Défense: le moment de vérité

Le texte ci-dessous est paru dans un premier temps dans une étude collective de l’Ifri, intitulée L’agenda diplomatique du nouveau président, publiée sous la direction de Thomas Gomart et de Marc Hecker. 

La posture de sécurité et de défense de la France est soumise depuis plusieurs années à une pression extrême. Celle-ci résulte pour partie de facteurs externes, reflets des transformcouv_note_collective_ifri_vfr_final_page_1[1]ations de l’environnement stratégique survenues depuis 2011, et pour partie de facteurs internes. Depuis deux décennies, l’appareil de défense français a traversé plusieurs phases marquées par des tensions croissantes entre des besoins grandissants et des moyens calibrés à un niveau oscillant entre juste suffisance et juste insuffisance. Cet équilibre précaire, s’il n’a pas entravé profondément l’efficacité militaire des armées françaises, a néanmoins sapé ses fondements, en réduisant la flexibilité des forces et en retardant le renouvellement et le maintien en condition opérationnelle d’équipements éprouvés par les opérations. La conséquence la plus évidente de ces tensions accumulées est simple : en l’absence d’un renforcement important de l’effort de défense, le modèle militaire français d’autonomie stratégique sera mis en péril au cours des prochaines années, au moment même où le contexte international en réaffirme la pertinence.

En effet, au cours des dernières années l’environnement dans lequel évolue la France a été profondément altéré. Les menaces se sont à la fois diversifiées et renforcées : elles couvrent tout le spectre de la conflictualité, du terrorisme aux stratégies de coercition adossées à des capacités avancées, conventionnelles et nucléaires ; elles concernent des théâtres d’opérations plus nombreux et variés, du Levant au Sahel, en passant par le territoire national et l’Europe orientale ; elles ont démontré leur capacité à frapper le cœur de la nation française et à déstabiliser des régimes alliés ou proches.

En parallèle, les partenaires les plus critiques de la France dans le domaine militaire ont rappelé par leurs orientations politiques la fragilité de la coopération stratégique. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne risque d’affaiblir sévèrement l’une des deux principales puissances militaires d’Europe et l’autre membre européen de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) doté de l’arme nucléaire. De l’autre côté de l’Atlantique, l’élection de Donald Trump interroge sur la pérennité et la crédibilité des garanties de sécurité offertes par Washington, et jette une lumière crue sur les domaines de dépendance capacitaire de la France et de l’Europe à l’égard des États-Unis. Par contraste, la remontée en puissance militaire d’autres partenaires tels que l’Allemagne, si elle se confirme dans la durée et s’accompagne d’une plus grande implication stratégique, pourrait être porteuse d’espoir, sans toutefois compenser les risques d’affaiblissement de la stabilité en Europe.

L’incertitude concernant les orientations futures de nos partenaires invite à réaffirmer l’objectif de l’autonomie stratégique, fondement de la défense française sous la Ve République. Cette ambition fut à l’origine de la posture nucléaire française et du maintien d’une force conventionnelle de premier ordre, dont la réactivité, la polyvalence et la capacité à entrer en premier ont été démontrées en maintes occasions au cours de la dernière décennie, en Libye, au Mali ou au Levant. Ces démonstrations de force cachent en réalité des faiblesses grandissantes dues au sous-financement structurel des modèles d’armées français. Alors que les engagements opérationnels sont devenus plus fréquents, plus variés et plus exigeants, l’insuffisance des crédits a imposé des baisses d’effectifs, des réductions des parcs de plateformes terrestres, aériennes et navales, et ralenti le renouvellement d’équipements parfois très anciens (avions-ravitailleurs, véhicules de transport de troupes, etc.).

La remontée en puissance timidement amorcée par le gouvernement depuis les attentats de 2015 est réelle, mais fragile. La révision de la Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019, votée à l’été 2015, et l’effort de défense supplémentaire réalisé depuis – qui excède même les niveaux prévus par la LPM – ont permis d’éviter la catastrophe tout en repoussant aux années 2018-2019 les investissements les plus lourds, plaçant donc sur le prochain gouvernement un fardeau colossal. Avec des taux de disponibilité des matériels rarement satisfaisants, un quota de jours de préparation opérationnelle jamais atteint et une montagne d’équipements – une « bosse » de près de 35 milliards d’euros selon certaines estimations – dont le financement a été sans cesse repoussé, la situation demeure critique.

Le prochain quinquennat sera donc le moment de vérité de la défense française. L’héritage des mandats précédents est si lourd qu’il est aujourd’hui impossible de tenir le niveau d’ambition actuel sans augmentation forte et rapide du budget de la défense, en commençant au strict minimum par la mise en œuvre de la LPM dans sa version révisée, prévoyant plus de 2 milliards de crédits budgétaires supplémentaires pour la défense en 2018-2019, hors pensions. Les besoins de modernisation des forces conventionnelles et nucléaires au cours du prochain mandat sont tels que tout nouveau report nuirait lourdement aux unes ou aux autres et, ce faisant, affaiblirait la liberté d’action et la crédibilité extérieure de la France. Le quasi-consensus affiché parmi les principaux candidats à l’élection présidentielle concernant l’ambition d’atteindre 2 % du PIB consacrés à la défense (au lieu des 1,78 % actuels) masque ainsi en réalité le principal enjeu du prochain mandat : le besoin de crédits budgétaires continuant de croître annuellement d’un à deux milliards d’euros sur toute la durée de la législature.

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About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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2 Responses to Défense: le moment de vérité

  1. de Chazeaux says:

    Cette étude de l’IFRI est pertinente comme toujours. Le prochain Président devra s’en convaincre et faire le nécessaire, oui, mais …. j’ai les plus grands doutes.
    JdC

    [Reply]

  2. de Chazeaux says:

    @de Chazeaux

    [Reply]

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