L’État islamique est-il affaibli par la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi ?

Par Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project

La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, calife auto-proclamé de l’Etat islamique, annoncée le 27 octobre par Donald Trump et confirmée jeudi 31 octobre par le nouveau porte-parole du groupe terroriste peut-elle ébranler l’Etat islamique de manière significative ? Quels sont les facteurs, endogènes et exogènes, qui mitigent les effets escomptés de cette élimination ?

Un impact symbolique, politique et organisationnel

Le calife est une figure de proue de l’État islamique. C’est lui qui donne les grandes directions et inflexions stratégiques. Il est en outre la « vitrine » du groupe. Son image, lors de ses deux apparitions publiques, a reflété l’évolution de l’ADN de l’EI : celle de juillet 2014, prêchant à ses fidèles depuis le minbar de la mosquée al-Nouri à Mossoul, quelques jours après la proclamation du califat, scellait son image de leader politico-religieux d’un territoire. Le 29 avril 2019, c’est en tant que chef d’insurrection, arme à son côté, qu’il est apparu, marquant ainsi, un mois après la chute de Baghouz, dernier bastion de l’EI, la mutation du proto-État en groupe insurrectionnel. Au-delà du symbole et de la communication politique du groupe, c’est à lui que les membres, cellules et provinces de l’EI prêtent allégeance, comme ce fut le cas dans la dernière série de 14 vidéos de ré-allégeances « l’Heureuse fin appartient aux pieux », entre juin et septembre 2019. C’est lui qui valide et officialise les allégeances, comme, à titre d’exemple, celle d’Abou Walid al-Sahraoui, chef de l’État islamique dans le Grand Sahara (Province d’Afrique de l’Ouest), en avril 2019.

En termes organisationnels, le calife se situe au cœur de l’appareil religieux, politique, militaire du groupe. Il apparaît comme le centre et le pivot de l’organigramme (figure 1) de l’EI.

Figure 1: Capture d’écran de la vidéo « La structure du califat », 2016

C’est précisément ce rôle que voulait lui attribuer le groupe dans la vidéo d’avril 2019 : un chef en contrôle, aux commandes, qui supervisait les opérations dans les provinces, alimenté par des rapports activité (figure 2).

Figure 2: Capture d’écran de la vidéo « En l’hospitalité de l’Emir des croyants », avril 2019

De même, la série de vidéos « l’Heureuse fin… » visait à montrer, alors que le groupe redevenait déterritorialisé, que les allégeances constituaient encore un facteur de cohésion, autour d’un pouvoir central (a minima médiatique) incarné par le calife.

La symbolique de cette élimination est d’autant plus forte qu’il s’agit d’un doublé avec la mort d’Abou Hassan al-Muhajir, ex-porte-parole, annoncée le 27 octobre également. Ce sont deux voix officielles de l’EI qui ont été tuées le même jour. Ceci devrait susciter un retour d’expérience au sein de l’organisation pour comprendre les causes des failles de sécurité et identifier d’éventuels responsables à sanctionner, ce qui pourrait ébranler la routine du groupe.

En termes d’attractivité, nul doute que les groupes rivaux de la sphère salafiste-djihadiste, à commencer par al-Qaïda, capitaliseront sur ces pertes pour attirer des militants dans leur giron. Cette démarche de conquête « des cœurs et des esprits » est particulièrement visible depuis que des groupes liés à al-Qaïda ont ouvertement lancé des campagnes de financement pour libérer des « sœurs » détenues dans des camps de déplacés. Le 28 octobre, Abdullah al-Muhaysini, prédicateur saoudien dans la sphère d’al-Qaïda, a appelé les musulmans à rejoindre le « vrai djihad, ». Ce ne sera que dans le moyen terme que l’on constatera si ces campagnes de séduction portent leurs fruits.

Les facteurs de résilience de l’Etat islamique

Ces perturbations sont néanmoins limitées par des facteurs endogènes -réactivité, narratif sur le long terme- et exogènes. Ils font de cet événement un moment charnière dans l’évolution du groupe, susceptible, selon ses choix et la réaction de ses adversaires, de le redynamiser.

Tout d’abord, le groupe a su anticiper et réagir vite en nommant Abou Ibrahim al-Hachemi al-Quraichi à la tête du groupe, cinq jours après l’annonce du décès d’al-Baghdadi. Le nouveau calife a été choisi par le « conseil consultatif » de l’Etat islamique, sur proposition d’al-Baghdadi. Cela témoigne de la pérennité de l’architecture décisionnelle de l’EI, malgré l’abandon d’une partie de la bureaucratie mise en place par le proto-État. L’EI, qui avait tenté de répliquer son modèle dans de nombreuses « provinces » extérieures à la base territoriale de Syrie et d’Irak (Khorasan, Libye, Sinaï, Yémen, Asie de l’Est, Afrique Centrale, Afrique de l’Ouest, Somalie, etc.), et à qui des groupes ou cellules plus isolés avaient prêté allégeance ailleurs (Pakistan, Inde, Mozambique, Caucase, Azerbaïdjan, Bangladesh…) fonctionne de façon décentralisée. Le groupe avait donc conscience du risque de désagrégation, voire de dislocation, que ferait courir une longue vacance directionnelle. Chaque province ou groupe local est en effet également mû par des objectifs propres, ancrés dans les problématiques et griefs locaux, peut faire sécession pour opérer sous sa marque propre ou être récupéré par des groupes concurrents.

