En Afrique, enfin du nouveau ?

Suite à la publication de l’étude d’Aline Leboeuf sur « Coopérer avec les armées africaines », nous avons invité plusieurs experts à réagir. David Chuter, actuellement conférencier et auteur, ancien fonctionnaire civil du ministère britannique de la Défense ayant travaillé plusieurs années à la DAS (ancienne DGRIS), revient sur l’histoire de la coopération militaire avec l’Afrique et s’interroge sur l’émergence d’une nouvelle phase répondant à la gravité des menaces terroristes.

 

Deux petits instantanés pour commencer. Je déjeune avec un général de la deuxième section de l’Armée française, qui me dit que, au cours de sa carrière, il a commandé le Régiment de Marche du Tchad, unité jusqu’à ce moment inconnue de moi. Je consulte, évidemment, Wikipédia, qui m’informe que le RMT, aujourd’hui régiment des Troupes de Marine, a ses origines dans le Régiment des Tirailleurs du Tchad, levé en 1910. Il a pris sa désignation actuelle à partir de 1943, avec l’ajout d’un grand nombre d’anarchistes espagnols, venus combattre les Allemands, alliés de Franco. Deux ans après cette conversation, je me trouve tôt le matin dans le cimetière militaire britannique à Khartoum, le 11 novembre. Attendant l’Ambassadeur, qui va prononcer un discours commémoratif, je fais le tour des stèles et des mémoriaux avec un collègue militaire. On trouve les souvenirs non seulement des soldats anglais, morts pour leurs différents souverains, mais aussi des soldats indigènes (dont le Sudan Camel Corps) et même les soldats indiens, à l’époque souvent déployés en Afrique, sous commandement des officiers britanniques.

En fait, l’idée d’une Armée comme un regroupement de ressortissants d’un seul et même pays est très récente. Pour les Romains, ainsi que plus tard pour les Ottomans, la seule façon de garder la main sur les territoires reculés de leurs empires était de transformer leurs anciens ennemis vaincus en fidèles serviteurs de l’empire, toujours sous le contrôle de Rome ou de Constantinople. En revanche, certains pays pauvres, de la Grèce antique jusqu’à l’Irlande du XVIII siècle ont choisi d’exporter leur surplus de jeunes hommes en masse pour devenir soldats dans les armées des souverains étrangers.

Longtemps, les armées étaient les armées du Prince, pas forcement celles de la Nation, et il était donc normal de trouver des voisins et des coreligionnaires dispersés entre deux armées opposées. Parler de « l’Armée anglaise », ou de « l’Armée française » avant la Révolution, est une grande simplification. À la bataille de Waterloo, souvent présentée comme une victoire anglaise, la plupart des soldats du Duc de Wellington étaient en effet des Néerlandais et des Allemands, et même au sein des forces anglaises proprement dites, on aurait trouvé le King’s German Legion levée parmi des exilés allemands, quoique partie intégrante de l’Armée de sa majesté, le roi George III.

 

Quoi de plus naturel, donc, que de reproduire ce modèle dans les colonies ? Si les premières colonies, à partir du XVIe siècle, étaient essentiellement le prolongement de comptoirs commerciaux, se justifiant par leurs avantages économiques, ceci n’était pas forcément le cas pour les colonies acquises pendant la ruée colonialiste de la fin du XIXe siècle. La plupart de cette seconde génération de colonies coûtaient cher et rapportaient peu. Leurs avantages éventuels (réservoir de main d’œuvre militaire en cas de conflit, emplacement stratégique, prestige politique…) étaient reconnus en principe, mais les ministres des finances jugeaient bien souvent leur coût excessif, tandis que les chancelleries diplomatiques voyaient dans les administrations coloniales des concurrents importuns. En Angleterre, comme en France, une partie non négligeable de la pensée libérale rejetait même le principe de la recherche des colonies, soulignant en revanche, les avantages du libre échange.

