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Le Mujao, dernier venu des mouvements islamistes armés du nord Mali

Mercredi, 2. mai 2012 6:00

Ce post a été rédigé par Alain Antil, responsable du programme Afrique subsaharienne de l’Ifri.

Depuis le 17 janvier, le Mali est marqué par une nouvelle rébellion touarègue, la quatrième depuis l’indépendance. Le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), né en octobre 2011 de la fusion de plusieurs composantes1, appuyé par différents mouvements islamistes armés présents dans la zone, a assez facilement repoussé l’armée malienne hors du nord Mali. Le MNLA se bat officiellement pour l’indépendance de l’Azawad.

Les déconvenues de l’armée malienne, accélérées il est vrai par l’effet déstabilisant du coup d’Etat militaire du 22 mars contre le président Amadou Toumani Touré, s’expliquent par plusieurs facteurs. D’abord, l’armée malienne est chroniquement sous-dimensionnée et sous-équipée au regard de la taille du territoire malien. L’armée2 comptait en effet 12 150 hommes en 2009 pour un budget de 176 millions de dollars3 alors que le territoire malien s’étend sur 1 241 238 km2. La présence dans le Nord de cette armée très peu mobile, se résume en temps normal à quelques villes garnisons où les familles de militaires sont présentes. Ensuite, une majorité de militaires maliens sont des « gens du sud » mal à l’aise pour combattre dans le désert, surtout face à des rebelles connaissant parfaitement le terrain, très aguerris (certains sont d’anciens militaires de l’armée libyenne), lourdement armés et bien véhiculés. D’ailleurs, les unités les plus efficaces de l’armée malienne au nord étaient des bataillons-milices dirigés par des officiers du nord malien. Ainsi, lors de la rébellion de 2006-2009, les bataillons du colonel-major Abderahmane Ould Meydou (arabe) et du colonel-major Al Hadji Ag Gamou (touareg4) avaient été les fers de lance de l’armée malienne au Nord. Cette fois-ci, c’est principalement le bataillon d’Ag Gamou qui a été visible sur le terrain même si les hommes d’Ould Meydou se sont également battus. Enfin, le MNLA a été soutenu par d’autres entités armées, des mouvements islamistes dont l’apport a été essentiel pour la prise des principales villes du Nord. A côté des katibat (groupe combattant) de la branche saharienne d’AQMI (dirigées respectivement par Mokthar Belmokthar5, Abdelhamid Abou Zeid et Yahia Abou Al Hamam6), est apparu plus récemment le mouvement Ansar Dine, composé de touaregs et dirigé par Iyad Ag Ghali, un ancien leader des deux précédentes rébellions au Mali qui aurait décidé de mettre en place sa propre structure après que le MNLA eut refusé qu’il en prît la direction. La troisième organisation, la moins connue, est le MUJAO (Mouvement pour l’Unicité pour le Jihad en Afrique de l’Ouest / Jamat Tawhid Wal Jihad Fi Garbi Afriqqiya).

Le MUJAO s’est pour la première fois manifesté début décembre 2011 pour revendiquer, à travers une déclaration envoyée à l’AFP, l’enlèvement de trois Européens qui avait eut lieu le 23 octobre 2011 dans le sud-ouest de l’Algérie et plus particulièrement dans un camp de réfugié du Front Polisario, le camp de Rabouni. Début janvier 2012, dans un enregistrement vidéo posté sur Internet, un certain Hamma Ould Mohamed Kheyrou, alias Abou Qumqum, qui se présente comme le porte-parole de l’organisation, annonce les objectifs de cette nouvelle entité : « Nous déclarons encore une fois la guerre à la France qui est contre les intérêts de l’islam », « le Jihad sera exporté partout où cela sera nécessaire et pour Dieu, il faut être prêt à tout » et enfin « imposer la charia dans toute l’Afrique de l’ouest ». Il déclare par ailleurs que le mouvement revendique une filiation de leaders historiques ayant été à l’origine de la fondation d’Etats théocratiques en Afrique de l’Ouest : « Nous nous réclamons d’Ousman Dan Fodio, d’El Hadj Omar Tall et d’Amadou Cheikhou, qui ont tous combattu les colons ».

Depuis cette entrée en scène tonitruante, le mouvement s’est signalé par plusieurs autres actes qui tranchent singulièrement avec la feuille de route préalablement affichée. Ainsi, après avoir enlevé des humanitaires occidentaux dans la zone la mieux contrôlée par le Front Polisario puisque l’on trouve à Rabouni les institutions de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), le MUJAO commet le 3 mars 2012 un attentat à Tamanrasset. Un homme se fait exploser avec son véhicule contre une gendarmerie7. Cette action se solde par la mort du kamikaze et 23 personnes sont blessées, appartenant pour l’essentiel aux forces de sécurité algériennes. La troisième action revendiquée par le MUJAO est l’enlèvement le 5 avril d’un consul algérien et de six de ses collaborateurs à Gao (nord-est du Mali), ville dans laquelle le mouvement semble implanté. Le mouvement a même brûlé le drapeau algérien du consulat pour le remplacer par un drapeau noir salafiste.

On ne peut que s’étonner du fait qu’un mouvement qui veuille répandre le jihad en Afrique de l’Ouest n’ait jusqu’à présent dépensé son énergie qu’à s’attaquer à des cibles algériennes. L’une des différentes lectures que l’on peut faire de ce groupe est en effet assez troublante : 1) un enlèvement à Rabouni, au cœur des institutions de la RASD, qui peut instiller le doute des services de sécurité algériens sur l’existence de complicités, au plus haut niveau du Front Polisario, avec les salafistes ravisseurs ; 2) un attentat dans une ville algérienne, normalement ultra-sécurisée, qui abrite un commandement unifié de plusieurs armées régionales est un événement qui peut décrédibiliser les services de sécurité algériens ; 3) un enlèvement dans la zone sahélienne de citoyens algériens (c’est la première fois que des Maghrébins sont enlevés) dans le nord Mali, alors que l’Algérie mène un combat, depuis plusieurs années, pour dénoncer le versement de rançons dans les affaires de prises d’otages.

Les analystes sont en effet partagés sur l’émergence de ce mouvement et sur son agenda. Certains affirment que le groupe est entré en dissidence d’AQMI pour deux raisons principales, les membres du groupe contesteraient la manière dont était partagée la rente des otages au sein de la branche saharienne d’AQMI. L’enlèvement des trois Européens aurait donc été l’occasion, pour ce nouveau groupe, de « se mettre à son compte ». Ces mêmes analystes soulignent également que la branche saharienne d’AQMI, même si son recrutement s’est internationalisé depuis quelques années, reste encadrée par des Algériens, qui n’ont aucune confiance dans ce groupe, devenu le MUJAO, dirigé par des Mauritaniens et des Arabes maliens.

