Les armes de la Grande guerre – histoire d’une révolution scientifique et industrielle

Conseil Général de l’armement, Editions Pierre de Taillac, Paris, 2018, 351 pages.

Cet ouvrage est le fruit d’un travail d’équipe, confié à des historiens reconnus par le Conseil général de l’armement (CGARM). Cet organisme, présidé par le Ministère des Armées est composé de dix-huit membres civils et militaires impliqués dans les problématiques d’armement et provenant des secteurs étatiques, industriels, ou économiques. C’est donc avant tout sous le prisme de la technique et de l’économie, plus que sous celui de la conduite de la guerre elle-même, que fut pensé cet ouvrage. L’innovation, l’adaptation de l’économie des machines et des armes, la transformation de la guerre en une activité industrielle presqu’autant qu’humaine sont clairement mises en exergue. Si l’œil s’y arrêtera sur son grand format et pour ses abondantes illustrations, l’esprit s’y attardera pour ses explications d’historiens, mettant intelligemment en relation le progrès technique durant la guerre, et ses conséquences opérationnelles, stratégiques et industrielles.

 

Les quatre parties de cet ouvrage sont de tailles inégales mais d’intérêt identique. Surtout, elles s’enchaînent naturellement pour accompagner le lecteur avec une grande pédagogie.

Dans la première partie, intitulée « La guerre », les auteurs évoquent les origines du conflit, ou plus particulièrement les années précédant la confrontation. On y rappelle qu’en termes capacitaires, la guerre future se prépare « à la fin de la guerre précédente ». La révolution des techniques, accompagnant la révolution industrielle et annonçant les bouleversements à venir dans l’art militaire, est particulièrement bien détaillée.

Illustration issue de l’ouvrage (c) Editions Pierre de Taillac 2018

La deuxième partie décrit, belligérant par belligérant, la stratégie d’armement suivie avant et au cours du conflit. Si la guerre devient l’objet de tous les efforts, des différences notables apparaissent entre pays. Chacun essaie de tirer parti de ses atouts géographiques ou industriels, en étant toutefois influencé par sa propre conception de la guerre et sa culture militaire. Les contraintes diffèrent selon les nations mais l’approvisionnement en munitions, à mesure que la guerre dure, devient un problème crucial pour tous.

La troisième partie aborde la mobilisation industrielle et scientifique sans précédent. Au cours d’une guerre qui avait été prévue courte, les auteurs montrent bien comment l’ensemble des systèmes d’approvisionnement et de production ont été repensés pour soutenir l’effort de défense. La croissance exponentielle de l’économie de guerre est particulièrement bien explicitée, avec sa mobilisation de toutes les ressources nationales, tant industrielles, financières qu’humaines.

La quatrième partie décrit, domaine par domaine, toutes les évolutions techniques et scientifiques qui sont apparues durant la guerre, en s’arrêtant avec une grande pertinence sur les conséquences opérationnelles. De nouvelles armes entraînent de nouvelles capacités qui font changer les procédés et les tactiques. Certaines armes préexistantes (l’aviation) voient leurs performances décuplées, ce qui bouleverse leur emploi. D’autres capacités (comme les gaz) font leur apparition et obligent à inventer « en marchant » l’usage ou la parade.

Enfin, la dernière partie évoque la suite du conflit, comment la guerre a transformé le paysage industriel de ces nations, indépendamment des destructions. On y réalise combien la sortie de guerre peut être différemment vécue pour un industriel, en fonction de ses liens avec la défense. Les mannes de l’Etat ont, durant quatre ans, plus bénéficié aux industries lourdes qu’aux porcelaines de Limoges. Sur le plan stratégique, le manque de clairvoyance dans certaines potentialités (aviation, chars) et l’énorme quantité de pièces de rechange pour des matériels devenus surnuméraires, poussent à un certain conservatisme capacitaire qui prédestine en partie les affres de 1940.

Image issue de l’ouvrage (C) Editions Pierre de Taillac 2018

La grande qualité de cet ouvrage réside dans son aspect pédagogique et sa grande précision historique. Que le lecteur ne s’y méprenne pas, c’est bien l’arme qui est ici la vedette : les adeptes des témoignages poignants sur l’horreur de cette guerre risquent de ne pas y trouver leur compte. En revanche, les superbes et abondantes illustrations, relevées par les études extrêmement précises d’historiens de renom, font que ce livre sera apprécié du néophyte en culotte courte jusqu’à l’homme de l’art.

L’ambition affichée était de trouver un « heureux équilibre entre rigueur scientifique et accessibilité au grand public », le pari est très réussi.

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À propos de Serge Caplain

Lieutenant-colonel de l'armée de Terre, détaché du ministère des Armées auprès de l'Ifri en tant que chercheur au sein du Laboratoire de recherche sur la défense. Les propos tenus sur ce blog n'engagent que leur auteur.
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