Les Forces armées ivoiriennes aujourd’hui

Par Laurent Touchard (twitter: @_LTouchard_ )

Cette analyse est extraite du livre de Laurent Touchard, “Forces armées africaines 2016-2017”. Nous remercions vivement l’auteur d’avoir accepté que nous reproduisions ce texte qui, dans le livre, est aussi accompagné d’un très complet organigramme et d’un tableau des équipements.

Situation sécuritaire difficile : rebelles et jihadistes

Assemblées des ex-ennemis de la guerre civile, les forces armées ivoiriennes n’ont qu’une cohésion relative en 2016. La réussite dite « partielle » du programme de Démobilisation, désarmement et réinsertion (DDR) instauré pour les protagonistes de cette guerre est elle-même, en réalité, une relative réussite partielle.

Au premier abord, les chiffres apparaissent bons. Ainsi, lorsque s’achève le programme de DDR le 30 juin2015, sont comptabilisés plus de 69 000 hommes officiellement démobilisés sur 74 000 tandis que 39 000 armes ont été récupérées.

En pratique, les choses sont plus complexes. D’une part, les chiffres en question varient selon les sources. Ces imprécisions trahissent une confusion certaine. Confusion que souligne un rapport d’experts, réalisé dans le cadre des prérogatives du Conseil de Sécurité et adressé audit comité le 22 février 2016. Ce rapport indique ainsi qu’au 30 juin 2015, au moins 16 500 combattants n’ont pas été démobilisés. Soit un nombre plus de trois fois supérieur à la différence entre les 74 000 hommes répertoriés et les 69 000 en principe démobilisés…

Cette estimation de 16 500 combattants inclut à la fois les membres des Forces Nouvelles pro-Ouattara et leurs adversaires pro-Gbagbo. Ces derniers se manifestent parfois en lançant des attaques depuis le sol libérien. Une des premières attaques de l’après-guerre civile est ainsi lancée à partir du Liberia ; en juin 2012, au sud de Tai, 18 personnes sont tuées, dont sept Casques bleus et un militaire ivoirien.

Spécifiquement contre les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), trois attaques meurtrières surviennent. En février 2014, au moins quatre personnes sont tuées, dont un soldat. En janvier 2015, les FRCI sont encore la cible d’une vingtaine d’hommes venus du pays voisin ; deux militaires perdent la vie lors de ce raid. Le 2 décembre 2015, le bilan est encore plus lourd. Les positions des FRCI à Odiobo sont attaquées vers 3 heures du matin. Au cours d’une intense fusillade, six militaires sont tués.

Dans un premier temps, Monrovia nie le problème avant de réagir laborieusement. Cette apathie tient à la faiblesse de l’armée libérienne (voir la partie sur le Liberia) ; de fait, le pouvoir est réticent à entreprendre des actions contre les rebelles ivoiriens, dans un pays où le spectre de la guerre civile n’a pas totalement disparu. En conséquence, la présence de pro-Gbagbo au Liberia, avec une capacité à frapper aussi bien les militaires que les civils en Côte d’Ivoire représente un facteur d’instabilité à ne pas négliger pour Yamoussoukro.

Quant à la menace jihadiste, elle croît dans le nord du pays depuis 2012. Les autorités ne l’ignorent pas et renforcent dès 2013 le dispositif sécuritaire et militaire à la frontière avec le Mali. En 2014, la menace d’infiltrations se précise facilitée par le développement de l’islamisme fondamentaliste (voir plus loin).

Fin mai 2015, la France fait part de son inquiétude quant à la présence de jihadistes dans le pays. En juillet 2015, alors que les Forces Armées Maliennes opèrent dans le sud du Mali contre des combattants jihadistes, les FRCI sont accusées de rester apathiques de leur côté de la frontière. Cette passivité permet aux jihadistes chassés de la forêt de Sama de se disperser impunément dans le nord de la Côte d’Ivoire.

A défaut de se justifier, l’attitude des troupes ivoiriennes s’explique cependant. Malgré le renforcement initié dans la zone à partir de 2013, les FRCI n’ont pas les effectifs suffisants. Ou du moins leur engagement n’est pas optimal tandis que la réforme du secteur de la sécurité (RSS) avance lentement et de manière inégale.

