« Microbes » et sécurité en Côte d’Ivoire

Par Victor Gauthier

Microbes Côte d'Ivoire

Depuis la fin de la crise post-électorale de 2011 et l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, la Côte d’Ivoire semble débarrassée des divisions politiques ayant freiné son développement et pouvoir désormais se tourner vers l’avenir. Ambitionnant de rejoindre le rang des pays émergents à l’horizon 2020, le gouvernement ivoirien a lancé, depuis 2012, une série de réformes, notamment au travers du plan national de développement (PND). Dans le cadre de ce dernier, les autorités amorcèrent une grande réforme du secteur de la sécurité (RSS) en mettant l’accent sur la sécurité humaine, considérée comme pilier de « l’émergence à l’ivoirienne » et corollaire indispensable du développement économique. Ainsi, un dispositif sécuritaire fût redéployé dès 2012 sur l’ensemble du territoire, contribuant à la consolidation de la paix et de la cohésion sociale, ainsi qu’à la réduction de l’insécurité. Malgré ces progrès, des problèmes subsistent, et les autorités doivent aujourd’hui composer avec de nouvelles formes d’insécurité susceptibles de remettre en question un équilibre social parfois fragile. Parmi ces nouveaux défis figurent la menace terroriste, la question foncière exacerbée par le retour d’anciens réfugiés ou encore les « enfants en conflit avec la loi », plus communément appelés « microbes », qui firent l’objet d’une attention particulière lors d’un discours du Ministre de l’intérieur Hamed Bakayoko prononcé en janvier 2017 en marge de la cérémonie de présentation de vœux au palais présidentiel. Le phénomène des « microbes », symbole des fragilités de la période post-électorale, est devenu un enjeu politique et fait aujourd’hui l’objet d’un plan d’action. L’objectif, selon le ministre, est de « réduire leur capacité de nuisance » et de transformer ces enfants, rendus célèbres par leur violence, en « hommes sociables ». Qui sont ces enfants « en rupture avec la loi » ? Quelle est l’origine de ce phénomène et quelle est sa trajectoire ?

« Microbes » et violence

Le phénomène des enfants « microbes » a vu le jour à Abobo au lendemain de la crise post-électorale de 2011. Commune du district d’Abidjan, cette ville s’est particulièrement illustrée par son niveau de violence au cours des différentes crises qu’a traversée la Côte d’Ivoire et notamment durant la « bataille d’Abidjan » au printemps 2011. Elle joue depuis longtemps un rôle de refuge pour l’immigration venant des pays de la CEDEAO et disposant de peu de moyens financiers. La ville ressemble aujourd’hui à une « cité-dortoir », concentrant une jeunesse peu qualifiée, désœuvrée, et souvent déscolarisée.

Les microbes sont de très jeunes délinquants dont l’âge varie entre 7 et 15 ans, profondément marqués par les violences de 2011  et connus pour leurs activités criminelles particulièrement violentes (vols à main armée, agressions diverses,  meurtres, etc.). Ils se sont constitués en bandes après la crise, gagnant progressivement les communes environnantes de Yopougon et Treichville ainsi que d’autres localités de l’intérieur du pays. Bien qu’il soit difficile de donner un chiffre exact, ce phénomène concernerait au moins un millier d’enfants. En plus de leur très jeune âge, un de leur trait caractéristique est leur promptitude à employer la violence, héritée des périodes de crise. Certains ont par exemple été acteurs de la résistance pro-Ouattara au sein du Commando Invisible.

Le phénomène des microbes est donc double : délinquance juvénile mais aussi violence en bande organisée. Ils agressent et dépouillent leurs victimes en bandes armées (machettes, couteaux, etc.) de 10 à 30 personnes. Bien qu’anarchiques à première vue, ces dernières sont pourtant très structurées, hiérarchisées et font parties de réseaux dirigés par des adultes. Leur mode opératoire est simple : voler tout ce qui est dans l’environnement immédiat et qui peut se revendre facilement au marché noir, puis s’évaporer. Ils ne se contentent pas seulement d’agresser les victimes mais cherchent aussi à les blesser afin de montrer leur « force de frappe » et ainsi grimper dans la « hiérarchie ». Les habitants des quartiers où ces garçons sévissent respectent un couvre-feu officieux afin d’échapper aux agressions, tandis que d’autres, excédés, ont décidé de mettre en place des comités d’autodéfense.

Une puissance publique impuissante ?