A côté de ce registre de la « dissidence », d’autres analystes proposent une autre interprétation. Mohamed Ould Maloukif8 préfère, lui, qualifier le MUJAO d’excroissance d’AQMI. Ce groupe disposerait d’une fausse autonomie et permettrait à AQMI de disposer d’un groupe pouvant accueillir davantage les Ouest-Africains car il développerait des objectifs concernant l’Afrique de l’Ouest. D’ailleurs, cet analyste affirme que ce groupe se singularise par la présence, plus massive que dans les katibat d’AQMI, de ressortissants des pays de cette région. Il souligne également que c’est la première fois dans la zone qu’un mouvement salafiste déclare sa création a posteriori, plus d’un mois après sa première action (l’enlèvement de Rabouni). Mathieu Pellerin9 pense également que le MUJAO est une sorte de sous-traitant d’AQMI et est resté proche des groupes de Mokthar Belmokthar et de Yahia Abou al Hamam10.

Pierre Boussel11, journaliste à Radio Méditerranée Internationale à Tanger souligne quant à lui les tentatives des différents groupes islamistes pour se distinguer les uns des autres, sur un fond de grande inculture religieuse :

« La région, aussi musulmane soit-elle, reste peu éduquée. Les écoles coraniques sont rares. Le MUJAO résulte de cette carence. Des individus lambda s’emparent de textes religieux qu’ils ne comprennent pas et extraient des doctrines, somme toute, personnelles. Inculture. Lecture superficielle. Il en découle des concepts vaporeux tels que la ‘soft charia’ qui se différence de la charia qui, elle, ‘coupe les mains’. Pour le MUJAO, l’enjeu n’est pas tant l’islam que son application sociétale. Sa rivalité avec les autres groupes qui opèrent dans la région s’exprimera, à l’avenir, sur ce terrain là. Il faut s’attendre à ce que la question de la ‘gradation de la charia’ soit de plus en plus prégnante ».

Aujourd’hui, il est difficile de trancher entre ces différentes pistes, d’autant plus que l’on a très peu d’informations sur la sociologie de ce groupe. Le porte-parole est un Mauritanien, Hamma Ould Mohamed Kheyrou, souvent décrit comme une sorte d’aventurier12, le chef du groupe est un Arabe malien originaire de Gao, Soultan Ould Bady, trafiquant notoire, notamment impliqué dans quelques convoyages de cargaisons de drogue. Le groupe compterait environ 70 personnes dans ses rangs avec, outre des Mauritaniens et des Arabes maliens (notamment des Arabes du Tilemsi, selon Serge Daniel13), des Ouest-Africains. Ce groupe serait basé à Gao et aurait des contacts avec le mouvement nigérian Boko Haram14. Des membres de ce mouvement auraient en effet été repérés, ces dernières semaines, à Gao.

1 « Le Mouvement national de libération de l’Azawad est né de la fusion du Mouvement national de l’Azawad (MNA), un groupe de jeunes intellectuels et de militants politiques, avec les guérilleros de l’ex-Alliance Touareg Niger Mali (ATNM). Ces derniers constituent les fidèles d’Ibrahim Ag Bahanga, leader des rébellions touaregs de 2006 à 2009, mort dans un mystérieux accident de voiture le 26 août 2011. A ces deux composantes fondatrices sont venus s’ajouter des groupes d’ex-rebelles touaregs qui, dans les années 1990, ont fui le Mali pour s’engager dans l’armée libyenne de Mouammar Kadhafi. Beaucoup de ces hommes ont déserté le « Guide » libyen durant le conflit qui l’a opposé au Conseil national de transition et à l’OTAN. Lourdement armés, certains ont fait la jonction avec le MNLA. C’est d’ailleurs Mohamed Ag Najim, ancien officier de l’armée libyenne, qui en est aujourd’hui le chef d’état-major », cf. Yidir Plantade : « Dans le nord du Mali, les Touaregs du MNLA lancent un nouveau défi armé à l’Etat », in Le Monde.fr, 25 janvier 2012

2 Cf. Mariam Maiga : « The Fight against Terrorism in Mali: Management, Prevention and the Full Mobilization of Civil Society », CONASCIPAL et SIPRI, novembre 2011, Bamako.

3 Budget de 2010.

4 La communauté touarègue n’est en effet pas uniforme, Ag Gamou appartient à la tribu Imghad, opposée au leadership des Ifoghas (dont sont issus majoritairement les cadres du MNLA et d’Ansar Dine).

5 De son vrai nom Khaled Abou El Abass.

6 Les spécialistes sont partagés sur la manière de qualifier le groupe Al Furqan, certains parlent de katiba, d’autres d’une serya, c’est-à-dire un groupe dépendant d’une katiba.

7 Cf. RFI : « Algérie : l’attentat de Tamanrasset revendiqué par un groupe jihadiste », 4 mars 2012.

8 Spécialiste des questions de sécurité et Président Directeur Général et Directeur de la Publication de Tawary.com, entretien réalisé le 26 avril 2012.

9 Chercheur associé à l’Ifri, entretien du 27 avril 2012.

10 Une proximité confirmée par Mohamed Fall Ould Oumère, directeur de l’hebdomadaire La Tribune à Nouakchott : cf. « Quand le Mali perd le Nord, c’est toute la région sahélo-saharienne qui est dans la tourmente », in Noorinfo, 10 avril 2012, http://www.noorinfo.com/Dossier-Quand-le-Mali-perd-le-Nord-c-est-toute-la-region-sahelo-saharienne-qui-est-dans-la-tourmente_a3078.html (consulté le 27 avril).

11 Entretien réalisé le 27 avril.

12 Ibid.

13 Serge Daniel est le correspondant de RFI et de l’AFP à Bamako et l’un des meilleurs connaisseurs du Nord Mali, cf. son interview dans le journal algérien El Watan, 24 avril 2012, http://www.elwatan.com/international/serge-daniel-specialiste-du-sahel-il-faut-arreter-de-payer-les-rancons-25-04-2012-168172_112.php (consulté le 27 avril).

14 Cf. Serge Daniel, op. cit.

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Gates et l’Europe : Le coup de pied de l’âne

Mercredi, 15. juin 2011 14:43

Ce post a été écrit par Uncertain, pseudonyme d’un officier français en poste à l’OTAN. Ce texte ne reflète que les opinions de son auteur.