Dans leur totalité, les FRCI alignent pourtant des effectifs qui sont plus de trois fois supérieurs à ceux des FAMa. Toutefois, ce constat doit être relativisé. En premier lieu se pose le problème de l’organisation de l’armée. S’il existe un ordre de bataille théorique, la situation pratique est différente.

Par ailleurs, les tableaux d’effectifs et de dotation (TED) des unités n’ont aucun lien avec la réalité, avec des équipements non répertoriés acquis durant la guerre civile et gardés en réserve par les chefs. Au bilan, il est difficile aux plus hauts niveaux de la chaîne de commandement d’appréhender très précisément quels sont les moyens et les capacités des unités sur le terrain.

Cette situation se complique d’autres problèmes. En premier lieu, Yamoussoukro ne bénéficie pas de « l’effet Barkhane » contrairement au Mali et même si l’armée française est également présente en Côte d’Ivoire. En second lieu, les unités des FRCI sont à « flux tendu ». Leurs éléments sont notamment détachés auprès des Bataillons de sécurisation (BS) dédiés à la lutte contre les coupeurs de route. De fait, les unités en question ne peuvent être engagées au maximum de leur potentiel contre les jihadistes. En troisième lieu, si les BS peuvent accessoirement intervenir contre les groupes armés jihadistes, leur « doctrine d’emploi » est cependant « calée » sur la lutte contre des bandits. Enfin, en quatrième lieu, les FRCI/FACI manquent d’un outil aérien capable de missions de surveillance et de reconnaissance, de missions de lutte contre-insurrectionnelle, ainsi que d’un d’un outil aéromobile.

Le phénomène des “coupeurs de route”

La priorité est donnée aux coupeurs de route en raison du bilan dramatique de l’année 2012, avec une cinquantaine de civils tués durant cette période. Le phénomène s’atténue en 2013 après l’opération Téré. Malheureusement, en 2015 il croît à nouveau. En novembre 2015, ils assassinent un enseignant entre Kong et Ferkessédougou. Le 17 août 2016, le lieutenant-colonel Jean-Baptiste Kouadio Konan, des douanes, est tué en service commandé, entre Agnibilekrou et Takikro. Le 30 août, l’épouse d’un ex-maire de Tafiré est mortellement blessée entre Niediekaha et Kouroukouna. Le 31 août, ils tirent à l’arme automatique sur des véhicules à Tafiré. Le 18 novembre 2016, ils assassinent un gendarme dans un secteur aurifère en plein district de Yamoussoukro.

Et il ne s’agit là que de quelques exemples parmi une multitude d’autres, d’incidents sans tué ni blessé. Les motivations des bandits sont d’ordre crapuleux : ils pillent tout ce qui peut être volé et n’hésitent pas à tuer quiconque leur résiste. Tous ne sont pas des Ivoiriens, mais également issus des pays environnants (Liberia et Guinée). Enfin, beaucoup n’ont qu’un armement misérable mais néanmoins létal (gourdins, machettes), tandis que certains détiennent des armes automatiques.

En réaction, les autorités lancent une nouvelle opération d’envergure en août 2015. Nommée « Aube Nouvelle », elle implique la participation de 1 000 policiers, 300 gendarmes et 200 militaires. En septembre 2016 est lancée l’opération « Épervier 2 ». Dans le cadre de celle-ci sont engagés plus de 3 000 hommes. Ils disposent de plus de 300 véhicules qui leur confèrent une bonne mobilité tactique.

Au cours de ces opérations, le concept des Bataillons de sécurisation démontre sa pertinence. En agglomérant des éléments de l’armée et de la gendarmerie au sein d’une unité implantée localement, la réactivité face aux bandits est grandement améliorée.

D’une part les personnels de ces BS apprennent à connaître le terrain sur lequel ils œuvrent. D’autre part, la coordination entre les gendarmes et les militaires est essentielle. La fonction policière des premiers les autorise à interpeller les bandits, qui sont aussi des civils. Les seconds assurent une protection robuste aux premiers si d’aventure les gendarmes sont confrontés à des bandits solidement armés (fusils d’assaut). Par ailleurs, les moyens des deux entités peuvent être mutualisés.

