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La « réassurance », acte 1

Qu’est-ce que la « réassurance » ? Jusqu’à très récemment, personne à Paris n’y avait prêté d’attention, sauf quelques spécialistes de la chose otanienne. En gros, la réassurance désigne l’ensemble des mesures politiques et militaires que les grands pays de l’OTAN doivent prendre pour « rassurer » les Alliés d’Europe centrale et nordique par rapport à d’éventuelles menaces contre leur territoire et face à la Russie en particulier. L’actualité est ainsi faite qu’on n’a pas besoin d’expliquer en quoi la réassurance est importante, Vladimir Poutine s’en étant chargé – avant même l’affaire ukrainienne d’ailleurs, puisque les signes de tension militaire entre la Russie et certains de ses voisins européens se sont accumulés depuis plusieurs mois.

Acte I : Qu’est-ce que ce machin ?

« Réassurer » renvoie à plusieurs choses.
Le terme est employé dans le monde des assurances pour désigner les compagnies qui « réassurent » les assureurs normaux, c’est-à-dire agissent comme le prêteur en dernier recours. Récemment transposée dans le domaine de la sécurité, en particulier via un papier « fondateur », la notion de réassurance est spécifique à l’OTAN et renvoie au problème de la défense collective. Aux yeux des Alliés nordiques et orientaux, l’OTAN s’est focalisée exclusivement sur les OPEX (« crisis management » dans le jargon otanien) au détriment de sa mission première, la protection directe et territoriale des Etats membres.

Qu’il y ait un problème ou plutôt la perception d’un problème – ce qui était l’interprétation dominante pour les Alliés occidentaux jusqu’en 2008 – fait débat encore aujourd’hui, selon que l’on estime plausible ou pas une agression russe – iranienne, soudanaise, à remplir au choix – à l’encontre d’un ou plusieurs Alliés. Il faut alors, en bon français, « rassurer » sur la réalité de la défense collective dans sa double dimension politique et militaire – et accessoirement s’assurer nous-mêmes que nous sommes encore en mesure de tenir nos engagements…

Retour de la « grande guerre » – limitée
Plus largement, l’émergence de ce thème traduit le retour d’une problématique largement oubliée depuis la fin de la guerre froide : l’usage de la force entre grandes puissances. De trop nombreuses voix ont en effet proclamé depuis 20 ans l’obsolescence de la « grande guerre », et même de la guerre interétatique, et l’émergence parallèle des « nouveaux conflits ». Ce n’est donc pas un hasard si la « réassurance » apparaît à la fin des années 2000, quand la « fin de l’histoire » semble un peu moins sûre. Toutefois, il s’agit bien aujourd’hui de « guerre limitée », et non de la guerre totale préparée avant 1991. Autrement dit, il faut se préparer à des scénarios limités, qui vont de la déstabilisation à la prise de gages, de l’incursion ponctuelle dans l’espace et le temps à la frappe par missiles – mais aussi à des situations ambiguës, dans lesquelles la force peut être employée indirectement ou de façon non avouée. On est donc loin du phantasme, typique de la guerre froide, des 30 000 chars soviétiques déferlant.

Amateur ou Pro ?

Amateur ou Pro ?

Réassurance > défense collective
De fait, la « défense collective » d’aujourd’hui ne se pose pas et donc ne se pense pas dans les mêmes termes que pendant la guerre froide. Les pays européens ne sont pas confrontés à une menace constante et forcément existentielle, car nucléaire ; en retour, la solidarité transatlantique et intra-européenne est nettement moins forte. Sur le terrain, l’OTAN 2014 est bien loin de la machine de guerre politique made in USA, perçue à Paris comme rognant la liberté d’action et de pensée des Européens et les asservissant à Washington. Bien qu’encore vilipendée avec délectation par de nombreux responsables politiques hexagonaux, cette organisation-là a disparu depuis longtemps : l’OTAN « du XXIe siècle » ne commande presque plus rien, ne contraint plus ses membres (cf. les innombrables caveats en Afghanistan), et n’ancre même plus sa défense collective sur des déploiements militaires massifs et permanents. Bien au contraire, puisque la « nouvelle OTAN » ne comprend aucun déploiement à l’avant, c’est-à-dire en Europe orientale. Conjugué à la multiplication des OPEX (Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Libye) et à la focalisation quasi exclusive des « anciens Alliés » sur les missions hors zone, on comprend mieux les demandes de la « nouvelle Europe » et des Nordiques. La crise actuelle vient se greffer sur une situation rendue problématique par des facteurs structurels si connus qu’il suffit de les énumérer : désengagement relatif des Etats-Unis en train de « pivoter » vers l’Asie ou le Homeland, on ne sait trop (et donc quasi absence de troupes terrestres américaines en Europe) ; démilitarisation massive et incontrôlée de l’Europe, et refus parallèle de prendre au sérieux les questions de défense en général et la défense territoriale en particulier ; résurgence de la puissance russe ; prolifération des ADM, missiles balistiques et autre missiles de croisière, diffusion des technologies et capacités militaires (ou duales) avancées.

Conclusion 1 : la réassurance repose sur la dissuasion et les capacités de défense collective mais ne s’y résume pas et incorpore toute une dimension politique ; si elles sont correctement pensées et mises en place, les mesures de réassurance rendent inutile l’activation des premières en temps de crise.

Conclusion 2, que l’affaire de Crimée impose brutalement : la mise en œuvre des articles 4 et 5 du traité de Washington redevient d’actualité, mais ne va pas de soi dans le contexte actuel. La France est concernée par des hypothèses d’affrontement inter-étatique, et triplement : comme membre fondateur et « grande » puissance au sein de l’Alliance ; idem au sein de l’UE depuis le traité de Lisbonne (article 42, alinéa 7) ; enfin, et par-delà l’OTAN, auprès de ses alliés du golfe Persique, où nous avons désormais une base. Non, décidément, l’avenir de la guerre n’est pas qu’en Afrique.

A suivre.

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Date: Lundi, 17. mars 2014 8:44
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4 Commentaire

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    […] "L’actualité est ainsi faite qu’on n’a pas besoin d’expliquer en quoi la réassurance est importante, Vladimir Poutine s’en étant chargé – avant même l’affaire ukrainienne d’ailleurs, puisque les signes de tension militaire entre la Russie et certains de ses voisins européens se sont accumulés depuis plusieurs mois."  […]

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    […] Jusqu’à très récemment, personne à Paris n’y avait prêté d’attention, sauf quelques spécialistes de la chose otanienne. En gros, la réassurance désigne l’ensemble des mesures politiques et militaires que les grands pays de l’OTAN doivent prendre pour « rassurer » les Alliés d’Europe centrale et nordique par rapport à d’éventuelles menaces contre leur territoire et face à la Russie en particulier.  […]

  4. 4

    […] réassurance est un sujet bien connu des lecteurs d’Ultima Ratio. A l’appel des Baltes, des Polonais et des […]

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