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Du bon usage de l’histoire pour la contre-insurrection

La section Point de vue du  site du Monde vient de publier ce vendredi un article intitulé « Du mauvaise [sic] usage de l’histoire pour la contre-insurrection » avec déjà un certain nombre de réactions dubitatives de la blogosophère (Mars Attaque, Alliance GéoStratégique). Il s’agit d’une attaque en règle contre l’emploi de l’histoire dans l’élaboration d’une doctrine de contre-insurrection. Par-delà les tournures de style parfois étranges, l’auteur pose  toutefois des questions importantes qui méritent une réponse -encore une fois ce post ne fait qu’apporter un point de vue à d’autres commentaires déjà émis. L’auteur pointe entre autres deux errements selon lui caractéristiques de certaines études relatives à la COIN. Le premier tient au manque de moralité supposé de ce type de recherche  :

Mais il arrive que le système académique, qui est censé favoriser l’originalité, pousse certains chercheurs dans des directions complètement aberrantes, comme à se demander si éliminer les populations locales est une tactique de « Coin » efficace (le chercheur auquel il est fait référence ne se posait évidemment aucune question liée au respect du droit international ou à l’effet psychologiquement dévastateur que peut avoir le fait de devoir tirer sur des femmes et enfants pour des soldats de 22 ans).

On pourra sans doute s’amuser de ce que c’est aux soldats que l’auteur pense lorsqu’il évoque « les effets dévastateurs » de l’élimination des populations locales… Mais plus sérieusement, rappelons, puisqu’il le faut, qu’une analyse stratégique ne se pose pas sur le plan de la morale, mais bien d’une rationalité hypothétique (zweckrationalität, pour réemployer les termes de Weber). L’éthique, impératif catégorique procédant de la wertrationalität, a bien heureusement sa place dans la décision politique, mais en combinaison avec la stratégie, le droit ou encore l’économie qui sont autant de domaines que doivent prendre en compte les hommes d’État.

La discussion autour de l’efficacité stratégique d’une pratique, aussi inhumaine soit-elle, n’a donc rien de choquant dans ce type de littérature — après tout Brodie évoquait bien  l’apocalypse nucléaire comme hypothèse de travail. En revanche, la discréditer pour des raisons d’inefficacité revient à abaisser le problème. Je m’explique : la raison pour laquelle nous nous refusons à faire de la contre-insurrection « à la Poutine » n’est pas due à son inefficacité (l’histoire a malheureusement parfois prouvé le contraire) mais bien aux valeurs morales qui nous en empêchent. Il est donc normal pour un chercheur de déployer l’ensemble du spectre de l’efficacité stratégique, pour montrer ensuite la difficulté d’un tel choix. Il faut voir les choses en face et reconnaître que  la contre-insurrection a fonctionné très bien pendant des siècles (relisons par exemple « la guerre d’extermination des Éburons » dans la Guerre des Gaules César), mais à un prix moral et humain que les démocraties ne sont plus prêtes à payer — lire à ce propos, How Democracies Lose Small Wars de Gil Merom. La question aujourd’hui est donc la suivante : « pouvons nous gagner sans perdre notre âme ? ».

La seconde attaque de l’article porte sur les analogies hâtives et les comparaisons excessives des études COIN :

Après tout, les Pashtouns comme les Irakiens sont tous des musulmans plus ou moins barbares n’est-ce pas ? N’est-il pas légitime de comparer les deux situations ? Non ! Le contexte irakien n’a rien à voir avec le contexte afghan : les cultures, les langues, les traditions et les conditions tactiques et stratégiques ne sont absolument pas les mêmes.

Derrière ces accusations de racisme quelque peu futiles, se cache un relativisme culturel et stratégique courant qui s’évertue systématiquement à condamner chaque comparaison spatiale ou diachronique. Un tel chantage intellectuel est profondément mortifère pour la pensée politique. Il me semble au contraire qu’il est toujours permis de comparer, parce que ce sont précisément les différences qui stimulent l’esprit et permettent dégager des concepts généraux. Car il existe bien de tels concepts généraux liés à la guerre irrégulière — la guerre est certes un caméléon, nous dit Clausewitz, mais les caméléons sont-ils dépourvus de métabolisme ?— et a fortiori quand les insurgés eux-mêmes récupèrent des techniques et des représentations d’autres insurrections.

Ainsi, s’il est sans doute dangereux de vouloir plaquer stupidement le demi-succès du surge irakien sur la COIN en Afghanistan, rappelons que les insurgés afghans (ou non) n’ont pas hésité quant à eux à récupérer des tactiques voire des stratégies éprouvées en Irak — tous comme en leurs temps les partisans du FLN ont pu lire Mao, et ce, malgré le gouffre culturel qui les séparaient.  Laissons-donc les chercheurs comparer ce qui peut l’être, sans caricaturer leurs travaux (qui peuvent bien sûr avoir des défauts), mais rappelons que personne n’a jamais dit que l’Afghanistan était l’Algérie ou  le Vietnam — en tout cas Kilcullen, pointé dans l’article, ne le dit pas : lui comme d’autres, aux États-Unis, mais aussi en France (Chareyron, Taillat, Le Nen, etc.) ont d’ailleurs mis en garde à plusieurs reprises  contre toute confusion entre l’histoire et la géographie.

