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Les Mille et Une Nuits d’al-Qaïda

Jeudi, 16. février 2012 6:24

Les ouvrages sur le terrorisme peuvent se diviser en deux camps : les enquêtes de terrain, menées par d’intrépides journalistes et des anciens du métier, et les travaux académiques ou synthétiques, écrits à l’abri du bruit et de la fureur. Le livre Inside Al Qaeda and the Taliban se place clairement dans la première catégorie, ne serait-ce qu’à en juger par le destin de son auteur, le journaliste pakistanais Syed Saleem Shahzad, correspondant de l’Asia Times on Line au Pakistan et assassiné le 30 mai 2011 à l’âge de 40 ans.

Ce texte posthume de 250 pages n’est pas d’une lecture facile. Loin des grandes fresques parfaitement composées à la Ahmed Rashid, le livre de Shahzad est une mosaïque d’éléments, parfois redondants et dépourvus d’ordre chronologique, le tout dans un anglais parfois baroque. Et pour cause, l’ouvrage ne cesse de se référer aux Contes des Mille et Une Nuits comme une clé de lecture des chemins sinueux du jihadisme international. Les éléments factuels, souvent inédits, sont entrecoupés de longues considérations sur l’évolution idéologique du jihadisme dont l’auteur aurait certainement pu se passer. Il faut pourtant savoir dépasser ces aspects pour se plonger dans sa description des stratégies de pouvoir mises en œuvre par les combattants du Khorasan – une région mythique de la tradition islamique recouvrant une zone Ak-Pak élargie, de la vallée de la Ferghana en Asie centrale aux bouches de l’Indus.

Shahzad décrit la reconstitution par Al-Qaïda d’un réseau d’alliances au lendemain de son éviction d’Afghanistan à l’hiver 2001-2002. Alors que les Talibans afghans regroupés autour du Mollah Omar souhaitaient se concentrer sur la guerre contre l’OTAN, al-Qaïda aurait cherché à se reconstituer sur un terreau pakistanais. Leur vision reposait alors dans une stratégie indirecte assez fine destinée à couper les Occidentaux de leur voie logistique principale (un axe routier passant de Karachi à la passe de Khyber).  C’est dans cette perspective qu’il faudrait ainsi interpréter la création de la Jundullah, une organisation subversive essentiellement destinée à récupérer les membres des groupes armés pakistanais préexistants (Lashkar-e-Jhangvi, Jaish-e-Mohammad, Harkat-ul Mujahadeen, etc.) et à les rediriger vers la frontière nord-ouest du pays.

Dans cet effort, al-Qaïda aurait paradoxalement bénéficié de la pression américaine sur les Pakistanais pour lutter contre les réseaux jihadistes qu’ils avaient eux-mêmes suscité depuis le milieu des années 1970, en Afghanistan comme au Cachemire. Dès 2004, le retournement de l’ISI contre ses anciens proxies provoque un afflux de milliers de combattants dans les zones tribales : les premiers à les accueillir sont Jalaluddin Haqqani et son fils Sirajuddin – lui-même très proche de personnalités « arabes » dont Abu Laith al-Libi. C’est à partir de ce noyau pakistanais que se développe le mouvement des Talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliba Pakistan) ainsi que la base stratégique permettant aux Talibans afghans de lancer leur offensive du printemps 2006. Shahzad souligne ainsi un point fondamental : au contraire des insurgés irakiens, les Talibans afghans sont inextricablement liés à leurs soutiens internationaux – dont al-Qaïda, quelle que soit sa délimitation, fait naturellement partie.

Dès lors, al-Qaïda n’aurait eu de cesse de développer deux stratégies : d’une part accroître son influence sur les Néo-Talibans en se rendant indispensable à leur combat – le réseau Haqqani, à la croisée des deux mondes, tient une place centrale dans ce dispositif – ; d’autre part de s’appuyer sur ses nouveaux éléments punjabis pour développer une stratégie internationale – c’est le sens de la création d’un nouvel organe, Lashkar al-Zil (LaZ).

Parmi les combattants punjabis qui arrivent au Waziristan pour nourrir LaZ, Shahzad distingue deux hommes : Muhammad Ilyas Kashmiri, chef de la légendaire Brigade 313 et Haroon Ashik, ancien officier et membre du principal proxy de l’ISI, Lashkar-e-Taiba (LeT). Haroon, ancien commandant dans l’armée avant d’intégrer le LeT, a d’ailleurs participé à de nombreuses missions en Afrique (Sierra Leone, RDC) comme casque bleu et a ainsi pu observer de près les comportements des militaires occidentaux. Formé par les Pakistanais aux études stratégiques (et notamment à l’histoire des insurrections vietnamiennes et tamoules), il insuffle aux Talibans afghans et pakistanais des conceptions tactico-stratégiques sophistiquées, ce qui, selon Shahzad expliquerait l’amélioration qualitative des opérations en Afghanistan à partir de 2008.