Le 10 juin 2011 à Bruxelles, Robert Gates a achevé une tournée internationale de 11 jours en prononçant son dernier discours politique en tant que Secrétaire à la Défense des Etats-Unis.

Ce fut une nouvelle charge contre les politiques de défense de certains pays européens – fondée sur des affirmations discutables, voire erronées – qui, au final, se révèle être un véritable coup de pied de l’âne.

Cette réponse est organisée par thèmes et s’appuie sur des extraits de l’allocution de M. Gates.

Du chacun pour soi en Afghanistan

Gates souligne d’abord que les effectifs non-européens déployés en Afghanistan ont doublé en quatre ans, et rappelle l’adaptation des forces terrestres à la guérilla alors qu’elle n’était pas dans leurs us et coutumes. L’effort est donc certain. Il est néanmoins dommage que le Secrétaire à la Défense revienne dessus par la suite, en affirmant

“…we cannot afford to have some troop contributing nations to pull out their forces on their own timeline in a way that undermines the mission and increases risks to other allies. The way ahead in Afghanistan is “in together, out together.”

Cette assertion ne manque pas de sel si on se rappelle l’unilatéralisme qui a caractérisé le récent surge ! Un départ coordonné est souhaitable. Mais en fin connaisseur du monde politique, M. Gates devrait savoir que les calendriers politiques des Etats membres primeront toujours. A ce titre, il est probable que la présidentielle de 2012 aux Etats-Unis sera une donnée d’entrée forte dans tout calendrier de départ. On se retirera, très certainement « together », mais en suivant un calendrier américain.

Une défense efficace nécessiterait au moins 2% du PIB ?

Gates rappelle ensuite que les dépenses militaires américaines représentaient 50% des dépenses de l’OTAN pendant la guerre froide, et en représentent plus de 75% maintenant.

Je propose une autre lecture des chiffres. Après la guerre froide, les Européens ont adapté leur budget de défense à la menace, aux alentours de 2% du PIB. Pour diverses raisons, les Etats-Unis ont choisi d’y consacrer environ 4% du PIB. S’ils avaient ramené leur budget de la défense au seuil de 2%, soit une diminution de 50%, la répartition serait alors de 75/2=37,5 pour les Etats-Unis et toujours de 25 pour les Européens, soit un rapport final US/Europe de 60/40 (=37,5/25). Nous nous rapprochons davantage des comparaisons en termes de PIB ou de population.

En plus de propos assez naïfs sur le manque de coordination des efforts de défense européens (l’Europe n’est pas fédérale et ses Etats membres restent jaloux de leurs prérogatives, quelle nouvelle !), R. Gates se plaint de la chute de 15% des budgets européens depuis le 11 septembre 2001. Un outil de défense doit être adapté à la menace. Le 11 septembre 2001 a porté le terrorisme sur le devant de la scène et, dans le même temps, le risque de conflit symétrique de haute intensité a diminué. La lutte anti-terroriste s’appuie plus sur des moyens policiers, du renseignement humain et des forces de présence, que sur des matériels coûteux et nombreux. Une diminution de 15%, sur 10 ans, des dépenses de défense est donc justifiable.

Comme R. Gates le constate – et le craint – les budgets de défense européens pourraient encore diminuer. Malgré l’injonction des Etats-Unis, nos Etats devront en effet réduire leur déficit budgétaire, creusé par des aides publiques au secteur bancaire mis en péril par une crise financière venant des… Etats-Unis!

La boucle est bouclée (et les ceintures serrées).

La Libye, ultime démonstration de la dépendance militaire de l’Europe ?

S’appuyer sur l’opération Unified Protector pour demander une augmentation des budgets de défense relève de la malhonnêteté intellectuelle. R. Gates affirme d’abord qu’il s’agit de :

“A mission with widespread political support;

A mission that does not involve ground troops under fire;

And indeed, is a mission in Europe’s neighborhood deemed to be in Europe’s vital interest.”

Les trois points censés appuyer le réquisitoire sont contestables.

  1. Il n’y a pas de soutien politique général, la Chine, la Russie, l’OUA, la Turquie et la plupart des pays arabes ne nous soutiennent pas ;
  2. Il y a des troupes au sol, ce sont les insurgés ;
  3. La Libye est proche de nos côtes, certes, mais cette action militaire n’était pas d’un intérêt vital pour nous : Khadafi n’était plus le chien fou des relations internationales, il commerçait avec l’Europe, vendait son pétrole, n’aidait plus les terroristes et son régime ne soutenait pas l’islamisme ; il laissait cela au royaume saoudien, lui même grand allié des… Etats-Unis!

“NATO’s serious capability gaps and other institutional shortcomings laid bare by the Libya operation”

Il n’est pas honnête de reprocher à l’OTAN des défauts capacitaires ou des failles institutionnelles pour Unified Protector. Puisque cette opération n’entre pas dans le cadre de la défense collective, il n’y a pas automaticité dans l’engagement des membres de l’Alliance. Ceux-ci sont libres de participer ou non à une opération de soutien d’une décision des Nations Unies. L’OTAN a fonctionné, il est seulement regrettable que tous ne se soient engagés.

La mission principale de l’OTAN consiste à défendre les territoires et populations de ses membres, non à lancer des opérations aériennes hors zone, sous faible préavis. Il est normal que, dans un tel contexte, des difficultés surgissent, des capacités manquent et qu’il faille développer et dérouler un plan d’action non préparé à l’avance. On aurait d’ailleurs reproché à l’OTAN un tel plan, s’il avait existé.

R. Gates prend pour exemple l’Air Operations Center, prévu pour gérer plus de 300 sorties par jour, et n’en gérant que 150. Le fait qu’un AOC ne « tourne pas à plein régime » n’est pas en soi un aveu d’échec : peut-être n’y a-t-il pas suffisamment de missions à réaliser. Même si la vraie raison est, probablement, le manque de vecteurs, ce n’est pas pénalisant. Comme bien d’autres opérations aériennes, celle-ci s’inscrit dans la durée ; que l’on se souvienne du Kosovo ou de la guerre du Koweït. Néanmoins, ses résultats sont tangibles : chaque jour amène plus de défections dans le clan de Khadafi.

Les bons points que décerne Gates à certaines nations pour leurs contributions s’appuient, certes, sur des éléments factuels. Mais le Secrétaire sortant oublie de préciser que l’action en Libye se réalise en dehors du cadre de la défense commune. Tout Etat soucieux de s’engager fera obligatoirement mieux que celui qui choisira de s’abstenir d’intervenir.