Quoi qu’il en soit, en 2016, le phénomène des coupeurs de route n’a pas disparu en dépit des opérations conjointes et malgré l’efficacité des unités spécialisées que sont les Bataillons de sécurisation. Mais il est indéniable que sans l’un et l’autre, les régions touchées par le phénomène seraient aujourd’hui des « zones grises ».

Il n’en reste pas moins que les « coupeurs de route » représentent un grave facteur d’insécurité. En cas de crise politique dans le pays, cette insécurité d’ailleurs pourrait aisément muter en facteur d’instabilité. Ce d’autant plus que les trafics d’armes sont prégnants dans les zones où sévissent les coupeurs de route et que ces derniers en profitent. Héritage de la guerre civile, de nombreuses caches d’armes et de munitions n’ont pas été démantelées. A ce titre, la différence entre le nombre de démobilisés « officiels » et le nombre d’armes récupérées est édifiante, si l’on considère que 69 000 hommes ont bien été démobilisés alors que 39 000 armes ont été récupérées. Cela ne signifie pas pour autant que 30 000 armes sont dans la nature. En effet, le nombre de soldats démobilisés ne saurait être strictement corrélé au nombre d’armes récupérées sachant que tous les combattants d’un groupe armé ne disposent pas de leur arme en propre, une seule arme étant susceptible d’être disponible pour plusieurs combattants. Quoi qu’il en soit, la problématique de la prolifération des armes légères et de petit calibre (ALPC), voire d’armes collectives à l’instar de mitrailleuses lourdes de 12,7 ou 14,5 mm, de lance-roquettes antichars RPG-7 ou encore de canons sans-recul, est donc primordiale pour l’avenir de la Côte d’Ivoire. Les ALPC y constituent un « multiplicateur d’instabilité ».

Concomitamment, les jihadistes n’ont pas réussi à s’implanter sereinement dans le nord du pays. Reste que cette réussite gouvernementale fructifierait d’une meilleure coopération pratique avec les pays voisins. Cette nécessité est soulignée par deux incidents graves qui surviennent à quelques jours d’intervalle entre Ivoiriens et Maliens.

Le 1er mai 2016, deux militaires et un policier du BSNO sont arrêtés par les FAMa. Ils se trouvent effectivement en territoire malien, dans une zone où les querelles entre populations locales ivoirienne et malienne ne sont pas rares. Querelles qui dégénèrent parfois en violences. Quelques jours plus tard, le 3 mai, les soldats maliens ouvrent le feu sur un détachement des FRCI dans le secteur de Fakola, alors que ces derniers recherchent leurs camarades arrêtés le 1er mai. A cette occasion, les Maliens blessent un de leurs homologues ivoiriens.

Volonté de créer une véritable institution militaire

Dans le contexte évoqué ci-dessus, laborieusement, la Côte d’Ivoire bâtit une institution de défense véritablement nationale. Celle-ci se veut professionnelle, à savoir dépolitisée, déconnectée de toute idée communautaire, et opérationnellement capable de répondre aux défis sécuritaires.

Les autorités politiques ont conscience de ces nécessités malgré la confiance variable qu’elles accordent aux différentes entités militaires et de sécurité. Également malgré la difficulté à transcender la politisation. Les chefs des exgroupes armés qui ont soutenus Alassane Ouattara contre Laurent Gbagbo (les « commandants de zone » plus connus en tant que « comzone ») exercent toujours une emprise feutrée.

En 2016, les comzones sont loin d’avoir été totalement “absorbés” dans les rangs de l’armée. Généralement proches du controversé Président de l’Assemblée nationale ivoirienne Guillaume Soro, ils occupent des positions importantes au sein des FRCI/FACI. Or Guillaume Soro songe à n’en pas douter aux élections présidentielles de 2020.

Une victoire serait renforcée du noyautage partiel des FACI, tandis qu’une défaite n’amoindrirait pas son omnipotence politique. En résumé, la dépolitisation de l’armée ne peut s’accomplir qu’aux dépends de Guillaume Soro. Amicalement prudent vis-à-vis de Soro, ou en d’autres termes, pragmatique, le Président Ouattara parvient cependant à relancer intelligemment la dynamique de la RSS.