Muhammad Ilyas Kashmiri (1964-2011)

Kashmiri quant à lui apporte une nouvelle stratégie pour le jihad au Khorasan : selon lui, l’alliance américano-pakistanaise est le nœud du problème et, malgré ses errements, finira par avoir raison du mouvement. La solution viendra de l’Inde : un regain de tension, voire un conflit indo-pakistanais, le voisin oriental dégagera les marges de manœuvres à l’Est et rétablira la solidarité islamique. C’est l’origine des attentats de Bombay du 26 septembre 2008, organisés par Haroon, sous le patronage de Kashmiri, avec l’aide de ses anciens frères d’armes du LeT – Haroon aurait ainsi détourné une opération de routine de ce proxy traditionnel de l’ISI pour en faire un attentats jihadiste sans précédent. Pour Shahzad, cet attentat était destiné à provoquer une nouvelle guerre indo-pakistanaise: la marque du LeT étant, en Inde, synonyme d’ISI, une telle attaque ne pouvait s’agir que d’une provocation. L’intense action diplomatique américaine permet cependant de l’éviter et c’est en planifiant un second attentat, cette fois-ci contre des sites nucléaires et militaires indiens, que Rahman, puis Haroon sont finalement arrêtés. Quant à Kashmiri, il est tué en juin 2011 dans une frappe de drone.

En dépit des lourdeurs d’écriture et de construction, de passages beaucoup moins convaincants sur des régions hors de sa zone d’expertise (Somalie, Yémen, Asie centrale, Tchétchénie) et d’exagérations parfois aberrantes (il y aurait selon lui 100 000 combattants du jihad au seul Pakistan…), l’ouvrage de Shahzad n’en est pas moins un travail impressionnant. A l’heure où tous s’interrogent sur les raisons de la présence occidentale en Afghanistan, et l’existence d’intérêts vitaux en jeu, à l’heure où les tractations avec les Talibans semblent plus que jamais présager de leur retour au pouvoir, ce livre vient réaffirmer la réalité de la menace que le terrorisme radical continue de faire peser sur la stabilité du monde.

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (1) | Auteur: Elie Tenenbaum

Afghanistan, les conséquences d’un retrait anticipé

Lundi, 23. janvier 2012 12:51

La vie politique française fonctionne à propos de l’Afghanistan comme un mécanisme à éclipses – disparaissant pendant des mois des écrans radars avant de réapparaître à chaque nouvelle perte en vies humaines. L’attentat d’un taliban infiltré (ou auto-improvisé) dans l’Armée nationale afghane (ANA) contre les forces françaises qui a fait 4 morts et 18 blessés vendredi 20 janvier a ainsi provoqué une série de réactions politiques inattendues, étrangement convergentes dans le désir d’un retrait des forces au plus tôt – dès la fin de l’année selon l’engagement du candidat socialiste François Hollande.

L’embuscade d’Uzbin en août 2008 avait révélé bien tard aux Français la dure réalité de la guerre de guérilla : difficulté extrême du terrain, faiblesse du renseignement humain, nivellement de la supériorité de la puissance de feu au moyen de procédés tactiques adéquats. Voici que l’attentat du 20 janvier lève le voile sur un autre quotidien d’une insurrection : le processus d’infiltration des forces de sécurité afghanes, procédé pourtant connu de longue date. On ne peut qu’être surpris par l’étonnement de l’Élysée à l’égard de cet état de fait, triste témoin de la gravité de la situation et révélateur de l’ampleur de la tragédie afghane.

La nature de l’attentat — perpétré non dans le cadre d’une embuscade mais à l’intérieur de la base [FOB] — doit être compris comme le résultat d’une décision du commandement français, à l’automne dernier de cesser les opérations de combat et de minimiser les risques. En effet, après un effort de la dernière chance mené au cours de l’hiver 2010-2011, la publication du calendrier de retrait en juin 2011, avec 2014 comme horizon final, ainsi que l’intensité de la contre-offensive talibane à l’été 2011 sonnent le tocsin des grandes opérations. Les 21 morts qui frappent les Français entre janvier et août 2011 les conduisent à se retrancher dans les bases. La « FOBite » n’est pourtant pas une protection efficace dans une province laissée entièrement au contrôle des insurgés et avec un partenaire partiellement infiltrée par l’ennemi : l’attentat du 20 janvier vient clairement le démontrer. A ce titre, la « sanction » émise à l’encontre de l’ANA via la suspension du mentoring laisse songeur: l’ANA est la première victime de cette infiltration qui ne témoigne pas d’un double-jeu, mais de l’incapacité du gouvernement Karzaï comme de la Coalition à gagner « les coeurs et les esprits » et de la puissante base populaire de l’insurrection…

Les conséquences de la fin prématurée (au regard du calendrier affiché) de la présence française au sein de l’ISAF doivent donc être étudiées attentivement, pour peu que l’on estime la valeur d’une action publique éclairée, guidée par autre chose que la course électorale et la politique de l’émotion.

• Conséquences militaires. Comme l’a déjà évoqué Jean-Dominique Merchet, les dangers d’un retrait sous le feu des Talibans sont considérables — d’autant plus que le « chemin aller » du matériel, à travers la passe de Khyber au Pakistan, s’apparente désormais à un couloir de la mort. Les Britanniques, à l’époque où ils s’étaient désengagés de Bassorah, avaient dû signer un accord secret (dont les éléments sont encore mal connus) avec l’Armée du Mahdi pour que cette dernière leur permette de se retirer en bon ordre. Un tel « accord de la honte » avec les Talibans sera-t-il possible, et si oui à quelles conditions? Pour ce qui est de « l’après » : les conséquences sur le théâtre restent cependant modérées. Avec 3 600 soldats, le contingent français était certes un contributeur important, d’autant qu’il représentait une force combattante unanimement saluée pour ses prises de risques et sa combativité. Il ne représente cependant que 3% de la Coalition, et les 90 000 Américains encore présents pourront combler la brèche — la Kapisa, fait partie de la RC-East sous commandement américain et a déjà été précédemment occupée par les hommes de la 82nd Airborne.