Sur le plan du manque de munitions et le recours aux Etats-Unis, un rappel s’impose. Les stocks de munitions sont ce qu’ils sont. Après 11 semaines, il est normal de demander à un allié qui n’est pas fortement engagé de céder des munitions. Cela s’est déjà fait par le passé (Etats-Unis à Israël lors de la guerre de Kippour, ou à la France au Kosovo). Si elles ne sont pas données (cas de Kippour), elles sont ensuite rachetées par le demandeur.

Si ce procédé d’entraide classique pose problème aux Etats-Unis, qu’ils le disent et les autres membres de l’Alliance sauront à quoi s’en tenir et augmenteront leurs stocks.

Enfin, aucune explication ou justification n’est donnée sur le retrait des moyens offensifs américains. Le maintien d’une contribution offensive aurait été la bienvenue, dissipant le sentiment de malaise et d’abandon ressenti par les Européens alors qu’ils sont en conflit avec un régime qui a accumulé un lourd passif à l’encontre des Etats-Unis. Y aurait-il une volonté de nous laisser tomber au milieu du gué pour mieux souligner nos faiblesses ?

L’Europe entraînerait l’OTAN vers l’insignifiance militaire?

“…enjoy the benefits of NATO membership – be they security guarantees or headquarters billets – but don’t want to share the risks and the costs”

Deux jours avant cette diatribe, les membres de l’Alliance, en présence de M. Gates, ont approuvé une forte réduction des effectifs de la structure de commandement de l’OTAN.

Insinuer que les Européens sont à la recherche de postes tombe à plat. Prétendre que les européens veulent éviter de prendre des risques est scandaleux lorsque, dans le même discours, on mentionne les 850 non-Américains tombés en opérations.

Les Etats-Unis doivent-ils délaisser une Europe ingrate ?

“…the American taxpayer continues to carry most of the burden in the Alliance”

Le risque de découplage entre l’Europe et les Etats-Unis est une vieille rengaine. L’effet de répétition finit par le rendre pathétique.

L’OTAN est une alliance politico-militaire d’Etats partageant un marché, une civilisation et des intérêts communs. Les Etats-Unis en sont le « leader » naturel. Ils ont tout intérêt à conserver des relations avec l’Europe au travers de l’OTAN. L’Alliance sert de caisse de résonance à la suprématie des Etats-Unis. Au travers des standards et normes, elle conforte les produits issus de l’industrie de défense américaine, au détriment des compagnies européennes.

L’OTAN est pour eux un excellent outil diplomatique, militaire et économique. En son temps, l’URSS fit de même avec le pacte de Varsovie/COMECON et le Japon impérial le tenta, avec la sphère de coprospérité.

Le coup de pied de l’âne

Arrangements avec la réalité de l’OTAN, contrevérités et présentation partielle des faits se sont accumulés dans ces « Réflexions sur le futur et le statut de l’Alliance Transatlantique », dernière charge de Robert Gates contre les pays européens membres de l’OTAN.

Avec ce discours-réquisitoire appuyé sur l’exemple libyen, R. Gates demande aux Européens d’allouer davantage de crédits à la défense afin de disposer de meilleures capacités de projection.

Mais pour quoi faire ? Soyons clair : ces capacités, bien que souhaitables, ne sont pas demandées par l’OTAN au titre de sa mission principale, à savoir la défense des territoires et populations des pays membres.

Par ce biais, les Etats-Unis chercheraient-ils à avoir davantage d’alliés ou de supplétifs pour leurs opérations hors zone OTAN ?

“True friends occasionally must speak bluntly with one another.”

Robert Gates s’en va, je ne le regretterai pas.

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Les Etats-Unis définissent le futur écosystème d’Internet

Mardi, 24. mai 2011 6:00

Ce post a été écrit par Julien Nocetti. Chercheur associé à l’Ifri, il vient de publier « e-Kremlin : pouvoir et Internet en Russie » dans la collection Russie.Nei.Visions, et « La diplomatie d’Obama à l’épreuve du Web 2.0 » dans la revue Politique étrangère.

Alors que se déroule un sommet du G8 consacré au numérique, à Paris, les Etats-Unis font connaître leur « stratégie internationale pour le cyberespace », qui consacre le rôle stratégique d’Internet.

Dans un document de trente pages, préfacé par Barack Obama et présenté par Hillary Clinton le lundi 16 mai, les Etats-Unis ont dévoilé leur feuille de route en matière de développement d’Internet. La stratégie dévoilée s’articule autour de sept mesures clés, parmi lesquelles la promotion de la liberté d’expression sur Internet et un engagement destiné à encourager l’innovation et les échanges en ligne tout en préservant la propriété intellectuelle. Cette stratégie comprend également une amélioration des moyens de lutte contre la cybercriminalité et une coopération militaire « pour faire face aux menaces pesant sur Internet ».

Une approche résolument internationale

S’il est trop tôt pour qualifier cette initiative de véritable doctrine, il s’agit du premier document politique élaboré par une administration américaine sur le cyberespace, qui comprend des objectifs clairement définis en matière de défense, de diplomatie et de développement. À ce titre, l’approche de l’administration Obama se singularise de la période Bush par sa volonté d’intégrer la communauté internationale à ses efforts dans le cyberespace.

La tonalité et le but de cette stratégie sont bien de considérer la sécurité non pas comme une fin mais un moyen afin de permettre le développement de relations commerciales, politiques, individuelles. Le document balaye le spectre de toutes les approches liées au numérique : les flux commerciaux et l’innovation, la protection au quotidien des internautes, le cyberterrorisme, la gouvernance d’Internet, sa composante militaire et juridique, etc., conférant presque au document une ambition d’universalité.

L’approche internationale est ainsi largement mise en avant et reconnue comme indispensable, au travers d’exemples tels que les conséquences de catastrophes naturelles sur les réseaux ou le blocage de sites web par un Etat. Cette stratégie va plus loin en plaçant au cœur de son action des questions sensibles pour les internautes, comme le droit à la confidentialité des données et le maintien d’une forme de neutralité.

Internet : clé de voûte de la politique étrangère américaine

Au fil des années, les décideurs américains ont su développer une approche qui fait d’Internet une technologie s’accordant avec les normes et valeurs que cherchent à promouvoir les Etats-Unis dans le monde. La liberté d’Internet est ainsi l’un des axes majeurs de la politique extérieure de l’administration Obama. En janvier 2010, Hillary Clinton proclame que la libre circulation des informations sur Internet est un objectif officiel de la politique étrangère de Washington. Les réseaux sociaux s’imposent comme les fers de lance de cette nouvelle croisade : c’est la naissance de la « diplomatie Twitter ». La « consécration » arrive avec les révoltes des peuples arabes de 2011. À Tunis et au Caire, le scénario iranien se répète. De nouveau, des responsables américains, dont le président Obama, célèbrent le rôle-clé des réseaux sociaux dans ces révolutions. Avec un autre objectif en tête : promouvoir aussi les intérêts à l’exportation des entreprises américaines du secteur des nouvelles technologies, créatrices de richesses et d’emplois pour le pays.

