Quels enjeux pour la Munich Security Conference 2019 ?

Du 15 au 17 février 2019, la conférence de Munich sur la Sécurité (MSC) rassemblera plusieurs centaines de décideurs, chefs d’Etat et de gouvernement ou représentants d’institutions internationales. Haut lieu de concertation du bloc de l’Ouest pendant la guerre froide, l’ Internationale Wehrkunde- Begegnung – nom donné à la MSC à sa création en 1963a su accompagner les transformations politiques des trente dernières années en élargissant son périmètre à de nouveaux acteurs et enjeux. En 2019, on trouvera ainsi parmi la liste des participants, Yang Jiechi, ancien chef de la diplomatie chinoise, Abd Al-Fatta As-Sisi (Egypte), ou encore Serguei Lavrov, l’inamovible ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. Comme chaque année depuis 2015, le think tank chargé de l’organisation de l’évènement a publié en guise d’introduction aux débats un rapport, « The Great Puzzle: Who Will Pick Up the Pieces? », évoquant les grandes ruptures de l’ordre international observées en 2018. Davantage que les années précédentes, la dernière édition souligne la prégnance de la compétition entre Etats-puissance comme un facteur structurant les relations internationales. L’année écoulée a, il est vrai, été marquée par des décisions aux conséquences lourdes : la guerre commerciale lancée par les Etats-Unis et l’affaiblissement des architectures de sécurité (alliances, traités) sur lesquelles s’était en partie construit l’ordre post-guerre froide ont nourri un sentiment d’« affolement » dans les capitales des principales puissances. A ce titre, la comparaison entre les différentes éditions du rapport de la MSC depuis 2015 offre un baromètre intéressant pour mesurer la lente mais sure ascension de cette thématique et, partant, de l’état du monde.

Les Etats-Unis de Trump, élément perturbateur

Le rapport de la MSC 2019 comporte de nombreuses lignes de continuité avec l’édition précédente intitulée « To the Brink – and Back » (2018). Ses auteurs attribuaient alors la dégradation rapide du contexte international à deux principaux facteurs sous-jacents : le désengagement des Etats-Unis, principal pilier porteur de la stabilité internationale, et l’émergence de nouveaux compétiteurs (Chine, Russie).  Au début de l’année 2019 ces facteurs sont non seulement toujours d’actualité mais, à de nombreux égards, paraissent renforcés. L’érosion palpable de l’ordre libéral international après l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump et ses décisions erratiques concernant des dossiers sensibles (Corée du Nord, retrait du TPP) s’est poursuivie avec l’annonce du départ du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI, 20 octobre) mettant fin à 30 ans de maîtrise des armements en Europe. Enfin, la sortie de l’accord sur le nucléaire iranien (8 mai 2018) et le départ annoncé des troupes américaines engagées en Syrie (décembre 2018) mettent en péril le fragile équilibre installé à la fin de l’ère Obama dans la région.

En 2019, l’Amérique restera vraisemblablement l’une des principales sources d’instabilité internationale. De fait, les ingrédients d’une plus grande volatilité de la politique étrangère américaine semblent réunis avec le départ des « voix de la raison » présentes au sein de l’exécutif américain. Les démissions des généraux H.R. McMaster, John R. Kelly et James Mattis, réputés capables de faire contrepoids à l’emportement du président Trump, en sont les signes annonciateurs (à compter que leur opinion ait été jusqu’ici prise en compte). Dans ce cadre, l’anniversaire des 70 ans de l’OTAN revêtira une importance tout à fait singulière. Nul besoin d’évoquer ici le sentiment d’hostilité que le président américain a nourri envers l’Alliance dès la campagne présidentielle de 2016. Mais, cette animosité est devenue plus manifeste lors du sommet de l’OTAN de juillet 2018. Depuis, des rumeurs persistantes font état de déclarations tenues en privé par le président américain en faveur du départ de son pays de l’Organisation. Si cette option parait difficile à réaliser en raison des délais de mise en œuvre et des obstacles institutionnels internes aux Etats-Unis, le président pourrait, par ses déclarations, affaiblir encore davantage la confiance dans le soutien américain au sein de l’Alliance voire engager un relatif retrait des troupes américaines en Europe et obtenir ainsi un résultat tout aussi dévastateur. En réponse à ces bouleversements, il est probable qu’à la MSC 2019 les représentants américains tenteront de rassurer leur audience. Les responsables de la MSC évoquent déjà que la participation américaine sera d’ « une ampleur jamais vue ». Plusieurs membres du Congrès dont Nancy Pelosi, la présidente (Démocrate) de la Chambre des représentants accompagneront ainsi le Vice-président Mike Pence et le Secrétaire d’Etat à la Défense en exercice, Patrick Shanahan.