Conséquences stratégiques. L’annonce du calendrier de retrait en juin 2011 a irrémédiablement enclenché la dynamique de défaite : les Talibans savent qu’ils n’ont plus qu’à presser le départ de l’ennemi, mais surtout les Afghans « loyaux » n’ont désormais plus de raison de soutenir les Occidentaux dont les jours sur place sont comptés. Soutenir le gouvernement Karzaï paraît également être un pari risqué quand on connaît sa fragilité, sa corruption et le peu de soutien dont il jouit parmi la population. Pour autant, faut-il presser le pas ? Si les Talibans étaient si certains de leur victoire après 2014, ils ne prendraient peut-être pas les risques qu’on les voit prendre aujourd’hui. La guerre est un processus dynamique qui peut se retourner à chaque instant et les Talibans ne sont pas à l’abri d’un engouement nouveau pour un leader politique populaire (rappelons nous d’Abdullah Abdullah…) ou de la consolidation d’un front du refus en grande partie sur les lignes de l’ancienne Alliance du Nord. Partir aujourd’hui, c’est réduire encore la maigre chance de voir un sursaut dans le camp des anti-Talibans. D’une manière plus générale enfin, si la guerre, telle qu’elle est menée aujourd’hui, ne peut plus être gagnée, le départ des forces occidentales ne fera pas disparaître, bien au contraire, la menace que l’Afghanistan continue de faire peser sur la stabilité régionale et mondiale. Dès lors, tout retrait devrait être planifié attentivement, dans une perspective de long terme, en laissant si possible derrière nous de « petits cailloux », afin de capitaliser au mieux les dix ans de présence française dans le pays.

Conséquences diplomatiques. Faut-il le rappeler, la principale raison pour laquelle nous sommes présents en Afghanistan était de montrer notre soutien à l’Amérique après le choc des attentats du 11 septembre ­(la France avait d’ailleurs fait valoir à l’époque l’article V du Traité de Washington impliquant le soutien automatique à tout membre de l’OTAN ayant subi une agression). Le renforcement du dispositif en 2004 avait, là encore, des origines diplomatiques, puisqu’il s’agissait, entre autres, de panser les plaies de la crise irakienne en montrant notre engagement sur le front afghan. Le bénéfice accumulé pendant toutes ces années de présence en Afghanistan au cours de laquelle le France est apparue comme l’un des alliés les plus dignes de confiance de l’Amérique pourrait bien être terni par un retrait précipité, laissant derrière elle ses partenaires européens et internationaux. La France, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, a engagé sa parole et sa responsabilité dans l’affaire afghane. Sa décision est certes souveraine, et nul ne pourra s’y opposer, mais elle devra en tirer les conséquences en termes d’image.

Conséquences politiques. C’est évidemment le fond de l’affaire. En pleine campagne présidentielle, l’engagement français était forcément fragilisé, et les Talibans, qui ont déjà montré à plusieurs reprises leur complète maîtrise des agendas politiques occidentaux, en étaient parfaitement conscient. Que l’opinion soit, depuis 2008 au moins, majoritairement hostile à l’engagement militaire français est également un fait qu’il faut accepter en démocratie et en tirer les conséquences — à la condition tout du moins d’avoir procédé à un véritable débat contradictoire sur la question et en donnant aux partisans du maintien le droit à faire valoir leur point de vue. Il y a cependant peu de chance que la décision d’un départ rapide entraîne un réel gain politique : qu’ils le veuillent ou non, socialistes et ump-istes ont été parties prenantes, pendant dix ans, du maintien de la présence française — au contraire d’autres partis de l’opposition, dont les plus radicaux. Les électeurs intéressés par le sujet ne seront pas dupes, et il y a peu de chance qu’un retournement de dernière minute, commandé par l’émotion et la course au désengagement y change quoi que ce soit.

Même s’il apparaît aujourd’hui comme évident que la présence de l’OTAN ne peut plus apporter de solution stratégique à la problématique afghane, un retrait anticipé de la France d’Afghanistan ne doit pas pour autant être pris à la légère. La crise qui gangrène aujourd’hui la zone Af-Pak aura tôt ou tard des répercussions globales dont le prochain mandat présidentiel ne sera pas épargné – il serait bien aventureux de l’ignorer.

Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Auteur: Elie Tenenbaum

Kadhafi delendus est

Samedi, 3. septembre 2011 10:00

La proximité de la Libye de Kadhafi avec la Carthage d’Hannibal n’est guère que géographique – sauf à inclure le prénom de l’un des fils du dictateur. La sagesse grondeuse de Caton l’Ancien, qui redoutait encore la cité punique après que celle-ci fut vaincue, peut quand même nous éclairer encore aujourd’hui quand il s’agit d’évaluer la conduite à suivre dans la région. On pourrait d’abord s’étonner de ce que les membres du CNT et de l’OTAN multiplient ça et là les déclarations d’intention quant à leur poursuite des opérations. La grande réunion internationale de jeudi 1er septembre a en effet décidé de maintenir les frappes à l’encontre des forces persistantes de l’ancien régime dans ce qui pourrait sembler à certains un acharnement contre un vieillard battu à la santé mentale fragile.

Les citoyens de l’Europe occidentale, au nom desquels la guerre est menée outre-Méditerranée, sont en droit de s’interroger : existe-t-il encore une menace Kadhafi ? S’il est encore difficile d’évaluer ses forces, on peut d’ores et déjà imaginer un scénario de poursuite de la guerre.

