation.

D’autre part plane le spectre du terrorisme urbain, à l’image de la stratégie des Tupamaros uruguayens dans les années 1960 et 1970. Alors que les FARC souhaitent lutter contre l’image défaitiste qu’on leur attribue dernièrement, elles pourraient vouloir démontrer leur capacité d’attaque au moyen d’attentats contre la force publique, l’assassinat d’otages et des attaques à explosif. Le défi du gouvernement colombien est justement de maintenir une vigilance permanente face à ceux-ci, d’autant plus qu’il faut aussi réagir au développement d’autres forces telles que les BACRIM, nouveaux groupes de narcotrafiquants, qui ne manquent pas parfois de s’allier aux FARC.

Enfin, un dernier scénario plus optimiste suivrait d’éventuelles négociations de paix. Tous s’interrogent sur les velléités du nouveau leader à se placer dans la lignée de son prédécesseur en la matière. Ce dernier, malgré ses accents de marxiste dogmatique avait en effet ouvert à plusieurs reprises la voie du dialogue. Certes, les dernières actions de la guérilla et notamment l’assassinat des policiers pris en otage, laissaient présager d’un refus d’abandonner la violence. Toutefois, dans un communiqué du 10 janvier, Timochenko remet les négociations à l’ordre du jour après dix ans d’interruption et propose de reprendre l’agenda du « Caguan » (processus de paix de 1998 à 2002).  Il est notamment question de discussions sur « les privatisations, la dérégulation, la liberté absolue du commerce et de l’investissement, les atteintes à l’environnement […] et la doctrine militaire ». Cette proposition a été rejetée par le président colombien qui réclame de réels actes de paix et refuse de suivre à nouveau « el Caguan », considérant que ses bases ne sont pas réalistes.

Tous ces éléments placent l’organisation dans une période d’incertitudes, en remettant au premier plan les interrogations sur son avenir politique, ses modes d’action ainsi que sur la validité de sa stratégie de long terme. Un article du journal colombien Semana résume la situation de la manière suivante: « l’équation de la guerre en Colombie tend vers ce qu’en mathématiques on appelle une asymptote, une ligne qui s’approche de plus en plus de la limite, mais sans jamais l’atteindre ». Autrement dit,  même si les FARC sont de plus en plus affaiblies, leur défaite ou une négociation menant à leur démobilisation demeurent aussi lointaines qu’auparavant.

 

Catégorie: Analyses | Commentaires (1) | Auteur: Laura Tanase

Le réseau Haqqani et les conséquences de l’assassinat de Rabbani

Lundi, 10. octobre 2011 6:59

Il est rarement question en France, du réseau Haqqani, organisation terroriste à base familiale que le New York Times a ironiquement qualifié de « sopranos de la guerre d’Afghanistan ». Depuis quelques années ce groupe a en effet su s’imposer  comme l’un des plus actifs et des plus dangereux des « Nouveaux Taliban ». Ce réseau de militants, opérant dans les zones tribales du Pakistan, joue un rôle de plus en plus déstabilisateur dans la région, menaçant directement le processus de négociations entamé par Kaboul et la Coalition.

Le « patriarche » du groupe, Jalaluddin Haqqani, était initialement un précieux collaborateur des Etats-Unis et notamment de la CIA, durant la période d’occupation soviétique.  Rallié au mouvement des Talibans dès 1994 sous le commandement du Mollah Omar, Haqqani prend directement part au régime de Kandahar. Suite au déclenchement de l’opération Enduring Freedom en 2001, il prend la fuite et retourne dans les zones tribales. Aujourd’hui, les membres du réseau Haqqani ont des liens clairement identifiés et affirmés avec Al-Qaïda, et se considérent comme des sujets de l’Emirat Islamique.

Au cours des deux dernières années, le réseau a considérablement développé ses capacités militaires (réseaux de renseignement, IED nouvelle génération), tactiques (développement de camps d’entraînement), politiques (infiltration des institutions gouvernementales). Depuis 2008, outre des nombreuses attaques armées, le nombre d’attentats qu’on lui attribue s’élève à 15, sans compter dernièrement l’attaque contre l’ambassade américaine et contre le Quartier Général de l’OTAN à Kaboul. Le 20 septembre, l’assassinat de l’ancien Président Burhanuddin Rabbani, chargé des négociations avec les Taliban, a envoyé un message clair au gouvernement comme à la coalition. En réaction, les pourparlers ont été suspendus et le Président Hamid Karzaï se penche désormais sur une nouvelle stratégie à adopter – son récent accord avec l’Inde, peut apparaître comme des représailles diplomatiques en la matière. Le leader du réseau, Sirajuddin Haqqani a nié, dans un entretien donné à la BBC le 3 octobre dernier, toute responsabilité dans l’assassinat de Burhanuddin Rabbani affirmant que son organisation n’avait aucun lien ni avec l’ISI, les services de renseignements militaires pakistanais, ni avec un autre Etat.

 

L’amiral Mike Mullen, Chairman of the Joint Chiefs of Staff, a officiellement accusé les autorités pakistanaises de coopérer avec le réseau, ravivant encore un peu les tensions déjà fortes entre les deux pays. De son côté, Islamabad a enjoint aux Etats-Unis d’éviter les propos accusatoires et négatifs et a même sous-entendu que le Pakistan n’hésiterait pas à intervenir si les troupes de la coalition se décidaient à mener une opération terrestre transfrontalière comme certains le proposent désormais.

Les Etats-Unis, sont aujourd’hui dans une situation délicate, et doivent réévaluer leur relation avec le Pakistan. Certes, jusqu’en 2014, date de retrait définitif des troupes de la coalition, une situation de dépendance mutuelle perdure d’une part en raison du passage du ravitaillement des armées coalisées à travers le Pakistan, et d’autre part en raison de la faiblesse économique de celui-ci. Le président Obama a expressément prié les autorités pakistanaises de s’emparer du problème des Haqqani, étant donné que les quartiers généraux du réseau (leur centre de commandement, de contrôle et de logistique) se trouvent dans la région de Miram Shah, au Pakistan.

Depuis quelques semaines, on remarque un accroissement des attaques de la coalition dans les sanctuaires pakistanais des Haqqani, telle que la vallée de Charbaran, d’où ils mettent au point leurs opérations afghanes. Après la capture en Afghanistan la semaine passée de Haji Mali Khan, l’oncle de Sirajuddin, l’ISAF a déclaré le 5 octobre 2011, avoir tué lors d’un raid aérien en Afghanistan, son principal adjoint ainsi que deux de ses associés.

 

Derrière cette famille de terroristes, ce sont donc des enjeux bien plus grands qui se jouent aujourd’hui pour l’avenir de la région: en témoigne le surprenant rapprochement stratégique entre l’Inde et l’Afghanistan par la signature d’un accord portant notamment sur  la coopération en matière de sécurité. De ce fait, le triangle Inde-Pakistan-Afghanistan se trouve à nouveau au cœur des tensions. Le président Hamid Karzaï a déclaré que les relations pakistano-afghanes n’en seraient pas affectées, qualifiant le Pakistan de « frère jumeau ». Toutefois, l’accord indo-afghan peut être interprété comme un message dirigé vers Islamabad afin d’essayer d’influencer sa position vis-à-vis des talibans. Parallèlement, le Pakistan se méfiant de cette nouvelle entente qui pourrait lui être nuisible, mène des négociations avec la Chine, en instaurant dès lors une sorte de « jeu du plus fort » entre les trois Etats.

Catégorie: Analyses | Commentaires (3) | Auteur: Laura Tanase