« Chars d’assaut : un siècle d’imposture » – J.C Delhez – JOURDAN – oct 2017

La remontée en puissance de l’armée russe et l’annonce de la mise en production du tout nouveau ARMATA T14 a fait renaître sur la scène internationale un intérêt pour les chars. Arme incontournable pour toute puissance militaire qui se respecte, il y a aujourd’hui de l’ordre de 10 000 chars d’assaut dans le monde, inéquitablement répartis. Ces monstres d’acier jouissent par ailleurs d’un statut particulier dans les ordres de bataille, y compris en temps de paix : une part significative de la puissance militaire d’une nation est toujours évaluée à l’aune du nombre de ses blindés.

Mais cette fascination pour les chars d’assaut ne serait-elle pas biaisée ? La réputation du tank ne serait-elle pas usurpée, sa valeur reposant davantage sur un mythe de puissance et d’invulnérabilité plutôt que sur des données objectives ? C’est en substance la question qu’ose poser Jean-Claude Delhez dans un essai récemment paru sous le titre  Chars d’assaut : un siècle d’imposture. L’auteur a déjà publié plusieurs ouvrages sur l’histoire militaire comme Douze mythes de l’année 1914 et La bataille des Frontières (Economica, 2013).

S’érigeant contre ce qu’il appelle une « doxa historiographique » qui fait reposer la réputation du char sur la guerre éclair de 1940, Jean-Claude Delhez se propose initialement de démontrer que les chars de bataille n’ont eu qu’un intérêt très limité dans la percée allemande tout comme dans le reste du conflit. S’appuyant sur de minutieuses études tactiques, prenant en compte tant les faits que les hommes et leur psychologie, il étend sa démonstration à toutes les guerres qui ont suivi, en affirmant le caractère complètement accessoire de ces blindés. L’auteur conclut sur la nécessité, pour les forces armées, de reconsidérer l’intérêt même du char dans leur plan d’équipement, affirmant que cette arme a une réputation complètement surfaite depuis un siècle.

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La première partie de cet ouvrage est de loin la plus longue et la plus dense. Centrée essentiellement sur la campagne de France de mai-juin 1940, l’auteur passe en revue nombre de batailles, accrochages voire escarmouches de la période pour en analyser l’apport réel du char. S’appuyant sur une analyse fine du niveau tactique, il décortique la part que prend au combat chaque fonction opérationnelle (infanterie, chars, artillerie, aviation, etc.) et en arrive à la conclusion qu’à part quelques combats mineurs, le char de bataille n’a pas été l’élément déterminant dans la victoire allemande. Pour l’auteur, c’est le génial Plan Manstein et l’infanterie mécanisée allemande – la meilleure du moment  – qui ont permis la percée des 10-15 mai 1940. Les tanks, à l’époque peu fiables et lents, étaient des cibles faciles pour les canons anti-char et l’aviation : ils n’ont été au mieux qu’un appui, parfois même un boulet à traîner. Tordant le cou à l’imagerie populaire d’un déboulé de chars dans les Ardennes, il démontre que le char allemand de 1940 était principalement employé en soutien de l’infanterie, elle-même efficacement appuyée par l’aviation. Paradoxalement, ce sont les Français qui vont essayer de faire un usage massif de chars dans leurs contre-attaques (comme à Abbeville les 27-28 mai) mais avec des résultats toujours catastrophiques. Ainsi, n’hésitant pas à s’essayer à l’uchronie, Jean-Claude Delhez affirme que la victoire allemande était assurée même s’il n’y avait eu aucun char, leur présence ayant presque été contre-productive.

