Retour sur la naissance de l’arme blindée aux États-Unis (1917-1940)

Il y a quelques mois, Paris commémorait le soixante-quinzième anniversaire de sa libération. Le 24 août 1944 au soir, le détachement Dronne atteignait l’hôtel de ville. Il était le précurseur de la 2ème Division Blindée (DB) qui entra dans la ville le lendemain, soutenue par la 4ème Division d’Infanterie (DI) américaine qui progressait à l’est de la région parisienne.

La libération de la capitale est associée dans l’imagination collective au discours du général de Gaulle à l’hôtel de ville : « …Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré! » mais aussi aux images montrant des équipages portant des uniformes américains montés sur des chars et des engins d’outre-Atlantique. En effet l’armée française renaissante, dont les unités blindées, fut équipée, entraînée et combattit selon les normes américaines, conformément aux accords d’Anfa[1]. Sur le plan doctrinal, les manuels d’emploi utilisés par les DB étaient récents. Ils traduisaient une doctrine américaine d’emploi des blindés et une organisation des DB qui étaient le fruit d’une réflexion, certes pragmatique, mais menée dans l’urgence à l’approche de l’entrée en guerre des États-Unis.

Un relatif immobilisme doctrinal post Première Guerre mondiale

À leur entrée en guerre en 1917, les Américains étaient peu au fait des innovations survenues sur le champ de bataille au cours du conflit. L’emploi des chars d’assaut, entre autres, leur était étranger. Le général Pershing diligenta une étude pour apprécier le potentiel de cette arme nouvelle. Peu convaincu par les résultats des analyses, pourtant enthousiastes, qui lui furent remises, il n’en décida pas moins de former et d’entraîner deux bataillons de chars en septembre 1917.

Général John Pershing commandant de l’American Expeditionary Force (1860-1948)

Contrainte par les délais, l’armée américaine fit appel aux alliés pour parfaire son équipement et sa préparation. En matière de chars, elle se tourna vers les Britanniques et les Français. Les premiers se montrant relativement parcimonieux dans la fourniture d’engins, ce fut sur la France, plus généreuse, que s’appuya l’état-major américain pour équiper et employer ses unités blindées.

Char Renault FT 17 la France en possédait plus de 3000 à la fin de la Grande Guerre

À l’issue de la guerre, c’est presque naturellement que la doctrine américaine s’aligna sur celle de la France. Ceci se traduisit par la promulgation par le congrès, le 4 juin 1920, du National Defense Act, qui définissait la politique militaire américaine pour les années suivantes. Il dissolvait le Tanks Corps et rattachait, à l’instar de la France, ses unités à l’infanterie. Cet alignement se retrouva, de surcroit, dans l’édition des règlements d’emploi qui reprenaient in extenso les documents français dont l’Instruction générale sur l’emploi des grandes unités de 1921 (IGU 21).

Les règlements initiaux d’après-guerre reflétaient si fidèlement la doctrine interarmes française qu’en 1923, le ministère de la guerre rédigea un manuel provisoire de tactiques pour les grandes unités qui ne mentionnait même pas le fait que c’était une traduction directe de l’instruction provisoire Français de 1921.[2]

En ce qui concerne l’emploi des blindés, les idées du National Defense Act, en particulier le rattachement des chars à l’infanterie, marquèrent un coup d’arrêt en matière de réflexion doctrinale qui perdura jusqu’aux années trente. Les réflexions et les études concernant l’avenir des chars étaient systématiquement rejetées si elles s’écartaient du dogme de l’accompagnement des fantassins. L’infanterie régnait donc sur la pensée doctrinale américaine en ce début des années vingt, imposant ses idées et le statu quo. Le 22 avril 1922, l’état-major général, encore très inspiré par la doctrine française réaffirmait son dogme.

 La mission primordiale du char est d’assurer l’avance ininterrompue des fantassins pendant l’attaque. Sa taille, son armement, sa vitesse et tout son environnement doivent conduire à cet objectif final.[3]

Cependant, à la fin des années vingt, les Américains s’intéressèrent aux expérimentations menées en Grande-Bretagne, notamment celle liées à la manœuvre de forces mécanisées. Parallèlement, la cavalerie américaine commença timidement à se mécaniser, abandonnant petit à petit le cheval, certains de ses chefs comprenant qu’elle jouait là sa survie. Un frémissement d’évolution doctrinale vit donc le jour.

Il fut vite freiné par des contingences purement matérielles et financières. La mécanisation totale de l’armée aurait coûté cher et les capacités techniques de l’époque ne permettaient pas la réalisation d’engins capables d’aller vite en proposant une bonne protection pour les équipages. À cela s’ajouta la crise économique de 1929 qui annihila pour quelques années tout espoir d’augmentation des budgets militaires. Ce fut, en fait, la montée des périls à la fin des années trente qui incita les états-majors à élaborer une doctrine quelque peu à la hâte.

