Infected… et MutH5N1

La Commission européenne vient de publier une bande dessinée, Infected, de Jean David Morvan et Huang Jia Wei (Luxembourg, Publication Office of the European Union, 2011). La BD raconte l’histoire d’une pandémie qu’un homme arrivé du futur permet d’empêcher. Le graphisme est excellent, l’histoire un peu convenue : elle met en avant un trio de coordinateurs européen, américain et onusien sur la grippe/les pandémies/les affaires sanitaires qui rappelle le trio de coordinateurs qui avait joué un rôle important dans la gestion de la grippe aviaire à partir de 2003 (Alain Vandersmissen pour l’UE, John Lange pour les Etats-Unis, David Nabarro pour l’ONU). Une assistante chinoise tient le rôle principal : avec l’aide de l’homme venu du futur, elle sauve son boss atteint d’une maladie mortelle transmise par un singe, puis, comble du kitsch, une fois la maladie maîtrisée, embrasse l’homme du futur. Le livre se termine, outre le baiser, sur une présentation pédagogique de l’approche « Une santé » (One Health). Celle-ci doit permettre de lutter contre les maladies émergentes en liant santé humaine et animale, sans créer de nouvelles structures (grâce à un travail en réseau entre les structures existantes) et – nous promet la BD – sans nécessiter de financements supplémentaires. Sur ce sujet, je vous recommande d’ailleurs l’étude que j’ai réalisée il y a un an pour le programme santé et environnement de l’Ifri.

Outre qu’il est utile de communiquer sur l’approche Une Santé, encore fort peu connue, cette BD nous permet surtout de revenir sur un débat violent en cours au sein de la communauté scientifique travaillant sur la grippe. En 2011, deux équipes de chercheurs ont manipulé le virus H5N1 pour le rendre plus contagieux pour les furets. Pour rappel, H5N1 aurait un taux de mortalité (discuté) de 60%. On peut donc imaginer le risque pris si un tel virus était diffusé dans la nature (encore que les scientifiques discutent la portée de ce risque). Le National Science Advisory Board for Security (NSABS) américain a demandé d’expurger les publications que ces chercheurs voulaient diffuser dans Science et Nature. Le New York Times a publié un édito demandant la destruction de ces virus. Et la communauté scientifique s’est divisée. On trouve d’un côté les partisans d’une meilleure sécurité biologique (biosafety) contrôlant ce genre d’expérience, évitant de les mettre à disposition des biologistes amateurs ou Do It Yourself et les confinant à des laboratoires P4 (et non P3+ comme dans les deux expériences). De l’autre côté, on compte les partisans de la liberté de la recherche scientifique, convaincus que ces expériences contribuent à améliorer la santé publique. Ron Fouchier, le responsable de la première équipe, et ses collègues ont alors appelé à un moratoire de deux mois sur leurs recherches. Enfin, un colloque de l’OMS a quant à lui conclu que les recherches pouvaient être publiées de façon intégrale.

On note donc un véritable schisme au sein d’une communauté scientifique, autrefois unie dans la dénonciation du danger qu’ont constitué la grippe aviaire puis la grippe de 2009. Un des enjeux sous-jacent à cette crise provient de la mise en œuvre de l’accord d’avril 2011 obtenu par l’OMS sur la coopération entre pays développés et en développement pour faciliter les échanges de cellules souches : alors que longtemps le refus de l’Indonésie de partager les cellules souches de H5N1 compliquait la coopération internationale dans ce domaine, cet accord a permis de trouver un compromis et de relancer la coopération. Or si les Etats-Unis, et en l’occurrence le NSABS, peuvent décider façon unilatérale quelles connaissances scientifiques peuvent être diffusées, voire quelles recherches peuvent être conduites, et dans quelles conditions, cela peut avoir un impact sur l’accès à ces informations des scientifiques des pays en voie de développement voire leur capacité à conduire eux-mêmes de telles recherches (peu disposent d’un laboratoire P4) et donc risque de remettre en cause le bon fonctionnement de l’accord. Surtout, l’approche One Health de la Commission européenne souligne que le danger provient de l’interface entre homme, nature et animal, les maladies animales pouvant se transmettre à l’homme (zoonoses) dès lors que l’environnement est modifié. Or ce débat sur MutH5N1 souligne que ce danger peut, de fait, provenir des laboratoires et des scientifiques eux-mêmes, pourtant censés nous protéger. Cette « crise » permet de remettre en avant de la scène médiatique les questions grippales, après la controverse de la grippe 2009, mais elle le fait d’une façon bien moins consensuelle que la BD Infected : surtout elle témoigne des limites de l’approche en réseau quand il n’existe pas d’accord sur la stratégie à adopter pour gérer les maladies émergentes, donc les grippes mutantes.

Outre les sources en lien, je vous recommande l’article d’Hervé Ratel, « Fallait-il manipuler H5N1 ? », Sciences et Avenir, mars 2012, n° 781.

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Date: Jeudi, 22. mars 2012 8:39
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