« La guerre est née sur terre » : 3 questions à Elie Tenenbaum.

Florent de Saint Victor a été chargé d’études durant 2 années (2008-2010) au Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF) et chargé de mission au cabinet du ministre de la Défense durant la rédaction du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2013.  Actuellement consultant dans un cabinet de conseils français et auteur du blogue Mars Attaque, il pose ici 3 questions à Elie Tenenbaum à l’occasion de la sortie de son dernier Focus « le rôle stratégique des forces terrestres ». 

Florent de Saint Victor:  Quelles permanences et évolutions à horizon court/moyen terme conduisent à ce besoin stratégique et spécifique en « forces terrestres » ?

Elie Tenenbaum : Il convient d’abord de rappeler l’évidence même : la guerre est née sur terre, et son enjeu demeure toujours le contrôle d’une portion de territoire ou des populations qui y vivent : c’était l’objectif affiché du Califat de Daech, comme celui des séparatistes du Donbass. Même les conflits qui semblent fondamentalement liés à un autre milieu – comme les tensions en mer de Chine du Sud par exemple – ont, en fin de compte, un impact sur la terre ou sur les hommes qui y vivent, sans quoi ils seraient sans enjeu. Aucune stratégie efficace ne pourra donc jamais faire l’économie du domaine terrestre pour la bonne et simple raison que ce dernier est le milieu naturel de l’homme et donc de la politique, objet fondamental des conflits armés.

En sus de cet élément politique essentiel, les forces terrestres disposent d’un certain nombre de caractéristiques qui les rendent particulièrement intéressantes : la complexité, l’opacité et la viscosité sont trois caractéristiques intimement liées à ce domaine qui est parcouru d’obstacles, physiques et artificiels, qui multiplient les frictions, limitent la visibilité et contraignent les actions. De ces caractéristiques essentielles, les forces terrestres tirent aussi des qualités intrinsèques dont la principale est sans aucun doute la persistance. Cette dernière a une double fonction. D’une part elle permet le « contrôle », par son influence prolongée sur son environnement opérationnel. C’est cette dimension de contrôle qui joue un rôle crucial dans la mise en œuvre de la fonction stratégique « intervention » en garantissant le bon déroulement de la phase de stabilisation, la plus difficile d’une opération. D’autre part, la persistance confère aux forces terrestres la capacité à envoyer le plus fort signal de détermination politique. Envoyer des hommes au sol, qui ne pourront se désengager aussi aisément que des avions ou des bateaux, signifie l’acceptation par le décideur politique de l’éventualité d’avoir à payer le prix du sang, si besoin. C’est cette dimension qui rend les forces terrestres particulièrement nécessaires aux fonctions dissuasion et prévention, en contribuant ainsi à la crédibilité de la posture, quelle qu’elle soit.

F.S.V: Au-delà, quelles conséquences plus spécifiques pour les forces terrestres de la relativisation de la supériorité des autres composantes dans leurs espaces communs respectifs, notamment ceux dits « fluides » ?

E.T : Le rôle central accordé à la thématique des « espaces communs » (mer, air, espace exo-atmosphérique et cyberespace) à partir de la « révolution dans les affaires militaires », intervenue dans les années 1990 a parfois conduit à percevoir les forces terrestres comme les héritières d’une époque révolue, peu technologiques et incapables de faire face aux nouveaux enjeux de la guerre en réseau à l’âge de l’information.

Néanmoins, l’expérience opérationnelle des deux premières décennies de « guerre contre le terrorisme » a largement démontré que la suprématie opérationnelle dans les milieux fluides n’a pas suffi, loin s’en faut, pour garantir un succès stratégique, ni même parfois opératif. Après avoir observé attentivement nos modes d’action dans les années 1990, nos adversaires, même les moins bien dotés, ont appris à limiter, voire à neutraliser, une partie des effets induits par la maîtrise des espaces communs. Qu’il s’agisse des procédés de dispersion, de dissimulation (« désilhouettage »), d’imbrication (tactique ou stratégique), de durcissement ou de dématérialisation des moyens de communication et de commandement, les combattants irréguliers ont partout amélioré leurs capacités à se soustraire à nos moyens ISTAR (Intelligence Surveillance Target Acquisition & ReconnaissanceNDLR) et à contraindre notre usage de la force aérienne, voire navale.