La montée des puissances révisionnistes

La détérioration du contexte international est aussi issue de la posture plus agressive de certains compétiteurs sur la scène internationale. La Chine s’est progressivement invitée au cœur des échanges tenus à la MSC. Malgré les discours rassurants martelés par les responsables Chinois– on songe ici à la déclaration de Yang Jiechi, à la MSC en 2010 qui soutenait qu’une « Chine forte ne serait pas une menace pour le monde mais une opportunité » – les références à la Chine, d’abord liées au thème de la montée en puissance des émergents s’axent de plus en plus autour de sa stratégie de puissance, y compris militaire. Les signaux inquiétants lancés par Pékin après le renforcement sans précédent des pouvoirs du premier Secrétaire du Parti Communiste Chinois, Xi Jinping au XIXe congrès du PCC (octobre 2017) s’accompagnent aujourd’hui de nombreux questionnements au sein de l’Europe vis-à-vis de la présence croissante des acteurs chinois dans sa périphérie. En février 2018, les interventions à la MSC du Premier ministre français, du président de l’Union Européenne, et du ministre des Affaires étrangères allemand témoignaient d’un sentiment croissant de méfiance envers le projet chinois des « Routes de la Soie ». Sigmar Gabriel n’hésitait pas à affirmer : « des puissances telles que la Russie, la Chine cherchent constamment à miner l’unité de l’Union Européenne »[1].

En 2018, la montée en puissance de la Chine parmi d’autres dossiers avait contribué à relativiser sans la faire disparaître la menace russe. Cette dernière avait pourtant figuré au centre des débats tenus dans la capitale bavaroise pendant plusieurs années. L’immixtion de Moscou dans les affaires ukrainiennes (2014) et syriennes (fin 2015), sans compter l’annexion illégale de la Crimée, avait porté cette dynamique. Mais, comme le remarquaient les auteurs du rapport MSC 2018, avec un PIB comparable à l’Espagne – mais une population près de quatre fois plus nombreuse – le pays n’a ni l’assise économique ni l’attractivité politique pour soutenir à moyen terme la compétition avec les pays de l’OTAN. Le rapport 2019 note néanmoins d’importantes capacités de nuisance (ingérence électorale, blocus du détroit de Kerch, présence en Syrie) qui en font un acteur incontournable et, malgré tout, à surveiller.

Enfin, l’agonie puis la mort attendue en 2019 du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire ouvre la voie à de nouveaux développements capacitaires, conventionnels et nucléaires, susceptibles d’affecter la sécurité de l’Europe. En annonçant la construction d’un système défensif capable de défendre le peuple américain « n’importe où, n’importe quand » la Missile Defense Review (MDR) américaine publiée début 2019 nourrira immanquablement les craintes à Moscou et à Pékin de voir s’amoindrir la crédibilité de leurs forces nucléaires.

Le sort de l’Europe

Face à ces transformations, la conférence bavaroise est devenue au fil des ans la vitrine d’un débat stratégique qui conduit progressivement l’Europe – et l’Allemagne au premier plan – à réinvestir dans sa défense. L’un des premiers jalons de cette dynamique fut l’intervention remarquée du Président allemand Joachim Gauck en 2014. Chose inédite, ce dernier appelait son pays à prendre une plus grande responsabilité dans les affaires internationales et déclarait : « L’Allemagne n’appuiera jamais de solution purement militaire […] en revanche, quand le dernier recours – envoyer la Bundeswehr – s’invite dans le débat, l’Allemagne ne devrait pas dire « non » par principe[2]. »

