La marine chinoise à l’horizon 2030 et l’objectif du découplage stratégique

Cet article a d’abord été publié dans la Note de recherche n°31 de l’IRSEM: “Les enjeux de la stratégie chinoise de défense active”

La Marine de l’Armée Populaire de Libération chinoise est aujourd’hui engagée dans un développement capacitaire particulièrement soutenu. Les efforts actuels consacrés à la construction navale, à la R&D, ou encore à l’acquisition d’une expérience opérationnelle sur les théâtres d’opération distants peuvent être mis au service de stratégies plus ou moins ambitieuses, tournées vers l’interdiction régionale, la défense des lignes de communication maritimes, la présence navale mondiale à des fins d’influence diplomatique, ou encore la projection de forces locale ou à longue portée[i].

Marine chinoise

Quelle que soit la combinaison d’objectifs poursuivis par Pékin et ceux assignés à la marine chinoise, une dimension importante de l’affirmation stratégique de la Chine implique de repousser l’influence américaine en Asie. Par sa capacité à rendre la présence américaine dans la région plus risquée à maintenir en temps de paix et plus difficile à soutenir et à renforcer en temps de guerre, Pékin se dote d’un moyen de rééquilibrer le rapport de force en Asie en coupant ses rivaux et potentiels adversaires locaux d’un soutien crucial[ii]. Pour ce faire, la Chine doit tenter de découpler les dispositifs et efforts des Etats-Unis et ceux de leurs alliés locaux – japonais, sud-coréens et taïwanais en particulier. Ce découplage peut être recherché au niveau politico-stratégique (dissociation, au sein de l’alliance, des seuils d’engagement, de la nature des réponses, de l’ampleur des efforts, etc.) comme au niveau opérationnel, par la dissociation des capacités d’action commune et l’isolement des théâtres d’opérations et de déploiement américains (Méditerranée, Moyen-Orient, Pacifique Est, Pacifique Ouest) les uns par rapport aux autres pour réduire les effets de rééquilibrage et bascules d’efforts en temps de crise.

Le découplage stratégique et la dissociation opérationnelle ne seraient ainsi pas une fin en soi, mais bien le moyen devant permettre aux forces chinoises de faire jouer les avantages comparatifs dont elles disposent face à la supériorité conventionnelle américaine pour atteindre des objectifs poursuivis. Ces avantages comparatifs résultant pour l’essentiel de la proximité relative de leurs bases et d’investissements dans des capacités niches potentiellement nivelantes (missiles à longue portée, guerre cybernétique et électronique principalement), la capacité à dissocier les acteurs et à isoler les théâtres est cruciale pour Pékin pour maintenir un équilibre des forces favorables assez longtemps pour convertir des gains opérationnels en effets stratégiques.

Plusieurs orientations actuelles du développement doctrinal et capacitaire chinois semblent pouvoir pleinement s’inscrire dans une logique de dissociation : (1) le déni d’accès face à une grande puissance interventionniste, visant à réduire sa liberté d’action inter-théâtres et intra-théâtre ; (2) la capacité à surprendre, qui permet de bouleverser temporairement le rapport de forces et de tenter de convertir un gain initial en atout durable ; (3) enfin, la recherche d’une capacité à contrôler l’escalade face aux Etats-Unis.

Une stratégie chinoise de découplage visant à réduire la crédibilité de la dissuasion élargie américaine s’articulerait autour de principes généraux affectant l’ensemble de la posture chinoise (accroître le volume et la résilience des forces nucléaires chinoises, renforcer le complexe reconnaissance-frappe chinois contre les cibles terrestres et navales, contester la supériorité électromagnétique américaine, etc.), qui se déclineraient sous différentes formes pour la Marine de l’APL.

L’arme nucléaire tient une place importante dans une stratégie de découplage – elle était même au cœur des premières craintes de découplage préoccupant les Européens pendant la guerre froide. Pourtant, la contribution spécifique de la marine chinoise à un tel axe d’effort est limitée par nombre de contraintes qui apparaissent difficiles à lever à l’horizon 2030. Etablir un haut degré de crédibilité de la flotte de SNLE chinoise face aux Etats-Unis impliquerait tout d’abord de franchir le cap des patrouilles opérationnelles, puis de la permanence à la mer. Cela requerrait surtout de trouver un moyen pour ces SNLE de frapper le territoire américain – soit en augmentant la portée des MSBS JL-2 ou de leur successeur et en opérant depuis un bastion en mer de Chine méridionale, soit en parvenant à maintenir des patrouilles discrètes et permanentes à plus de 4500 kilomètres à l’Est de la base de Hainan. Si l’on ne peut exclure que de telles étapes soient franchies à l’horizon 2030, il est clair toutefois que le leadership chinois poursuivra en parallèle des options moins risquées, telles que le mirvage des SSBS DF-5B et DF-41, ne relevant donc pas de la Marine.

Dans le domaine conventionnel, le rôle de la Marine chinoise dans une stratégie de découplage serait, à l’inverse, central. Celui-ci passe en particulier par le renforcement des capacités d’interdiction régionale et locale, dorénavant désignées aux Etats-Unis sous l’acronyme A2/AD (pour antiaccess/area denial), sans toutefois s’y limiter.

