Les Mille et Une Nuits d’al-Qaïda

Les ouvrages sur le terrorisme peuvent se diviser en deux camps : les enquêtes de terrain, menées par d’intrépides journalistes et des anciens du métier, et les travaux académiques ou synthétiques, écrits à l’abri du bruit et de la fureur. Le livre Inside Al Qaeda and the Taliban se place clairement dans la première catégorie, ne serait-ce qu’à en juger par le destin de son auteur, le journaliste pakistanais Syed Saleem Shahzad, correspondant de l’Asia Times on Line au Pakistan et assassiné le 30 mai 2011 à l’âge de 40 ans.

Ce texte posthume de 250 pages n’est pas d’une lecture facile. Loin des grandes fresques parfaitement composées à la Ahmed Rashid, le livre de Shahzad est une mosaïque d’éléments, parfois redondants et dépourvus d’ordre chronologique, le tout dans un anglais parfois baroque. Et pour cause, l’ouvrage ne cesse de se référer aux Contes des Mille et Une Nuits comme une clé de lecture des chemins sinueux du jihadisme international. Les éléments factuels, souvent inédits, sont entrecoupés de longues considérations sur l’évolution idéologique du jihadisme dont l’auteur aurait certainement pu se passer. Il faut pourtant savoir dépasser ces aspects pour se plonger dans sa description des stratégies de pouvoir mises en œuvre par les combattants du Khorasan – une région mythique de la tradition islamique recouvrant une zone Ak-Pak élargie, de la vallée de la Ferghana en Asie centrale aux bouches de l’Indus.

Shahzad décrit la reconstitution par Al-Qaïda d’un réseau d’alliances au lendemain de son éviction d’Afghanistan à l’hiver 2001-2002. Alors que les Talibans afghans regroupés autour du Mollah Omar souhaitaient se concentrer sur la guerre contre l’OTAN, al-Qaïda aurait cherché à se reconstituer sur un terreau pakistanais. Leur vision reposait alors dans une stratégie indirecte assez fine destinée à couper les Occidentaux de leur voie logistique principale (un axe routier passant de Karachi à la passe de Khyber).  C’est dans cette perspective qu’il faudrait ainsi interpréter la création de la Jundullah, une organisation subversive essentiellement destinée à récupérer les membres des groupes armés pakistanais préexistants (Lashkar-e-Jhangvi, Jaish-e-Mohammad, Harkat-ul Mujahadeen, etc.) et à les rediriger vers la frontière nord-ouest du pays.

Dans cet effort, al-Qaïda aurait paradoxalement bénéficié de la pression américaine sur les Pakistanais pour lutter contre les réseaux jihadistes qu’ils avaient eux-mêmes suscité depuis le milieu des années 1970, en Afghanistan comme au Cachemire. Dès 2004, le retournement de l’ISI contre ses anciens proxies provoque un afflux de milliers de combattants dans les zones tribales : les premiers à les accueillir sont Jalaluddin Haqqani et son fils Sirajuddin – lui-même très proche de personnalités « arabes » dont Abu Laith al-Libi. C’est à partir de ce noyau pakistanais que se développe le mouvement des Talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliba Pakistan) ainsi que la base stratégique permettant aux Talibans afghans de lancer leur offensive du printemps 2006. Shahzad souligne ainsi un point fondamental : au contraire des insurgés irakiens, les Talibans afghans sont inextricablement liés à leurs soutiens internationaux – dont al-Qaïda, quelle que soit sa délimitation, fait naturellement partie.

Dès lors, al-Qaïda n’aurait eu de cesse de développer deux stratégies : d’une part accroître son influence sur les Néo-Talibans en se rendant indispensable à leur combat – le réseau Haqqani, à la croisée des deux mondes, tient une place centrale dans ce dispositif – ; d’autre part de s’appuyer sur ses nouveaux éléments punjabis pour développer une stratégie internationale – c’est le sens de la création d’un nouvel organe, Lashkar al-Zil (LaZ).