Dans son dernier message aux Libyens et à l’Occident, Kadhafi promettait « la guérilla [...] la résistance et la longue guerre» contre les forces du CNT. A-t-il les moyens de mener une telle lutte? Rien n’est moins sûr : alors que l’effondrement de son régime entraîne les défections de ceux qui s’étaient hier encore rangés au côté du Guide, il lui faudrait une aura exceptionnelle pour mobiliser des forces, susciter une adhésion qui dépasse ses bases tribales ou répondre de façon crédible au désir de changement des Libyens. Et pourtant, les combats continuent à Syrte et dans d’autres localités, sans mentionner l’immensité du désert méridional, avec ses champs pétroliers et ses frontières poreuses – sanctuaire tout trouvé pour une guérilla en quête d’oxygène.

Par ailleurs, si l’histoire récente nous a bien appris une chose, c’est qu’un état de grâce n’est pas éternel. Les guerriers de l’Alliance du Nord et les troupes américaines avaient été fêtés par les Afghans en 2002, avides de changement et pour le moins satisfaits de se débarrasser d’un régime qui les opprimait de bien des façons. C’est l’incurie de la communauté internationale et du nouveau gouvernement décentralisé qui ramena peu à peu les Talibans dans le jeu, jusqu’à faire d’eux, à partir de 2006, une alternative acceptable à la corruption des warlords.

De même, on peut d’ores et déjà s’inquiéter de ce que le Président du CNT et son Premier Ministre, Moustafa Abdel Jalil et Mahmoud Jibril, semblent un peu trop arrivés « dans les fourgons de l’étranger », comme l’on disait de Louis XVIII. Le contrôle des forces armées paraît fragile, comme le laisse entrevoir l’assassinat de son chef militaire, le général Abdel Fattah Younès en juillet dernier et resté impuni depuis. Ainsi que le précisent déjà certains observateurs, la plupart des chefs politiques des rebelles avec lesquels nous traitons n’ont toujours pas foulé le sol de la Tripolitaine. Les hommes qui ont pris la capitale semblent bien différents : venus de l’Ouest et non de Cyrénaïque, ils restent largement inconnus du grand public à la manière du désormais célèbre « bataillon Tripoli », peut-être composé davantage de forces spéciales que de manifestants libyens, et l’on s’inquiète d’ores et déjà de la forte présence dans les combats d’Abdelhakim Belhaj, plus connu sous le nom d’Abou Abdallah al-Sadek, et ancien chef du Groupe islamique combattant libyen (GICL). Le fossé existant entre un tel chef de guerre et l’homme que l’on a vu cette semaine sur le perron de l’Elysée n’augure rien de bon quant à la future unité du nouveau gouvernement.

Le pire n’est jamais sûr, mais il est raisonnable de craindre le désordre dans la Libye nouvelle. Si le chaos devait s’installer de manière durable – entretenu par exemple par des actes de terrorisme vindicatifs mais perturbateurs de la part des Kadhafistes retranchés –, tandis que le CNT se divise ou se consacre essentiellement au partage, en interne et en externe, de sa rente pétrolière, les Libyens, comme les Afghans avant eux, pourraient alors ressentir la nostalgie d’un régime, pourtant honni, mais qui leur assurait la sécurité.

Certes, les deux situations n’ont rien à voir : la géographie du pays est moins propice à l’insurrection, la société libyenne moins fragmentée et plus ouverte à l’étranger en général et à l’Occident en particulier, enfin Kadhafi ne peut s’appuyer sur un Pakistan voisin prêt à jouer le plus dangereux des jeux pour le protéger – encore que l’Algérie, le Soudan et les rebelles tchadiens pourraient, pour peu que la situation les y poussent, aspirer à jouer un tel rôle. Comparaison n’est pas raison, il n’en serait pas moins fâcheux de laisser s’échapper le dictateur comme on a laissé partir le mollah Omar. Comme Carthage, le kadhafisme doit être détruit, non pour ce qu’il est aujourd’hui mais pour ce qu’il pourrait incarner demain.

Catégorie: Analyses | Commentaires (2) | Auteur: Elie Tenenbaum

Oussama Ben Laden, joueur généreux

Jeudi, 19. mai 2011 7:00

Dans une célèbre nouvelle du Spleen de Paris intitulée ‘Le joueur généreux’, Charles Baudelaire nous dévoilait que « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ». Cet aphorisme (que les cinéphiles reconnaîtront sûrement) pourrait s’appliquer, mutatis mutandis, à feu le dirigeant d’Al Qaïda dont la disparition pourrait se révéler plus dangereuse pour ses ennemis que ne l’avaient été ses dernières années de vie.

Si tous les experts du terrorisme s’accordent pour dire que l’impact opérationnel de cette disparition ne signifie pas la fin de la menace, il importe désormais de se poser la question de ses conséquences politico-stratégiques, notamment sur le front historiquement lié à la lutte contre Al-Qaïda, à savoir l’Afghanistan, et de son paradigme opérationnel dominant, la contre-insurrection.

Il faut tout d’abord rappeler que l’intervention occidentale dans le pays est fondée sur la Résolution 1333 du Conseil de sécurité, datant de 2000 mais réitérée le 18 septembre 2001, exigeant instamment l’extradition d’Oussama Ben Laden vers un pays à même de le juger pour les attentats dont ils s’était déjà rendu coupable – à l’époque ceux de Nairobi et de Dar es-Salaam. Le sheikh et son organisation sont donc bien à l’origine directe de la décennie d’interventions qui a suivi – ou tout du moins de la rhétorique les justifiant si l’on considère le cas irakien.

