Réhabiliter les opérations de déception : 3 questions à Rémy Hémez

Florent de Saint Victor a été chargé d’études durant 2 années (2008-2010) au Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF) et chargé de mission au cabinet du ministre de la Défense durant la rédaction du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2013.  Actuellement consultant dans un cabinet de conseils français et auteur du blogue Mars Attaque, il pose ici 3 questions à Rémy Hémez à l’occasion de la sortie de son dernier Focus “Opérations de déception : repenser la ruse au XXIe siècle”. 

Florent de Saint Victor : Souvent communément confondue avec d’autres procédés, qu’est-ce que la déception ? Et qu’est-ce qu’elle n’est pas ?

Rémi Hémez : Cette question est importante car des raccourcis fréquents n’aident pas à comprendre ce concept. Le terme de déception est régulièrement employé en tant que synonyme de ruse. Or, ce n’est pas le cas. La ruse est « un procédé tactique combinant la dissimulation et la tromperie dans le but de provoquer la surprise »[1], la déception est une de ses déclinaisons. La déception ne se limite pas non plus à la dissimulation (dont le camouflage) qui est une de ses composantes. Elle est en revanche proche du « stratagème », un procédé qui, contrairement à la ruse, peut être enseigné et doit être planifié.

Le terme de déception pose problème à cause de son sens premier actuel en français et par le fait qu’il est souvent considéré comme un anglicisme. Cependant, même si l’on peut discuter de sa pertinence, il est établi dans le vocabulaire militaire français depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et il partagé avec de nombreux pays. Par ailleurs, le mot déception est employé depuis au moins le XVe siècle en français dans le sens de tromperie[2].

Aujourd’hui, la définition doctrinale de la déception est la suivante : « Effet résultant de mesures visant à tromper l’adversaire en l’amenant à une fausse interprétation des attitudes amies en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts et de réduire ses capacités de riposte. La déception comprend la dissimulation, la diversion et l’intoxication. »[3]

L’épisode mythique du cheval de Troie est un exemple assez typique de déception. Le cheval de bois géant conçu par Epéios permet de dissimuler le groupe de combattants conduits pas Ulysse. Le grecque Sinon est laissé sur la plage et intoxique les Troyens pour les convaincre de faire entrer le cheval dans la ville. Les navires grecs font diversion en levant le siège et se regroupant derrière l’île voisine de Ténédos. Pour autant, jusqu’à l’époque moderne, la déception est essentiellement le fait du « génie » du chef militaire. Elle est rendue difficile par la dimension limitée du champ de bataille. La révolution industrielle, l’augmentation de la taille des armées, l’accroissement de la mobilité, l’avènement de la troisième dimension ainsi que les premiers pas des technologies de l’information offrent l’opportunité de synchroniser les opérations de déception sur des fronts entiers, voire jusqu’au niveau stratégique, ce qui était jusqu’alors impossible. C’est ainsi que la déception est institutionnalisée, fait son entrée dans les états-majors et que le terme prend son sens actuel. Ainsi, et par différence avec la ruse, une opération de déception implique une combinaison d’actions planifiées et coordonnées visant à tromper le chef ou à tout le moins le système de commandement de l’ennemi.

FSV : Si vous retenez 7 facteurs de réussite pour des opérations de déception, quels sont les primordiaux selon vous ?

RHZ : Effectivement, j’estime que sept critères majeurs doivent être remplis pour optimiser les chances de réussite d’une opération de déception : compréhension, créativité, secret, renforcement des croyances adverses, planification et coordination, crédibilité et capacité à évaluer les résultats. Il est difficile de dire si certains sont plus importants que d’autres puisque c’est leur combinaison qui optimise les chances de réussites.

Je voudrais cependant en mettre en valeur deux qui me tiennent tout particulièrement à cœur. Le premier est la créativité. Pour planifier ce type d’opération, il est essentiel de faire preuve d’imagination, notamment afin de créer une « bonne histoire », trouver des modes d’action pour la « traduire » efficacement et s’assurer de la diversité des modes de transmission des informations et des modes d’action. Or, jusqu’au XVIIIe siècle, la fantaisie, attribut aristocratique, est encouragée chez les officiers.  Elle va de pair avec une imagination développée. Cette culture va être dévalorisée à partir du XIXe siècle et disparaître progressivement avec le développement de l’administration militaire et la technicisation des armées. De plus, ces dernières font face à un paradoxe : pour les nécessités de l’action, elles doivent obtenir l’orthodoxie des comportements tactiques tout en encourageant l’imagination, et donc l’originalité. Depuis quelques années, dans le sillage du monde de l’entreprise, la nécessité d’un esprit imaginatif et créatif est de nouveau mise en avant mais il y a encore du chemin à faire pour y parvenir.