En janvier 2016, pour la première fois de son histoire, le pays se dote ainsi d’une loi de programmation militaire portant sur la période 2016 à 2020. Dans cette logique, le ministre de la Défense Alain Richard Donwahi annonce une baisse progressive des effectifs jusqu’en 2020. Cependant, cette diminution est plus prudente que significative, avec une réduction de 41 515 à 40 000 hommes (forces armées plus la Garde Républicaine et la Gendarmerie).

Dans les faits, la circonspection des autorités ivoiriennes n’est pas nécessairement regrettable. En effet, le pays a besoin d’effectifs cohérents au regard des enjeux sécuritaires. Dans le même temps, ailleurs en Afrique, d’autres États sont revenus des réductions d’effectifs préconisées, à l’instar du Nigeria.

Néanmoins, des effectifs importants sont également synonymes d’obstacle plus ou moins prononcé à la professionnalisation homogène, tout en grevant des budgets par ailleurs insuffisants. Ainsi, en 2015, 95 % du budget de la défense ivoirien est consacré au paiement des soldes et des loyers des militaires. La marge pour l’entraînement, pour la modernisation des matériels, pour l’amélioration et le développement des infrastructures (avec notamment le projet d’un hôpital de campagne par zone militaire, ou encore des casernes modernes) s’en trouve d’autant plus réduite.

Ce qui se traduit notamment par une grogne croissante des nombreux militaires quant à leurs conditions de vie, y compris au sein des unités d’élite. Même les rangs des forces spéciales ne sont pas épargnés par cette colère montante, avec tous les risques induits par cette situation, qui se concrétiseraient plus particulièrement en mutineries et par le développement général d’une « mentalité syndicaliste » à l’instar de ce qui longuement prévalu (et prévaut encore dans une moindre mesure) au Mali.

Malgré cela, l’entraînement des FRCI s’est grandement amélioré et, pour la plupart des unités, il va de correct à très bon. Ce constat vaut en particulier pour les forces spéciales qui ont été entraînées par des instructeurs égyptiens et chinois, mais surtout américains, français et marocains. Plus généralement, la formation est un des maître-mots de la loi de programmation militaire.

Le développement de la réflexion stratégique est également souhaité. Il se concrétise avec la création de l’Institut des études de sécurité et de défense (IESD), en partenariat avec l’institut français THEMIIS également « connecté » à la société Sovereign Global France (SGF ; voir plus loin ainsi que la partie consacrée au Gabon). L’IESD ouvre ses portes en octobre 2016. Les officiers supérieurs ivoiriens y bénéficient de quatre mois de cours. La qualité de l’enseignement, au regard du concept et des intervenants, profite aux autres États environnants puisque l’IESD se veut à vocation sous-régionale.

Quant aux budgets de la défense envisagés de 2016 à 2020, ils doivent permettre l’évolution voulue vers une armée professionnelle et par extension, opérationnelle. Reste qu’ils ne représentent pas une augmentation considérable au regard du budget de 2015 qui s’élevait alors à 846 millions de dollars. En effet, 3,5 milliards de dollars sont prévus sur quatre ans, soit une une moyenne de 875 millions de dollars par an. Néanmoins, 1,3 milliards sont planifiés pour l’achat d’équipements, ce qui permettrait entre-autres de reconstituer une indispensable armée de l’air.

Par ailleurs, un mois après l’attaque de Grand-Bassam (voir plus loin) le Président Alassane Ouattara annonce le déblocage de 137,8 millions de dollars. L’enveloppe est notamment destinée à l’achat d’équipements dédiés au contre-terrorisme, dont des capteurs électroniques, des protections balistiques mais aussi des véhicules.

Concernant la reconstitution d’une armée de l’air, le défaut de moyens aériens adéquats est un handicap aussi bien contre les coupeurs de route que contre les groupes armés, qu’il s’agisse de jihadistes ou de rebelles. Des capacités aéromobiles seraient particulièrement adaptées pour lutter contre ces menaces, notamment dans des zones où les infrastructures routières sont insuffisantes. Les hélicoptères pourraient acheminer rapidement des éléments d’intervention sur des points attaqués ou menacés, et permettre le déploiement de forces pour couper la retraite de rebelles en fuite, etc.

