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La réassurance, acte 3 – Contre un monopole américain

NATO photo/SSgt Ian Houlding GBR Army/Flickr

Plus ça change, plus c’est pareil. Le premier appel des pays baltes afin de renforcer la mission de police de l’air de l’OTAN a été à Washington, qui a promptement répondu présent. Peut-être les Etats-Unis n’ont-ils pas été les seuls contactés, mais ils ont été les premiers à réagir. Les Européens se mettent petit à petit en ordre de bataille, mais un poil tardivement. Surtout, à moyen terme la réassurance ne peut se faire en pointillés, ce doit être une garantie pérenne et constante. Si certains suggèrent une modification de la posture américaine à la suite des événements en Ukraine et le retour des Etats-Unis en Europe, cela reste peu probable. Les conséquences pour les Européens, notamment pour l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, sont évidentes : il leur revient de donner des gages de réassurance.

Entre prudence et réassurance

La Russie n’est pas un voisin comme les autres. C’est une évidence pour les pays baltes, nordiques et ceux du groupe de Višegrad, qui ont jugé bon de le rappeler dans un communiqué commun – le premier de son genre. Plus généralement, les débats se multiplient au niveau minilatéral, comme si l’attitude russe avait fait voler en éclats les obstacles à des coopérations renforcées en matière de défense. Après des années de progrès faiblards, la coopération entre baltes pourrait être relancée. Les quatre du groupe de Višegrad accélèrent leur coopération militaire. Chez les Nordiques, Suédois et Finlandais réfléchissent de plus en plus sérieusement à rejoindre l’OTAN, un choix vers lequel les Norvégiens les encouragent à aller. Les Américains ont pris le pouls et ont adopté une posture ferme face à la Russie, dépêchant le vice-président Joe Biden pour faire un « Reassurance Tour » en Europe centrale et orientale. Le message est aussi clair à l’OTAN par la voix de son secrétaire général.

De leur côté, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni continuent de souffler le chaud et le froid, entre rhétorique dure et prépondérance des intérêts économiques. Pour les trois grandes puissances européennes, l’important est de doser.  Malgré la gravité de la situation actuelle en Ukraine, toute décision hâtive pourrait avoir des conséquences importantes. La difficulté aujourd’hui est de jauger le niveau d’imprévisibilité de la Russie sous le leadership de Vladimir Poutine. Cela semblant ardu, la prudence domine chez les trois grands européens.

La réassurance : un pilier de la stratégie européenne

Il est certain que les événements de ces dernières semaines doivent soulever un débat sur la posture vis-à-vis de la Russie. Pour autant, il serait inopportun de faire de l’opposition frontale à l’égard de la Russie la glue du lien transatlantique. Tout d’abord, ce retour vers le futur parait décorrélé de l’interdépendance économique et énergétique qui existe entre la Russie et l’Europe. Ensuite, il n’est pas sûr que cette glue tienne à l’usage, ni que les trois grandes puissances européennes n’y adhérent sur le long terme – en raison d’intérêts économiques, mais également géopolitiques –, pas plus d’ailleurs que les Américains.

C’est à cette intersection que la réassurance prend toute son importance. Si la Russie ne peut pas redevenir l’ennemi du partenariat transatlantique, la réassurance peut en revanche devenir l’une des principales motivations. Comme l’a rappelé Etienne de Durand, la réassurance n’est pas que militaire, elle est également diplomatique. A ce jeu, les Américains conservent la haute main. Mais la réalité plus est contrastée, et il ne faut pas s’y méprendre : il est en effet peu probable que la posture stratégique américaine soit réellement bouleversée par les récents événements. C’est donc une occasion à saisir pour les trois grandes puissances européennes. Si les Etats-Unis restent le garant de sécurité pour certains pays européens, c’est largement lié à l’absence d’alternative. Il serait opportun que Berlin, Londres et Paris s’en rendent compte et mesurent la portée de cette situation : si les trois pays veulent prendre leurs responsabilités et assumer un réel leadership en matière de sécurité européenne, c’est le moment.