Pour contrer le phénomène et rassurer les populations, le gouvernement a lancé, en mai 2016, l’opération « Epervier ». Dans ce cadre, plus de 11 000 personnes auraient été interpellées, de nombreux fumoirs, lieux de vente de drogue, fermés et des centaines d’armes (kalachnikovs, armes blanches, etc.) et plusieurs centaines de kilos de cannabis auraient été saisis. Derrière ce succès apparent, cette opération soulève des interrogations. Il est notamment reproché au gouvernement de se contenter de contenir le phénomène à travers des opérations ponctuelles et à vocation médiatique lorsqu’il en observe une recrudescence et un débordement vers d’autres quartiers, plutôt que de s’attaquer aux racines du problème.

Parmi ces dernières, nous pouvons citer la pauvreté, la démission des familles, la perte de légitimité du système éducatif ou encore la remise en cause des modèles de réussite sociale. En effet, on remarque chez ces enfants une désillusion vis-à-vis des voies de réussite traditionnelles. L’école, à leurs yeux, n’est plus un facteur de promotion et de mobilité sociale. La réussite passe dorénavant par la rue qui offre plus d’opportunités, plus rapidement. Les microbes, dans une logique de survie et afin d’aider leurs familles, se tournent donc vers des milieux valorisant leur capacité à produire de la violence, comme « la rue » ou « la gare ». Ils y trouvent du travail au sein de syndicats de transports qui les utilisent en tant que « mercenaires » pour régler les différents qu’ils peuvent avoir avec leurs rivaux.

Pourquoi le gouvernement n’arrive-t-il pas à enrayer le phénomène ? De nombreux facteurs expliquent sa persistance. Outre l’instrumentalisation des microbes par les syndicats de transport, c’est surtout l’impunité qui mine les actions visant à éradiquer le phénomène. Les enfants arrêtés par les forces de l’ordre sont la plupart du temps relâchés ou ne vont pas au bout de leurs peines lorsqu’ils sont condamnés, notamment en raison de leurs bas âges. Des complicités existent aussi entre les microbes et des forces de l’ordre, tandis que d’autres font parfois preuve d’une étonnante passivité, comme ce fut le cas lors des lynchages publics de deux chefs microbes, Zama et Pythagore.

Scénarios probables

Comment penser l’évolution de ce phénomène ? Trois scénarios sont envisageables.

Dans un premier scénario, le gouvernement n’agit pas et rien ne change. Le phénomène perdure, tout comme l’impunité et les agressions. Les enfants grandissent et cette délinquance juvénile se transforme en un vrai problème de banditisme, affectant la société toute entière. L’insécurité augmente et les comités d’autodéfense fleurissent. Les communes affectées par le phénomène, déjà précaires, sont des plus en plus exclues de la croissance, une ségrégation socio-spatiale s’opère et le développement du pays est compromis par l’insécurité croissante.

Dans un deuxième scénario, le plus souhaitable, le gouvernement prend des mesures concrètes pour lutter contre le phénomène en profondeur. Les autorités publiques, en partenariat avec l’ensemble des acteurs concernés par le phénomène (acteurs du milieu scolaire, ONG, forces de l’ordre, populations locales, familles, etc.) mettent en place des centres de formation et de resocialisation afin de favoriser la réinsertion socioéconomique des enfants « microbes », luttent contre la déscolarisation et l’absentéisme scolaire, sensibilisent les populations et les familles ou encore engagent le dialogue avec les syndicats de transport. Le phénomène diminue, voire disparait, et la sécurité humaine revient dans les communes et quartiers affectés.

Le troisième scénario, moins probable mais plus inquiétant, préoccupe véritablement les acteurs concernés par la question : il porte sur le risque que  les « microbes » se radicalisent et rejoignent des groupes armés terroristes (GAT). Exacerbée par l’essor de groupes terroristes au Mali, cette menace pèse aujourd’hui sur toute la région, où le nombre d’attentats et de victimes ne cesse de croître. La Côte d’Ivoire n’a pas été épargnée par ces GAT, devenant à son tour victime de leurs agissements au mois de mars 2016 lors des attentats de Grand-Bassam revendiqués par AQMI. Bien que la menace terroriste soit aujourd’hui exogène et que l’engagement de la jeunesse ivoirienne dans des GAT ne soit pas important, son implication dans d’autres formes de violences l’est, et la question de l’enrôlement des microbes dans des GAT inquiète. Ces derniers recrutent parmi les populations les plus vulnérables, dont les microbes font évidemment partie.

Conclusion

Les « microbes », en rupture avec la société ivoirienne, ont déjà un comportement radicalisé. La question sera de savoir comment évoluera cette radicalité. Au-delà des motivations socioéconomiques ou religieuses qui pourraient pousser certains microbes à rallier des GAT, c’est surtout la manière dont évoluera le contexte sociétal – producteur de radicalité – qui sera déterminante.

 

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