Un exemple de coopération multinationale : le Defense Education Enhancement Programme (DEEP) de l’OTAN.

Avec l’effondrement du bloc soviétique au début des années 1990, nombre de pays de l’ancienne Europe de l’Est se sont retrouvés avec des armées désorganisées, mal équipées et mal formées, aux frontières de l’OTAN. Pour l’alliance, la réorganisation de ces armées constituait un enjeu majeur. Il s’agissait d’une part de tirer profit d’un sentiment pro-occidental alors très fort pour accroître son influence à l’Est, voire attirer de nouveaux membres. Elle cherchait d’autre part à consolider des institutions des pays de l’ancien pacte de Varsovie, notamment en matière de défense, facteur indispensable pour la stabilité et la sécurité du vieux continent. Cette volonté a abouti à la signature du Partenariat pour la Paix[1] en 1994, qui rendit possible la coopération bilatérale entre l’Alliance Atlantique et les pays non-membre. De multiples partenariats[2] ont ainsi été mis en place depuis pour que ces nations puissent progressivement se doter d’une défense compatible avec les standards de l’OTAN. Cependant, une coopération spécifique en matière d’éducation militaire (ou professional military education – PME) s’imposait comme une nécessité.

C’est tout l’esprit qui a présidé à la création du Defense Education Enhancement Programme (DEEP) en 2007. Ce dernier mérite d’être étudié de par ses résultats encourageants malgré des moyens limités, notamment grâce à sa capacité à mobiliser les décideurs politiques et à inciter les partenaires à s’inscrire dans une stratégie globale et de long terme.

Les objectifs du DEEP : autonomie et interopérabilité.

Le DEEP s’inscrit dans une logique de long terme qui présuppose la réelle volonté politique du pays partenaire et ambitionne sa totale autonomie à terme. Il vise à rendre les nations partenaires non-membres de l’Alliance Atlantique autonomes et interopérables avec elle, grâce à l’instauration de normes éducatives communes. Ce programme est exclusivement initié sur demande officielle du pays partenaire. Le but ultime est de permettre à une nation ayant bénéficié d’un DEEP de rejoindre la communauté des formateurs, pour d’aider à son tour un autre pays qui en ferait la demande selon le principe : « the learners become the trainers ».

De par son histoire, le DEEP a accordé la priorité aux anciens pays du bloc communistes, qu’ils soient candidat à l’intégration ou pas (en tout premier lieu l’Ukraine, mais aussi la Moldavie, la Géorgie, le Kazakhstan, la Serbie, etc.). Certains pays hors de la sphère d’influence traditionnelle de l’OTAN mais présentant un certain intérêt en termes de sécurité peuvent se voir également associés sur demande (cas de la Mauritanie, de la Tunisie ou de l’Afghanistan en particulier). Ces pays doivent toutefois être signataires du Partenariat pour la Paix ou de tout autre traité de coopération.

Domaine d’expertise : l’éducation militaire, dans son contenu et sa forme.

Refusant d’être considéré comme un simple pourvoyeur de connaissance et de moyens d’instruction, le DEEP mise sur le développement d’une réelle capacité durable de formation. Il se présente ainsi comme une communauté d’experts et de conseillers qui propose d’aider le pays partenaire à identifier ses lacunes et ses besoins en matière d’éducation de défense, puis à établir son propre plan stratégique d’action.

Le DEEP vise principalement à développer deux capacités fondamentales du PME : le Curriculum Development, c’est-à-dire l’élaboration de programmes d’études et le Faculty Development, qui est la formation des formateurs. Le programme ne se limite pas à la transmission d’un certain nombre de savoir-faire en matière de défense, mais veut aussi inciter les pays partenaires à adopter un style éducatif moderne, basé sur la pensée critique et une « approche  socratique » de la relation enseignant-élève.

Un programme « otanien » au financement très américain.

Regroupant actuellement 18 nations partenaires, le DEEP dépend de la division Affaires politiques et politique de sécurité (PASP) du Secrétariat International de Bruxelles, où il dispose d’un budget relativement constant de l’ordre de 500 000 € par an. La division PASP travaille en association avec le Partnership for Peace consortium (PfPC) qui tient son siège au Marshall Center de  Garmisch-Partenkirchen, en Allemagne. Le PfPc est une association d’universités et d’académies de défense issues de pays signataires du partenariat pour la Paix, cherchant à créer un réseau durable de réflexion, de conseil et d’assistance en matière de sécurité. Le PfPC est notamment particulièrement impliqué dans l’établissement de programmes de référence (sur la gouvernance, la formation des officiers, des sous-officiers, sur la contre-insurrection, le Cyber, etc.). Les Etats-Unis, l’Allemagne, le Canada, le Royaume-Unis et même des pays neutres tels que l’Autriche et la Suisse disposent d’établissement susceptibles d’accueillir des activités du DEEP. Aucune institution française n’est membre du PfPC mais certains organismes militaires (le Service Historique de la Défense, notamment) ont été associés à des travaux.

Le PfPC est financé essentiellement par des fonds alloués par le Secrétariat de la Défense des Etats-Unis. Son but affiché est la promotion de la démocratie, notamment par le développement institutionnel de l’éducation militaire. De fait, la moitié des activités du DEEP sont financées par le PfPC – donc des fonds américains – le reste étant charge de l’OTAN. Les pays partenaires, en mettant souvent gratuitement à disposition écoles, experts et moyens d’instruction, participent ainsi indirectement au fonctionnement du programme. Ainsi, du fait de ses ressources limitées, le DEEP tire profit de son fonctionnement en réseau et essaye de faire converger les intérêts nationaux des principaux pays membres.

Une démarche institutionnelle qui fait effort sur la formation des formateurs.