Au cours de cette latence, courte, les opérations ont néanmoins continué à un rythme habituel avec les communiqués de revendication (d’Irak, Syrie, Khorasan, Sinaï, Pakistan, Afrique de l’ouest, dont Nigeria, et plus récemment Mali). Notamment pour des raisons de sécurité opérationnelle, les communications avec le leadership sont limitées, et les cellules opérantes, que ce soit en Syrie, Irak ou hors de la base territoriale, ont une autonomie certaine. La continuité a donc opéré et le modèle décentralisé, pour l’instant, a fonctionné.

La rhétorique du groupe correspond d’ailleurs à ce paradigme : expansion, continuité et survivance du groupe transcendent les hommes ou les possessions territoriales, et dépendent de l’idéologie, de la spécificité politico-religieuse et du mode d’action politique. Cette rhétorique, qui s’inscrit dans le long terme et intègre les revers ou l’adversité comme des épreuves à surmonter, est également assez plastique pour s’infléchir selon les circonstances.

Si certains sympathisants étaient dans le déni, voire le complot, dans les heures qui ont suivi la confirmation du décès d’al-Baghdadi, la réactivité et l’annonce de son successeur ont galvanisé la djihadosphère autour des accomplissements d’al-Baghdadi et des allégeances à al-Hachemi. Al-Baghdadi est loué pour avoir rassemblé une communauté (combattants locaux et étrangers), instauré un État islamique sans concession, détruit des frontières, combattu les « mécréants », et valorisé pour sa mort en martyr (en contrepoint du champ lexical de lâcheté exprimé par Donald Trump). Les allégeances, au nouveau calife ont suscité une effervescence en ligne. Annoncées de la part d’individus, de fondations médiatiques ou de cellules officiellement dans le giron du groupe (Sinaï, Bangladesh, Somalie à ce jour), elles apparaissent sous forme de texte, de posters, de reportages photos et revigorent l’activité en ligne.

Enfin, parallèlement à la capacité de survie endogène, le groupe n’évolue pas en autarcie, mais en interaction avec son environnement. Or, le contexte régional est actuellement propice à redynamiser sa résurgence et ses activités d’insurrection. Troubles sociaux et État déficient en Irak, annonce du départ des troupes américaines du Nord-Est syrien chaos afférent, retrait des forces kurdes au profit de l’armée du régime syrien qui n’était plus revenue dans la région depuis plusieurs années, incursion turque, tension entre kurdes et armée nationale syrienne (milices supplétives turques), sont autant de facteurs susceptibles d’accroître la volatilité d’une région au calme précaire et dont l’État islamique essaie actuellement de tirer parti. Il tente notamment de provoquer des évasions de prisons, pour alimenter son vivier de combattants, et de camps de déplacés, où femmes et enfants, conditionnés à cette idéologie, portent le projet transgénérationnel de l’EI. Plusieurs centaines de femmes et d’enfants ont fui le camp d’Ain Issa, abandonné par les Forces Démocratiques Syriennes, plus de cent combattants de l’EI se sont évadés, dont plusieurs de Qamlishi. Certains membres de l’EI décèlent dans ces facteurs (retrait américain et dissensions de la coalition, nouveau calife) la convergence de signaux divins et le début d’une nouvelle phase.

Les allégeances massives à un homme dont seule la kunya (nom de guerre) est connue constituent autant de marques d’adhésion à une fonction, une idéologie, un concept, témoignant que la lutte contre l’EI et le djihadisme s’inscrit dans une échelle de temps long. Sur le théâtre des opérations, le défi pour les pays de la coalition anti-EI sera de se donner les moyens de lutter contre les deux manifestations importantes de la survivance du groupe : l’insurrection d’une part et la pérennité de l’idéologie de l’autre.

En termes cinétiques, la coalition devra idéalement maintenir une force sur place capable d’entraver l’insurrection. D’autre part, contribuer à une dilution, voire une dislocation du concentré idéologique sévissant actuellement dans les camps ou prisons semble être l’un des seuls leviers dont les pays de la coalition disposent. Au-delà des questions humanitaires, les rapatriements posent certes la question des preuves à rassembler pour alimenter les procédures, et de le la difficulté pour certains États de pouvoir judiciariser le renseignement militaire. Néanmoins, rapatrier, dans la mesure des capacités d’absorption des États de la coalition, serait à une période charnière de forte incertitude un moyen de récupérer la maîtrise d’un risque et de réduire l’imprévisibilité.

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A propos Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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