La problématique de la contre-insurrection n’est apparue  que plus tardivement, face à l’incapacité des Etats-Unis à gérer l’instabilité engendrée par ses interventions, en Irak dès 2004, puis en Afghanistan à partir de 2006. Le demi-succès irakien du général Petraeus et la consécration du terme dans les milieux militaro-académiques ont permis de sauver la mise à une diplomatie transformationnelle en voie d’enlisement. Dans l’esprit de certains, la contre-insurrection permettait ainsi de pérenniser le nouvel interventionnisme dicté par la Guerre contre la Terreur.

Or, depuis lors, la mécanique contre-insurrectionnelle semble s’être détraquée en Afghanistan, en mettant en évidence plusieurs limites :

Limites stratégiques : le retournement des populations réclamé par les COINdinistas apparaît moins aisé que le suppose la doctrine Hearts & Minds,  particulièrement difficile à appliquer en l’absence de cultural awareness et face à un adversaire aguerri et une population traditionnellement hostile aux étrangers – notons au passage que cette approche populo-centrique n’est qu’une des options de la contre-insurrection historique.

Limites politiques : alors que le FM 3.24 estime qu’un ratio de 20 à 25 « contre-insurgés » pour 1000 habitants est nécessaire pour mener une campagne efficace, il  exigerait, si on le rapporte à la population afghane, une force de 580 000 à 725 000 soldats, des chiffres quelque peu exubérants si l’on considère que la guerre coûte déjà 10 milliards de dollars par mois avec 132 000 hommes (90 000 seulement étant américains). Autant dire que cette économie de guerre ne semble plus tenable dans un contexte de guerre limitée – la menace semble s’estomper pour les Etats-Unis – et de crise budgétaire sans précédent.

Cette dynamique grippée explique dans une certaine mesure le retour à l’antiterrorisme prôné par beaucoup dans l’administration Obama, au premier rang desquels le Vice-Président Joe Biden, comme l’explique Bob Woodward dans son dernier livre. Une partie de la « communauté de la contre-insurrection », parmi laquelle Andrew Exxum, célèbre auteur du blog Abu Muqawama,  s’est lui-même détaché du paradigme COIN en faveur d’une sorte de « counterterrorism plus » dans un document du Center for New American Security. Cette option, plutôt optimiste, consisterait à maintenir le statu quo en opérant une rétraction du dispositif allié autour d’un Afghanistan utile, de forces spéciales et d’un appui aérien renforcé. Le raid contre le chef d’Al Qaïda le démontre bien : plus spectaculaire et moins cher, l’antiterrorisme est infiniment mieux adapté aux exigeants caprices de la vie politique moderne que la contre-insurrection, longue, dépensière et à l’issue incertaine.

La tentation est donc aujourd’hui plus forte que jamais pour les Américains d’appliquer le fameux declare victory and leave, déjà employé en d’autres circonstances au Vietnam. De fait, à en juger par les réactions de joie dans les rues des grandes villes américaines à l’annonce de la nouvelle, la mort d’Oussama Ben Laden apparaît à la société américaine comme une victoire stratégique dans la guerre contre le terrorisme. Dès lors, chaque nouveau soldat mort au combat en Afghanistan sera de plus en plus problématique à justifier et viendra troubler le soutien aux opérations – Obama a dit de l’Afghanistan qu’il était « une guerre de nécessité », et Dieu sait que l’Amérique n’aime pas les « guerres de choix ». Tout semble donc indiquer que la mort de Ben Laden vient ici porter le coup de grâce à la contre-insurrection en Afghanistan.

C’est ici que le raisonnement purement politique de la Maison Blanche trouve ses limites car les causes profondes qui ont permis à Ben Laden de perpétrer ses attentats sont, quant à elles, loin d’être éradiquées. Le potentiel militaire des Taliban est intact alors que les insurgés amorcent en grande pompe leur offensive de printemps, s’emparant le 5 mai dernier de la province du Nouristan, dans un assaut n’ayant trouvé aucune résistance de taille. Par ailleurs, leur solidarité avec la cause du jihad international reste sans faille comme le montre l’attentat de « représailles » perpétré par les Taliban ce vendredi. Enfin, le jeu plus que trouble du Pakistan dans la protection d’Al Qaïda et des Taliban laisse évidemment planer l’hypothèse d’un accord, livrant Ben Laden à la roche Tarpéienne en échange d’un retour des Taliban dans le pays. A bien y regarder, la mort d’Oussama Ben Laden est peut-être, effectivement, le meilleur piège tendu à l’Occident depuis le 11 septembre.

Catégorie: Analyses | Commentaires (3) | Auteur: Elie Tenenbaum

Lartéguy et la mythologie politique de la défaite

Lundi, 7. mars 2011 7:11

Jean Lartéguy est mort. Il a suivi Bigeard de peu, emportant avec lui l’une des dernières mémoires de ces Centurions dont il a tant fait le récit — c’est en fait probablement Aussaresses, modèle du commandant Boisfeuras dans le roman, qui est le dernier survivant de ce groupe. Alors que la presse de ces derniers jours fait l’éloge funèbre de ce romancier populaire, officier maintes fois décoré de l’Armée française de Libération, devenu reporter de guerre — blessé en Corée à la bataille de Crèvecœur — il faut remettre un peu en perspective l’œuvre de ce grand témoin de la vie militaire française au XXe siècle.