Sous réserve de l’acceptation de la demande officielle par le Secrétariat général de l’OTAN, un dialogue est établi entre les autorités du pays concerné et les responsables du programme pour déterminer conjointement les domaines d’application : population cible (officiers, sous-officiers), niveau de formation (supérieure, intermédiaire, élémentaire), matières concernées (contre-terrorisme, méthodologie, éthique et gouvernance, langues étrangères, etc.).

Sous l’autorité conjointe d’un responsable académique (généralement un officier d’un pays membre de l’OTAN, spécialiste en éducation militaire) et d’un responsable politique (en principe un représentant civil du Secrétariat International de l’OTAN), un plan d’action triennal – éventuellement renouvelable – est établi. Il fixe les objectifs, les actions à mener, leur financement et les critères d’efficacité. Des revues de programme sont établies annuellement pour en mesurer la progression. Les actions de formation sont conduites par l’ensemble des experts reconnus par la communauté DEEP ou des spécialistes ponctuels provenant des institutions de défense des pays membres. Ces ateliers ne ciblent que les formateurs : la formation directe aux élèves est proscrite.

En fin de programme, une estimation de l’atteinte des objectifs est réalisée, qui peut donner lieu à la reconduction d’un DEEP, son élargissement – à d’autres populations cibles, d’autres domaines, d’autres institutions de défense, etc. – ou sa clôture. L’arrêt d’un DEEP peut être décidé conjointement lorsque les objectifs sont atteints, ou unilatéralement lorsqu’une des parties ne respecte pas l’un des critères définis à la signature. En particulier, les statuts stipulent clairement que le défaut d’implication des autorités politiques ou militaires peut justifier le gel voire l’arrêt de toute coopération. Toutefois,  le cas ne s’est pas encore présenté jusqu’à présent.

Des résultats plutôt encourageants mais difficilement quantifiables.

S’il est toujours très difficile d’estimer objectivement les résultats de programmes de long terme tels que le DEEP, certains indicateurs sont plutôt positifs. Par exemple, les activités DEEP sont en croissance constante malgré un contexte budgétaire difficile, comme le montre le tableau suivant. :

Année Activités Experts (Alliés) Formateurs (partenaires)
2013 85 162 245
2014 165 309 352
2015 186 324 566
2016 252 447 367

Activités DEEP par année. Source : http://www.nato.int

Par ailleurs, certains pays ont atteint une véritable capacité de PME dans des domaines particuliers. C’est le cas de la Mongolie, où la formation des officiers d’état-major à l’université de défense d’Oulan-Bator, partant de presque rien, peut être considérée comme complètement autonome.

De plus, le DEEP a permis une meilleure synergie des coopérations de défense, avec un seul responsable académique coordonnant l’ensemble des actions de formation. C’est le cas de l’Ukraine, priorité du DEEP, où 14 pays partenaires participent au programme de façon plutôt harmonieuse.

Enfin, les demandes des pays partenaires pour des actions de partenariat concernant la formation des sous-officiers ont explosées. Ce phénomène est assez significatif d’une forme d’occidentalisation des politiques d’éducation militaire. En effet, la formation de ces cadres de contact (personnel non-officier chargé de l’encadrement de la troupe voire de suppléer le commandement aux petits échelons tactiques) est fréquemment négligée voire inexistante dans de nombreux pays hors OTAN. Ils sont pourtant le ciment d’une armée, garants de la cohésion, de la discipline et de l’expertise technique. Le fait qu’une nation non-occidentale perçoive un défaut de formation dans ce domaine et veuille y remédier montre une certaine modernisation de sa conception de son outil de défense.

Conclusion : une formule applicable à tous ?

S’il est toujours très difficile d’évaluer la performance d’un programme de coopération – à fortiori quand celui-ci est multinational – le DEEP se démarque par sa relative efficacité au regard de son coût peu élevé. Parmi les raisons qui peuvent expliquer cette bonne performance apparente, on citera notamment le fait qu’une implication politique soit nécessaire et contrôlée. Grâce à ce soutien politique de la nation partenaire, une véritable stratégie de long terme peut être définie en matière d’éducation militaire, faisant converger des expertises et des ressources différentes vers un objectif pédagogique commun. Enfin, l’effort n’est pas seulement porté sur la transmission de savoirs mais sur la transformation de l’ensemble du système éducatif pour qu’il devienne autosuffisant.

Ce système semble assez vertueux, mais il suppose l’acceptation par les pays partenaires de normes éducatives essentiellement occidentales, reposant sur une certaine forme de rationalité et d’esprit critique. Si cette approche est globalement compatible avec les pays de l’ancienne Europe de l’Est, les performances dans d’autres pays, moins imprégnés de la culture gréco-latine ou anglo-saxonne, risquent d’être plus limitées. C’est dire l’enjeu de la coopération militaire en Afrique, objet du dernier Focus stratégique « coopérer avec les armées africaines » d’Aline Leboeuf.

[1] Voir le Focus Stratégique de Vivien Pertusot :  https://www.ifri.org/fr/publications/enotes/focus-strategique/nato-partnerships-shaking-hands-or-shaking-system#sthash.WMo2iZyE.dpbs

[2] Regroupés au sein de programmes comme le Programme Individuel de Partenariat et de Coopération (IPCP), le Plan d’Action Individuel Pour le Partenariat (IPAP), le Programme National Annuel (ANP), etc. Le Menu de Coopération Partenarial (PCM) regroupe 1400 activités organisées dans plus de 50 pays.

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About Serge Caplain

Lieutenant-colonel de l'armée de Terre, détaché du ministère des Armées auprès de l'Ifri en tant que chercheur au sein du Laboratoire de recherche sur la défense. Les propos tenus sur ce blog n'engagent que leur auteur.
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