Les division blindées américaines à l’épreuve du feu (1942-1944) : une adaptation pragmatique

Contraints par les événements d’élaborer en urgence une doctrine et une organisation pour leurs unités blindées, les Américains entrèrent dans le conflit avec un outil qui n’avait pas été expérimenté ni rodé. Les premiers contacts avec la Wehrmacht montrèrent que leurs structures n’étaient pas adaptées. Ils en tirèrent rapidement des leçons, revoyant leur organisation et, dans une moindre mesure, leur doctrine avec pragmatisme et rapidité

Un premier contact rude mais riche d’enseignements

Si le débarquement d’Afrique du nord se passa relativement bien, la suite de la campagne fut plus difficile. Les jeunes recrues américaines furent malmenées par les troupes aguerries de l’Afrikakorps :

Le contact initial des forces américaines avec les troupes de l’Axe n’a pas rempli la promesse des développements américains précédents dans la doctrine et l’organisation. Au cours de l’invasion en 1942-1943 de l’Afrique du Nord, divers facteurs, dont l’inexpérience, ont incité les commandants américains à disperser leurs forces dans des unités régimentaires ou de plus petite taille, les privant ainsi des avantages du système de contrôle des tirs centralisé américain. Les divisions blindées américaines avaient si souvent insisté dans la formation sur la décentralisation et le combat mobile par le feu direct que leurs bataillons d’artillerie autopropulsés avaient négligé l’étude des techniques de tir indirect. Une logistique inadéquate força les américains à laisser leur artillerie de corps loin derrière le front en Tunisie, réduisant encore le soutien des feux disponibles lorsque les Allemands contre-attaquent en février 1943.[1]

Feldmarshall Erwin Rommel (1891-1944) commandant l’Afrikakorps en 1942

Les combats face aux Panzers allemands montrèrent la fragilité des chars légers et incitèrent les Américains à abandonner le modèle de régiments léger pour les DB. Ils gardèrent cependant leurs chars légers mais en les transférant dans les régiments de chars moyens à raison d’une compagnie par régiment (voir infra). En revanche, l’emploi des chars en masse fut confirmé lors de la campagne d’Italie, en prenant en compte le fait qu’il fallait des DB relativement légères pour être facilement manœuvrées.

2°) – La doctrine d’emploi des engins blindés en masse reste toujours valable. Seul cet emploi permet l’obtention de succès décisifs.

L’emploi de chars isolés ou en petit nombre pour la protection immédiate de l’infanterie, s’il est justifié dans certaines situations bien particulières, ne permet pas d’obtenir de ces engins tout le rendement que l’on est en droit d’escompter et entraine des pertes de matériel relativement importantes eu égard aux résultats obtenus.[2]

Ces leçons furent rapidement exploitées, notamment par l’édition de nouvelles versions de quelques FM et une révision de l’organisation des DB.

Une révision rapide et pragmatique de l’organisation des DB

En matière d’organisation, les Américains firent preuve d’une grande capacité d’adaptation. Entre 1940 et 1943, les DB connurent six modifications plus ou moins importantes. Elles étaient la conséquence de l’observation de l’évolution de l’organisation des unités blindées des principaux belligérants et du retour d’expérience des premiers engagements sur le sol africain. De ces six modifications, deux doivent retenir l’attention : celle du 1er mars 1942 et surtout celle du 15 septembre 1943 consécutive aux leçons tirées des premiers combats.

La division type 1940 pêchait par la lourdeur de sa structure et paradoxalement par la légèreté de ses équipements. Les chars légers étaient trop nombreux par rapport aux chars moyens ; l’infanterie et l’artillerie insuffisantes pour une telle unité aux missions résolument offensives. Au niveau du commandement, plusieurs états-majors étaient prévus, chacun étant désigné pour commander un seul type d’unité. Ainsi y avait-il des états-majors spécifiques pour les régiments de chars et les régiments d’infanterie.

Ces lourdeurs et déséquilibres n’échappèrent pas au général Jacob Devers, ancien artilleur nommé à la tête des forces blindées américaines en août 1941. Il réfléchit donc à rendre les DB plus flexibles et manœuvrables. Le fruit de ces études fut une nouvelle organisation datant du 1er mars 1942. Les états-majors de brigade blindée étaient supprimés. À la place, étaient créés les états-majors pour deux Combat Command (CC) nommés A et B. Ils étaient en mesure de diriger toutes les unités qui leur seraient confiées en fonction de la mission assignée. Les Américains reprenaient ainsi le concept de Kampfgruppe utilisé avec le succès que l’on connait par la Wehrmacht.