La marine est un peu mieux lotie. Si elle n’a pas quasiment disparue comme l’armée de l’air, elle est cependant sous-dimensionnée. Dès lors, elle ne peut accomplir correctement les missions de sécurité côtière qui lui incombent dans le cadre de l’Action de l’état en mer (AEM). Or, la tâche est énorme : outre le littoral, les forces navales doivent protéger 22 000 km2 de zone économique exclusive. Là aussi, les menaces sont nombreuses. Outre la piraterie, existe aussi le risque terroriste, avec l’infiltration par la mer de commandos terroristes contre des plages touristiques.

Quoi qu’il en soit, malgré un outil imparfait, l’entraînement des personnels de la marine n’est pas négligé. Elle participe aux manœuvres Obangame Express 2015 et 2016. De plus, également dans le cadre de l’AEM, des exercices sont menés à proximité des pôles économiques du littoral, en particulier le port autonome de San Pédro ou encore les installations portuaires d’Abidjan.

L’enjeu consiste à la fois à dissuader d’éventuels pirates de viser les navires qui passent par ces pôles et à la fois à renforcer leur sécurité face à la possibilité d’attaques terroristes.

Dans la logique de montée en puissance et de modernisation, en août 2016, les trois RPB 33 de la société Raidco ont été reçus. Par ailleurs, le pays souhaite obtenir un ou deux autres patrouilleurs, de taille et capacités supérieures à celles des RPB 33. Début mai, Alain Richard Donwahi et Jean-Yves Le Drian discutent ainsi de la vente d’au moins un RPB 45, lui aussi fabriqué par Raidco.

De leur côté, l’armée de terre et les forces de sécurité auraient grand besoin de blindés de type MRAP. En 2016, seule la police aligne des Mamba.

Un second bataillon du génie est mis sur pied, ce qui semble pertinent. Avec deux unités de ce type, l’armée est ainsi en mesure de s’impliquer dans la reconstruction des infrastructures du pays, et de fait, dans le développement économique tout en créant un lien avec les populations, ainsi que l’explique le ministre de la Défense Alain-Richard Donwahi en juillet 2016. Cette volonté de progresser sur le chemin de la RSS et de faire face à la menace terroriste facilite la levée de l’embargo sur les armes à destination de la Côte d’Ivoire, le 28 avril 2016. La décision de l’ONU découle aussi du retrait progressif des Casques Bleus présents dans le pays, prévu à partir du 30 avril 2017.

En sus de prendre totalement en main sa défense, Yamoussoukro souhaite jouer un rôle dans l’architecture de paix et de sécurité en Afrique. Dans ce but, la société de sécurité privée SGF entame en novembre 2015 la préparation et la mise aux normes ONU d’une compagnie de protection de 150 hommes, structurée en une section de commandement, trois sections d’infanterie et un peloton blindé, pour un déploiement au sein de la MINUSMA.

Symboliquement, pour affirmer la dimension continentale d’une institution militaire qui parvient à se réinventer intelligemment, les FRCI deviennent les Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) en novembre 2016.

La menace terroriste et l’attaque de Grand-Bassam

Contrairement aux apparences, les autorités ivoiriennes n’ont pas attendu l’attaque de Grand-Bassam pour mettre en place un dispositif antiterroriste. Le développement de celui-ci précède d’ailleurs de presque deux ans l’opération jihadiste contre le lieu touristique.

Courant 2014, la menace se décline en cellules liées à Ançar Eddine et d’autres constituées de sympathisants de Boko Haram. A la même époque émerge une présence islamiste fondamentaliste dans la zone de Korhogo, dans le nord du pays. Celle-ci s’implante par le biais d’organisations caritatives musulmanes dont certaines d’influence wahhabite.

L’Association des musulmans de Côte d’Ivoire (AMCI) à Boundiali est l’une des plus emblématiques. Suspectée de liens avec Ançar Eddine, elle applique la méthode éprouvée de l’aide locale. Elle construit les infrastructures indispensables au quotidien des populations locales, là où elles sont oubliées par les autorités : des mosquées et des écoles sont édifiées, des puits creusés, etc. Écoles et mosquées permettent de mailler insidieusement les populations, des jeunes aux adultes jusqu’aux « anciens ». Face à ce « noyautage », les autorités prennent des mesures.

