Recension: Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Marc Hecker propose une analyse de l’ouvrage de Hugo Micheron, Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard, 2019, 416 pages).

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Le Jihadisme français est tiré d’une thèse de doctorat réalisée sous la direction de Gilles Kepel à l’École normale supérieure. Son auteur, Hugo Micheron, a conduit un travail d’enquête considérable, notamment en milieu carcéral où il a pu échanger avec 80 djihadistes. Le livre est divisé en trois parties – quartiers, Syrie et prisons – qui correspondent aux principaux espaces de diffusion du djihadisme contemporain à la française.

Dans la première partie, H. Micheron décrit la manière dont des enclaves « salafo-fréristes » se sont développées dans l’agglomération toulousaine à partir de la fin des années 1990 et ont constitué un terreau fertile pour l’émergence de djihadistes parfois rompus à la délinquance. Le rôle du « phalanstère » d’Artigat, fréquenté par les frères Clain et Mohamed Merah, est analysé précisément. La focalisation sur l’écosystème toulousain est justifiée par le caractère « idéal-typique » des dynamiques à l’œuvre dans cette zone. Il aurait néanmoins pu être utile d’élargir le champ d’investigation, ce qui aurait permis d’éviter une erreur factuelle : le « premier “martyr” djihadiste français en Irak » ne date pas de 2006 et n’était pas Toulousain (p. 68). Plusieurs Français – membres de la filière des « Buttes Chaumont » – sont en effet morts à Falloujah en 2004, dont Redouane el-Hakim. Détailler le parcours du frère de ce dernier – Boubakeur el-Hakim, qui a fomenté des attaques en Tunisie en 2013 avant de rejoindre Daech en Syrie – aurait aussi permis d’intégrer davantage un quatrième espace – le Maghreb – dans la géographie du djihadisme esquissée par H. Micheron.

Dans la deuxième partie, l’auteur établit une typologie des djihadistes français en Syrie. Il en profite pour déconstruire une idée reçue : loin d’être des ingénus épris d’action humanitaire, les pionniers arrivés dès 2012 étaient des militants endurcis qui se distinguaient « par leur expérience et leur investissement de longue date au service de la cause » (p. 150). Les cadres ont quant à eux rejoint le Châm à partir de l’été 2013. Ils sont plus jeunes et « moins chevronnés » que les pionniers dont ils constituent l’entourage élargi. Les opportunistes forment la dernière catégorie, celle arrivée en Syrie après la proclamation du califat à l’été 2014. Ce sont pour beaucoup des néophytes, séduits par la propagande de Daech sur Internet.

La troisième partie est dédiée à l’univers carcéral qui apparaît comme « l’espace clé de la recomposition » (p. 254) de la mouvance djihadiste après le délitement territorial de l’État islamique. Si l’auteur surévalue le nombre de « revenants [de Syrie] en cellule » (p. 320) – ils ne sont pas 500 mais environ 150 – le fond de son analyse est néanmoins correct. Trois points méritent particulièrement d’être notés. Tout d’abord, les djihadistes sont devenus suffisamment nombreux dans certains établissements pour prendre l’ascendant sur les autres prisonniers. Ensuite, loin d’être un espace hermétique, la prison communique avec le reste de la société : ainsi, les détenus djihadistes ne sont pas coupés de leur environnement social. Enfin, certains de ces détenus profitent de leur incarcération pour approfondir leurs connaissances et théoriser la prochaine phase du djihad. L’approche de ces « doctrinaires » est résumée par l’auteur en une formule : « salafiser l’islam, djihadiser le salafisme » (p. 342).

En somme, ce livre est amené à devenir une référence sur le djihadisme en France. Le diagnostic posé est inquiétant. Reste à trouver des solutions.

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