Evidemment, il fallait maintenir l’ordre dans les nouvelles colonies. Mais cette mission dépassait les moyens militaires disponibles dans le « pays mère ». Les territoires étaient vastes, la communication difficile, les défis sanitaires considérables et la situation politique souvent compliquée. Rapidement, donc, les puissances coloniales ont commencé à lever et à former des forces militaires indigènes, souvent à partir de communautés marginalisées ou considérées comme particulièrement « guerrières ». Parmi les plus célèbres sont les Tirailleurs Sénégalais (1857) les King’s African Rifles (1902) ou la Force Publique du Congo (1885). Il y a ensuite des noms moins connus, sauf des historiens, comme les Schutztruppen des colonies allemandes en Afrique, les Regulares du Maroc espagnol, ou encore les Tirailleurs Tonkinois, qui ont combattu en Indochine. Certaines unités, comme les Grupos Especiais de l’Angola et du Mozambique, sont restés fidèles à la puissance coloniale jusqu’à la fin.

Si ce modèle a été développé par les puissances occidentales partout dans le monde, de l’Armée française du Levant jusqu’au 65e Régiment d’Infanterie des Etats-Unis, levé à Puerto Rico, il a été remarqué par d’autres pays, désireux d’acquérir eux-mêmes un empire. Les Japonais, rarement réticents à suivre de « bonnes idées » venues d’outremer, ont créé dès 1931 une grande armée coloniale en Manchourie pour sauvegarder leur nouvelle colonie de Mandchoukouo. On trouvait dans ses rangs non seulement des Chinois, mais des Mongols, et même des Russes blancs ayant fui les Soviets. Toujours sous commandement japonais, et avec un grand nombre de coopérants venus de Tokyo, cette armée disposait de ses propres écoles de formation et de ses unités spécialisées. Au sein de l’Armée Impériale Japonaise on trouvait également un grand nombre de Coréens et de Taïwanais (dont Park Chung-Hee, futur Président de la Corée du Sud, qu’il gouvernera d’une main de fer pendant plus de vingt-cinq ans). L’armée sud-coréenne a longtemps été dirigée par les généraux sortis des écoles militaires japonaises.

On peut ainsi affirmer sans risque qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et aux débuts du mouvement de décolonisation, le modèle de recrutement et de formation des contingents indigènes était donc courant dans les trois quarts du monde. Mais si ce modèle a disparu avec les grands empires coloniaux, il a été revisité, et ses influences, aussi bien militaires que politiques, ont perduré. De surcroit, si certaines unités indigènes, comme la Force Publique du Congo, se limitaient à assurer la sécurité des activités commerciales, la plupart participaient d’une structure coloniale beaucoup plus ambitieuse. La pensée coloniale des pays européens visait parfois l’assimilation complète des territoires africains et de leurs ressortissants (Algérie, Mozambique, Angola…) avec un peuplement important d’européens. Plus globalement, « l’œuvre civilisatrice » figurait presque systématiquement au premier rang des arguments avancés par les partisans de la colonisation en France et en Angleterre qui entendaient ainsi inculquer aux populations colonisées des idées républicaines ou libérales dans, les faire entrer dans « le monde moderne », et leur apporter la bonne gouvernance, la démocratie, et l’état de droit. Tandis que les administrateurs coloniaux de l’époque – comme les fonctionnaires internationaux de nos jours – œuvraient pour créer des systèmes de justice et de gouvernance, les missionnaires (les ONG humanitaires de leur temps) s’occupaient de la santé, de l’éducation et les droits de l’homme. Dans les armées coloniales, autant que dans la société plus généralement, des normes occidentales étaient souvent assimilées, au moins superficiellement. Surtout dans les armées, le modèle traditionnel africain du paysan-soldat était supprimé, et remplacé par une armée de métier, organisée selon la structure de la puissance coloniale.

C’est pour cela qu’on entend souvent dire aujourd’hui que les armées africaines sont « les créations des puissances impériales ». La réalité est beaucoup plus compliquée. Même en 1880, le continent est presque entièrement divisé entre de petits royaumes africains, territoires des Ottomans, et califats indépendants. D’ailleurs, la présence coloniale n’était pas toujours de longue durée : les Britanniques ont arraché le Tanganyika des mains des Allemands en 1916, et le pays est devenu indépendant en 1961. Les Européens sont relégués dans quelques régions côtières. Si, au cours des décennies suivantes, l’influence coloniale sur la structure, les organisations et les élites locales des futurs pays africains a été évidemment très visible, elle a aussi été limitée et relativement superficielle dans son envergure. Les traditions militaires indigènes, ainsi que l’influence de l’Islam et de la culture Arabe, étaient également – et restent aujourd’hui – des éléments importants.

