Vous avez dit DARPA (Defense Advanced Research Projects) européenne ?

par Laure de ROCHEGONDE, chercheuse au Centre des études de sécurité de l’Ifri et doctorante à Sciences Po CERI

«  Celui qui deviendra leader dans le domaine de l’intelligence artificielle sera le maître du monde » affirmait Vladimir Poutine en septembre 2017. Pourtant, l’IA ne représente qu’un aspect de la guerre technologique que se livrent aujourd’hui les grandes puissances : Internet of Things, Big Data, cyber, 3D, blockchain et biotechnologies sont autant d’innovations de la « quatrième révolution industrielle » qui détermineront l’évolution des systèmes de défense dans les années à venir. Conscient du retard européen en la matière, le Président de la République déclarait à l’automne 2017 que le Vieux Continent avait « aussi besoin d’une ambition sur ce point » :

« Je souhaite que l’Europe prenne la tête de cette révolution par l’innovation radicale. Créons dans les deux ans qui viennent une Agence européenne pour l’innovation de rupture, à l’instar de ce qu’ont su faire les Etats-Unis avec la DARPA au moment de la conquête spatiale ».

La Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) fait en effet figure de modèle en matière d’innovation de défense. Depuis sa création en 1958 pour concurrencer les avancées technologiques soviétiques, elle a notamment contribué au développement d’Internet, du GPS, et même de l’IA. Son fonctionnement très spécifique, qui repose sur des investissements massifs (elle dispose d’un budget annuel de plus de 3 milliards de dollars) pour lancer un maximum de projets courts (de quelques mois seulement) tout en acceptant un niveau de risque très élevé, s’avère remarquablement payant – en témoignent les innombrables innovations portées par l’agence et transformées en applications civiles. À cet égard, la DARPA permet aux États-Unis de jouir d’un fort retour sur investissement et d’un avantage compétitif très important.

Mais l’Europe – et en particulier l’Union Européenne – est-elle capable de suivre un tel modèle, en dépit d’une longue liste d’ambitions déçues en matière de coopération de défense ? C’est en tout cas ce que pensent Emmanuel Macron et Bruno Le Maire, qui estiment qu’une telle organisation améliorerait les initiatives de R&D des pays européens dans le secteur de la défense, en stimulant les cycles de développement.

Une nouvelle donne technologique

Dans ce contexte de nouvelle révolution industrielle, les cartes sont redistribuées dans la mesure où tous les pays ont l’opportunité d’investir dans l’innovation radicale (ou deeptech) pour devenir leader dans des domaines de pointe pour lesquels la recherche débute seulement. L’Europe est confrontée à une période d’évolution à grande vitesse qui bouleverse tous les secteurs de la défense et pose de nouveaux défis stratégiques. Elle doit par conséquent se donner les moyens de développer les technologies clés pour éviter une « vassalisation ». Comme l’explique André Loesekrug-Pietri, ancien conseiller spécial de la ministre des Armées, et porte-parole de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI, comme les  chevaliers aux sabres lasers de la saga Star Wars, œuvrant  au maintien de la paix dans la galaxie) : « l’Europe a une opportunité historique d’effectuer un saut technologique pour repasser en tête. Nous avons tout : les cerveaux, la créativité, l’argent. […] Il faut que les États et l’UE démultiplient nos moyens, car il est encore temps ».

Horizon 2020, le programme de financement de la recherche et l’innovation de l’Union s’est vu attribué un budget de 79 milliards d’euros pour la période 2014-2020. C’est une initiative forte, mais à titre de comparaison, les Etats-Unis consacrent chaque année 140 milliards de dollars à la recherche, dont 70 milliards pour la défense (la DARPA représentant environ 4% de ce budget).

Relativement bien positionnée en matière de recherche académique, l’Europe est désormais tenue de monter en puissance dans la recherche appliquée et l’innovation dans le secteur de la défense[1]. Il s’agirait en outre de rendre plus agiles et efficientes les politiques d’investissements publics, pour faire face à la complexification croissante des menaces et à l’accélération des cycles technologiques.