En janvier 2015, le Conseil national de sécurité (CNS) définit un plan antiterroriste. Dans le cadre de celui-ci est tout d’abord mise en place la surveillance d’une dizaine d’aéroports dans le pays. A Abidjan, plus de 10 000 membres des forces de sécurité et des FRCI effectuent de stricts contrôles. Par ailleurs, l’unité de contre-terrorisme du GFS est en alerte permanente. Dans le même temps, l’ensemble des éléments contre-terroristes profite de programmes de formation sous la houlette du GIGN qui entraîne l’UIGN et du RAID qui entraînent la FRAP. Les forces spéciales françaises œuvrent également auprès de leurs homologues de l’armée ivoirienne.

Autre mesure judicieuse, est déterminé quels sont les sites les plus sensibles. Deux cents figurent dans la liste, tous recevant une protection afin de (tenter) de dissuader toute action terroriste. Comme en Algérie et au Maroc, les mosquées suspectes sont surveillées. En l’occurrence, en Côte d’Ivoire, plusieurs lieux de culte sous influence wahhabites sont mis sous surveillance entre janvier et avril 2015. La surveillance est menée avec intelligence ainsi qu’une extrême discrétion afin de ne pas heurter les musulmans qui fréquentent les endroits concernés. Après les attentats de Paris et l’attaque de l’hôtel Radisson Blu à Bamako, tous deux en novembre 2015, le dispositif est encore renforcé dans les « quatre A » d’Abidjan (à savoir, les communes d’Adjamé, d’Abobo, d’Anyama et d’Attécoubé). Par ailleurs, des éléments des forces spéciales sont déployés dans le nord de la Côte d’Ivoire afin d’entraver les infiltrations jihadistes depuis le Mali.

Enfin, les autorités entreprennent de développer la coopération régionale et internationale dans le domaine de la sécurité et du renseignement. L’initiative est cruciale alors que les terroristes savent aisément s’affranchir des frontières. De fait, les échanges se renforcent avec les services français et américains. La coopération se développe aussi, laborieusement, avec le Burkina Faso, le Mali et le Sénégal.

Grâce à ces efforts, les services de renseignement et de sécurité déjouent au moins cinq actions terroristes rien que pour la capitale économique de Côte d’Ivoire (Abidjan). Dans le reste du pays, sont aussi neutralisées des cellules d’Ançar Eddine.

Furtivement, la Côte d’Ivoire sollicite aussi le soutien d’Israël et des États-Unis afin d’améliorer les capacités de ses services de renseignement. A noter que quelques jours avant l’attaque de Grand-Bassam, une simulation d’attaque avait été menée. En résumé, nous constatons objectivement que Yamoussoukro n’a pas négligé la menace jihadiste.

Face au danger terroriste, la tentation de l’autodéfense et des initiatives locales se développe également. En novembre 2015, les membres de la communauté dozo (chasseurs traditionnels ivoiriens) rebondissent sur les événements internationaux (attentats de Paris, attentat à Ouagadougou). Ceux qui sont installés à Adobo (une des communes dont les mosquées sont surveillées, ainsi que mentionné plus haut) proposent leurs services en tant que « auxiliaires » afin de surveiller la population, contre rémunération.

Par le passé, cette communauté a déjà soutenu le camp Ouattara durant la guerre civile. Dans le nord du pays, elle contribue aussi à la surveillance des diverses organisations caritatives islamistes d’une manière néanmoins contestée. Le comportement de ses membres est jugé « primaire », manquant de finesse, alors que les autorités privilégient intelligemment une approche discrète pour ne pas susciter de tensions entre les différentes communautés musulmanes.

Autre initiative locale, la police de Yamoussoukro a mis sur pied un service dédié à la surveillance des hôtels, la Brigade spéciale de surveillance des hôtels (BSSH) en juillet 2016. Si la création de celle-ci avec des personnels de la police mondaine et de la police judiciaire répond d’abord à la nécessité de lutter contre les affaires de droit commun (racolage, vols, escroqueries) à l’encontre des touristes, indirectement, elle permet aussi de recueillir du renseignement potentiellement utile dans le cadre de la lutte antiterroriste.