« Silicon Valley diplomacy »

Rappelons que le « triomphe » de la technologie américaine a été rendu possible par une séparation implicite entre les intérêts économiques de la Silicon Valley et les objectifs politiques de Washington.

Cependant, en s’alignant sur les grandes sociétés du Net, les « digital diplomats » d’Hillary Clinton ont convaincu certains Etats autoritaires que la liberté d’Internet n’est qu’un des avatars de l’« impérialisme américain ». Pour des dirigeants déjà nerveux à l’idée qu’émerge une société civile connectée, les initiatives en matière d’Internet freedom ont été interprétées moins comme la liberté d’Internet que la liberté via Internet. Le Département d’Etat s’est mis à organiser des dîners privés avec les dirigeants des grandes firmes de la Silicon Valley, avant de les disperser aux quatre coins de la planète au sein de « délégations technologiques » (Irak, Russie, Syrie, etc.).

La nouvelle stratégie américaine permettra néanmoins d’ébaucher une forme de consensus autour de Washington sur les questions numériques. Reste à savoir si les politiser est la plus habile des solutions.

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Le soldat allemand : une espèce en voie de disparition ?

Mardi, 10. mai 2011 7:28

Ce post a été écrit par Louis-Marie Clouet, chercheur au CERFA de l’Ifri.

La réforme de l’armée allemande, la Bundeswehr, est entrée dans une phase de grande incertitude quant à sa portée et au modèle d’armée qui en résultera. L’orientation de la réforme est fortement remise en question suite à la démission du Ministre Karl-Theodor zu Guttenberg (KT) le 1er mars 2011 et à son remplacement par Thomas de Maizière. L’une des premières mesures du nouveau ministre a été le renvoi secrétaire d’Etat Walter Otremba, qui pilotait la réforme de la structure du ministère fédéral de la Défense (le BMVg).

Présentée initialement comme une refonte fondamentale du BMVg et de la Bundeswehr, cette réforme risque de s’inscrire dans le mouvement long des réformes successives de la Bundeswehr depuis 20 ans, avec un résultat similaire : une ultime réduction du volume des forces armées et du budget de la défense allemands.

L’abandon rapide de la conscription

L’abandon de la conscription n’était pas prévu par l’accord de coalition conclu en octobre 2009 par les chrétiens-démocrates CDU-CSU et les libéraux FDP. Ce contrat entérinait la réduction de la durée du service militaire obligatoire de 9 à 6 mois, compromis insatisfaisant pour les deux parties. Entre le printemps et la fin de l’année 2010, on a donc pu observer un renversement de tendance extrêmement rapide, sous la pression de KT. Les deux partis au pouvoir acceptent la suspension de la conscription lors de leurs congrès nationaux fin octobre (CDU CSU) et FDP mi novembre 2010 ; le projet de loi est déposé par le gouvernement fédéral devant le Bundestag 21 février 2011, qui adopte le 24 mars 2011 la loi entérinant la suspension de la conscription (après 55 années d’existence) à compter du 1er juillet 2011. La loi prévoit la mise en place d’un service militaire volontaire de 12 à 23 mois, avec un volume prévu d’environ 15 000 volontaires dans le futur.

L’abandon du service militaire étant acté, la plus grande crainte des responsables de la Bundeswehr porte désormais sur l’après-1er juillet : « Tu te rends compte, la Bundeswehr est une armée de volontaires, mais personne n’y va » (« Stell dir vor, die Bundeswehr ist eine freiwilligen Armee, und keiner geht hin »).

La Bundeswehr dans son format actuel peine à recruter ses 195 000 soldats de métiers ou sous contrat, et souffre déjà d’une pénurie de spécialistes, notamment de médecins et d’ingénieurs (depuis plusieurs années, 7000 postes par an non pourvus, cf. Rapport de l’inspecteur général Wieker). Elle souffre aussi d’un déséquilibre générationnel, avec un surplus d’officiers de 40 – 50 ans d’âge et un déficit de jeunes de 20 à 35 ans, qui constituent le cœur d’une armée professionnelle en opérations (voir une étude de la SWP, par Wenke Apt). L’évolution démographique de l’Allemagne va faire peser une pression d’autant plus forte sur le recrutement futur de la Bundeswehr, alors que les jeunes classes d’âges se réduisent, et de manière accélérée dans les Länder de l’Est qui constituent déjà le principal vivier de recrutement de l’armée allemande.

Etant donné la contrainte budgétaire d’économie de 8,3 milliards d’euros sur les prochaines années, il est fort à craindre que la Bundeswehr ne disposera pas des moyens financiers pour déployer les mesures d’attractivité nécessaires au recrutement d’une armée de volontaires et de soldats de métier. De plus, à l’heure actuelle, ce passage à une armée professionnelle n’a pas été suffisamment pensé, à si courte échéance : quelles structures de recrutement, quelles soldes et primes, quelles perspectives de carrière pour attirer les jeunes allemands, alors que l’armée va se retrouver en concurrence directe avec les entreprises sur un marché de l’emploi déjà très concurrentiel, du fait de la pénurie de jeunes diplômés en Allemagne ?

Les fourches caudines des économies budgétaires

Cette réforme est née sous le sceau de la contrainte budgétaire : l’obligation que le budget de la défense apporte « sa contribution à la consolidation du budget fédéral et au respect du mécanisme de frein à la dette inscrit dans la Loi fondamentale », par une économie de 8,3 milliards d’euros d’ici à 2014, prolongée à 2015.

Si KT a justifié l’abandon de la conscription par la nécessité d’une réforme fondamentale du BMVg, il était sans doute vain d’espérer passer outre la contrainte budgétaire fermement rappelée par le ministre des Finances Schäuble. Cette obligation d’économie a pour conséquences :

-          Des coupes dans les budgets d’armement et des réductions de cibles sur tous les principaux programmes (avion de transport A400M, avion de combat Eurofighter, hélicoptères Tigre et NH-90, véhicules blindés Boxer et Puma, frégate F-125) ;

-          Des économies sur les infrastructures ; dans ce domaine, tous les plans qui commençaient à être définis par l’équipe Guttenberg sont remis sur l’ouvrage par le nouveau ministre de Maizière. On ne peut pas augurer pour l’instant des réformes de structure que le nouveau ministre décidera d’ici à l’été. En la matière, la réforme n’a toujours pas abordé les questions difficiles des fermetures d’unités et de bases militaires, avec leur corolaire : la réorganisation interne du ministère, en particulier des services chargés des achats d’armement ; le regroupement des services centraux du ministère à Berlin ; les prévisibles résistances des élus locaux, en une période électorale difficile pour les partis au gouvernement. Sans parler de la difficile définition du volume respectif des trois armées, Heer, Luftwaffe et Bundesmarine.

