McChrystal : le système disjoncte
Barack Obama a révoqué le général Stanley McChrystal de ses fonctions de commandant en chef de l’ISAF et a nommé à sa place son supérieur direct, le désormais fameux général Petraeus. La décision est tombée seulement quelques jours après la publication de l’article de Rolling Stone intitulé The Runaway General, dans lequel l’entourage de McChrystal et lui-même occasionnellement se laissaient aller à des remarques désobligeantes et parfois injurieuses à l’encontre de la plupart des membres de l’Administration Obama impliqués dans le dossier afghan.
La lecture de l’article en question appelle plusieurs commentaires d’inégale importance, sur l’Afghanistan, l’Administration Obama ou le système de prise de décision américain. Mais commençons par le commencement, c’est-à-dire le papier lui-même.
Chose bizarre, dans le torrent de commentaires et de discussions suscitées par l’affaire McChrystal et cet article de Michael Hastings, personne ou presque ne s’est avisé de relever l’évidence : il s’agit à la fois d’un texte médiocre et d’une charge biaisée. L’auteur désapprouve visiblement et la poursuite de l’intervention en Afghanistan, et ce qu’il est convenu d’appeler la contre-insurrection – c’est bien son droit. Mais c’est également celui du lecteur que d’attendre une critique argumentée, surtout dans un papier aussi long et de la part d’un journaliste qui a passé beaucoup de temps auprès de la « Team America ». Or, mises à part quelques remarques allusives sur l’échec de l’opération sur Marjah ou sur la corruption, et quelques simplifications au passage (sur la démission du président allemand fin mai), on entend bien peu parler d’Afghanistan. La fin de l’article en particulier ne laisse aucun doute sur le fait que son auteur est arrivé sur place avec sa conclusion en poche et ses préjugés en sautoir (« So far, counterinsurgency has succeeded only in creating a never-ending demand for the primary product supplied by the military: perpetual war »). Voir aussi ce qu’il dit de la nomination de Petraeus.
Ce qui frappe le plus, dans cet article, est le talent assez malhonnête avec lequel Hastings mélange analyses hâtives, détails personnels (que vient faire la femme du général dans tout ceci ?) et anecdotes croustillantes. Dans ce tourbillon, une impression principale est savamment construite, celle d’un groupe d’officiers cyniques et arrogants, en rupture avec les autorités civiles et d’ailleurs tous ceux qui ne partagent pas leurs vues, apparemment plus occupés à dénigrer leurs adversaires du Beltway qu’à conduire la guerre. Avec, bien sûr et en exergue dans le papier, les blagues douteuses et autres commentaires désobligeants qui ont conduit à la mise à pied de McChrystal : Biden « va te faire voir », la « trahison» d’Eikenberry, etc. Et bien, il se trouve que j’ai moi aussi passé un mois, en juillet 2009, en compagnie de McChrystal et surtout de son staff : à aucun moment je n’ai de près ou de loin entendu des commentaires de ce genre. Je veux bien qu’on les réserve « entre soi » et surtout que la détérioration de la situation explique ce changement d’ambiance, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce sont là des propos de comptoir, lâchés dans l’atmosphère décontractée d’un bar parisien et que l’auteur a systématiquement relevés et sortis de leur contexte pour renforcer cette impression d’ambiance délétère.
On ne peut que déplorer le manque de discernement du général : pourquoi accorder un tel accès à un journaliste non spécialisé, provenant qui plus est de Rolling Stone ? Un peu comme si l’armée française essayait de « vendre » son action en Kapisa aux Inrockuptibles en leur ouvrant toutes les portes. On peut surtout se demander pourquoi le papier a été validé par McChrystal ou son staff et pourquoi les propos tenus n’ont pas été démentis. Parmi les hypothèses évoquées ça et là : découragement, fatigue, faute professionnelle ou plan machiavélique de la part de McChrystal afin d’être délivré de la responsabilité d’une défaite annoncée… Mais le plus plausible est le non-respect de la séparation entre « on » et « off », avec un papier déjà diffusé de toute façon.
Nul doute que les livres à venir des journalistes spécialisés et des historiens feront toute la lumière – Tom Ricks doit déjà travailler à un « Fiasco 2 ». En attendant, cette lamentable affaire amène à s’interroger sur les conséquences pour l’Afghanistan comme sur l’état des relations civilo-militaires aux Etats-Unis.