Place à l’innovation de rupture

Toutefois, la lenteur des programmes militaires et la longévité des systèmes ne répondent pas à cette exigence[2]. Il est donc urgent que les Etats européens travaillent massivement sur des technologies de rupture pour combler leur retard par rapport aux innovations tant civiles que militaires venues d’autres pays. De plus, l’industrie européenne de défense fait face au risque d’érosion rapide de ses compétences les plus pointues, voire de « colonisation numérique ». Une Euro-DARPA pourrait alors aller dans le sens d’une meilleure agilité et d’une plus grande polyvalence de la recherche au niveau européen, en encourageant la recherche à haut risque, mais à fort potentiel.

De surcroît, l’innovation incrémentale (c’est-à-dire continue, avec une portée locale) tend à perdre de son attrait au profit de l’innovation radicale (discontinue, avec un impact global)[3]. Parce qu’ils n’avaient pas élaboré de programme commun sur les drones d’observation MALE, les Etats européens ont été contraints de s’en procurer aux Etats-Unis et en Israël. Un tel retard sur ce type de capacités impose alors à l’Europe de travailler urgemment sur les technologies de rupture (systèmes, autonomie, connectivité, capteurs, etc.) afin de « sauter une génération». Conscient de cet enjeu, le projet JEDI appelle également à la création d’une agence européenne consacrée à l’innovation radicale, avec un budget cible d’un milliard de dollars par an, pour réarmer l’Europe dans la guerre technologique. Le collectif franco-allemand est parvenu à convaincre la plupart des acteurs de la deeptech de la nécessité d’une Euro-DARPA pour investir dans les défis technologiques de long terme ou trop risqués pour le seul secteur privé. Mais l’initiative attend encore d’être soutenue par les pouvoirs publics.

Un échelon national dépassé

Force est de constater que les Etats européens ne disposent pas de compétences et de moyens suffisants pour développer individuellement une stratégie d’innovation radicale dans le domaine de la défense, et qu’ils pâtissent déjà d’un retard important. La souveraineté sur ce sujet ne peut dès lors plus être nationale, mais doit devenir européenne. Comme le signifiait le porte-parole de JEDI dans une récente tribune,

« nous avons la taille critique en Europe et nos talents sont plus que jamais courtisés par les géants technologiques du monde entier. La valeur se concentre dans le peloton de tête, quand le gagnant rafle tout du fait de l’accélération des cycles et des effets d’échelle ».

Forts de leurs laboratoires de recherche reconnus et de leurs entreprises à haute valeur technologiques, telles qu’Airbus, MBDA, Fincantieri, Leonardo ou SAAB, et d’un écosystème de startups particulièrement dynamiques dans la deeptech, les pays européens, s’ils s’unissent, ont les moyens d’aspirer à un véritable leadership technologique en matière de défense[4]. Cependant, jusqu’à présent peu de programmes ont été développés en commun et leur action n’a pas été, loin s’en faut, un exemple de réussite programmatique et économique.

Toutefois, la création d’un Fonds européen de la défense et du Programme européen de développement de l’industrie de défense (EDIDP) à l’été 2018 pour soutenir l’autonomie stratégique européenne, ainsi que le lancement d’une Action préparatoire sur la recherche en matière de défense (PADR) en mai 2017 laissent entrevoir un renforcement de la coopération budgétaire entre les pays membres.

Une DARPA européenne permettrait alors d’aller encore plus loin, en mutualisant les coûts liés à la recherche sur les technologies de défense, en même temps qu’elle encouragerait une rationalisation des financements publics à l’échelle européenne. Elle pourrait prendre deux formes : celle d’une agence supranationale rattachée au Fonds Européen pour la Défense sous l’autorité de la Commission et dotée d’un budget alloué par l’UE, ou d’une agence intergouvernementale financée par les Etats membres, sur le modèle de l’Agence Européenne de Défense, qui dépend du haut représentant Josep Borrell[5].