Mais ces mesures ne suffiront pas à atteindre l’objectif des 8,3 milliards d’euros d’économie. Il y a donc tout à parier que le volume de forces visé ne sera pas atteignable dans une telle enveloppe budgétaire. Le ministre KT avait retenu un format d’armée à 163 500 hommes, compte tenu des 8,5 milliards d’euros d’économie. Les partis au pouvoir ont estimé que ce format risquait de faire perdre de l’influence à l’Allemagne et ne permettait pas à la Bundeswehr d’assumer l’ensemble de ses missions : ils ont donc imposé une Bundeswehr à 185 000 hommes, sans pour autant prévoir les moyens financiers nécessaires. Le budget actuel ne permettrait de financer que 158 000 hommes ; la Bundeswehr serait alors contrainte d’accepter des déficits capacitaires et ne pourrait plus assurer l’ensemble de la gamme des missions.

En termes opérationnels, la Bundeswehr ne peut actuellement atteindre l’objectif de 14 000 hommes en opérations extérieures prévu par le Livre Blanc de 2006, et ne peut atteindre au maximum que 8 000 hommes en opex. La commission Weise, créée par KAT pour avancer des propositions sur la réforme structurelle du BMVg, avait plaidé dans son rapport sur la réforme de la Bundeswehr pour une armée capable d’envoyer 15 000 hommes en opex, le ministre KT entérinant au final un volume de 10 000 hommes projetables.

De plus, selon les observateurs allemands, le passage à une armée professionnelle ne sera en aucun cas synonyme d’un « plus grand enthousiasme d’engagement dans des opérations, qui pourrait s’exprimer dans un élargissement des mandats accordés ou à une décision plus rapide d’engagement dans de nouvelles missions » (voir un HSFK Report par Berthold Meyer). Pas de remise en cause ou d’allègement du contrôle parlementaire par le Bundestag sur les engagements de la Bundeswehr, autorisation parlementaire qui en fonde la légitimité.

Le « dilemme insoluble » de la Bundeswehr

Le nouveau ministre de la Défense doit donc faire face à un dilemme insoluble[1] :

1-                  Réduire de manière drastique le format de la Bundeswehr ;

2-                  Transformer les forces armées en un corps « flexible et dynamique » ;

3-                  Orienter de manière plus efficace les opérations d’armement sur les besoins opérationnels d’une armée en opération ;

4-                  Et tenir les engagements d’économies imposés par le gouvernement d’ici à 2015.

La réforme actuelle de la Bundeswehr présentait l’opportunité d’inscrire le rôle et le format d’une nouvelle Bundeswehr dans une formulation renouvelée de la politique étrangère et de défense de l’Allemagne.  Malheureusement, les enjeux budgétaires en feront une ultime réforme avec pour slogan « Economiser comme raison d’Etat » (article de Svenja Sinjen et Jana Puglierin).

Au terme de ces quatre années de mesures drastiques d’économie, qui seront sans doute prolongées, le gouvernement allemand risque donc d’obtenir une armée à 158 000 hommes, avec des difficultés de recrutement, moins d’équipements modernes que prévus, et une capacité encore plus réduite de projection. Une armée qui s’avérerait au final « trop petite, moins flexible et moins efficace » pour maintenir le niveau d’engagement et l’influence de l’Allemagne auprès de ses alliés. Toute l’expérience et la sagacité du nouveau ministre Thomas de Maizière ne seront pas de trop pour  tenter d’optimiser les mesures de réformes structurelles du BMVg, pour tirer le meilleur parti des contraintes qui lui sont imposées, et sortir si possible le mieux possible de ce « dilemme insoluble ».


[1] Franz-Joseph Meiers, La réforme de la Bundeswehr, Note du Cerfa à paraître.

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L’avenir des « Mules du champ de bataille »

Jeudi, 14. avril 2011 7:00

Cet article du lieutenant-colonel Chareyron, chercheur détaché à l’Ifri et invité sur Ultima Ratio, est paru également sur le site Focus Defense.

Le 1er Régiment d’Infanterie devrait être engagé prochainement sur le théâtre afghan équipé du nouveau programme Fantassin à Equipements et Liaisons Intégrés (FELIN). Avec l’armée de Terre française, première à mettre en œuvre un système intégré, une trentaine de pays se sont lancés dans la modernisation de leur infanterie. Le Laboratoire de Recherche de la Défense a conduit une étude sur ce sujet dont les conclusions vont paraître prochainement dans la collection Focus Stratégique. Nous assistons aujourd’hui à l’aboutissement de la révolution technologique, RMA ou Transformation, au niveau du combattant individuel. L’objectif de ces programmes est de « […] permettre à l’infanterie de s’intégrer jusqu’au plus bas échelon dans la numérisation de l’espace de bataille. […] accélérer considérablement le tempo de la manœuvre et donner aux combattants des capacités d’agression et d’observation inégalées tout en en leur assurant une protection efficace. L’OTAN a ainsi défini cinq segments pour la modernisation du fantassin : C4I, lethality, mobility, survivability, et sustainability. Les industriels estiment le marché à 14,7 milliards de dollars d’ici à 2019 avec un taux de croissance annuel moyen de 18%. En 2019, l’Inde et la Chine devrait compter respectivement pour 15 et 10% du marché.

Quels sont les avantages attendus de ces systèmes ? D’abord une meilleure protection du combattant avec l’intégration d’une protection comparable aux meilleurs gilets pare-balles actuels, tout en améliorant l’ergonomie d’ensemble. Les capacités d’observation et de communication seront très largement augmentées par la multiplication des appareils de vision thermique (+1700% pour une section) ou infrarouge et par la performance des nouvelles radios logicielles. D’après les premières évaluations sur le terrain, les distances d’engagement augmentent de 60% de jour et de 100% de nuit. Une meilleure compréhension de la situation, une identification ami-ennemi facilitée, une vitesse accrue dans la circulation des ordres et des informations, une meilleure acquisition des cibles et une augmentation de la précision des tirs seront au rendez-vous.