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Date: Dimanche, 7. novembre 2010 12:53
Trackback: Trackback-URL Catégorie: Analyses, Lu, vu, attendu

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5 Commentaire

  1. 1

    [...] This post was mentioned on Twitter by Corentin B, Tower'Sight. Tower'Sight said: Du bon usage de l’histoire pour la contre-insurrection: La section Point de vue du  site du Monde vient de publi… http://bit.ly/9XJZaL [...]

  2. Stéphane Taillat
    Lundi, 8. novembre 2010 9:44
    2

    Merci à Elie Tenenbaum. Nos deux remarques se complètent admirablement.
    Cela me fait penser que j’ai oublié de le féliciter pour l’agrégation: bienvenue cher collègue.
    Stéphane TAILLAT
    Enseignant aux Ecoles de St-Cyr Coëtquidan

    [Reply]

    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @Stéphane Taillat, Merci beaucoup – ton post sur AGS était excellent, il ne restait que ces éléments à commenter! A très bientôt, à l’IFRI me semble-t-il.

    [Reply]

  3. 3

    La réponse d’Elie Tenenbaum apparait très convaincante lorsqu’elle aborde l’intérêt des comparaisons historiques sérieusement outillées et beaucoup moins lorsqu’elle se porte sur le champ éthico-stratégique. Sans souscrire à l’intégralité de la critique formulée par l’article du Monde à l’encontre du prétendu cynisme des études de COIN, je trouve surprenant de situer prioritairement les « valeurs morales » comme des freins ou des « obstacles » à l’action alors que l’expérience prouve plutôt qu’elles peuvent être des bornes tout autant que des ressorts.

    Le fait que la France, les Etats-Unis ou le Canada se soient engagés et maintiennent leur engagement en Afghanistan a été et reste appuyé (ou contesté) notamment par différentes justifications d’ordre éthico-politique (dont la riposte à l’agression de septembre 2001, les ravages locaux des Talibans et le péril pour la paix et la sécurité régionales que pourrait représenter la défaite de l’actuel gouvernement Afghan). Pour paraphraser Michael Walzer, tant que les guerres se feront « avec des soldats », ce à quoi on pourrait ajouter « parmi et au nom d’autres femmes et hommes », l’analyse politico-stratégique ne pourra être découplée de l’interrogation éthique.

    Le fait que « nous nous refusons de faire de la contre-insurrection à la Poutine » ne peut se limiter « aux valeurs morales qui nous en empêchent » mais inclut immanquablement la prise en compte l’inefficacité ou pour le dire autrement du cout d’une telle stratégie dans le contexte politique, social et culturel qui se trouve être le notre aujourd’hui. L’espace délibératif Russe n’est pas celui de la France tout comme d’ailleurs les guerres de Tchétchénie ont été différentiables l’une de l’autre et ne sont pas celles d’Afghanistan ou d’Irak… ni de Géorgie (une partie des négociateurs français ont défendu l’idée que la limitation Russe dans l’offensive ou la contre-offensive tenait entre autre au peu d’envie qu’avait Vladimir Poutine de « passer [aux yeux de l’histoire] pour un George Walker Bush »).

    La morale n’a rien non plus d’un « impératif catégorique » univoque. En faire l’étude c’est d’abord constater son ancrage contextuel et ses différentes facettes axiologiques. A cet égard, elle peut être déontologiste (et se préoccuper avant tout autre chose du but guidant l’action) mais elle peut également se faire conséquentialiste et préférer commander par exemple l’application de vertus telles que la tempérance ou la prudence. D’où l’opinion selon laquelle le discours « réaliste » (d’un Morgenthau et sans doute encore moins d’un Aron) n’est pas un discours amoral mais repose sur le choix d’une éthique de la conséquence.

    En définitive, croiser analyse stratégique et questionnement éthique via une interrogation portant notamment sur l’efficacité/inefficacité des choix d’emploi de la force apparait être un projet tout à fait central dans la réflexion globale portée sur les conflictualités et les façons contemporaines de mener la guerre.

    [Reply]

    Elie Tenenbaum répond/replies:

    @Guillaume Durin, merci de votre réponse. Je ne voudrais pas qu’il y ait méprise. Les questions éthiques ont effectivement montré leur impact sur l’efficacité stratégique (et même tactico-opérationnelle) à maintes reprises dans le cadre d’une société globale hyper-médiatisée (comme le montre la réflexion autour du « caporal stratégique ») mais aussi dans la mesure où elles s’intègrent directement dans une stratégie d’adhésion populaire (‘Hearts and Minds’) sur le terrain. Loin de moi donc l’idée de dénigrer tout apport d’une éthique conséquentialiste dans le débat stratégique.
    Ce que je critiquais en l’occurrence relevait de la critique morale (voire moraliste) de l’étude même d’une pratique militaire. Autrement dit, l’idée selon laquelle il serait immoral de reconnaître que, dans le cadre de leur système moral et politique, la « contre-insurrection par le vide » des Romains ou des Russes était efficace (tactiquement et stratégiquement), et ce, malgré son immoralité (au sens déontologique). Il faut parfois oser reconnaître qu’une approche de ce type marche, quitte à montrer ensuite les raisons (déontologiques ou conséquentialistes) pour lesquelles elle ne peut être mise en œuvre aujourd’hui .
    C’est ce quasi-terrorisme intellectuel que je cherchais à dénoncer et non l’introduction du facteur éthique dans la réflexion stratégique en soi.

    [Reply]

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