Et là, pas de doute : le renvoi de Stanley McChrystal est une bien mauvaise nouvelle qui vient aggraver une situation dégradée. Il ne s’agit pas tant ici de la dégradation de la sécurité sur le terrain. Quoique préoccupante, elle s’explique d’abord par l’héritage des cinq dernières années et la lenteur avec laquelle les renforts américains se déploient sur place : la dernière des brigades prévues par le surge n’arrivera en effet qu’en novembre. Il est donc trop tôt pour porter un jugement sur les effets du surge et de la stratégie de contre-insurrection adoptée à l’automne dernier. Le vrai problème, c’est bien que tous les acteurs sentent la volonté américaine vaciller.
Déjà perceptibles l’année dernière à l’occasion des débats sur le rapport McChrystal, ces hésitations se sont traduites par l’annonce d’un début de retrait militaire programmé pour l’été 2011, et donc l’imposition d’un calendrier arbitraire qui doit plus à la politique intérieure américaine (comment satisfaire l’aile gauche démocrate sans fâcher les centristes et les républicains modérés) qu’aux impératifs stratégiques. Plus grave, ces hésitations se sont poursuivies après l’adoption de la stratégie McChrystal par Barack Obama et n’ont en fait jamais cessé :
- « TD » (télégrammes diplomatiques pour ceux qui n’ont pas la chance de s’épanouir au Quai d’Orsay) violemment critiques, au demeurant intéressants, de l’ambassadeur américain à Kaboul, Karl Eikenberry, qui finissent opportunément à la une du New York Times
- attaques régulières de l’entourage du Vice-président Joe Biden, non moins régulièrement « fuitées » vers les alliés et la presse
- impuissance diplomatique de l’envoyé spécial Richard Holbrooke, bien connue depuis plusieurs mois de tous ceux qui suivent les affaires afghanes.
Compte tenu de ces éléments et des relations détestables que tous les officiels américains à l’exception de McChrystal entretiennent avec Karzai – qui a d’ailleurs soutenu le général – il n’est guère étonnant que le président afghan fasse sa pénitence de Canossa auprès des ennemis d’hier, d’où :
- le renvoi préalable d’Armullah Saleh (directeur des services de renseignement) et d’Hanif Atmar (ministre de l’Intérieur), remplacé par Bismullah Khan (qui perd son poste de chef d’état-major)
- les tractations directes avec les Talibans, l’armée pakistanaise, et finalement Sirajuddin Haqqani (et pourquoi pas avec Himmler ? commente un ami désabusé qui travaille sur place dans le développement)
- le mécontentement de plus en plus bruyant des non-Pachtounes et membres de l’ex-Alliance du Nord.
Dans ces conditions, et sans qu’elles soient plus excusables dans leur forme, on comprend mieux les frustrations de l’équipe McChrystal sur le fond. Or, tout le monde ou presque à Washington a appelé au renvoi de McChrystal ou l’a approuvé après coup, au motif que ces propos peu glorieux remettaient en cause le principe de suprématie du pouvoir civil sur les militaires. Abu Muqawama se félicite ainsi que l’affaire n’ait pas été politisée et qu’un conservateur notoire comme Eliot Cohen participe à ce consensus. Bien que les comparaisons avec MacArthur ou McClellan soient assez ridicules, on peut en effet se réjouir que le renvoi de McChrystal n’ait pas donné lieu à une politisation partisane – le choix de l’inattaquable Petraeus y est sans doute pour quelque chose.