Quels en sont les limites ? Les armées occidentales sont aujourd’hui confrontées à la surcharge de leurs combattants débarqués, qui, à l’image des légionnaires de Marius, sont de véritables mules du champ de bataille. Une étude américaine réalisée en Irak et en Afghanistan montre que le poids en opération dépasse en effet largement les limites recommandées par les études physiologiques.

Les nouveaux équipements n’aggravent pas la situation, mais ne l’améliorent pas. Le combattant FELIN, avec ses protections balistiques et une autonomie de 36 heures, emporte 27 kg de matériel. Les mesures réalisées lors de la préparation opérationnelle pour l’Afghanistan montrent que, pour une autonomie de 48 à 72 heures, le poids sera de 45 kg, soit deux ou trois kilo de plus en moyenne qu’aujourd’hui. La mobilité limitée du combattant débarqué occidental ne va pas s’améliorer.

La deuxième limite concerne le poids cognitif. Une des principales critiques de la RMA est l’augmentation du flux de données et la difficulté de gérer ce surplus d’information. Nous ne mesurons pas encore les contraintes des systèmes en situation de combat réel, mais certaines difficultés liées aux capacités du cerveau peuvent apparaître, par exemple lorsqu’il faut corréler une représentation verticale des données (principe des tablettes graphiques) avec la représentation horizontale du champ de vision. L’innovation technologique devra donc chercher à améliorer le tri, la gestion et la présentation des données pour fournir une information utile dans les conditions extrêmes du combat à pied, sans gêner le soldat dans ses actes réflexes.

Les systèmes fantassins permettront aux armées qui auront la capacité de les développer de bénéficier de tous les avantages de la technologie dans le combat de contact, en rationalisant et optimisant les équipements, dans une logique enfin centrée sur l’homme. Cette nécessaire technologie ne doit cependant pas faire oublier que la rusticité, la condition physique, la cohésion de l’unité, la discipline du feu seront toujours les vertus cardinales de l’infanterie. “The best computer in the Marine rifle squad is 13 thinking, educated, trained Marines capable of rapid decision making in any geographical area .” Surtout, un effort sur la diminution du poids physique et la gestion du poids cognitif doit être entrepris.

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Qu’est-il arrivé au régime Gbagbo?

Mercredi, 6. avril 2011 7:02

Ce post sur la Côte d’Ivoire a été rédigé par Vincent Darracq, docteur en science politique, actuellement Tapir fellow à l’Ifri.

Le président sénégalais Wade l’avait annoncé : après l’échec des négociations menées depuis de longs mois sous l’égide de l’Union Africaine (UA) et de la Cedeao, c’est in fine le rapport de force militaire entre les deux camps Gbagbo et Ouattara qui est en train de déterminer l’issue de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire. Le régime Gbagbo paraît au bord de l’effondrement. Les Forces Républicaine de Côte d’Ivoire (FRCI) ex-rebelles pro-Ouattara sont désormais entrées à Abidjan et encerclent les dernières poches de résistance, la résidence de Gbagbo et le palais présidentiel. Les rumeurs annoncent une reddition de Gbagbo qui se terrerait dans un bunker sous sa résidence. Quant à son chef d’Etat-major, Philippe Mangou, il s’est réfugié depuis le début de l’assaut à l’ambassade d’Afrique du Sud. Cet effondrement soudain d’un camp Gbagbo qui apparaissait jusqu’ici sûr de sa force s’explique principalement par trois facteurs.

Tout d’abord, son isolement diplomatique est aujourd’hui complet. L’UA maintient la pression. A l’issue du sommet de son Conseil de Paix et de Sécurité, qui a endossé les conclusions du panel de chefs d’Etats mis sur pied pour enquêter sur la crise électorale ivoirienne, elle réaffirme le 10 mars la victoire de Ouattara et donne deux semaines à Gbagbo pour quitter le pouvoir. La puissance continentale sud-africaine avait un temps fait entendre une musique alternative. Soutenue par l’Angola, l’Ouganda ou encore le Zimbabwe, elle a longtemps refusé de reconnaître la victoire de Ouattara et poussé pour l’adoption d’une solution de power sharing à la zimbabwéenne ou à la kenyane, qui aurait signifié le maintien de facto de Gbagbo au pouvoir. Elle a tenté avec succès d’utiliser les canaux de l’UA pour dessaisir du dossier ivoirien la Cedeao, menée par le rival africain nigérian et favorable à une intervention militaire contre Gbagbo. Mais l’Afrique du Sud a été mise en minorité au sein du panel de chefs d’Etat (dont faisait partie le président Zuma) ; elle a pris acte de ce rapport de force défavorable en se rangeant finalement officiellement derrière la position de l’UA le 15 mars, « lâchant » ainsi Gbagbo. L’Angola, le plus fidèle soutien de Gbagbo en Afrique, a dû faire de même quelques jours plus tard. En ce qui concerne la communauté internationale, l’ONU a également resserré son étau autour du régime Gbagbo. Suite à des exactions des troupes de ce dernier, le Conseil de Sécurité vient ainsi d’adopter une résolution voulue par la France et le Nigeria visant explicitement le régime, qui interdit notamment l’usage d’armes lourdes à Abidjan.

Ensuite, les sanctions économiques sont parvenues à étouffer le régime économiquement. L’Union Européenne a mis en place des mesures restrictives (restrictions de visas, interdiction des échanges commerciaux) visant des dignitaires du camp Gbagbo, mais surtout des compagnies publiques ou parapubliques tenues par des proches du régime, telles que celles gérant les ports d’Abidjan et de San Pedro. Cela a entraîné un blocus économique de fait du pays, se manifestant par un ralentissement brutal de l’économie : les exportations de cacao et de café sont bloquées, le système bancaire est paralysé, la plupart des entreprises sont à l’arrêt. Les devises ne rentrent plus dans les caisses de l’Etat, qui éprouve désormais des difficultés à payer les fonctionnaires.

Enfin, longtemps immobiles dans leur moitié nord du pays, les FRCI pro-Ouattara, organisées par le Premier ministre de Ouattara Guillaume Soro, sont entrées en scène en mars. Sans doute facilitée par une aide logistique et technique burkinabé, leur percée dans l’ouest et le centre du pays a été fulgurante, face à une armée régulière qui a le plus souvent cédé sans combattre. Seuls quelques centaines de soldats, principalement rassemblés au sein du Cecos et de la Garde présidentielle, défendent encore Gbagbo à Abidjan. En s’appuyant sur une lecture très extensive des résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’ONUCI et la force Licorne française sont également rentrées dans la partie, en bombardant les derniers bastions pro-Gbagbo, au risque de créer un précédent qui ne manquera pas de passer pour de l’ingérence occidentale dans les affaires africaines aux yeux de nombreux leaders du continent.

