Russian New Generation Warfare Handbook

US Army – Asymetric Working Group – décembre 2016, 61 pages.

Les opérations en Ukraine à partir de 2014 ont été l’occasion, pour les forces armées américaines, de se livrer à une véritable réflexion sur l’adaptation de leurs doctrines, techniques, tactiques et procédures (TTPs) à ce type de conflit. Constatant que l’expérience du combat s’amenuise au sein de leurs unités, notamment dans le cadre d’engagements majeurs, l’hypothèse d’une confrontation avec le vieil ennemi russe inquiète l’armée américaine, après deux décennies d’engagement dans des conflits asymétriques.

C’est l’objet d’une étude d’une soixantaine de pages produite par l’Asymmetric Warfare Group (AWG) de l’US Army, une unité dépendant du TRADOC dédiée à l’étude des menaces émergentes. Le document se présente comme un manuel à destination des unités américaines, afin de les sensibiliser à cette nouvelle forme d’engagement russe (Russian New Generation Warfare – RNGW). La finalité est de conseiller le commandement sur l’entraînement des troupes américaines, mais également de préparer les soldats à affronter un ennemi dit « hybride » : pouvant comporter des unités russes, mais reposant essentiellement sur des forces locales (les « proxys ») équipées, soutenues et entraînées par Moscou.

Sans se prononcer sur la probabilité ou la pertinence d’une telle hypothèse de confrontation, ce document est particulièrement intéressant car il offre une analyse courte mais assez sérieuse des forces armées russes, dont il ne se contente pas de décrire les capacités de combat mais cherche à en pénétrer l’esprit, à deviner ses modes d’actions les plus probables. Les forces armées américaines sont invitées à tirer partie des lacunes ennemies pour adapter leur manœuvre et ainsi remporter la décision.

La première partie consiste en une mise à jour des capacités de combat russes, par extrapolation, des moyens et procédés auxquels les Etats-Unis pourraient être confrontées dans le cas d’un engagement avec des troupes supplétives (proxys). Les différentes capacités d’un tel adversaire « hybride »[1] sont successivement passées en revue. Les auteurs évoquent notamment la défense anti-aérienne avec une profusion de MANPAD [2] et une impressionnante capacité moyenne et longue portée, mais aussi la guerre électronique avec une interdiction et un brouillage possible sur tout le spectre des communications tactiques, le Cyber, l’usage des drones pour le renseignement et l’acquisition, ou encore les feux indirects avec une profusion d’effecteurs qui ont gagné tant en portée qu’en précision. L’accent est clairement mis sur la modernisation des armées russes, donc de leur éventuel proxy, dont les modes d’action mêlent combat classique (proche de l’ère soviétique) et guérilla moderne.

La deuxième partie vient nuancer quelque peu ce tableau inquiétant en rappelant deux des principales faiblesses de l’armée russe : le manque de moyens qui limite l’accès à un matériel de qualité et l’héritage soviétique qui impose encore aux armées sa rigidité structurelle. Des limites plus ponctuelles sont également évoquées comme la faiblesse chronique de la logistique, le défaut de coordination dans la 3e dimension, ou encore le manque de formation et de sélection des sous-officiers. Les auteurs appellent donc les forces américaines à élaborer des manœuvres en adéquation avec ces faiblesses : plus intelligentes, plus rapides et plus déconcentrées.

