Supreme Command ou erreur suprême ?

Suite à la récente démission du général de Villiers, un spécialiste des questions de défense a souhaité s’exprimer dans nos colonnes. Pour des raisons de confidentialité nous avons tenu à conserver son anonymat.

La crise politico-militaire sans précédent qui se déroule sous nos yeux ébahis invite le lecteur attentif d’Ultima ratio à se replonger dans la théorie classique des relations civilo-militaires. L’objectif de ce post est ainsi de prendre un peu de recul sur les commentaires médiatiques et de partager notre analyse à la lumière de ces théories.

Rappel théorique

La théorie classique des relations civilo-militaires présente deux concepts principaux. D’un côté l’« objective control », surtout décrit par Samuel Huntington dans The soldier and the state en 1957. Il s’agit pour l’homme d’Etat de contrôler le militaire en maximisant son professionnalisme, afin de l’isoler du domaine politique, c’est-à-dire en lui laissant les mains aussi libres que possible dans l’exécution des tâches militaires. La liberté d’action laissée au général Mac Arthur dans la guerre du Pacifique en est un bon exemple, avec les dérives que l’on connait par la suite en Corée, lorsque le chef militaire perd de vue l’objectif et les enjeux politiques de la campagne en cours.

A l’opposé, le contrôle subjectif, théorisé principalement par Eliot Cohen dans Supreme Command, présente les vertus d’un contrôle civil fort, y compris dans le champ des opérations, à travers des études de cas : Abraham Lincoln, Georges Clemenceau, Winston Churchill et David Ben Gourion. La thèse de Cohen repose sur deux points : l’affirmation selon laquelle la plupart, sinon tous les aspects de la guerre sont étroitement liés à la politique et que la direction et la planification de la guerre sont plus accessibles pour les civils « amateurs » que ce que l’on croit généralement.

La relation politico-militaire en France, façonnée notamment au XXe siècle par la défaite de juin 1940, la constitution voulue par le général de Gaulle puis le putsch militaire d’avril 1961, navigue évidemment entre ces pôles conceptuels, au gré des personnalités des chefs militaires et des hommes politiques. Peu de points communs en effet entre le caractère des généraux Georgelin ou de Villiers, des ministres Morin ou Le Drian, des présidents Hollande ou Macron. Ainsi, l’équilibre de cette relation repose d’abord sur les personnalités, plus que sur la théorie ou les décrets précisant les attributions de chacun.

Une rupture assumée

La séquence qui vient de se dérouler marque assurément une rupture. En niant au Chef d’état-major le droit de s’exprimer, y compris à huis clos devant la représentation nationale, sur l’adéquation entre moyens alloués et missions qui lui sont dévolues, le Président Macron semble opter pour un contrôle objectif très marqué, en souhaitant cantonner le CEMA dans la seule conduite technique de ses troupes. A l’opposé, lorsqu’il affirme « je suis votre chef » – assez maladroitement d’ailleurs, car il est d’usage dans l’institution de le démontrer plutôt que de l’affirmer – il donne l’impression d’opter pour un contrôle subjectif : lui seul décide. Y compris dans la conduite des opérations ? La suite du feuilleton nous le dira. De fait, la nomination d’un ministre technicien, n’ayant aucune connaissance de l’institution et disposant de peu de poids politique renforce d’ailleurs le positionnement du Président, qui semble vouloir être le seul à décider du sort des armées. Une forme de contrôle subjectif s’était déjà mis en place après l’ère Georgelin, en la personne d’un ministre puissant (J-Y Le Drian) et d’un directeur de cabinet omnipotent (C. Lewandowski). La campagne du Mali l’avait démontré, y compris dans le champ opérationnel. Ces deux personnages ont d’ailleurs été écartés par le Président qui semble donc vouloir assumer ce contrôle subjectif directement à son niveau. Dès lors, jouant – inconsciemment sans doute, des deux volets objectif et subjectif, quelle est la place que le Président souhaite laisser aux chefs militaires dans son modèle de relations politico-militaire ? Vouloir tout assumer à son niveau est une posture risquée à plus d’un titre pour le premier président d’une génération politique qui a grandi sans faire son service, avec un lointain contact auprès d’une armée désormais professionnelle.