Beaucoup dépendait de la nature de l’indépendance. Dans certaines colonies, la transition vers l’indépendance s’est déroulée en bon ordre. Les armées des colonisateurs sont devenues, souvent en fort peu de temps, les armées post-coloniales, de pays officiellement indépendants mais parfois encore sous influence. Coopérants, formateurs et conseillers techniques étaient envoyés là-bas, il arrivait même encore que des officiers des anciens pays colonisateurs exercent les fonctions de commandement et l’instruction au sein des Écoles de guerre. Mais le bon ordre n’était pas toujours respecté. En Tanzanie, très vite après l’indépendance, la nouvelle armée (plutôt les King’s African Rifles « relookés ») s’est mutinée, et le nouveau gouvernement s’est vu contraint de demander, à nouveau, l’aide militaire britannique. L’armée a été par la suite dissoute, et reconstruite sur la base du mouvement de jeunesse associé au parti unique. Depuis ce temps, la coopération militaire est assurée par plusieurs autres pays, dont la Chine.

Parfois, les territoires coloniaux étaient obligés de lutter pour leur indépendance, ce qui impliquait de nouveaux modèles de coopération, autant pour les forces de libération que pour les forces des colonisateurs. On était en pleine Guerre froide, et les Occidentaux voyaient la main de Moscou derrière chaque mouvement indépendantiste. Certains pays (comme le Congo de Mobutu, rebaptisé Zaïre par la suite) étaient perçus comme des « boucliers » contre le Communisme en Afrique et des défenseurs de la civilisation chrétienne. L’Afrique du Sud de l’Apartheid était engagée elle aussi, dans une lutte pour les « valeurs chrétiennes », et contre la « barbarie communiste », dans laquelle elle pouvait compter sur la coopération de plusieurs pays étrangers, surtout la France mais aussi l’État d’Israël, tous les deux fournisseurs d’équipements et de formations. La coopération militaire avec le Zaïre était particulièrement développée pendant cette période.

De l’autre côté, les mouvements de libération nationale, se sont vus obligés de se tourner vers le bloc communiste pour un soutien militaire. La coopération Soviétique avec les armées africaines est un chapitre qui reste largement à écrire, mais il est clair que l’influence de la coopération militaire, et de la doctrine Soviétique, était fondamentale. Parfois, comme en Algérie ou en Angola, cette influence a perduré longtemps après la victoire des forces indépendantistes, jusqu’aux armées des nouveaux gouvernements. Et si l’essentiel de cette coopération a été dans le domaine de la sécurité, l’aspect politique était évidemment toujours en toile de fond. D’après ceux qui ont été formés par les Soviétiques et leurs alliés, tout était basé sur une vision normative et moralisée de l’histoire et de la société. Dans toutes les guerres civiles, de libération ou de frontières des années 1960 aux années 1980, la coopération militaire internationale avec un gouvernement, une opposition ou un pays voisin était un aspect fondamental du conflit. Même l’Éthiopie, seul pays africain à n’avoir jamais été colonisé reste fortement marqué par la période de coopération avec l’Union Soviétique suite au renversement de l’Empereur Hailé Sélassié, et le soutien de certains autres pays pour les forces qui ont enfin renversé le régime qui a suivi l’Empereur. Les difficultés de coopération très bien soulignées par Aline Leboeuf dans son étude, sont la conséquence, en partie, des couches successive de coopération et de formation politique, selon les vents variables de la Guerre froide et depuis.