Les implications sont multiples : échanges et consultations réguliers sur les enjeux de sécurité, participation à des exercices militaires à grande échelle, soutien par des moyens concrets le cas échéant, etc. La France est probablement le pays le plus avancé des trois grands, mais son attitude reste encore poussive. Malgré des choix bien accueillis, parmi lesquels la forte participation à l’exercice de l’OTAN Steadfast Jazz en 2013, la France a renforcé tardivement sa participation à la mission de police de l’air dans les pays baltes et a également tardé à envoyer dans les pays baltes un haut représentant, en l’occurrence le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, pour promouvoir la réassurance et la solidarité française. Britanniques et Allemands sont encore plus timides. L’attitude de Londres fluctue en fonction de ses circonvolutions internes sur son avenir européen. L’Allemagne envoie des signaux mi-figue mi-raisin : condamnation et tournée du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier dans les pays baltes et en Ukraine certes, mais pas de renfort à la police de l’air (certes, elle en est déjà la première contributrice) et incertitude sur sa participation à l’exercice Rapid Trident de cet été.

La réassurance : un concept global

Les Etats-Unis seront toujours prêts en cas de danger extrême, de crise aiguë mettant directement en cause les Alliés, mais il revient aux trois grandes puissances européennes de mener la danse au quotidien. Faire de la réassurance le pilier de la sécurité européenne n’implique pas pour eux d’élaborer des stratégies d’endiguement à l’encontre de la Russie, mais de rappeler à leurs partenaires européens leur engagement en faveur de leur sécurité. La réassurance instituerait un lien politique fort qui fonctionnerait dans les deux sens : les pays concernés seraient plus disposés en retour à être des partenaires fiables sur des dossiers où ils ne joueraient a priori aucun rôle. C’est ainsi que l’on peut interpréter la contribution estonienne en Centrafrique.

En outre, cela créerait une dynamique positive en faveur du maintien de l’interopérabilité et des budgets de défense. Le degré d’interopérabilité acquis en Afghanistan peut se déliter rapidement s’il n’est pas maintenu. Il manquait jusqu’alors une motivation claire pour s’engager dans des exercices réguliers ou même plus prosaïquement pour maintenir des investissements de défense.

La réassurance recouvre donc plusieurs dimensions complémentaires et peut devenir un des piliers stratégiques de l’Europe. Toutefois, elle nécessite une adaptation du discours : afin qu’une posture de réassurance fonctionne et qu’elle soit pérenne, ce n’est pas la menace qui doit réunir mais la finalité de protection du territoire. Il paraît bien difficile de passer sous silence la menace ou les risques, mais il est essentiel de mettre aussi en avant des aspects plus positifs : solidarité entre Européens, partage d’intérêts communs, renforcement de l’interopérabilité, etc. L’analyse des menaces restera toujours un nœud gordien entre Européens ; c’est pour cela qu’il est préférable de prendre le problème par l’autre bout – la protection du territoire européen – afin de réunir et de maintenir le consensus européen.

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Date: Vendredi, 28. mars 2014 10:44
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2 Commentaire

  1. 1

    Vous parlez de maintenir le consensus européen, mais force est de constater que pour l’instant, il n’est que symbolique. Derrière le discours de façade, chacun de s’inquiéter pour son économie vacillante. Avec des échanges surréalistes du style : d’accord pour annuler la vente des Mistrals si vous gelez les avoirs des oligarques russes à la City. Bref, la diplomatie russe n’a pas trop à s’inquiéter des réactions d’une Europe terrifiée à l’idée de contres-sanctions russes. L’Europe politique et diplomatique parlant d’une seule voix n’existe pas, tout le monde en conviendra aisément. Mais ce que nous apprend cette crise, est que ce que nous pensions être la seule véritable force de l’Europe, à savoir sa puissance économique, n’existe pas non plus. Et le paradoxe, c’est que c’est la Russie, pays à la production industrielle à peine supérieure à celle de la Belgique, qui nous l’apprend… Bref, si l’instauration d’un grand marché commun a été formidablement bénéfique aux grands groupes privés, la comparaison avec des états-nations aux appareils militaires déliquescents et aux populations frappées par un chômage de masse est sans appel.

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    Vivien Pertusot répond/replies:

    @BR,

    Merci de votre commentaire. Votre argument est très pertinent et peut s’appliquer autant à l’UE qu’à l’OTAN. Le problème est que la Russie sera toujours un cas à part pour l’Europe : il y a trop de forces opposées à une montée des tensions et trop peu en faveur d’une attitude ferme (et constante) à l’encontre de la Russie. C’est pour cela que l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont un rôle à jouer. Favoriser avant tout les intérêts économiques risque d’entamer la confiance que les 3 peuvent avoir en Europe centrale et orientale et c’est cette confiance dont on a besoin si l’on veut espérer que l’Europe se prenne en main stratégiquement. C’est à ces 3 pays de donner l’impulsion.

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