Une conception dépassée et risquée

Le premier risque est celui de casser le lien hiérarchique subtil qui tient l’armée unie. Le président Macron a révélé en quelques jours qu’il ne connait pas le mode de fonctionnement, la psyché des militaires. En bafouant publiquement leur Primus inter pares, il prend le risque d’une fronde incontrôlable dans l’institution. Les temps ont changé. Comme tous les Français, les jeunes générations de chefs militaires sont décillés sur les qualités techniques et éthiques parfois douteuses du monde politique. Ils communiquent en permanence via les réseaux sociaux. Ils se présentent aux élections. Imposer un devoir de réserve drastique d’un autre temps n’est pas tenable dans la durée dès lors que l’écart entre ambitions et moyens est de jour en jour plus patent.  N’ayant pas de syndicats, soumis au devoir de réserve, les militaires ont confiance dans leur hiérarchie pour s’exprimer à leur place et les défendre. Seul le premier des militaires et les CEM d’armées sont légitimes pour imposer le silence aux troupes, à condition qu’ils puissent dire la vérité au monde politique qui vote les budgets. Si le premier d’entre eux, qui détient la légitimité militaire d’être passé par tous les grades, n’a plus cette capacité, alors le risque est de voir s’exprimer sur la « place publique » voire dans la rue, les retraités « 2S », les Associations Nationales Professionnelles de Militaires, les épouses ou les simples hommes de troupe. Le président Macron aurait dû être mieux conseillé sur ce point. Un CEMA respecté et audible est un atout pour son Président, non pas une menace. Il est le garant d’une armée dans le rang. Dans ce domaine de l’autorité du chef, le contrôle subjectif est délicat à exercer quand on n’a soi-même aucune expérience militaire. Churchill ou Ben Gourion en disposait. Déléguer ce contrôle à un CEMA puissant qui sera par nature fidèle au Président est plus subtil.

Le deuxième risque pris par le Président est d’avoir limité grandement sa propre liberté d’action. Si les promesses faites pour l’après 2017 n’étaient pas au rendez-vous, pourrait-il se payer le luxe d’une deuxième démission de son CEMA ? Paradoxalement, le nouveau CEMA pourrait tourner à son avantage cet argument dans une forme de contrôle subjectif inversé. Le modèle n’est pas tenable, c’est ce qu’a répété le général de Villiers. Cette vérité reste malgré son départ. Tout le monde le sait et les exemples sont légion pour le démontrer. Aucun chef militaire ne pourra assumer ce grand écart car il sait pertinemment où cela nous conduirait, c’est-à-dire à un effondrement des armées et une possible fronde décrite supra. Le président n’a donc que deux options : soit financer ce modèle et donc atteindre 2% du PIB, soit en changer au prix d’un renoncement à certaines capacités et sous réserve de trouver des chefs militaires qui l’assument et soient des chefs de la même qualité que ceux qu’ils remplaceraient.

Le troisième risque relève de l’opinion publique, aujourd’hui très favorable aux armées et à la préservation des budgets. Le contrôle subjectif a l’inconvénient de  mettre le Président en première ligne, y compris dans le champ opérationnel. Il paierait directement le prix fort lors de prochaines pertes significatives. Un véhicule non blindé qui saute sur une mine, un accrochage qui tourne mal faute d’hélicoptères ou de drones – les cas potentiels sont multiples – risquerait d’être logiquement imputé aux contraintes budgétaires pesant sur les forces et lui imposerait de rendre des comptes devant les Français. Bien sûr, il est possible de limiter ce risque en mettant un frein aux opérations, mais en en payant le prix diplomatique et militaire. C’est déjà en partie le cas, comme le soulignait l’ancien CEMA, en parlant d’annulation d’opérations faute de moyens.

N’est pas Churchill ou Ben Gourion qui veut et comme d’Artagnan le disait à Mazarin : « on fait mal les grandes choses avec de petits moyens ».

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7 Responses to Supreme Command ou erreur suprême ?

  1. Sem says:

    Rappel constitutionnel
    Défense et diplomatie sont les deux «domaines réservés» du chef de l’Etat. Des prérogatives inscrites dans la Constitution.
    Le général De Villiers aurait-il laissé un de ses subordonnés remettre en question ses instructions ? Non. En l’occurrence dans la chaîne de commandement de la République Macron est son supérieur hiérarchique.

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    idriss répond/replies:

    @Sem,
    le domaine réservé n’existe pas et ne figure pas dans la constitution, tout au plus existe un domaine partagé entre le Président et le gouvernement.
    De plus, il n’y a nullement remise en cause “d’instructions” mais le saint principe (propre à nos armées mais peut-être oublié ailleurs) de discipline intellectuelle. Tant que la décision n’est pas prise, un responsable de ce niveau a le droit et le devoir de faire part de ses remarques, de ses interrogations, des limites des possibles orientations, etc… Ce n’est qu’après, lorsque le décideur a étudié tous les arguments et contre-arguments donnés par les uns et les autres qu’il prend sa décision et que là, il impose cette décision que les subordonnés , même initialement pas en accord avec l’option choisie, exécuteront et mettront tout en œuvre pour la réussite de la mission.