Une priorité donnée aux applications civiles

Cependant, à la différence de son modèle américain, la DARPA européenne telle que préconisée par le gouvernement français donnera la priorité aux applications civiles, et les innovations ne seront pas pensées par et pour la puissance militaire. C’est là une différence majeure : si la DARPA américaine travaille en étroite symbiose avec les milieux civils industriels et universitaire, sa première mission est d’assurer la supériorité technologique des Etats-Unis dans le domaine de la défense.

Néanmoins, les équipements militaires tendent de plus en plus à être bouleversés par des innovations d’origine civile, ce qui constitue une inversion du modèle traditionnel. Il peut alors être pertinent d’investir dans l’innovation civile en pariant sur un spillover dans le domaine militaire. En effet, les technologies de la quatrième révolution industrielle étant fortement duales, la défense bénéficierait nécessairement des innovations de rupture permises par une Euro-DARPA.

Sur la voie de l’autonomie stratégique européenne

« Cette agence mettrait l’Europe en situation d’innovateur et non de suiveur » soulignait Emmanuel Macron dans son discours du 26 septembre 2017. En effet, si elle veut être dotée d’une véritable autonomie, l’Europe doit s’émanciper de la tutelle américaine, y compris sur le plan de l’innovation. Le recours par les armées européennes à des innovations étrangères pose un vrai sujet de souveraineté : « l’accès aux technologies critiques » est en effet au cœur du concept d’autonomie stratégique[6].

S’ils souhaitent rester dans le cénacle des leaders mondiaux en matière de défense et tendre vers l’autonomie stratégique, les Etats européens sont tenus d’investir en priorité dans la recherche et le développement[7]. Cela semble être la condition sine qua non pour cultiver le savoir-faire et l’innovation sur le territoire européen. En effet, afin de répondre aux menaces émergentes, il semble indispensable de transformer la base de connaissance commune en effort capacitaire, et de rechercher des pistes de disruption technologique[8]. Il paraît alors judicieux de regrouper sous une même bannière les Etats européens désireux d’investir dans l’innovation radicale pour répondre aux défis actuels et futurs[9].

Finalement, l’Europe a tout intérêt à créer un puissant instrument public de soutien à l’innovation radicale, et le modèle de la DARPA est remarquable à cet égard. La proposition du président de la République encourage à envisager des approches plus incertaines, mais potentiellement plus innovantes en ce qui concerne les politiques d’innovation. En effet, comme le soulignait la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal en février dernier, « il ne faut plus avoir peur d’investir dans le risque ».


[1] D. Fiott et G. Lindstrom, « Artificial Intelligence: What implications for EU security and defence? », Brief Issue, EUISS, Novembre 2018.

[2] « Défense européenne 4.0 », Think: Act, Paris, Roland Berger, Avril 2018.

[3] D. Uzunidis et M.A. Bailly, « Politiques de recherche et innovation militaire : Schumpeter versus Smith aux Etats-Unis et en Europe », Innovations, n° 21, 2005.

[4] « Défense européenne 4.0 », op. cit.

[5] P.J. Dittrich, P. Ständer, « Une agence européenne pour l’innovation de rupture : Quelle forme, quelle mission ? », Jacques Delors Institut, 10 janvier 2018.

[6] F. Mauro, « Autonomie stratégie : le nouveau Graal de la défense européenne », Les Rapports du GRIP, 26 mars 2018.

[7] C. Brustlein, « European Strategic Autonomy: Balancing Ambition and Responsibility », Editoriaux de l’Ifri, 16 novembre 2018.

[8] « European defence research: The case for an EU-funded defence R&T programme », EUISS, European Commission, Février 2016.

[9] F. Santopinto, « Fonds européen de la défense », Les Rapports du GRIP, 30 juin 2017.

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Une réponse à Vous avez dit DARPA (Defense Advanced Research Projects) européenne ?

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