La réassurance, acte 2 – Questions ouvertes par la crise ukrainienne

La réassurance comporte un volet politique et un volet militaire. Par une posture appropriée qui combine ces deux dimensions, il s’agit à la fois de « rassurer » nos alliés et de ne pas créer de « tentations » chez certains de nos voisins. La réassurance part donc de la diplomatie et va au-delà de la seule défense collective pour toucher à la dissuasion.

Et donc, l’Ukraine

Commençons par l’Ukraine, dont il faut bien dire un mot. A priori, il ne s’agit pas de défense collective car l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN. Mais cela ne veut pas dire pour autant que la crise actuelle n’a pas d’implications pour la défense collective en Europe. La réassurance paraît d’autant plus nécessaire sur ce point que de nombreuses minorités russophones vivent en Europe de l’Est, et pourraient être concernées par un scénario inspiré du précédent en Crimée (déstabilisations à défaut d’une annexion). Des réponses ponctuelles ont bien été mises en œuvre dans l’urgence (consultations, envoi d’avions par les Etats-Unis, manœuvres en Pologne), mais le problème de fond demeure ; il faut entreprendre une analyse à froid de ce qui s’est passé et des leçons que nous devons en tirer.

Leçons ukrainiennes

La crise en Ukraine et l’annexion de la Crimée par la Russie constituent une surprise stratégique, qui provient entre autres d’une attention insuffisante portée à l’est de l’Europe et d’une mauvaise appréhension de la partie russe, dont on saisit mal les motivations. On croyait jusqu’ici comprendre le jeu de Moscou : créer et entretenir des « conflits gelés » pour empêcher l’intégration à l’Ouest. Or, Vladimir Poutine semble être passé non seulement de l’intimidation à l’action, mais encore de « l’étranger proche » au « Russkyi Mir » (monde russe), or l’on trouve des minorités russes en plusieurs points d’Europe. Ajouté au fait que les Russes semblent aussi improviser, et tester les limites occidentales, tous ces éléments créent une forte incertitude, plus qu’inconfortable pour les Européens.

Population russophone en Ukraine (2010) © TLFQ.ULAVAL

Population russophone en Ukraine (2010) © TLFQ.ULAVAL

Populations russophones dans les Pays Baltes (2006)

Populations russophones dans les Pays Baltes (2006)

Coordination européenne : l’éternel retour du Même

Avant d’aborder le problème des réactions européennes au coup de force russe, se pose la question préjudicielle préférée des Européens, celle du cadre le plus approprié. Dans quelle enceinte faut-il par exemple discuter de réassurance ? Jusqu’à aujourd’hui, l’Europe est restée tiraillée par les rivalités entre l’UE et l’OTAN : réticences françaises par rapport au rôle politique de l’Alliance, refus britannique parallèle d’un rôle militaire de l’UE via la PSDC. Ces débats soulignent en réalité l’ampleur du problème de coordination entre des pays européens dont les intérêts et les préférences sont parfois (souvent ?) divergents. En outre, à ces deux acteurs, s’ajoutent des « groupes de contact » et autre initiatives bilatérales, qui ont actuellement la préférence de la plupart des Etats européens, entre autres dans les contacts avec les Etats-Unis. Face à cette fragmentation, il faudrait idéalement se coordonner entre Européens, apporter la démonstration d’une volonté politique forte parce qu’unie, de façon à dissuader et à réassurer dans un même mouvement. Mais cela exige un degré de convergence inédit ces dernières années, et qui suppose lui-même une enceinte consensuelle de coordination. Ces divisions politiques, dont on se souvient que l’URSS tentait déjà, pendant la guerre froide, de les instrumentaliser, et les divergences institutionnelles qu’elles induisent, constituent une quadrature du cercle assez habituelle – sauf qu’avec l’annexion de la Crimée, il pourrait devenir urgent de trouver une solution. L’OTAN semble naturellement privilégiée, en raison de la présence des Américains et du mécanisme des consultations prévues à l’article 4, qui vient justement d’être utilisé il y a quelques jours à la demande de la Pologne. Si la crise s’intensifie, et que les Etats-Unis demeurent impliqués comme aujourd’hui, il y a donc fort à parier que l’OTAN tiendra la position centrale et éclipsera définitivement l’UE/PSDC. Si elle s’enkyste en revanche… A long terme, que vaudra l’Alliance si les Etats-Unis continuent de « pivoter » hors d’Europe ? De plus, et qu’elles visent la Russie ou l’Iran, les sanctions se décident au niveau de l’UE, non à l’OTAN.

Les sanctions ne font pas une politique

Evacuons d’emblée une approche problématique : face à une grande puissance, il ne s’agit pas de « punir ». Les sanctions se veulent une alternative à la coercition armée comme à la seule (et impuissante) condamnation verbale ; elles sont aussi symptomatiques de l’état d’esprit occidental depuis la fin de la guerre froide, où l’on trouve un mélange de condescendance pour ceux qui n’adhèrent pas à l’idéal d’un « rules-based world », de réticence à l’égard de la force et de sentiment de supériorité économique et morale. La méthode n’a pas que des travers et peut même être efficace, comme le savent de nombreux Iraniens. En vue d’un objectif précis, « technologique » ou économique, par exemple empêcher ou freiner la prolifération nucléaire, les sanctions peuvent fonctionner à leur niveau. Face à la Russie aujourd’hui, quel serait toutefois l’objectif ? Le « premier niveau » de sanctions décidé par l’UE reste timidement symbolique, puisque les proches du président russe ne sont pas ciblés ; nul n’imagine sérieusement que Vladimir Poutine accepte de revenir en arrière en raison des sanctions actuelles, si ajustées qu’elles puissent être. Aller franchement au-delà, par exemple en essayant d’exclure progressivement la Russie des canaux financiers et économiques occidentaux, serait non seulement dommageable économiquement pour l’Occident, qui sort à peine d’une sévère crise économique – et singulièrement pour l’Europe, beaucoup plus exposée ici que l’Amérique – mais encore assez risqué car un tel isolement est susceptible de renforcer « l’éloignement psychologique » (lire : la paranoïa revanchiste) du régime russe actuel, voire de le menacer dans son existence, avec toutes les implications que l’on imagine.

