Groupes djihadistes et Covid-19 : postures et impacts

Par Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project

Alors que le quotidien de milliards de personnes est affecté par la pandémie de Covid-19, les régions où les groupes djihadistes sont les plus actifs risquent d’être touchées de plein fouet par le virus, en particulier le Levant et la bande sahélo-saharienne (BSS). Cet article synthétise la posture de l’Etat islamique (EI) et d’al-Qaïda (AQ) vis-à-vis de la pandémie ainsi que ses conséquences directes et indirectes sur leurs opérations.

La rhétorique djihadiste face au Covid-19

La rhétorique de l’EI et d’AQ comporte une plasticité qui leur permet d’adapter leurs discours aux événements et de remodeler leur narration de manière opportuniste. La crise du Covid-19 a donc été inscrite dans leurs discours afin d’être interprétée au prisme de leurs objectifs et de leurs stratégies.

Si l’EI et AQ s’accordent pour attribuer à la pandémie un dessein divin, et si leur analyse de ses causes profondes est proche, les conclusions qu’ils en tirent divergent nettement.

L’EI évoquait le coronavirus dès février dans son hebdomadaire an-Naba et continue de le mentionner de manière récurrente. La pandémie serait l’expression d’une volonté divine[1] : certains sympathisants en font coïncider les dates avec la chute du Baghouz, dernier bastion territorial de l’EI, en mars 2019 et interprètent la crise comme une vengeance contre les mécréants, qualifiant parfois le virus de soldat de Dieu, lui attribuant ainsi une liberté d’action et des caractéristiques anthropomorphiques.

Après des premières recommandations d’hygiène avec publication de hadiths le 12 mars [2], l’EI publie le 19 mars[3] un éditorial attribuant cette crise à un « châtiment » infligé aux Etats, notamment occidentaux, et incite ses sympathisants à tirer parti de leur vulnérabilité et de la saturation des moyens sanitaires et sécuritaires. Des conseils pratiques de passage à l’acte sont également prodigués dans d’autres publications[4]. Si l’EI espère, dans ses publications officielles, une clémence pour ses sympathisants, certains d’entre eux affirment ne pas craindre de contracter le virus dans la mesure où ils accéderaient alors au statut de martyre, comme les victimes de la peste.  

Capture 1- Editorial d’an-Naba 226, 19 mars 2020 (trad française)

Pour sa part, al-Qaida discerne dans le virus l’expression d’une punition divine, à l’encontre des Etats « oppresseurs » et des musulmans qui se sont détournés de la cause islamiste. Au même titre que l’EI, ils célèbrent le chaos actuel et à venir, notamment au niveau économique, avec une tonalité parfois eschatologique. La crise est néanmoins exploitée différemment : critique des politiques et gouvernements occidentaux ou musulmans, en particulier leur focalisation sur les opérations extérieures en temps de pénurie sanitaire, tentant ainsi d’éroder la confiance des populations envers leurs gouvernements et d’attiser les griefs. En parallèle, AQ met en avant l’aspect hygiéniste des commandements islamiques et appelle les « masses » à profiter de la quarantaine pour « embrasser l’islam » et prendre connaissance des « sources authentiques ». Dans sa ligne stratégique de gagner les cœurs et les esprits, AQ cherche à rallier les sympathies, posant les jalons d’une adhésion pour sa cause à plus long terme, et tentant de s’imposer comme groupe unificateur face au chaos.

Capture 2- publication d’as-Sahab, media d’al-Qaïda, le 31 mars 2020 (6 pages)

Les conséquences cinétiques

Le confinement et la pandémie auront de multiples effets. Du fait du confinement, on peut craindre tout d’abord une hausse des activités en ligne et une intensification de la pression sur les réseaux sociaux de la part des groupes djihadistes pour faire émerger leurs contenus. Sur zone, d’autres conséquences de la pandémie se font déjà ressentir en termes sécuritaires, politiques, économiques, humanitaires et diplomatiques. Malgré de nombreuses incertitudes, elles risquent de bénéficier aux groupes djihadistes.