Une doctrine et une organisation élaborées à la hâte face aux dangers imminents

La disette budgétaire permettait aussi de servir d’alibi à une forte résistance au changement. L’infanterie campait sur un statu quo qui l’avantageait et éloignait toute concurrence. La cavalerie, très conservatrice, restait pour sa part très attachée au cheval. En 1930, le chef d’état-major de l’US Army estimait encore que la principale mission de la cavalerie était la surveillance de la frontière mexicaine et que les chevaux étaient adaptés à cette tâche.

Malgré l’inertie générale, quelques officiers, plus visionnaires, réfléchirent à une autre doctrine d’emploi s’inspirant des travaux des théoriciens britanniques Fuller et Liddel Hart. En 1932 le lieutenant-colonel Chaffee écrivit :

Si des chars rapides peuvent frapper d’une manière agressive, ils nous aideront grandement à restaurer la mobilité dans les opérations. En continuant d’opérer en accord avec la doctrine visant les flancs et l’arrière, tout en exploitant les failles des positions adverses, nous contraindrons l’ennemi à séparer ses forces pour assurer la sécurité de ses lignes de communication et de ses bases. Nous devrions ainsi l’affaiblir considérablement et obtenir une décision plus rapide.[4]

Le général Douglas MacArthur, chef d’état-major, adhéra à ces idées et, certain du potentiel offert par des unités blindées tournées vers l’offensive, adressa un rapport au Secrétaire à la guerre. En substance, la rapidité devait primer sur la protection, la vitesse permettant les manœuvres d’envergure. Ceci offrait également la possibilité d’englober dans la doctrine blindée les missions traditionnellement dévolues à la cavalerie : reconnaissance, couverture, exploitation…

Pour vérifier la pertinence de ces paradigmes, il confia à la cavalerie l’expérimentation de la force mécanique. Et ainsi les premières unités mécanisées apparurent au sein de la cavalerie pour donner naissance à la 7ème brigade de cavalerie (mécanisée) en janvier 1933.

Mais, alors que d’un côté la cavalerie et l’infanterie s’accordaient sur la nécessité de posséder un char léger pour les opérations de reconnaissance, marquant ainsi un début de convergence doctrinale, la résistance au changement perdurait et obérait toute tentative d’évolution doctrinale. Symbole de cet immobilisme, le général commandant le corps de cavalerie défendit encore en 1939 devant le Congrès l’avantage du cheval sur les engins blindés. Malgré le résultat des premières expérimentations qui démontraient l’avantage des engins blindés en termes de rapidité et de protection, il s’appuyait sur l’exemple polonais pour affirmer la nécessité de conserver le cheval.

La campagne des Panzer Divisionen allemandes face aux unités de cavaleries polonaises en 1939 lui donna dramatiquement tort. Ces résultats permirent au général Chaffee de plaider une nouvelle fois en faveur des unités blindées. Il mit en avant les résultats des expérimentations et profita des grands exercices annuels de mai 1940 en Louisiane, durant lesquels un prototype de DB montra tout son potentiel tactique, pour convaincre les décideurs des performances des unités blindées. Ce fut d’autant plus facile qu’au même moment les blindés du général Guderian perçaient à Sedan. Le sénateur Henry Cabot Lodge, Jr. déclarait à ce sujet devant ses pairs.

J’ai vu récemment tous les chars des États-Unis, environ 400 au total, soit à peine l’équivalent d’une partie du dispositif que les Allemands viennent de déployer. Ce nombre correspond aussi à la quantité d’engins détruits en deux jours de bataille dans l’actuelle guerre en Europe. Les allemands en possèdent au moins 3000.[5]

Panzer Kampf Wagen III 1940

Le fossé entre l’US Army et la Wehrmacht n’était pas seulement quantitatif, il était aussi doctrinal. Pour combler ce retard, les Américains s’attelèrent, avec pragmatisme, à la conception d’une doctrine fondée sur la vitesse et s’inspirant du retour d’expériences des combats menés en Europe. La création du 1st Army Corps le 15 juillet 1940 concrétisa cette prise de conscience.

Le choc de la campagne de 1940 et la démonstration faite par les Panzerdivisionen allemandes incita l’armée américaine à poursuivre les expérimentations sur les DB, déjà initiées lors de manœuvres. Le ministère de la guerre décida de la création d’une force blindée et en juillet 1940, les deux premières DB américaines furent créées à partir de la 7ème brigade de cavalerie (mécanisée) et de la brigade de chars provisoire. Elles avaient une structure très lourde et comprenaient six bataillons de chars légers, deux bataillons de chars moyens soit environ quatre cents chars au total. En revanche, elles étaient pauvres en infanterie et en artillerie avec seulement deux bataillons d’infanterie et trois d’artillerie.