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    TREONDAR répond/replies:

    @Sem, Dans la Limite de ne pas dévoiler , des entretiens entre les Réprensentants de la Nation et un Général , ou quiconque … puisque Il n’a pas à en Connaître …. sauf Espionnage Interne des Ex-RG

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  2. BR says:

    Merci pour ce post qui synthétise en quelques lignes les deux concepts principaux d’ objective control et de contrôle subjectif. Même si par nature les interfaces du politique et du militaire rendent les applications « chimiquement pures » impossibles, fût-ce en temps de paix.
    Je serais tenté de compléter le troisième risque, celui de l’opinion publique, qui pourrait fort bien voir dans la démission du CEMA provoquée par le président Macron, qu’une tentative d’étouffer un discours de vérité afin de le remplacer par un storytelling sur le thème du ‘dormez en paix braves gens’. Car si l’humiliation faite au général de Villiers touche l’ensemble des armées, elle touche également par rebond tous les citoyens se sentant concernés par les problématiques de défense.
    Et de fait, demeure la très désagréable impression d’une tentative d’imposer une « post-vérité » à un peuple infantilisé.
    Impression renforcée par l’iconographie servie par le Palais : le Président en ‘command-car’, en KC-135, hélitreuillé à bord d’un SNLE. Voilà qui rappelle fâcheusement les postures appréciées par certains autocrates à l’Est !
    Espérons simplement que les communicants sauront modérer leur enthousiasme et qu’ils nous épargnerons l’image d’un président torse nu et monté à cheval avec un fusil à lunette dans la forêt de Rambouillet…
    Mais peut-être s’agit-il là de réflexions trop simplistes pour la complexe pensée jupitérienne ?

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  3. web123 says:

    Y a quand même une erreur massive dans ce billet.
    Le CEMA a parfaitement le droit de s’exprimer, là n’est pas le problème. Mais il doit être d’accord avec la politique choisie, le budget choisi, par le chef des armées, c-à-d le président. S’il n’est pas d’accord avec le président, il n’a pas à l’exprimer, il a à démissionner ! Ce n’est pas qu’il s’exprime qui pose un problème, mais qu’il soit en désaccord avec le chef des armées ! J’ai l’impression que beaucoup de commentateur ne comprennent pas ce point…

    Enfin c’est tout de même bizarre que certains trouvent normal que le CEMA soit prioritaire sur le président. Le premier n’a pas été élu et n’a pas vocation non plus à s’occuper de l’intérêt général, de faire des arbitrages au niveau national. Si on laisse aux militaires faire les arbitrages, il est évident qu’ils le feront que dans leur sens. Et qui pour les remettre en cause puisqu’ils ne sont pas élus et que même le président ne devrait pas (selon vous) les remettre en cause ?

    Aujourd’hui ça “tape” sur Macron, mais il n’avait pas le choix, son CEMA l’a remis en cause. Quand De Villiers dit “je ne vais pas me faire baiser par Bercy”, il dit “je ne vais pas me faire baiser par le président”. C’est cela qu’il dit ! Vous trouvez ça normal ? Les grands arbitrages de Bercy, c’est le président qui en décide. Si vous préférez que ce soit le militaire qui fasse ces arbitrages, et bien vous êtes tombés sur la tête.

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    BR répond/replies:

    @web123,

    Nul ne conteste qu’en démocratie le politique commande au militaire, c’est là un non-débat qui embrouille inutilement les lignes.

    Il y a cependant un double problème sur la forme :
    – le discours de M Macron du 13/07 était un soufflet public, compris par tous comme tel, adressé au CEMA. Quel intérêt d’exposer ainsi les choses en place publique et pour quel résultat, si ce n’est celui de saper l’autorité de l’un et de fragiliser l’autorité de l’autre ?
    – les propos reprochés au CEMA ont été tenus à huit clos devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale. Si blâme il doit y avoir, il est donc à adresser à celui ou à ceux qui ont fait fuiter l’information, mais certainement pas au chef militaire dont le premier devoir est de s’exprimer franchement devant les représentants de la nation sur l’état réel de notre outil de défense.

    Mais le plus important est bien sûr le fond. Tout le monde voit bien qu’au-delà de l’écume des choses et du battage médiatique, le véritable enjeu est celui exposé dans sa lettre de démission par le général de Villiers : « Je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français aujourd’hui et demain, et soutenir les ambitions de notre pays »

    Un enjeu existentiel qui ne saurait être réglé en démocratie à coups de menton, mais qui exige au contraire un véritable débat parlementaire relayé sincèrement auprès du grand public.

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    TREONDAR répond/replies:

    @web123, En Privé devant des représentant de la Nation !! comme avant pour le Gendarme !! Il n’a pas à en connaître … encore moins à le faire savoir …. que ses espions l’Informent , soit , qu’il le fasse savoir … que les Entretiens soient divulgués par l’Etat …. Où se trouve le Droit,et le Devoir d’être Entendu par des Commissions ????? Sauf si celles-ci décident d’en communiquer le Contenu ! Surtout pas , aux Espions du Cabinet Noir, encore Moins d’un Dit Président ! il n’a pas Officiellement à déballer des Infos qui ne Lui ont pas été Communiquées dans le Respect de la Constitution ! Qui va vouloir parler , ouvertement , en toute franchise aux Elus ????? faudrait être Stupide ! Maintenant on sait ….. et les deux coups un de hollande , l’autre de macron … montre bien ce qu’ils pensent de la Démocratie !!!!

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