Recension : Le général Beaufre, Portraits croisés

Michel Pesqueur propose une analyse de l’ouvrage de Roland Beaufre et Hervé Pierre, Le général Beaufre, Portraits croisés, (Pierre de Taillac, 2020).

Comme le titre l’indique, ce court ouvrage présente le général Beaufre (stratège militaire, auteur de introduction à la stratégie[1] et défenseur de l’indépendance nucléaire française), selon deux approches, l’une biographique sous la plume de son fils Roland Beaufre, l’autre conceptuelle par Hervé Pierre.

La première partie nous fait rentrer dans l’intimité familiale du général Beaufre. C’est d’abord par une série de souvenirs et d’anecdotes rattachés à quelques dates que l’auteur présente les grandes étapes de la carrière de son père. Commandant de division à Nancy, le général Beaufre dirigea l’expédition de Suez en 1956. L’achat de la villa de Tanger fait le lien avec sa carrière nord-africaine commencée avec la campagne du Rif . La rencontre de l’auteur avec des personnalités connues (l’acteur Jean-Pierre Aumont ou le général Oufkir ministre de la défense du roi Hassan II) rappelle la participation de son père à la campagne d’Italie et sa conduite héroïque en Indochine.

L’ouverture et l’exploration par l’auteur du secrétaire de campagne de son père amène ensuite le lecteur dans l’intimité familiale du général à la manière de la madeleine de Proust. « Je suis planté devant ce meuble avec un sentiment étrange. Retrouver mon père après tant d’années me donne une sorte de vertige. Mon père me revient ainsi en plein cœur. Je vais retrouver son intimité. Entrer dans ses pensées. Le sentir près de moi ». Une pipe et un jeu de cartes rappellent un père gros fumeur et très attentionné avec sa famille. Une lettre de son grand-père adressée à son père alors qu’il était à Alger avec le général Giraud laisse transparaître des rapports conflictuels et rappelle une jeunesse difficile marquée par une vie de pensionnat à la limite du supportable.

À côté de la pipe, un portefeuille contient des photos et des cartes dont une prévenait que son porteur était cardiaque, et évoque à l’auteur les quatre infarctus, dont le dernier fut fatal, qui frappèrent le général. Les photos sont des portraits des membres de la famille et des scènes familiales presque toutes prises à Tanger. Elles remémorent à l’auteur l’attachement de son père à sa famille et au Maroc ainsi que la grande liberté qu’il lui a laissée dans ses choix de vie. Un dépliant touristique vantant les charmes de Casablanca renvoie au goût pour le voyage d’un père qui amena souvent sa famille découvrir d’autres contrées, tandis que des lettres écrites dans les années vingt plongent l’auteur dans les débuts de carrière de son père lors de la guerre du Rif (blessure, citation, Légion d’honneur).

L’auteur termine l’exploration du secrétaire par un dernier casier dans lequel il découvre un paquet de lettres reçues entre 1968 et 1973. Elles lui permettent de présenter la carrière intellectuelle de son père : stratège, écrivain, conférencier éditorialiste… et de faire le lien avec la seconde partie du livre en passant le relais à Hervé Pierre. Hervé Pierre est colonel de l’armée de terre, ancien directeur adjoint de la revue Inflexions et prépare actuellement une thèse en sciences politiques sur le général Beaufre.

« J’ai essayé de réaliser ce que je vous avais dit, c’est-à-dire une tentative pour essayer de rationaliser les diverses conceptions stratégiques », cette citation du général Beaufre en exergue de la seconde partie donne le ton.

L’auteur commence par présenter rapidement la seconde carrière du général Beaufre : celle de stratégiste publiant de nombreux ouvrages et ayant créé la revue Stratégie, qui diffuse les productions de l’Institut Français d’Études Stratégiques (IFDES) qu’il a fondé en 1963. Il acquiert rapidement une notoriété internationale teintée de jalousie. On lui reproche l’ambivalence de sa pensée entre atlantisme et incarnation de la Realpolitik européenne. Des reproches infondés selon l’auteur, pour qui Beaufre aurait essayé de concilier ces deux formes de pensée en élaborant son propre modèle stratégique exprimé dans un nouveau langage qu’Hervé Pierre qualifie de créole stratégique, titre de cette seconde partie. Avant de caractériser l’originalité de cette langue, il en présente les racines.

Premièrement, le général Beaufre appartient à cette génération « traumatisée par les erreurs du passé et, de ce fait, en recherche permanente d’un Graal stratégique qui permettrait d’éviter qu’elles ne se reproduisent ». Tirant les leçons des deux conflits mondiaux, en particulier de la défaite de 1940, il décida de participer à la revanche de 1945 en réfléchissant à la reconstruction d’une armée nouvelle tout en élaborant une doctrine stratégique dans le cadre de la renaissance de la pensée militaire française.

La rencontre avec Liddell Hart, succédant à la découverte de ses écrits dans un premier article de la Revue des Deux Mondes et les nombreux échanges qu’ils eurent tout au long de leur carrière est la deuxième source d’inspiration du général Beaufre. Même s’il revendiquait une filiation avec le stratégiste britannique, son indépendance de pensée l’amena à exprimer son désaccord face au French bashing quasi systématique de son mentor. La relation à Liddell Hart reflète plus largement son vif intérêt pour l’international et le monde anglo-saxon en particulier, grâce ou à cause de sa parfaite maîtrise de l’Anglais qui le distingua dès le début de sa carrière militaire (il fut l’interprète du général Giraud auprès des Américains lors des rencontres d’Anfa de janvier 1943) et contribua à lui offrir une notoriété internationale.

Les origines de la pensée Beaufrienne ayant été présentées, l’auteur en développe les grandes lignes. Il rappelle tout d’abord à quel point cette pensée fut à la fois contestée en France, car s’écartant de la pensée stratégique dominante qui s’est rigidifiée après la guerre d’Algérie et aux Etats-Unis où elle est jugée trop abstraite. Face à ces critiques, Beaufre assume le double héritage anglo-saxon et européen en considérant n’en garder que le meilleur. Sur la dissuasion, il s’oppose aux conceptions de général Gallois en ne s’opposant pas à la flexible response proposée par les Etats-Unis à partir des années 1960 mais en proposant de la combiner avec une dose de représailles massives pour accroître l’ampleur du doute chez l’adversaire. Il élabore en réalité un système dissuasif complexe à trois dimensions : populaire, conventionnelle et nucléaire. L’ouvrage se termine par une chronologie très utile de la vie du général Beaufre.

Au bilan l’ouvrage s’avère tout à fait passionnant, et est à conseiller à tous ceux qui veulent découvrir le lien entre l’expérience de l’auteur et la naissance de sa pensée. Ainsi, on ne peut que rejoindre Hervé Pierre lorsqu’il conclut en préconisant la lecture, l’étude voire l’enseignement de la pensée du général Beaufre pour répondre aux défis d’un monde évoluant dans un contexte de « paix-guerre », où le symétrique se mêle à l’asymétrique et où le système des alliances est remis en cause.


[1] Centre d’études de politique étrangère, Général André Beaufre, Introduction à la stratégie, librairie Armand Colin, Paris, 1963.

Share
Ce contenu a été publié dans Analyses, Lu, vu, attendu, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.