Par-delà ces congratulations un peu faciles, il y existe une autre lecture, beaucoup moins favorable. Le caractère fréquemment problématique des relations civilo-militaires aux Etats-Unis, dès avant le Vietnam jusqu’à Clinton et Rumsfeld, a fait l’objet d’une littérature abondante, qui s’est souvent trompé de cible en se focalisant sur le divorce entre une armée massivement conservatrice et une société liberal, alors que le cœur du problème se situe à un niveau proprement stratégique, entre la haute hiérarchie militaire (top brass) et les autorités civiles. En n’oubliant pas qu’il est, en droit comme dans les faits, le premier responsable de cette situation, le général McChrystal est loin d’avoir défié l’autorité civile comme Colin Powell avait pu le faire en son temps – de manière plus policée il est vrai. McChrystal sert en réalité de bouc émissaire commode à un système de prise de décision stratégique parfaitement dysfonctionnel, avec un Président qui n’avalise qu’à moitié (effectifs, calendrier) la stratégie du commandant en chef qu’il a pourtant choisi, un Vice-président qui s’emploie à saboter la mission par un constant travail de sape, et la plupart des officiels impliqués qui se révèlent incapables de travailler en bonne intelligence les uns avec les autres – à l’exception d’Hillary Clinton et de Robert Gates, semble-t-il.
Il y a là un parallèle étrange et inversé avec l’équipe précédente : à Bush investi d’une mission, guidé par un Vice-président archi-conservateur, manipulateur et secret répond Obama, intellectuel rompu aux débats mais indécis, doublé d’un VP centriste, manipulateur à sa manière et omniprésent dans les media. Dans les deux cas, l’évolution du système américain, influencé par la politique intérieure, les rivalités bureaucratiques et les divisions partisanes, débouche sur un processus de prise de décision dysfonctionnel : « the interagency process is broken » selon le mot de Colin Powell rapporté par Bob Woodward.
Toute cette affaire démontre à nouveau l’incompétence stratégique grandissante des Etats-Unis. Non que cela excuse l’incompétence et les atermoiements propres aux Européens, mais quelle crédibilité les alliés doivent-ils accorder au leadership américain quand le gouvernement des Etats-Unis est divisé à ce point ? Bien que subordonnées à la politique, les affaires stratégiques en diffèrent radicalement car elles exigent d’abord d’un gouvernement qu’il « décide dans l’incertitude » et sache faire bloc. Si la politique est souvent définie comme l’art du compromis, en stratégie, à l’inverse, hésiter c’est tomber : demi-mesures et revirements sont presque toujours la pire des solutions. Souhaitons que le président Obama sache mettre son équipe en ordre de bataille et en particulier réduise au silence son Vice-président, qui au passage ne fait pas partie de la chaîne de commandement. Dans des éditoriaux remarquables, le New York Times et le Washington Post n’ont d’ailleurs pas hésité à appeler au remplacement de ces officiels que l’équipe de McChrystal a tourné en dérision, et à exhorter Barack Obama à enfin prendre toutes ses responsabilités de commandant en chef – ce qu’il semble vouloir faire désormais en déclarant qu’il ne tolérera pas les « divisions ». Il serait temps.

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Jeudi, 1. juillet 2010 17:12
Obama semble vouloir réaffirmer son autorité, mais un certain nombre de problèmes se posent.
- C’est surtout l’autorité de Rolling Stone qui est ici affirmée. Si le seul crime de McChrystal est d’avoir été victime de la malhonnêteté d’un journaliste, ce qui est une hypothèse plausible, son renvoi constitue une validation du procédé journalistique utilisé.
- Si McChrystal a effectivement tenu publiquement les propos qui lui sont prêtés, son renvoi revient à accepter le pouvoir de la presse et de la « com » en général. McChrystal ne fait état d’aucune divergence de fond avec son commandant en chef, contrairement à McArthur, avec qui on l’a improprement comparé. Il n’a pas fait preuve d’indiscipline, sinon d’une façon exclusivement formelle, ce qui devrait passer au second plan en temps de guerre. Ce qui est reproché à McChrystal est en quelque sorte d’avoir mal géré sa com. L’argument est un peu circulaire : la preuve qu’il a une mauvaise com, c’est qu’on dit du mal de lui (et notamment qu’il a une mauvaise com).
- L’autorité du pouvoir politique sur l’outil militaire n’est pas un problème nouveau. Dans le contexte américain actuel, il se pose cependant d’une façon particulièrement aigüe. La sphère politique américaine n’est pas toujours un modèle de discipline et de civisme. L’administration Obama quant à elle n’a pas fait preuve d’une grande capacité à définir des orientations stratégiques et à s’y tenir coûte que coûte. Cette affaire a peut-être renforcé l’autorité d’Obama, mais il n’est pas sûr qu’elle l’ait beaucoup justifiée aux yeux de ceux sur qui elle s’exerce.