L’idée d’une Europe de la défense a progressé depuis, principalement au profit des tenants de l’« autonomie stratégique européenne », une ligne ambitieuse mais pragmatique, prônant la remontée en puissance militaire européenne en étroite coordination avec l’OTAN. Au cours de ces cinq dernières années les Européens ont pris d’importantes décisions dans ce domaine. Après la publication de la Stratégie Globale de l’Union Européenne en 2016 et l’activation de la PESCO (novembre 2017), plusieurs Etats membres tentent aujourd’hui d’ancrer la coopération dans des projets concrets. Nul doute que les débats de cette mi-février 2019 évoqueront les réalisations opérées tout au long de l’année 2018 : la création de l’Initiative Européenne d’Intervention (IEI), l’annonce d’une seconde vague de projets dans le cadre de la PESCO ou encore le lancement officiel, début 2019, du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) par les ministres de la défense française et allemande. Les échanges de la MSC 2019 permettront aussi de mesurer les obstacles qui freinent les avancées européennes en la matière. Notamment, les divergences politiques récurrentes entre la France et l’Allemagne s’agissant des exportations de matériels de guerre. Le dialogue européen devra également répondre aux défis posés par le Brexit. L’intégration de la BITD britannique dans la future Europe de la défense sera un enjeu majeur étant donné le poids considérable qu’elle occupe sur le marché européen (environ 35% des parts de marché)[3].

 

Mais avant tout, la MSC fournira l’opportunité de débattre des positions parfois contradictoires prises par certains Etats membres de l’UE. Le partage du « fardeau » financier ou le positionnement de la coopération européenne vis-à-vis de l’OTAN s’imposent aujourd’hui comme des sujets majeurs. Préférant miser sur sa relation avec les Etats-Unis, la Pologne, par exemple, s’est livrée en 2018 à un véritable numéro de séduction avec Washington, en se proposant de financer – à hauteur de 2 Mds $ –  le stationnement permanent d’une division blindée américaine sur son territoire[4].

D’autres sujets s’imposeront à plus longue échéance et nourrissent d’ores et déjà des questionnements éthiques. L’« élargissement » au niveau européen de la dissuasion nucléaire française, dans un contexte de crainte des conséquences du Brexit et d’un désinvestissement américain a été évoquée par plusieurs experts. Bien qu’extrêmement prématurée cette question est aujourd’hui reprise à leur compte par certains médias et autres think tanks, et a été évoquée par le président de la MSC lui-même, Wolfgang Ischinger, dans une interview donnée à l’Opinion[5].

 

M.P.

 

[1] Speech by Foreign Minister Sigmar Gabriel at the Munich Security Conferencehttps://www.auswaertiges-amt.de/en/newsroom/news/rede-muenchner-sicherheitskonferenz/1602662.

[2] Joachim Gauck, « Germany’s role in the world: Reflections on responsibility, norms and alliances »http://www.bundespraesident.de/SharedDocs/Downloads/DE/Reden/2014/01/140131-Muenchner-Sicherheitskonferenz-Englisch.pdf?__blob=publicationFile.

[3] Munich Security Report 2019 The Great Puzzle: Who Will Pick Up the Pieces?, Munich Security Conference, p. 25.

[4] « Poland wants a fort with Donald Trump’s name on it », The Economist, 10 janvier 2019.

[5] Sécurité européenne. « Il est grand temps que l’UE se transforme en une Union de défense » Wolfgang Ischinger, https://www.ouest-france.fr/europe/ue/securite-europeenne-il-est-grand-temps-que-l-ue-se-transforme-en-une-union-de-defense-6217521.

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A propos Morgan Paglia

A l’issue de plusieurs expériences professionnelles dans le monde de la Défense, notamment à la Direction des Affaires Institutionnelles de Thalès, puis en tant qu’Elève Officier Pilote de l’Aéronautique Navale (EOPAN), Morgan Paglia a rejoint le Centre des études de sécurité de l’Ifri en juin 2018. Ses travaux ont trait à la Stratégie et aux affaires militaires contemporaines. Egalement doctorant à l’Institut Catholique de Paris, ses recherches abordent l’angle plus spécifique des stratégies de déni d’accès (A2/AD). Le propos tenus ici n'engagent que leur auteur.
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