En montant en gamme dans leurs arsenaux via l’acquisition de technologies nivelantes militaires (moyens sol-air courte ou très courte portée, antinavire, etc.) ou duales (réseaux sociaux, géolocalisation, drones, brouillages amateurs, etc.) les adversaires « hybrides »  sont même parvenus, ici et là, à gêner considérablement les déploiements de nos moyens. Mais c’est surtout dans le haut du spectre que cet effet de rattrapage est le plus inquiétant : poussé par les exemples russes et chinois, le phénomène de l’émergence militaire est en passe de multiplier sur la planète les zones d’exclusions totales ou partielles dans lesquelles nos forces aériennes, navales voire cyber et spatiales ne pourront plus pénétrer, ou en tout cas plus aussi facilement – l’augmentation de ce « coût d’entrée » étant souvent suffisant pour nous dissuader d’intervenir dans un certain nombre de cas.

Ce nouvel environnement qui est marqué par la contestation généralisée des espaces communs rétablit une juste balance dans l’équilibre interarmées et rend à la puissance terrestre la place qui lui revient de droit. Nous pourrons de moins en moins nous passer de cette composante fondamentale pour mener à bien nos opérations.

F.S.V: Quelle articulation et combinaison avec les autres composantes en découle, notamment au sein des contributions des forces terrestres aux fonctions stratégiques ?

E.T : La contestation grandissante des espaces communs impose de repenser en profondeur la relation des forces terrestres aux autres composantes. Nous étions habitués à distinguer les forces menantes (supported) et les forces concourantes (supporting), les premières étant consommatrices d’effets interarmées tandis que les secondes en étant productrices. Les forces terrestres s’étaient jusqu’alors presque toujours placées dans la première catégorie : bénéficiant des appuis aériens, navals, spatiaux et électroniques, elles en étaient aussi dépendantes, dans une position parfois délicate de « demandeuses ». La contestation croissante va signifier qu’elles ne pourront plus compter à l’avenir sur un soutien aussi systématique des autres composantes, qui seront occupées à acquérir ou à maintenir leur supériorité dans leur propre milieu.

Il faut tirer de ce constat deux conséquences. D’une part, il faudra attendre davantage d’autonomie des forces terrestres. Sur le plan offensif, cette autonomie accrue devrait se traduire par un effort en matière d’appui-feu organique, et notamment d’artillerie de campagne, de façon à pouvoir pallier l’éventuelle absence de Close Air Support, mais aussi en matière d’appui-mobilité via par exemple l’accroissement de la flotte d’hélicoptères lourds (carence bien connue de notre flotte aéromobile), le maintien et l’expansion des moyens de franchissement du génie, etc. Sur le plan défensif, l’autonomie confine à l’accroissement de la résilience et de la survivabilité des forces terrestres. Cela passera nécessairement par le renforcement de la défense sol-air à l’échelon GTIA (groupement tactique interarmes – NDLR), voire Sous-GTIA, mais aussi le durcissement des SIC (systèmes d’information et de communication – NDLR) face à la menace cyber et électromagnétique. La redondance apparente de capacités qui avaient naguère été fustigées comme des doublons et identifiées comme se prêtant à des « économies d’échelles » interarmées doivent être désormais réhabilitées comme autant de « sécurités » garantissant la résilience et l’autonomie des forces.

D’autre part, il faut amorcer une réflexion autour d’une manœuvre multi-domaine dans laquelle les forces terrestres peuvent produire à leur tour des effets interarmées, et contribuer ainsi à accroître la liberté d’action des forces aériennes et navales. Cela peut être d’ores et déjà le cas par exemple via le recours à la frappe d’artillerie dans la profondeur, capable, le cas échéant, de menacer par la terre une capacité de déni d’accès dirimante dans les autres domaines. C’est donc vers une nouvelle répartition des tâches que les forces terrestres doivent s’orienter, en coopération et non plus en rivalité avec les autres armées. A terme, le combat multi-domaine doit ainsi pouvoir parvenir à un niveau de fluidité interarmées, sinon aussi naturel, du moins aussi nécessaire que le combat interarmes l’est devenu au sein même des forces terrestres.

 

Pour aller plus loin, découvrir  « Le rôle stratégique des forces terrestres »  sur le site de l’Ifri. Sur les problématiques liées à la contestation des espaces communs, Ultima Ratio vous recommande également « L’entrée en premier et l’avenir de l’autonomie stratégique » de Corentin Bruslein. 

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À propos de Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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