Avec la fin de la guerre froide, donc, s’achève la troisième période de coopération : celle des rivalités entre Est et Ouest. S’ouvre bientôt la quatrième. Alors que le grand jeu de la bipolarité privilégiait le soutien à des « hommes forts » en Afrique qui puissent garantir la stabilité et le maintien de leur pays dans un camp donné, les années 1990 voient sonner l’heure de la démocratisation. Si certaines initiatives de démocratisation ont produit des conséquences inattendues, voire désastreuses, l’installation des systèmes démocratiques dans les pays africains est devenue une priorité pour la communauté internationale. Quant à la question des armées et de leur positionnement dans ce nouvel ordre politique, il était désormais nécessaire d’aller au-delà de la simple formation militaire, et de promouvoir l’esprit démocratique, la transparence, la responsabilité et le respect des droits de l’homme, sans oublier la bonne gouvernance de la sécurité. Bénéficiant de budgets sans comparaison avec ceux des Ministères de défense ou affaires étrangères, les Agences de développement, OIG et ONG tinrent à jouer un rôle important dans ce renouvellement du monde et du jeu d’influence politique. Jamais autant d’argent n’a été dépensé pour la coopération et la formation, en Afrique comme ailleurs.

Pourtant, les résultats sont modestes, voire très modestes. Malgré les milliards d’Euros, de Dollars ou de Livres dépensés en République démocratique du Congo depuis bientôt vingt ans, par exemple, ses forces armées restent entièrement inefficaces, et incapables d’affronter la menace des milices dans les Kivus. Ce qui provoque évidemment une interrogation sur le sens et l’efficacité de cette coopération militaire.

On aurait pourtant tort de croire, au vu de ces piètres performances militaires, que les Africains ne sont pas de « bons soldats ». Les exploits des forces africaines pendant les deux guerres mondiales ont suffisamment démontré le contraire. Et la formation des officiers africains a été depuis les années 1960 une priorité pour certains pays étrangers. De surcroit, même si les doctrines et les structures des forces africaines sont largement fixées de l’étranger, ceci était déjà le cas pour leurs prédécesseurs. La différence tient peut-être à ce que, des conquêtes arabes jusqu’à la fin de la guerre froide, la formation et la coopération visaient des missions très claires, avec une formation adaptée, des forces coloniales prêtes à intervenir si la situation dégénérait, et une culture qui mettaient beaucoup plus en valeur les vertus militaires traditionnelles – honneur, courage, loyauté et protection des plus faibles. Mais les armées africaines de nos jours, sont toujours structurées selon des modèles externes, souvent mal formées et mal équipées, peu motivées et sans mission claire, et sujettes aux formations aléatoires, et souvent contradictoires, par des donateurs concurrentiels. L’obsession avec la « réforme » des armées, qui traite les unités militaires comme des pièces de Lego, à monter dans une configuration normativement agréable aux donateurs a souvent empêché le développement des capacités militaires de base. À ceci s’ajoute la nature nébuleuse de la mission « maintien de la paix » confiée aux armées africaines sous l’influence des donateurs.

Mais tout change au fil du temps. Voit-on déjà les premiers signes de l’ouverture d’une cinquième phase de coopération ? La réponse est peut-être oui. Face à la menace islamiste dans le Sahel, les doctrines de maintien de la paix ont été rapidement écartées, pour faire face aux ennemis (tel Boko Haram) qui, eux, ne cherchent pas de solution politique inclusive, et qu’il faut affronter au niveau militaire. En dehors des structures de l’Union africaine, péniblement construites, et largement financées de l’extérieur, les pays africains eux-mêmes ont depuis quelques années commencé une vraie coopération militaire, et ont cherché la formation et l’expertise de pays étrangers pour une mission claire, et qui touche directement leur sécurité.

Le modèle de coopération qui commence à émerger ne sera pas simplement une reprise du passé, mais quelque chose d’un peu différent. Si le rapport de forces entre l’Afrique et les pays coopérants restera très inégal, la dynamique « d’appropriation locale » sera sans doute plus marquée que par le passé. En revanche, le principe de « solutions africaines aux problèmes africains » restera rhétorique et impossible à envisager, dès lors que, les problèmes africains ont longtemps été et sont encore majoritairement le résultat de causes étrangères. Les origines de Boko Haram, après tout, remontent à la conquête arabe de certaines régions de l’Afrique, et à la coopération et l’islamisation qui ont suivi.

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