Dans l’immédiat, la crise du Covid-19 engendrera une dégradation du contexte économique et sécuritaire dans certaines de leurs zones d’activité.

Ainsi l’économie de l’Irak, déjà en grande difficulté, fortement dépendante des prix du pétrole et fragilisée par la crise politique récente, risque-t-elle de s’effondrer, laissant place à des griefs et à un terreau susceptible de jouer en faveur d’une nouvelle vague de recrutements pour l’insurrection djihadiste de l’EI. Alors qu’en 2014, le FMI avait accordé un prêt de 4,5 milliards de dollars à l’Irak en lutte contre l’EI, le fonds sera prochainement davantage sollicité du fait de la crise sanitaire mondiale.

La pression militaire contre cette insurrection va notablement diminuer dans un avenir proche. En effet, la coalition anti-EI suspend la formation des troupes irakiennes, confinées pour limiter la propagation du Covid-19 : départ notamment des militaires de l’opération Chammal, et surtout des Américains qui profitent des restrictions imposées par la crise comme opportunité pour rationaliser leurs OpEx et redéployer les troupes d’élite, confirmant dans le court terme le désengagement de certaines zones de conflit, dont l’Irak et l’Afghanistan, pour se concentrer sur la lutte contre les ‘Etats-puissance’ (Chine, Russie). Alors que virus se propage dans la BSS, cela pourrait précipiter un départ des troupes américaines, par ailleurs à l’étude.

Dans le court terme, il est également raisonnable d’anticiper que des initiatives diplomatiques seront ajournées, que des processus de négociations seront suspendus, que les ONG réduiront leur présence dans certaines zones, privant ainsi des populations à risque d’un soulagement humanitaire crucial, ce qui accentuera encore la précarité.

Il est encore trop tôt pour évaluer les conséquences financières de la crise sur la lutte anti-terroriste et les opérations extérieures à long terme (suppression ou réattribution de budgets en cas de crise sévère ou de récession). Il est également difficile d’évaluer à quel point les groupes djihadistes seront directement touchés. Leur manque d’accès aux soins et des refus de mesures sanitaires strictes pourraient fragiliser certains groupes. Les effets pourront néanmoins être mitigés par l’isolement relatif de certaines franchises ou provinces et la jeunesse de leurs membres. La question d’une déstabilisation d’un groupe en cas d’atteinte d’un leader se pose, mais serait atténuée par le statut de martyre qu’il acquerrait et la narration récurrente de la continuité et la survivance du groupe qui transcende les hommes, propre à la mouvance djihadiste.

La question de la propagation de virus dans les camps et les prisons de Syrie et d’Irak reste également en suspens : elle pourrait affecter nombre de djihadistes, étant donné les conditions précaires de détention et la promiscuité, mais également avoir pour effet secondaire un affaiblissement des conditions sécuritaires de détention si les autorités locales sont débordées par la pandémie.

Les groupes djihadistes, investis dans un combat du faible contre le fort, se réjouissent naturellement lorsque le fort se trouve en difficulté et tenteront de tirer leur épingle du jeu de la crise. Ils ne seront cependant pas les seuls : l’ultra-droite adapte aussi ses discours pour que les causes et effets du Covid-19 alimentent ses tropismes (nationalisme, mise en cause des musulmans, juifs, réfugiés ou asiatiques entre autres), espérant voir dans cette crise les caractéristiques d’un accélérationnisme désiré, et appelant parfois à utiliser le virus comme une arme. Le conspirationnisme, également à l’origine d’actions violentes, a également le vent en poupe pour expliquer un phénomène non anticipé et d’ampleur inédite. La vigilance doit donc être élevée pour contrer les actions de ceux qui joueront des tensions et des incertitudes actuelles pour fragiliser la cohésion de notre société et en exacerber la polarisation. 


[1]Réfutant ainsi explicitement la théorie selon lesquelles le virus serait fabriqué par l’homme (an-Naba #227, 26 mars 2020)

[2] An-Naba #225, 12 mars 2020

[3] An-Naba #226, 19 mars 2020

[4] Notamment le magazine anglophone Voice of Hind publié le 25 mars 2020

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