Toutefois, si la voie du palais présidentiel semble désormais ouverte pour Ouattara, quel est le prix humain à payer pour ce dénouement militaire de la crise ? Si la Côte d’Ivoire ne sera pas la Sierra Leone ou le Liberia, il est cependant désormais établi que des massacres de civils ont eu lieu à Duékoué, dans l’ouest du pays. A Abidjan, la situation sécuritaire est volatile, et de nombreux quartiers sont en proie aux pillages et aux règlements de compte, un état des lieux qui ne s’est pas s’amélioré après l’appel aux armes des milices des Jeunes patriotes pro-Gbagbo. Enfin, quelle sera la marge de manœuvre d’un Ouattara président porté au pouvoir par les soldats de Soro ? Le futur homme fort de la Côte d’Ivoire, c’est peut-être bien ce dernier.

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La Chine face à l’indépendance du Sud-Soudan

Vendredi, 25. mars 2011 7:28

Ultima Ratio accueille à nouveau – et avec plaisir – un post écrit par Vincent Darracq, docteur en science politique et post-doctorant Tapir au sein du programme Afrique subsaharienne de l’Ifri. Vincent était déjà l’auteur d’Où va Laurent Gbagbo ?, paru sur le blog en décembre dernier.

Après avoir tenu en janvier 2011 un référendum où le « oui » l’a emporté à 98%, le Sud-Soudan deviendra officiellement le 54ème Etat d’Afrique le 9 juillet 2011 : c’est l’aboutissement d’un processus initié par le Comprehensive Peace Agreement (CPA) du 9 janvier 2005 et piloté pour l’Union Africaine (UA) par l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki. Même si l’Etat pas encore indépendant dénonce déjà des tentatives de déstabilisation par le voisin du nord, c’en est vraisemblablement fini d’une des plus longues guerres civiles d’Afrique (commencée en 1983). [...]

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Il faut sauver le soldat MAD

Mercredi, 5. janvier 2011 7:06

Suite à la précédente annonce d’une possible suppression du Militärisches Abschirmdienst (MAD - voir notre précédent post à ce sujet), la réforme des services de renseignement – et plus largement des services de sécurité (voir infra) – prend de plus en plus la tournure d’une guerre de tranchées entre d’une part le parti libéral FDP, et les autres partis au sein de la coalition gouvernementale (CDU/CSU), mais aussi de l’opposition (SPD et Verts). [...]

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Où va Laurent Gbagbo?

Mercredi, 22. décembre 2010 15:00

Nous interrompons momentanément la trêve des confiseurs pour vous faire part d’une analyse sur la situation en Côte d’Ivoire. Ce post est rédigé par Vincent Darracq, docteur en science politique qui travaille actuellement pour le programme Afrique subsaharienne de l’Ifri en tant que Tapir fellow. Cette interruption temporaire ne doit pas vous faire oublier vos devoirs de vacances


Répression armée de l’opposition, fermeture des journaux pro-Ouattara, enlèvements et exécutions extra-judiciaires, obstruction délibérée à la mission de l’ONU dont il réclame désormais le départ de Côte d’Ivoire : le régime Gbagbo a choisi ces derniers jours la voie de la radicalisation et de la confrontation avec la communauté internationale. [...]

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Le contre-espionnage militaire allemand, prochaine victime des coupes budgétaires?

Lundi, 6. décembre 2010 7:02

Ce post a été rédigé par Louis-Marie Clouet, chercheur au Comité d’étude des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Ifri.

Alors que la réforme de la Bundeswehr est déjà fortement contrainte par les restrictions budgétaires  – le ministère allemand de la défense doit économiser 8 milliards d’euros d’ici à 2014 -, le contre-espionnage militaire allemand pourrait lui aussi faire les frais des mesures d’austérité engagées par le ministre allemand de la Défense Karl Theodor zu Guttenberg.

Selon un article du quotidien allemand Handelsblatt, repris par Die Zeit, le Militärisches Abschirmdienst (MAD) pourrait être dissous et ses fonctions reprises par les deux autres services fédéraux de renseignement, le service de contre-espionnage Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV) et le service de renseignement extérieur Bundesnachrichtendienst (BND). Cette mesure permettrait d’économiser 70 millions d’euros. Le personnel du MAD s’élève à 1300 personnes, ce qui en fait le plus petit des trois services allemands de renseignement.

En vertu de la loi du 20 décembre 1990, les missions du MAD se rapprochent de celles de la DPSD avec pour tâche principale la prévention des tentatives d’espionnage au sein de la Bundeswehr : contrôle du personnel civil et militaire, protection des installations sensibles contre les tentatives d’espionnage, de sabotage ou de destruction.

Plus spécifiquement, cela signifie que le ministère allemand de la Défense perdrait un nouveau service de sécurité et de renseignement. Le Zentrum für Nachrichtenwesen der Bundeswehr (ZNwB) créé en 2002 était l’équivalent du BND pour le ministère allemand de la Défense, ce dernier ne bénéficiant pas d’un accès total et direct aux renseignements du BND. Fin 2007, le ZNwB a été démantelé et ses fonctions réparties entre le BND, le BfV, les états-majors et structures de commandement, et le Kommando Strategische Aufklärung (Commandement de reconnaissance stratégique, KSA).

Le KSA est désormais la principale structure chargée spécifiquement du renseignement militaire, en s’appuyant essentiellement sur les sources de renseignement non-HUMINT ; ses fonctions le rapprochent de ce point de vue de la DRM. C’est ce service qui opère notamment les satellites SAR-Lupe.

La mesure de suppression du MAD est critiquée par l’opposition (sociaux-démocrates et Verts) sur deux points :
-    D’une part, le MAD remplit des « missions totalement différentes » des autres services, et se focalise sur les besoins vitaux des militaires.
-    D’autre part, les partis d’opposition questionnent la capacité des deux autres services civils à reprendre des missions pour lesquelles ils n’ont pas été conçus et de remplir aussi efficacement les fonctions du MAD, dans un environnement militaire à la culture complètement différente.

Une critique évoquée par le Handelsblatt voit dans cette mesure un signe avant-coureur d’une offensive plus générale contre les services de renseignement, initiée par le parti libéral FDP, actuellement au pouvoir en coalition avec les Chrétiens Démocrates. Les Libéraux voudraient faire passer au banc d’essai tous les services de renseignement allemand, avec pour objectif explicite de les réduire à un seul service.

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