Le deuxième critère de réussite que je souhaiterais souligner est la compréhension de l’environnement et, en particulier, des chefs adverses. La déception vise avant tout la « tête », les services de renseignement sont ses « clients »[4]. Il faut alors étudier leur arrière-plan culturel, organisationnel (cycle de décision) et personnel, mais aussi cartographier les moyens de collecte du renseignement, canaux par lesquels passeront les informations. En milieu interculturel un effort supplémentaire est indispensable pour y parvenir car les pièges sont nombreux : ethnocentrisme, dénigrement, etc.

FSV : Quels efforts prioritaires seraient à faire pour mieux réintégrer cette palette de modes d’actions dans la culture stratégique française ?

RHZ : Tout d’abord, il faut bien se garder de dire que la ruse, et donc la déception, aurait historiquement été marginalisée par un « modèle occidental de la guerre » la jugeant à la fois inefficace et illégitime. Comme l’a très bien démontré J-F Holeindre, il n’en est rien. La ruse n’est pas absente de l’histoire stratégique occidentale. En fait, ce qui évolue c’est l’intensité de son emploi dans le temps. Pour autant, la déception, régulièrement évoquée, parfois pratiquée demeure trop souvent « un artifice esthétique ». La guerre d’Algérie, au cours de laquelle la déception s’est mêlée aux exactions et à la sédition, n’est pas étrangère à la méfiance à l’égard de procédés à grande échelle[5].

Une « réhabilitation » des opérations de déception passe d’abord par la doctrine. Dans le domaine interarmées, il n’y a pas de document dédié à la déception. En ce qui concerne l’armée de Terre, une doctrine de la déception existe bien, mais elle est très peu connue et tombée en désuétude. Dans le domaine de l’organisation, il est d’abord indispensable de d’installer une structure de coordination stratégique, sans laquelle il est impossible d’envisager la mise en œuvre d’opération de déception de ce niveau. Lorsque l’on aborde la question de la mise en œuvre, il pourrait être judicieux de constituer une unité dédiée aux opérations de déception. Le Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE), qui dispose déjà de certains moyens comme des haut-parleurs, pourrait l’accueillir. Équipée de moyens de guerre électronique et de simulation visuelle et sonore, elle aurait pour mission de simuler par elle-même, ou en recevant du renfort d’autres unités, une unité de type brigade ou groupement tactique interarmes (GTIA). Elle se chargerait des procédés les plus techniques et servirait de réservoir de spécialistes du domaine. Si l’état d’esprit et la formation jouent un grand rôle, réhabiliter la déception impliquerait aussi de fournir un – modeste – effort capacitaire. La guerre électronique doit évidemment en faire partie, tant dans sa part défensive qu’offensive. Dans le domaine de la dissimulation, les systèmes de diffusion de fumigènes mériteraient de nouveau notre attention. Il en va de même pour les leurres terrestres, équipements relativement peu coûteux et qui ont prouvé leur efficacité. Enfin, et peut-être devrions nous commencer par là, un effort doit être fait à tous les niveaux pour accroître notre capacité de contre-déception.

[1]  J.-V. Holeindre, La ruse et la force: une autre histoire de la stratégie, Paris, Perrin, 2017. p.19.

[2] H. Coutau-Bégarie, « Ruse », in T. de Montbrial et J. Klein (dir.), Dictionnaire de stratégie, PUF, 2007, p.494-495.

[3] EMP 60.641 Glossaire français/anglais de l’armée de Terre, CDEF, janvier 2013, p.182.

[4] T. Holt, The deceivers: Allied military deception in the Second World War, New York, Scribner, 2010, p.54-61.

[5] Entretien avec T. Widemann, Paris, 22 mars 2018.

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À propos de Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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