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Pakistan: inondations et radicalisation

Ce post a été rédigé par Elie Tenenbaum qui rejoindra au mois d’octobre l’équipe du Centre des études de sécurité de l’Ifri et qui sera donc amené à contribuer régulièrement au blog Ultima Ratio.

L’histoire militaire regorge de batailles où la météo a joué un rôle important : le brouillard cachant les divisions de Soult à Austerlitz, les intempéries bloquant l’avance allemande devant Moscou à l’automne 1941, le mauvais temps du 6 juin 1944. Ces conditions météorologiques contribuent en partie aux frictions du « brouillard de la guerre » (au côté du flou des intentions et de la volonté), pour reprendre Clausewitz, de celles qui font de la stratégie un art et non une science. Pourquoi le climat ne jouerait-il donc plus un rôle aussi important dans les guerres irrégulières ? A condition que l’on sache regarder dans la bonne direction, le climat peut s’y révéler un facteur déterminant. À plus forte raison, lorsqu’il s’agit d’une catastrophe naturelle comme les inondations qui viennent de frapper le Pakistan cet l’été, les conditions météo peuvent aller jusqu’à exercer une importance stratégique — là où elles restaient souvent tactico-opérationnelles dans la guerre classique.

Les catastrophes naturelles ne sont certes pas toujours favorables aux insurrections. La rébellion tamoule, frappée de plein fouet dans son infrastructure par le tsunami de 2004, n’a pas survécu longtemps au désastre. De même que la rébellion de la Province indépendantiste d’Aceh en Indonésie a rallié un processus gouvernemental dans la foulée de la reconstruction de la zone.
Au Pakistan, cependant, les inondations de l’été pourraient bien avoir un impact stratégique en faveur de l’insurrection talibane. L’inondation s’est en effet répandue depuis la Province du Nord-Ouest (NWFP) et l’amont de la vallée de l’Indus, jusque vers le Pendjab et le Sindh, provinces populeuses du Pakistan. Un mouvement qui n’est pas sans rappeler la marche des Talibans vers les centres démographiques du pays — même si ces derniers n’en sont pas encore là.
Derrière cette métaphore en apparence un peu facile se tient une réalité stratégique et politique – le lien entre insurrection et inondation – souvent à peine effleurée par les médias. Dans le cadre d’une stratégie insurrectionnelle, orthodoxe ou non, il s’agit d’arracher les populations à l’emprise gouvernementale. La légitimité du gouvernement est donc la première cible des rebelles. Que pouvaient donc rêver les Talibans de mieux qu’un désastre de cette dimension pour dresser naturellement la population contre l’incurie gouvernementale ? La lenteur de la réaction institutionnelle face à l’ampleur de la catastrophe mais surtout la surprenante tournée internationale de Zardari en juillet, alors que le déluge s’abattait sur le pays, a engendré un très fort sentiment d’abandon des victimes, comme on peut le voir ici :

Autant de nouvelles recrues pour les Talibans ? On pourrait être tenté de le croire à la lecture de cet article du Sun qui affirme, citant un officier de l’ISI, que les Talibans auraient lancé une campagne de recrutement de 50 000 hommes parmi les victimes des inondations. La journaliste cite à ce propos un habitant de la vallée de Swat (talibanisée, puis reprise par l’armée l’été dernier et aujourd’hui sous les eaux) : « Les Talibans nous apportent du riz et nous sommes affamés. Les gens ici sont simples et facilement influençables ». Conscient de cette menace, le ministre de l’Intérieur Rahman Marik a d’ailleurs appelé à davantage d’aide internationale pour empêcher que les « extrémistes » ne deviennent des héros pour les sinistrés. Ce phénomène conduit l’analyste Khaled Ahmed, rédacteur  du Friday Times de Lahore, à parler de talibanisation de l’inondation. C’est d’ailleurs sans surprise qu’on voit certains groupes insurgés, soucieux de conserver le « monopole du cœur » auprès des populations, menacer les humanitaires étrangers qui participent à des actions d’aide aux populations.
Sur le plan logistique et opérationnel, là encore, l’avantage semble tourner à l’insurrection : l’armée pakistanaise, déjà mal en point et étirée au maximum sur ses deux fronts, se voit désormais occupée dans tout le pays à des opérations de sauvetage et doit de fait relâcher la pression qu’elle exerçait depuis un an sur les zones tribales. Les inondations représentent une bouffée d’oxygène pour les insurgés qui peuvent ainsi se réorganiser.
Enfin, sur le long terme, et c’est peut-être l’élément le plus inquiétant, l’interprétation de cette catastrophe comme expression d’un courroux divin se répand parmi des populations désespérées et en quête de repères. Au cours du mois d’août, de nombreux dignitaires religieux, comme le Maulana Haneef Jalundhari, directeur de la plus grande madrasa de Multan, ont ainsi affirmé que la nation du Pakistan avait commis certains actes odieux aux yeux d’Allah qui lui a envoyé cette calamité. Les éléments engendrent bien souvent la radicalisation des sociétés. Ce fut le cas à Aceh qui a vu l’imposition de la Charia justifiée par l’interprétation du Tsunami de 2004 comme fléau de Dieu.


Après le tsunami, la charia
envoyé par samyr1973. – L’info video en direct.

Rien de bien nouveau dans cette crédulité, que l’on songe à l’importance accordée par les Romains aux présages ou, plus près de nous, à Candide et Pangloss assistant, à Lisbonne en 1755, à l’autodafé de l’Inquisition censé empêcher la terre de trembler à nouveau.

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Date: Mardi, 7. septembre 2010 7:37
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Un commentaire

  1. 1

    Voir déjà un billet sur le sujet à http://www.egeablog.net/dotclear/index.php?post/2010/09/06/Inondation-et-talibans

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