Il est donc probable que l’on se contente en Europe de « marquer le coup », afin de ne pas affaiblir davantage notre crédibilité, en évitant d’insulter l’avenir des deux côtés. Première conséquence : les sanctions non symboliques ont de fortes chances de se concentrer sur la coopération militaire bilatérale avec la Russie ; les Etats-Unis, le Royaume-Uni et même l’Allemagne ayant ouvert la voie, il va devenir de plus en plus difficile pour la France de ne pas au moins suspendre la vente des Mistral. Deuxième conséquence : la réponse appropriée au coup de force russe ne saurait se limiter aux seules sanctions, approche par défaut et assez myope de la part d’Occidentaux qui veulent « faire quelque chose », sans trop savoir quoi ni dans quel but. C’est là que réapparaît la réassurance, dans un contexte de crise limitée, mais ouverte. Comment désormais articuler dimensions politique et militaire, doser de façon crédible des mesures visibles renforçant l’union politique entre Alliés, et des réponses militaires communes, prudentes mais fermes ?

La dissuasion, premier étage d’une réponse stratégique et militaire crédible

Si donc la crise s’enkyste, les Occidentaux ne pourront pas simplement attendre un retour à la normale. Intellectuellement confortable, une telle attitude nous brouillerait avec nos alliés européens du Nord et de l’Est, tout en accroissant la probabilité que le régime russe soit tenté d’aller plus loin. Or, et parce que la réponse ne peut se limiter à un régime de sanctions, même « smart », il doit y avoir des conséquences pour nos postures de défense. Après tout, si l’affaire de Crimée tétanise toute l’Europe nordique et orientale, c’est en raison de la question qu’elle pose implicitement : avons-nous, à l’Ouest, les capacités et la volonté de dissuader les agresseurs et de protéger nos alliés ?

La réassurance implique d’abord, en toile de fond, un volet nucléaire : on ne veut plus en parler en Europe, c’est pourtant indispensable. En cas de crise aiguë, le problème touche bien à la dimension nucléaire et en particulier à la dissuasion élargie. En réalité, le conventionnel et le nucléaire se garantissent, donc se renforcent ou à l’inverse s’affaiblissent mutuellement : pas « d’ombre portée » du nucléaire qui soit crédible « hors sol » sans engagement classique significatif, mais aussi pas d’engagement d’un corps de bataille somme toute très réduit et vulnérable face à une puissance nucléaire comme la Russie en l’absence de dissuasion. Parce qu’on se rapproche ainsi de la riposte graduée américaine, sans même qu’il y ait affrontement ouvert, on comprend que les Français ne soient pas à l’aise avec le sujet, pour d’évidentes raisons historiques et doctrinales… Mais on doit intellectuellement s’y atteler un peu, avant d’envisager sereinement des mesures militaires concrètes.

A suivre.

Auteur:
Date: Vendredi, 21. mars 2014 16:27
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7 Commentaire

  1. Daroumi mohamed
    Samedi, 22. mars 2014 16:55
    1

    Je me demande qu’elle est la logique de la France dans cette affaire de la Russie/crime? La France oublie t elle vite? Les comoriens que nous sommes avons subi le coup de force de la France dans notre pays, en nous divisant et en prenant de force notre île de Mayotte. La Russie a fait la même chose qu’elle!!! Pourquoi les français se réservent ils le droit de faire le chaud et le froid dans nos pays. Sachez que la Russie n est pas l union des comores!!!!

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    Frederic répond/replies:

    @Daroumi mohamed, Si vous etes reellement Comoriens, vous devriez savoir que la France a accorde l’independance aux iles qui le souhaiter. Les habitants de Mayotte on preferer rester francais, cela n est pas la meme chose. Et je rappelle qu’une certaine ile, Anjouan, pour ne pas la nommer, a voulu retourner sous le giron francais qui n’en a pas voulu.

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  2. 2

    Bonjour,

    j’ai l’impression – et depuis longtemps – que la Russie actuelle ne peut pas se satisfaire des conséquences de la chute du communisme, avec les pertes territoriales qu’elle a entrainées. Je crois (c’est bien entendu une opinion personnelle) que les russes se voient comme nous entre 1870 et 1914, amputés de l’Alsace-Moselle. Ils ont donc l’idée fixe de retrouver leurs frontières d’autrefois (pas l’URSS, mais au moins les forntières de 1914. Alors, il en reste, des surprises stratégiques à venir !!! Y compris au coeur de l’UE, parce que les états baltes sont condamnés, dans ce scénario.

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    Frederic répond/replies:

    @Bouchet, Hum, en 1914, l’empire russe englobait la Pologne et la Finlande. L’URSS, meme avec ses annexions en 40 et 45 etait plus petite,

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  3. 3

    […] Source : http://ultimaratio-blog.org […]

  4. 4

    […] la réassurance peut en revanche devenir l’une des principales motivations. Comme l’a rappelé Etienne de Durand, la réassurance n’est pas que militaire, elle est également diplomatique. A […]

  5. 5

    […]   […]

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