En effet, les membres de la BSSH accumulent une bonne connaissance du milieu hôtelier et, de par le tissage d’un réseau d’informateurs, ils pourraient ainsi glaner des informations utiles alors que les terroristes sont eux-mêmes susceptibles de « créer » des complicités dans ledit milieu.

Nonobstant les initiatives diverses, à l’échelle gouvernementale ou locale, les services ivoiriens ont été victimes d’une faiblesse inhérente à tous les services de renseignement et de sécurité, aussi bien en Afrique que de par le monde. Dans la durée tend à s’amplifier un phénomène d’usure des personnels. Ce phénomène s’exacerbe du manque de moyens financiers et par conséquent du manque de moyens humains.

Les effectifs ne peuvent être augmentés d’où une difficulté à organiser des rotations pour les astreintes et les permanences. Les techniciens ne sont pas suffisamment nombreux ce qui implique que des personnels moins qualifiés doivent accomplir des tâches qui leur demandent plus de temps et qui sont moins bien réalisées.

Ces difficultés de terrain érodent un peu plus la fracture entre des autorités politiques qui manquent des capacités cognitives pour percevoir les difficultés en question tandis que la hiérarchie dans les services, fréquemment carriériste, évite de se montrer alarmiste vis-à-vis des autorités politiques afin de ne pas susciter leur mécontentement. A quoi s’ajoute la nécessité de trouver un complexe équilibre entre transparence publique et panique induite.

De plus, au fil des actions terroristes déjouées grâce à l’efficacité des services, mais aussi par chance, s’instaure un climat de « surconfiance » (le terme anglais de « over confidence » sied parfaitement). Au bout du compte, si l’idée d’un attentat possible reste prégnante, l’appréhension de sa réalisation tangible est fragile.

Pour caricaturer, décideurs politiques et citoyens savent qu’un attentat est possible, mais peu conçoivent qu’un attentat puisse réellement survenir. Les jihadistes du groupe al-Mourabitoune, affilié à AQMI, qui ont attaqué Grand-Bassam le 13 mars 2016 ont bénéficié de cette conjoncture.

Elles ont aussi bénéficié d’une règle en la matière : si beaucoup d’attentats peuvent être déjoués par des services compétents, tous ne peuvent l’être. La somme du hasard, des failles mentionnées ci-dessus au sein des services gouvernementaux, du manque de clairvoyance du pouvoir additionnée enfin à l’existence de sites vulnérables (lieux touristiques, salles de spectacles, festivals, édifices publics très fréquentés, etc) consolide cette règle. Grand-Bassam est survenu car il est impossible d’empêcher tous les attentats.

Un autre constat s’impose : le dispositif sécuritaire opératif ivoirien a été efficace. Ainsi la police est-elle arrivée sur place une quinzaine de minutes après le début de l’attaque. Quarante-cinq minutes plus tard, les forces spéciales de l’armée se déploient avant d’entrer en action, très rapidement. L’intervention se termine lorsqu’arrivent l’UIGN et la FRAP. Dans tous les cas, le délai a été extrêmement court. Ce qui permet d’établir que la réactivité du pouvoir politique, de la chaîne de commandement, et enfin des unités de terrain, a été bonne.

Sur place, trois des hommes des forces spéciales de l’armée sont tués (sergent Gervais N’Guessan Kouadio, soldat de 1re classe Ahmed Diomandé et Moussa Abassi Ouattara). Trois autres sont également blessés. L’engagement a été mené avec détermination et bravoure par des hommes certes bien entraînés, faisant de leur mieux, mais avec un équipement inadapté. Engagement d’autant plus remarquable qu’il semble s’être déroulé sans la participation de forces spéciales françaises contrairement aux interventions du Radisson Blu de Bamako et du Splendid à Ouagadougou.

Si la Côte d’Ivoire se montre suffisamment résiliente au danger jihadiste, l’horreur de celui-ci pourrait paradoxalement contribuer à cicatriser les plaies de la guerre civile en rassemblant les militaires ivoiriens dans un combat qui les concerne tous et ainsi, à faciliter l’application de la RSS.


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