La proportion chars légers/chars moyens fut inversée. La division comportait deux régiments de chars à trois bataillons, deux de chars moyens, un de chars légers. Si cette nouvelle structure comportait six bataillons de chars, l’infanterie et l’artillerie n’avaient que trois bataillons chacune. Ce surnombre en unités blindées était destiné à permettre la création de corps blindés à deux divisions blindées et une d’infanterie motorisée. Ainsi avant leur engagement sur le théâtre européen, les DB américaines avaient connu un premier allègement de leurs structures.

char moyen M4 Sherman équipant les divisions blindées américaines et françaises sur le front occidental (1943-1945)

Cependant, l’observation de l’évolution de l’organisation des unités des autres belligérants et surtout l’expérience des premiers engagements montrèrent que cette première tentative d’allègement de la DB n’était pas suffisante. Les DB britanniques et les Panzer Divisionen avaient une structure qui respectaient l’équilibre entre les différentes armes, ce qui plaidait pour une diminution du nombre de chars.

Mais surtout la première confrontation avec les unités de l’Axe montra les faiblesses des unités américaines. En effet, lors de la campagne d’Afrique du nord, la DB engagée ne put jamais agir comme une unité constituée et cohérente. La situation tactique la contraignit à se diviser en trois voire quatre sous groupements qu’elle fut incapable de coordonner et de diriger en même temps. La démonstration était faite qu’une telle structure était trop volumineuse et qu’il fallait la réduire pour gagner en souplesse.            

Parallèlement à ces premiers engagements, l’armée américaine abandonna le concept de corps blindé prévu par la nouvelle organisation mise du 1er mars 1942 (la nouvelle structure des DB comportait six bataillons de chars, l’infanterie et l’artillerie n’avaient que trois bataillons chacune. Ce surnombre en unités blindées était destiné à permettre la création de corps blindés à deux divisions blindées et une d’infanterie motorisée). De ce fait le déséquilibre entre les armes au sein des DB devint encore plus évident. Enfin techniquement, les premières confrontations avec les blindés allemands soulignèrent dans le sang le retard technologique et la faiblesse des chars légers, rendant leur emploi beaucoup moins utile.

Prenant en compte tous ces éléments, une nouvelle organisation des DB vit le jour le 15 septembre 1943[3]. La nouvelle division était plus petite. Les états-majors régimentaires étaient supprimés et le nombre de bataillons de chars réduits à trois, chacun possédant quatre compagnies (trois de chars moyens Sherman) et une de chars légers M5. Cette structure était de type ternaire avec trois bataillons de chars, d’infanterie et d’artillerie ce qui facilitait la coopération interarmes. Pour commander les unités qui n’étaient pas subordonnées aux deux CC un troisième état-major de CC fut créé baptisé CC R (R pour réserve). Dans les faits, certains commandeurs de division utilisèrent ce CC R comme un CC normal reprenant ainsi la structure ternaire de la division avec trois CC.

En théorie le CC était divisé en deux task forces (une avec trois compagnies de chars et une compagnie d’infanterie, l’autre avec une compagnie de chars et deux compagnies d’infanterie). Ces task forces étaient, de plus, renforcées par des éléments du génie, une ou plusieurs sections de TD et des éléments d’artillerie sol-air (selon le besoin)[4].

C’est avec ces structures et cette doctrine que les DB américaines continuèrent le combat et ce jusqu’à la victoire. Elles servirent de modèles aux DB[5] françaises qui, avec quelques ajustement tactiques et organisationnels, participèrent à la fin des opérations sur le front occidental à partir d’août 1944.


[1] House Jonathan M., CNE, Toward Combined Arms Warfare, a Survey of 20th-Century Tactics, Doctrine and Organization, Combat Studies Institute, Fort Leaven worth, 1984, 231 p, p 128, (traduction du rédacteur).

[2] À noter que deux DB, la 2ème et la 3ème, gardèrent cependant l’organisation lourde type 1942 durant tout le conflit.

[3] Voir House Jonathan M., CNE, Op. Cit, p 108 à 110.

[4] Il s’agit des 1ère ; 2ème et 5ème DB.

[5] Corps expéditionnaire français, Etat-Major, 3° Bureau, 919/CEF/3/TS, Mission Française auprès de la V° Armée U.S., Note sur l’emploi des chars par les troupes alliées dans la tête de pont d’ANZIO du 20 mars 1944, 4 p, p 3, SHD carton 10 P 48.

Share
Ce contenu a été publié dans Analyses, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.