L’offensive, maître mot de la doctrine blindée américaine

Les grands principes sous-tendant la doctrine d’emploi blindée étaient résolument tournés vers l’offensive. La division blindée était l’instrument de l’exploitation avec une grande marge d’initiative laissée à son commandeur, ainsi que le présentait la doctrine :

Les opérations tactiques de la division blindée sont caractérisées par des manœuvres hardies exécutées à grande vitesse pour créer une supériorité dans la zone décisive. Les actions de combat sont caractérisées davantage par une coordination maximale possible au départ, suivie par la décentralisation des moyens et de la confiance accordée à l’initiative des subordonnés.

Les opérations reposent sur une planification volontariste et détaillée et une exécution rapide et agressive. L’intégralité des plans est limitée uniquement par le temps disponible.

L’influence personnelle du commandant doit être exercée dans toutes les opérations. Il doit avoir à sa disposition divers moyens de transport rapide et des communications pour lui permettre d’exercer cette influence.[6]

Ces grands principes étaient fondés sur la vitesse et l’initiative. Les DB devaient être résolument offensives et utilisées en pointe, en pesant sur les points clef permettant la réussite de la manœuvre :

a. La première mission des unités blindées est d’attaquer l’infanterie et l’artillerie. Les arrières de l’ennemi sont un terrain de chasse idéal pour les blindés. Mettre tous les moyens pour les y envoyer.

b. L’entraînement tactique et technique de nos unités blindées est correct. Insister sur le fait d’entraîner nos équipages de chars à tirer les premiers.

c. Face aux contre-attaques, l’utilisation offensive des blindés sur les flancs est décisive. De là, l’infanterie dont les arrières sont assurées peut en sécurité s’infiltrer dans la profondeur.

d. Le « terrain pour les chars » au sens propre, ça n’existe pas. Certains types de terrains sont meilleurs que d’autres, mais les chars peuvent opérer n’importe où.[6]

Dans son style très imagé et lapidaire, le général Patton résumait assez bien la doctrine d’emploi des blindés et les principes à mettre en œuvre.

Général Georges Patton (1885-1945) commandant la 3ème armée américaine

Parmi ces grands principes, la coopération interarmes était également très importante, les tâches entre les différentes composantes étant bien définies. L’infanterie avait généralement une mission de soutien des blindés et devait, entre autre, nettoyer le terrain après le passage des chars.

Le général Bradley insistait également sur le caractère offensif de l’emploi des tanks. Même lors d’une manœuvre défensive, les chars devaient aller de l’avant et être réservés pour les contre-attaques.

Un tank est brutalement efficace dans la guerre offensive. Dans la défense, il ne le devient que si on le tient en réserve derrière le front pour l’utiliser à contre-attaquer une percée de l’infanterie ou des blindés ennemis. Mais si le tank est employé à la place de l’infanterie pour tenir simplement une position défensive, c’est une arme gaspillée et pas économique.[7]

Les Américains, montrant tout leur pragmatisme, déclinèrent ces principes sous formes de manuels d’emploi (field manuals). Mais de la théorie à la pratique il y a un monde et les premiers contacts avec la Wehrmacht furent rudes, ce qui amena les Américains à en tirer rapidement des leçons.

Notes

[1] Les accords d’Anfa clôturèrent la conférence du même nom (aussi appelée conférence de Casablanca) qui se déroula du 14 au 24 janvier 1943 à l’hôtel Anfa de Casablanca. C’est durant cette réunion, en plus de la rencontre entre les généraux Giraud et de Gaulle, que fut élaboré le plan d’équipement des armées françaises.

[2] House Jonathan M., CNE, Toward Combined Arms Warfare, a Survey of 20th-Century Tactics, Doctrine and Organization, Combat Studies Institute, Fort Leaven worth, 1984, 231 p, p 71, (traduction du rédacteur).

[3] Bradley Omar. N, Histoire d’un soldat, (traduit par Boris Vian), S.L., Gallimard, 1952, 525 p, p 281.

[4] État-major de la 3e Armée, APO 403 US Army, 3 avril 1944, Lettre d’instruction n° 2 destinée aux commandants de corps, de divisions et aux unités détachées.

[5] FM 100-5, Field Service Regulations Operations, Prepared under direction of the Chief of Staff, United States Government Printing Office, Washington, May 22 1941, p 269.

[6] Wenkin Hugues, Op. Cit. p 14.

[7] Idem, p 5.

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