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Vendredi, 2. juillet 2010 9:00
Le post d’Etienne m’a donné envie de me replonger dans « De la démocratie en Amérique » de Tocqueville, classique de la science politique écrit il y a près de deux siècles. Je me souvenais que certains passages étaient consacrés à la presse mais je ne me rappelais plus précisément de leur teneur.
Voici quelques extraits qu’il est amusant de relire à l’aune de l’affaire McChrystal:
- « En Amérique, la presse a les mêmes goûts destructeurs qu’en France, et la même violence sans les mêmes causes de colère. En Amérique, comme en France, elle est cette puissance extraordinaire, si étrangement mélangée de biens et de maux, que sans elle la liberté ne saurait vivre et qu’avec elle l’ordre peut à peine se maintenir ».
- « L’esprit du journaliste, en Amérique, est de s’attaquer grossièrement, sans apprêt et sans art, aux passions de ceux auxquels il s’adresse, de laisser là les principes pour saisir les hommes; de suivre ceux-ci dans leur vie privée, et de mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices ».
- Et Tocqueville de commenter: « J’avoue que je ne porte point à la liberté de la presse cet amour complet et instantané qu’on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature. Je l’aime par la considération des maux qu’elle empêche bien plus que pour les biens qu’elle fait ».
Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus, ces extraits sont tirés du chapitre 3 de la deuxième partie (volume 1).
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Samedi, 3. juillet 2010 3:11
Je pense egalement comme Jean que le precedent de Mc Arthur qui si a premiere vue pouvait se comparer a une critique du pouvoir politique par le militaire fut plus en fait la consequence d’un debat acharne entre deux options politiques et strategiques apres WWII » Asia first » ou » Keep Europa Free » Dans ce debat qui opposa deux clans politiques bien definis et puissants Truman a du trancher en faveur de Nato Dans cette optique la remarque de Mc Arthur etait plus une opinion strategique pour modifier les conditions d’engagement US en Coree et la crainte ded voir les USA s’enliser dans une guerre d’usure pour un enjeu secondaire . De par sa carriere il conaissait mieux le theatre asiatique mais etait conscient des problemes de l’Europe (WWI en France ) Apres son renvoi il se garda bien de franchir le Rubicon politique et de prendre la tete d’un mvt qui l’a longtemps courtise Son respect de la preseance du civil elu sur le militaire fut sans equivoque . Dans le cas de Chrystal ce serait plutot la critique d’une politique d’Obama semblant sans but defini . C’est le devoir d’un officier superieur de faire des syntyheses pour son chef au somet de l’Etat . La forme ( manipulation ?)que cela a pris ressemble plutot a un coup de tonnerre mediatique pour eviter un debat justement un debat sur une politique mondiale qui parait pour le moins chancelante et fort peu definie . Mc Arthur et Chrystal ont ete limoges l’un par un pdt qui avait decide et l’autre par un pdt qui semble refuser de faire des choix clairs et pas seulement en Afghanistan . Je pense que Chrystal gardera egalement un silence discret et ne se laissera psas tenter par les sirenes politiques qui rechercheront peut etre une tete d’affiche Si on cherche une analogie on pourrait rajouter l’interview de Massu par un journalisteallemand en 60/61
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Jeudi, 8. juillet 2010 21:50
[...] McChrystal sert en réalité de bouc émissaire commode à un système de prise de décision stratégique parfaitement dysfonctionnel, avec un Président qui n’avalise qu’à moitié (effectifs, calendrier) la stratégie du commandant en chef qu’il a pourtant choisi, un vice-président qui s’emploie à saboter la mission par un constant travail de sape, et la plupart des officiels impliqués qui se révèlent incapables de travailler en bonne intelligence les uns avec les autres – à l’exception d’Hillary Clinton et de Robert Gates, semble-t-il. (…) Si la politique est souvent définie comme l’art du compromis, en stratégie, à l’inverse, hésiter c’est tomber : demi-mesures et revirements sont presque toujours la pire des solutions. Etienne de Durand [...]
Vendredi, 9. juillet 2010 7:21
[...] la suite de l’affaire Mc Chrystal, plusieurs personnes – dont Mikhael dans les commentaires de ce blog – ont fait référence à un précédent historique : [...]