Premier constat : un grand nombre de ses récits puisent leur texture dans une nostalgie amère, non pas tant du colonialisme, comme l’en ont accusé certains, que de la fraternité d’armes des guerriers vaincus. La défaite continuelle qui semble implacablement poursuivre ses héros nourrit les principaux thèmes de Lartéguy. A tel point qu’on peut presque se demander si Lartéguy n’a pas contribué à réinventer la notion de « défaite glorieuse », promise au succès que l’on connaît au pays de Poulidor. La défaite, c’est d’abord le ciment d’une camaraderie insoupçonnée, ancrée dans un orgueil blessé, celui d’une génération d’officiers, entrés dans le métier des armes avec la Seconde Guerre mondiale et n’ayant finalement connu que des défaites malgré des succès tactiques aussi nombreux qu’inutiles. On retrouve ici une thématique proche de celle des films de Pierre Schoendorffer tels que La 317e Section, L’honneur d’un capitaine ou encore du Crabe-Tambour. Le parcours même de Lartéguy n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui du cinéaste alsacien, tous deux « observateurs participatifs » auprès de militaires qui ne cessèrent jamais vraiment d’être des camarades… Les deux hommes ont savamment mêlé dans leurs œuvres souffrance du combattant et courage de l’aventurier en portant sur le phénomène guerrier un regard à la fois viril et fragile qui a parfois semblé décalé aux yeux de leurs contemporains.

Jacques Perrin dans la 317e Section

Tous deux rendent à la guerre un visage humain, et donc à la fois tragique et héroïque, là où les grands conflits type Guerres mondiales avaient broyé complètement les destins individuels dans la geste des masses. La guerre qu’ils décrivent est celle de petits groupes d’officiers, généralement subalternes, aussi éloignés de la troupe que des grands chefs, liés par une histoire qu’ils ont en partage depuis l’Indo et parfois plus. Militairement isolés au sein de dispositifs très lâches, fondamentalement abandonnés par une nation indifférente ou hostile – ils se battent d’ailleurs moins pour la France que pour son honneur ou pour « l’Empire » – ces hommes découvrent le pays viet tels des aventuriers et finalement goûtent leur liberté. Un isolement et une liberté qui finit toujours par les éloigner de la République — c’est le sujet des Mercenaires.

Mais Lartéguy est aussi un monument incontournable de la mythologie militaire. Là encore, la défaite semble souder les cœurs autour du besoin de héros. C’est ainsi que le parachutiste bigeardien devient la figure phare des romans de cet écrivain qui contribua largement à populariser le « mythe du para », à l’instar d’un Pierre Sergent — quoiqu’avec plus de distance et moins de fascination. Un authentique succès transforma ces ouvrages en livres de chevet de nombreux cyrards et autres fana-milis, sans doute nourris l’ennui de la vie de garnison et du rôle peu glorieux promis à l’armée dans le contexte de la guerre froide. Cette mythologie en quête de héros pour conjurer la défaite, il l’étoffe en tissant une filiation héroïque — d’autres l’avaient fait avant lui — entre les paras d’Algérie et les Croisés de l’An Mil dont il a fait le récit dans Mourir pour Jérusalem.

De manière moins légendaire, Lartéguy a également rendu grâce à l’originalité d’une pensée militaire, une fois encore ancrée dans le refus de la défaite : Les Centurions notamment disséminent auprès d’un large public les principes de la « contre-insurrection à la française », fondés sur les leçons de l’échec indochinois. Ce contenu véritablement tactico-stratégique de ses ouvrages lui a notamment valu son exportation outre-atlantique dès les années 1960 —Bernard Fall, célèbre expert français, expatrié aux États-Unis, recommandait à qui voulait l’entendre la lecture des Centurions comme le montre sa préface de Trinquier. C’est probablement à travers Lartéguy qu’il faut comprendre l’admiration d’un David Petraeus pour Bigeard — Petraeus qui a d’ailleurs récemment fait rééditer la traduction anglaise des Centurions par Amareon LTD.

Enfin, Lartéguy s’est fait également le romancier du ressentiment du soldat, blessé par l’incompréhension d’une population et d’un gouvernement qui ne veut plus voir la guerre tout en la cautionnant, méprisant ceux qui prétendent mourir en leur nom. Témoin privilégié du hiatus grandissant dans le lien armée/nation, Lartéguy a décrit mieux que personne comment l’isolement sociétal de ces officiers a mené à leur engagement puis à leur radicalisation politique — c’est le sujet notamment des Prétoriens. Il est en cela l’illustration parfaite des travaux de Raoul Girardet, depuis sa Crise militaire française jusqu’à ses Mythes et mythologies politiques.