La troisième partie, de loin la plus intéressante, propose de nouvelles TTPs aux chefs militaires afin d’adapter l’entraînement à cette nouvelle menace. En somme, c’est le retour aux fondamentaux qui est prôné : le combattant américain doit réapprendre à se passer de  technologie (et notamment des moyens de communication et de contrôle) dont l’ennemi pourrait interdire l’usage sur toute la largeur du spectre. Tout un ensemble de savoir-faire oubliés sont ainsi plébiscités : la navigation à la boussole, la discipline radio, les techniques de camouflage et de protection, etc. Hormis quelques conseils assez élémentaires du niveau sub-tactique, certaines préconisations sont particulièrement intéressantes du point de vue opérationnel. Les auteurs appellent ainsi à minimiser le volume des postes de commandement et à favoriser leur mobilité. Un leadership plus responsabilisant et basé sur la subsidiarité est par ailleurs privilégié dans la mesure où il limite la dépendance aux communications. Enfin, le risque de pertes massives (massive casualties ou MASCAL) est évoqué, nécessitant la réappropriation des savoir-faire logistiques en la matière et posant la question de la préparation psychologique des troupes avec la fin probable du concept de Golden Hour selon lequel un soldat blessé doit arriver dans un poste médical dans l’heure qui suit sa blessure afin de maximiser ses chances de survie. Toutes les procédures actuelles d’évacuation en opération dépendent de ce principe, ce qui participe indirectement aussi au moral de la troupe, mais serait pourtant difficilement applicable face à un adversaire possédant une puissance de feu similaire à celle des séparatistes du Donbass par exemple.

En définitive, ce « manuel de survie de la guerre hybride russe » est très intéressant car il révèle une véritable prise de conscience américaine de leur dépendance technologique ainsi que leur crainte de voir leur supériorité discutée sur certains théâtres. Il pourra en revanche se montrer un peu caricatural dans sa description du « meilleur ennemi » de l’Amérique : l’adversaire russe y est décrit comme versatile, brutal, peu soucieux des populations et qui va même s’acoquiner avec le crime organisé en matière de cyberattaques [3]. Mais le spécialiste notera surtout à quel point cette « Russian New Generation Warfare » n’a en fait rien de nouveau : si les équipements se sont modernisés, le type d’affrontement décrit dans cette étude rappelle largement l’ère soviétique, à quelques exceptions près. Le cyber, en effet, est déterminant dans cette « nouvelle » forme de conflictualité. De plus, si la « menace Spetnaz » était très à la mode dans les années 80, elle devient véritablement centrale dans la RNGW avec les combattants « proxys » pouvant conduire des combats à la fois asymétriques et quasiment symétriques sur un même théâtre d’opération. Finalement,  c’est un simple retour à un affrontement de type guerre froide qu’évoque l’AWG, et les nouvelles TTPs qu’il prône ne sont qu’un rappel de tout ce que nos armées occidentales savaient faire et qu’elles ont – d’opérations extérieures en mission de maintien de la paix – largement oublié depuis 25 ans.

Dès lors, la lecture de ce « handbook » pourrait surtout s’avérer utile au jeune spécialiste, plus pétris de contre-insurrection en Afrique que de combat dissymétrique en Centre-Europe. Elle ravivera également la mémoire des plus anciens, qui verront qu’il est urgent de se réapproprier ces procédés pendant que l’expertise existe encore dans nos armées. Enfin, à l’heure où le « tout-numérique » semble s’imposer partout et à tous les échelons de commandement, cette petite « piqûre de rappel » nous invite à nous poser la question de la dépendance technologique. Si son usage a donné à nos armées une indéniable supériorité jusqu’à présent, ne faudrait-il pas songer à réapprendre à s’en passer lorsqu’on y est contraint ?

[1] : lire à ce sujet “Le piège de la guerre hybride” d’Elie Tenenbaum (Ifri), Focus stratégique octobre 2015.

[2] : MAN Portable Air Defense : missile portable sol-air.

[3] : p19 – ” The Kremlin cooperates with criminal hacker groups and the Russian government employs thousands of professional hackers as part of their whole of government Information Operations strategy.”

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About Serge Caplain

Lieutenant-colonel de l'armée de Terre, détaché du ministère des Armées auprès de l'Ifri en tant que chercheur au sein du Laboratoire de recherche sur la défense. Les propos tenus sur ce blog n'engagent que leur auteur.
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