La seconde partie se veut une confirmation de la première : le char, accessoire en 1940, l’a été tout au long du conflit. L’auteur passe ainsi en revue une autre bataille symbolique de la fin de la guerre : la bataille des Ardennes de 1944. Reprenant une fois encore jour par jour les avancées de chaque division, il note que la supériorité technologique et numérique allemande en chars n’a pas permis de reverser la situation, en dépit de conditions climatiques favorables à l’emploi des blindés (temps froid, sec et nuageux qui favorisait la mobilité des chars et les préservait de la menace aérienne). Même les puissants Tigres et Panther n’ont pas réussi à percer le front et ont été arrêtés par l’artillerie américaine, les nouveaux « bazookas » (lance-roquette antichar individuels)  de l’infanterie ou les chars ennemis. C’est la déduction à laquelle arrive Jean-Claude Delhez : le char n’a d’autre intérêt que de détruire d’autres chars, c’est un « antidote à lui-même ». La réputation du tank est donc déjà surfaite en 1944, relayée par des personnages comme le sulfureux général Patton, soupçonné par l’auteur de tordre la réalité de l’efficacité de ses chars pour mieux servir sa communication personnelle.

La troisième et dernière partie est une généralisation de la démonstration précédente où l’auteur affirme que si le char n’a eu qu’un rôle secondaire dans la deuxième guerre mondiale, c’est le cas également pour tous les conflits depuis un siècle. Hormis quelques exceptions où il a été déterminant lorsqu’il n’y avait « presque rien » en face (guerre des Six jours de 1967), le char a un rôle relativement mineur de la Première Guerre mondiale à l’Afghanistan. S’il a gagné en fiabilité, en puissance de feu et en protection passive ou active, le char reste un engin cher mais vulnérable à l’aviation, aux hélicoptères et aux missiles voire sous-munitions à charge creuse. Pour Jean-Claude Delhez, la raison de cet engouement toujours actuel pour les chars de bataille est de l’ordre du psychologique : objet phallique par essence, il est un symbole machiste et inutile de la force militaire. Avoir des chars en nombre reste donc essentiellement un signe extérieur de puissance et les nations ne sont pas prêtes à abandonner ce symbole, quitte à entretenir un mythe inconsciemment depuis 100 ans.

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Somme toute, cette étude de Jean-Claude Delhez est intéressante, précise et bien documentée. Elle témoigne d’un travail de recherche sérieux sur des faits tactiques qui sont survenus au cours des combats dans les Ardennes en 1940 et 1944.  Cependant, si la question du juste volume, de la bonne conception et du meilleur emploi se pose en effet, la thèse défendue par Jean-Claude Delhez – l’inutilité intrinsèque du char  –  ne convainc pas. L’affirmation est trop définitive, la démonstration trop lapidaire et orientée pour amener un spécialiste à adhérer au propos. Les exagérations et raccourcis amènent souvent l’auteur à enfoncer des portes ouvertes (l’infanterie, reine des batailles, est indispensable dans un combat terrestre). Les digressions (racisme et brutalité du général Patton, caractère phallique du canon du char…) perturbent également le lecteur dans le suivi du raisonnement.

Car, contrairement à ce qu’avance l’auteur, aucun spécialiste militaire ou historien sérieux n’affirme aujourd’hui que seuls les chars allemands sont responsables de la débâcle de 1940. Que de mauvais manuels scolaires ou quelques films pseudo-historiques l’évoquent encore, c’est bien possible, mais il n’y a pas de « doxa historiographique » en la matière. La relecture de l’étrange défaite de Marc Bloch ou du Mythe de la guerre éclair de K.H. Frieser suffit à convaincre que les raisons de la défaite française sont multiples et tiennent plus des hommes (qualités des chefs, style de commandement, place laissée à l’initiative) ou des organisations (format des grandes unités, capacité interarmes et interarmées) que du matériel.

Par ailleurs, la démonstration elle-même est très discutable. Décortiquer des affrontements au niveau tactique sans vision opérative n’a ici pas de sens, car cela ne permet pas de saisir l’effondrement du moral côté français, l’effet de « syncope » du commandement provoqué par la foudroyance de l’avance allemande (notamment grâce au rythme de manœuvre et à l’effet psychologique apporté par les chars[1]).  De même, séparer chaque composante (infanterie, chars, artillerie…) pour classer leur utilité relative au combat est trompeur, car c’est la combinaison interarmes qui produit les effets nécessaires à la victoire. Que les Panzers seuls ne pouvaient pas percer à Sedan, c’est fort probable… mais l’infanterie mécanisée, sans aviation, sans artillerie, sans génie et sans ses chars aurait probablement échoué aussi ! Enfin le terrain (très favorable à l’infanterie allemande), le climat (décisif du fait de la quasi suprématie aérienne allemande), les forces morales (essentiel facteur de succès), sont tant de paramètres cruciaux trop peu pris en compte dans cette étude pour conclure aussi abruptement à l’inutilité du blindé.