Catégorie: Divers, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Elie Tenenbaum

Narco-insurrection au pays du serpent à plumes

Jeudi, 24. février 2011 7:17

On ne parle souvent en France des problèmes de drogue au Mexique que dans le cadre de « l’affaire Florence Cassez » passant ainsi un peu vite sur le chaos sécuritaire dans lequel est plongé le pays aujourd’hui. En décembre 2006, le Président du Mexique nouvellement élu, Felipe Calderon annonçait le lancement d’une « war on drugs » mexicaine à l’instar de celle déclarée par Richard Nixon en 1971. Le narcotrafic a pourtant bien évolué depuis les temps fastes de Pablo Escobar, et les spécialistes parlent aujourd’hui de cartels de troisième génération : après la narco-armée de Medellin, qui s’opposa frontalement à l’État colombien et paya le prix fort, puis le modèle du cartel colombien de Cali reposant surtout sur la corruption des autorités, la troisième génération incarne un subtil mélange entre la force coercitive du premier et le financement souterrain du second. C’est en tout cas l’idée développée dans un article de R .J. Bunker et J.P. Sullivan dans un numéro spécial de la revue Small Wars and Insurgencies consacré aux Drug Wars mexicaines. Beaucoup plus que ses prédécesseurs, le cartel de troisième génération constituerait une menace fondamentale, avec l’apparition d’une nouvelle entité belligérante concurrente de l’Etat moderne – ainsi un câble publié par WikiLeaks évoquait la crainte de certains officiels mexicains de perdre définitivement le contrôle de pans entiers du territoire national. Les principales innovations technico-politiques que l’on peut mettre en avant en la matière sont portées par deux nouveaux-nés des cartels mexicains : Los Zetas et La Familia qui sont venus s’ajouter aux quatre grands « syndicats » traditionnels établis le long de la frontière – cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Ciudad Juarez, et du Golfe.

Professionnalisation et militarisation

Le premier élément marquant est sans aucun doute la professionnalisation accrue de l’activité criminelle au Mexique depuis une dizaine d’années : on est passé du gangstérisme de rue à une certaine forme de techno-guérilla. Alors que les gangs classiques sont marqués par l’indiscipline dans l’emploi de la force, la nouvelle génération repose sur des pros – littéralement. Un article de SW & I analyse l’origine de ce mouvement dans la création en 1990 des Grupos Aeromoviles Fuerzas Especiales (GAFE), forces spéciales mexicaines entraînées à Fort Bragg et bénéficiant du matériel le plus en pointe. Néanmoins, alors que les effectifs de ces forces explosent à la fin de la décennie, un phénomène de désertion massive se manifeste du fait des soldes indigentes et de l’attrait de la narco-culture chez nombre de ces membres.  C’est ainsi que sont nés, au tout début des années 2000, Los Zetas, un groupe de mercenaires initialement à la solde du Cartel du Golfe, mais qui deviennent indépendants, ce qui oblige tous leurs différents concurrents à s’adapter aux techniques militaires employées par les nouveaux venus, engendrant ainsi la « zetanisation» du narcotrafic.

Los Zetas, des narcos à l'école des forces spéciales

Financé par les sommes considérables engendrées par le négoce de la drogue (entre 13 et 48 milliards $  pour toute la région), l’armement de ces nouveaux groupes atteint aujourd’hui des degrés encore inédits. Il n’est ainsi pas surprenant de voir Los Zetas ou d’autres narcotraficants porter des gilets pare-balles militaires, des casques en Kevlar ou disposer d’un arsenal comportant autant les classiques AK-47 ou AR-15 que des armes lourdes de type fusil longue portée Barret ou  mitrailleuse 12.7, lance-grenade, RPG, missiles sol-air, explosifs brisants, etc. Selon un rapport du Foreign Policy Research Institute, les Zetas disposeraient même de petits sous-marins et d’hélicoptères de combat.

Plus frappant encore, la mise au point de Techniques, Tactics and Procedures (TTPs) permettant d’employer au mieux les performances de ce matériel. L’afflux constant de policiers et militaires corrompus dans les rangs des cartels permet en effet la diffusion de tactiques de guerre urbaine telles que le swarming — introduit par l’armée israélienne lors de la seconde Intifada. On constate aussi l’emploi de méthodes de renseignement humain, d’écoutes électroniques (SIGINT) et de contre-espionnage – d’autant plus efficaces qu’elles sont fondées sur une grande connaissance des techniques policières dont de nombreux « conseillers militaires » des cartels sont issus.

Ultra-violence et guerre psychologique

La seconde nouveauté de ces cartels réside dans l’emploi stratégique de l’ultra-violence afin d’instiller la terreur dans le cœur et les esprits des populations comme des autorités locales récalcitrantes aux incitations financières. Un autre article de SW&I détaille les différentes méthodes de torture et de démembrement corporel appréciées de certains cartels – l’article  dénombre pas moins de sept pratiques différentes de démembrement. Une étude de George Grayson publiée récemment par le SSI sur le cartel de La Familia raconte comment des membres de l’organisation se sont fait connaître dans la province du Michoacan en déversant sur le dance floor d’une discothèque un sac plastique contenant cinq têtes décapitées.

Loin d’être gratuit, l’emploi d’une telle violence par les cartels  manifeste la volonté de mener une véritable « guerre psychologique » (l’expression est employée à plusieurs reprises dans l’étude) à l’encontre des autorités gouvernementales et d’ancrer leur pouvoir sur les populations locales. Les cadavres sont d’ailleurs toujours « signés » et portent sur eux des messages du type « voici ce qui arrive aux ennemis de La Familia » .

Du social-networking aux ‘narcocultos’

La dernière caractéristique innovante de cartels de nouvelle génération est l’apparition d’un discours idéologique accompagnant et éventuellement justifiant leur action. Ainsi le cartel de La Familia, d’inspiration évangélique, prétend appliquer la « justice divine » dans la province de Michoacan. Affirmant protéger la population de la consommation de la drogue sur place (un discours paradoxal qui n’est pas sans rappeler celui des Taliban), ils se posent ainsi en protecteurs des valeurs traditionnelles face aux gangs rivaux comme les Zetas. Ceux-ci, au contraire, prennent le contre-pied de leurs ennemis et se parent  d’une iconographie occulte (d’où le terme de narcoculto) portée par la figure tutélaire de Santa Muerte – un culte religieux syncrétique et ritualisé qui suscite une réelle ferveur dans le pays.