Parmi les combattants punjabis qui arrivent au Waziristan pour nourrir LaZ, Shahzad distingue deux hommes : Muhammad Ilyas Kashmiri, chef de la légendaire Brigade 313 et Haroon Ashik, ancien officier et membre du principal proxy de l’ISI, Lashkar-e-Taiba (LeT). Haroon, ancien commandant dans l’armée avant d’intégrer le LeT, a d’ailleurs participé à de nombreuses missions en Afrique (Sierra Leone, RDC) comme casque bleu et a ainsi pu observer de près les comportements des militaires occidentaux. Formé par les Pakistanais aux études stratégiques (et notamment à l’histoire des insurrections vietnamiennes et tamoules), il insuffle aux Talibans afghans et pakistanais des conceptions tactico-stratégiques sophistiquées, ce qui, selon Shahzad expliquerait l’amélioration qualitative des opérations en Afghanistan à partir de 2008.

Muhammad Ilyas Kashmiri (1964-2011)

Kashmiri quant à lui apporte une nouvelle stratégie pour le jihad au Khorasan : selon lui, l’alliance américano-pakistanaise est le nœud du problème et, malgré ses errements, finira par avoir raison du mouvement. La solution viendra de l’Inde : un regain de tension, voire un conflit indo-pakistanais, le voisin oriental dégagera les marges de manœuvres à l’Est et rétablira la solidarité islamique. C’est l’origine des attentats de Bombay du 26 septembre 2008, organisés par Haroon, sous le patronage de Kashmiri, avec l’aide de ses anciens frères d’armes du LeT – Haroon aurait ainsi détourné une opération de routine de ce proxy traditionnel de l’ISI pour en faire un attentats jihadiste sans précédent. Pour Shahzad, cet attentat était destiné à provoquer une nouvelle guerre indo-pakistanaise: la marque du LeT étant, en Inde, synonyme d’ISI, une telle attaque ne pouvait s’agir que d’une provocation. L’intense action diplomatique américaine permet cependant de l’éviter et c’est en planifiant un second attentat, cette fois-ci contre des sites nucléaires et militaires indiens, que Rahman, puis Haroon sont finalement arrêtés. Quant à Kashmiri, il est tué en juin 2011 dans une frappe de drone.

En dépit des lourdeurs d’écriture et de construction, de passages beaucoup moins convaincants sur des régions hors de sa zone d’expertise (Somalie, Yémen, Asie centrale, Tchétchénie) et d’exagérations parfois aberrantes (il y aurait selon lui 100 000 combattants du jihad au seul Pakistan…), l’ouvrage de Shahzad n’en est pas moins un travail impressionnant. A l’heure où tous s’interrogent sur les raisons de la présence occidentale en Afghanistan, et l’existence d’intérêts vitaux en jeu, à l’heure où les tractations avec les Talibans semblent plus que jamais présager de leur retour au pouvoir, ce livre vient réaffirmer la réalité de la menace que le terrorisme radical continue de faire peser sur la stabilité du monde.

Auteur:
Date: Jeudi, 16. février 2012 6:24
Trackback: Trackback-URL Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu

Flux des commentaires: RSS 2.0 Commenter cet article

3 Commentaire

  1. 1

    Je partage votre avis sur ce livre: les détails donnés par Shahzad sur les organisations pakistanaises et afghanes sont très intéressants, mais sa grande faiblesse apparaît dès lors qu’il se risque à des considérations générales sur l’islamisme ou sur des espaces géographiques en dehors de son aire de compétence, comme vous l’avez noté. Un livre néanmoins très intéressant notamment quand il relève les divergences entre Talibans et Al qaeda…

    [Reply]

  2. 2

    Résumé très interressant de ce livre. Y a t’il une chance pour qu’il soit traduit en français ?

    [Reply]

  3. 3

    Désolé, nous n’avons aucune information concernant une éventuelle traduction de ce livre en français…

    [Reply]

Envoyer


9 + 3 =