Enfin, la question de l’objectivité de l’auteur se pose lors de son évaluation de l’importance relative du char sur les autres composantes. Quand ils sont recensés, les succès tactiques apportés par les chars sont bien souvent minorés, au titre qu’ils étaient appuyés par les autres composantes (ce qui est l’usage), que l’adversaire s’était enfuit (ce qui est un comportement compréhensible lors d’un débouché de blindés) ou qu’il n’y avait plus rien en face (ce qui est quand même une victoire). Même le choix des batailles ou leur récit montre un certain parti-pris. En fin d’ouvrage, l’étude des deux guerres du Golfe est écartée en raison de la trop grande supériorité d’un camp sur l’autre (mais n’était-ce pas le cas en 1940 du côté de Sedan ?) et la bataille de Stonne (mai 1940) est mentionnée sans évocation des épopées des B1Bis l’Eure et Riquewihr (ce dernier, pourtant, a provoqué la panique et la fuite de l’infanterie allemande, si vantée par l’auteur).

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En définitive, cet ouvrage au titre provocateur a le grand mérite de mettre en exergue certaines problématiques qui subsistent encore aujourd’hui concernant les chars de bataille. En premier lieu la conception  et la doctrine : doit-on privilégier leur emploi en unités autonomes ou faut-il les intégrer au sein d’unités interarmes ? Faut-il privilégier la protection du blindage (donc la masse) ou la mobilité ? La chenille est-elle toujours pertinente dans un cadre centre-europe, avec un réseau routier dense ? Quel volume de chars nécessaire pour quel type de force ? Quelle protection passive et active possible face aux nouvelles armes ?

Par ailleurs, l’auteur pose aussi la question de l’importance parfois disproportionnée du char dans la tradition militaire. Il interroge sur l’instrument de  communication formidable qu’est devenue cette machine : les masses blindées sont-elles un moyen de dissuasion conventionnelle ? Y a-t-il une dimension idéologique, culturelle, presque identitaire dans le fait de posséder des chars en nombre (on pourra penser à la Russie, de la Chine) ?

Pour toutes les questions que Jean-Claude Delhez soulève, plus que pour ses réponses tranchées, cet ouvrage mérite donc de figurer en bonne place dans la bibliothèque de l’amateur d’histoire militaire ou du spécialiste du combat terrestre. Ce livre appelle à rejeter le culte d’une composante particulière et à lui préférer l’apologie de la combinaison des capacités. Car la problématique de l’adaptation du char de bataille aux guerres actuelles et futures reste d’actualité : à l’heure où le remplaçant du Leclerc est évoqué en multinational, palier les faiblesses intrinsèques du char sera un objectif dès la conception. L’enjeu est de s’assurer que les forces continuent à bénéficier de la mobilité, de la protection et de la puissance de feu qu’apporte encore aujourd’hui le char au sein d’une manœuvre interarmes. Quitte à alimenter un peu sa légende…ou son imposture !

Pour aller plus loin : relire le Focus Stratégique d’Antoine d’Evry, les chars, un héritage intempestif ?

[1] On pourra revoir à ce sujet l’excellent document télévisuel « les grandes batailles : la bataille de France» de J.L Guillaud et H. de Turenne, avec une interview mémorable de feu le général Beauffre.

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About Serge Caplain

Lieutenant-colonel de l'armée de Terre, détaché du ministère des Armées auprès de l'Ifri en tant que chercheur au sein du Laboratoire de recherche sur la défense. Les propos tenus sur ce blog n'engagent que leur auteur.
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