Ces différentes identités narco-culturelles, relativement nouvelles pour les cartels, ont trouvé dans les technologies de l’information un important relais de soutien voire de recrutement auprès de l’opinion. C’est notamment le sujet de l’étude de Sarah Womer et Robert Bunker qui multiplie les exemples de cyber-portails des cartels sur des plates-formes aussi variées que Second Life, MySpace, YouTube ou Facebook. Tout en respectant les principes de la sécurité opérationnelle (OPSEC), les gangs semblent s’ouvrir de manière totalement décomplexée au regard de la cyber-société, poussant même la logique jusqu’à la participation à des jeux en ligne (Facebook, iPhone) les mettant en scène comme MafiaWars.

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Dans ces conditions, la guerre de la drogue au pays du serpent à plumes, qui aurait déjà fait plus de 13 000 morts rien qu’en 2010, ne semble pas être près de s’achever. Ses nouvelles caractéristiques  semblent annoncer la mutation du narcotrafic en une narco-insurrection qui ne possède plus seulement les moyens financiers, mais également militaires, sociaux et politiques d’un belligérant.  Les enseignements que l’on peut tirer de ces « guerres nouvelles », pour reprendre l’expression de Mary Kaldor,  devraient nous pousser à ne pas ignorer  le nouvel ordre social qui tente aujourd’hui de s’imposer au Mexique, et demain peut-être dans des espaces plus proches de nous.

Catégorie: Analyses | Commentaires (6) | Auteur: Elie Tenenbaum

Gagner les mots et les esprits (2): Galula avant Galula

Lundi, 10. janvier 2011 7:14

Le Capitaine Galula

Alors que j’évoquais dans mon post précédent l’intégration officielle de Galula dans la doctrine française à l’occasion de la publication de la DIA 3.4.4 Contre-insurrection, cela me paraît l’occasion de revenir un peu sur ce personnage avec la découverte d’un de ses textes précoces, fort peu connu. Ce mystérieux théoricien est un personnage bien difficile à cerner. Si la monographie publiée par Ann Marlowe sur le site du Strategic Studies Institute (SSI) et réalisée grâce à l’interview de la veuve de Galula, Ruth Morgan, comble largement les grands blancs de son histoire personnelle, elle ne permet pas pour autant de déterminer si ce grand absent de toutes les études françaises (antérieures à 2007) avait eu ou non une influence sur la pensée française à l’époque. [...]

Catégorie: Divers | Commentaires (5) | Auteur: Elie Tenenbaum

Gagner les mots et les esprits (1) : doctrines en série

Lundi, 3. janvier 2011 7:10

La morosité grandissante des perspectives sur l’Afghanistan ne semble pas décourager les centres de doctrine : le Centre Interarmées de Concepts de Doctrines et d’Expérimentations (CICDE) a publié il y a un bon mois maintenant, un document intitulé « DIA [Doctrine Interarmées] 3.4.4, Contre-insurrection (COIN) ». Il est amusant, de considérer que quatre ans, presque jours pour jours, après la parution du FM 3.24, Counterinsurgency de l’US Army/USMC, et après huit années d’engagement en Afghanistan, les armées françaises se résolvent enfin à employer le terme de contre-insurrection (et même son acronyme anglo-saxon – COIN) dans un document officiel. [...]

Catégorie: Lu, vu, attendu | Commentaires (8) | Auteur: Elie Tenenbaum

Du bon usage de l’histoire pour la contre-insurrection

Dimanche, 7. novembre 2010 12:53

La section Point de vue du  site du Monde vient de publier ce vendredi un article intitulé « Du mauvaise [sic] usage de l’histoire pour la contre-insurrection » avec déjà un certain nombre de réactions dubitatives de la blogosophère (Mars Attaque, Alliance GéoStratégique). Il s’agit d’une attaque en règle contre l’emploi de l’histoire dans l’élaboration d’une doctrine de contre-insurrection. Par-delà les tournures de style parfois étranges, l’auteur pose  toutefois des questions importantes qui méritent une réponse -encore une fois ce post ne fait qu’apporter un point de vue à d’autres commentaires déjà émis. L’auteur pointe entre autres deux errements selon lui caractéristiques de certaines études relatives à la COIN. Le premier tient au manque de moralité supposé de ce type de recherche  : [...]

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (5) | Auteur: Elie Tenenbaum

L’homme qui voulut conseiller les rois (du Waziristan)

Mardi, 26. octobre 2010 7:17

La lecture estivale des mémoires du jeune Churchill avait suscité chez moi un élan de curiosité resté inassouvi autour d’un passage qui me paraissait à la fois étrange et passionnant. Le vieux lion, qui n’était alors qu’un jeune loup, s’y plaignait de l’activité de certains « officiers politiques », embarqués avec son régiment au cours d’une expédition de 1897 dans les zones tribales de ce qu’est aujourd’hui le Pakistan :

Nous avions avec nous un très brillant officier politique […], qui était détesté car il faisait toujours cesser les opérations militaires. […] Apparemment tous ces farouches chefs de tribu étaient des amis à lui et presque des parents. Rien ne venait troubler leur amitié. Entre les combats, ils parlaient d’homme à homme et de camarade à camarade. (p. 175) [...]

Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu | Commentaires (0) | Auteur: Elie Tenenbaum