Au cours des années 1990 et 2000, la Chine a modernisé la défense aérienne de sa flotte de surface [iii]. Si la contestation de la supériorité aérienne américaine est une priorité nette de la Chine[iv], sa déclinaison dans le domaine naval renforce la capacité d’une flotte d’opérer de manière autonome en haute mer, loin de la couverture offerte par la défense aérienne terrestre (notamment les S-300 et leur version chinoise, le HQ-9). Les capacités mer-air longue portée de la flotte chinoise, autour du missile HHQ-9ER, devraient se banaliser au cours des deux prochaines décennies. L’adjonction de radars de plus en plus puissants, et leur mise en réseau avec des capteurs déportés (drones, avions de patrouille maritime à long rayon d’action ou opérant depuis un futur porte-avions) devraient à long terme permettre à la flotte chinoise de disposer d’une protection mer-air multicouches couvrant de larges zones et gênant potentiellement la liberté d’action américaine dans des parties de la région. Ce domaine est complété par des efforts chinois en termes d’autoprotection de la flotte de surface, passant par la conception de navires à la signature radar réduite (notamment le destroyer Luyang III) ainsi que par la mise en œuvre de systèmes de lutte électromagnétique défensive[v].

Le second axe d’effort prometteur pour la Marine chinoise consiste à développer à des fins offensives l’intégration des plateformes aériennes, spatiales et navales dans un réseau C4ISR résilient et efficace à longue portée pour remplir toutes les fonctions attendues d’un complexe de reconnaissance stratégique, opératif et tactique : alerte avancée, détection, ciblage, navigation et guidage transhorizon, évaluation post-frappe, boucles d’acquisition et de traitement décentralisées, etc. Le réseau de surveillance chinois à longue portée compte ainsi des capacités variées[vi] : radar transhorizon ; constellation de satellites de surveillance océanographique, d’imagerie électro-optique (EO) ou radar à ouverture synthétique (SAR), de renseignement électronique et d’alerte avancée ; capteurs ISR (actifs ou passifs) embarqués par des plateformes aériennes habitées (avions de patrouille maritime et de recueil du renseignement issus du Y-8[vii]) ou non-habitées. Si les efforts sont nombreux et diversifiés, un long chemin reste à faire pour démontrer l’intégration réelle de tous ces composants, et a fortiori pour garantir l’efficacité de l’ensemble en temps de guerre, face aux contre-mesures adverses.

Ce système C4ISR a vocation à alimenter un arsenal de vecteurs antinavires et de frappe terrestre qui connaît également un triple processus de diversification, de sophistication et d’accroissement quantitatif : le nombre de plateformes (bâtiments de surface, sous-marins, plateformes habitées ou non habitées de l’aéronavale chinoise) capables de tirer des missiles antinavires croit de manière constante, et les effecteurs sont plus rapides, adoptent des trajectoires plus complexes et emportent des contremesures de plus en plus performantes (cf. par exemple le YJ-18[viii]). Il en va de même dans le domaine de la frappe terrestre depuis la mer : si la Marine tient aujourd’hui une place limitée en comparaison de la force de missiles de l’APL (ex-Second Corps d’Artillerie), des capacités existent déjà à courte portée, et l’ambition est bien d’accroître les options de frappe discriminée, par exemple en développant une version navalisée du DH-10.

En définitive, une stratégie de découplage efficace revêt le potentiel de saper la crédibilité de la dissuasion élargie américaine en Asie Pacifique. Plus elle s’appuiera sur des développements capacitaires variés et sera à même de les intégrer en un tout cohérent (en termes de concept d’emploi, de fluidité opérationnelle, de C2), ce qui ne saurait être certain et apparaît encore éloigné, plus elle constituera un obstacle formidable pour les forces américaines. A mesure que la Marine chinoise se renforcera, l’équilibre des forces sera ainsi susceptible de se modifier et d’affecter les évaluations chinoises et les perceptions japonaises et sud-coréennes de la solidité politique et opérationnelle du lien unissant les Etats-Unis et leurs alliés régionaux. Ce faisant, la stabilité stratégique dans la région pourrait s’en trouver fortement et durablement affectée, élevant le risque de provocation, d’accident et d’escalade.



[i] Pour une synthèse des ambitions possibles, voir Yves-Heng Lim, « Les orientations de la modernisation navale chinoise », Politique étrangère, 2011/1 (printemps), p. 171-181.

[ii]Voir notamment Brad Roberts, The Case for U.S. Nuclear Weapons in the 21st Century, Stanford, CA, Stanford Security Studies, 2016, p. 160-175.

[iii]The People’s Liberation Army Navy: A Modern Navy with Chinese Characteristics, Washington, DC, Office of Naval Intelligence, août 2009, p. 18.

[iv] Pour un panorama des évolutions récentes (et attendues) de la menace sol-air, voir Corentin Brustlein, Etienne de Durand et Elie Tenenbaum, La suprématie aérienne en péril. Menaces et contre-stratégies à l’horizon 2030, Paris, La Documentation française, 2014, p. 73-88.

[v]« China  – Jane’s World Navies », Jane’sIHS Group, 22 juillet 2015 ; Annual Report to Congress – Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2015, Washington, DC, Department of Defense, 2015, p. 38.

[vi] Ian Easton, China’s Evolving Reconnaissance-Strike Capabilities. Implications for the U.S.-Japan Alliance, Arlington, Project 2049 Institute, 2014, p. 9-15 ; Eric Heginbothamet alii, The U.S.-China Military Scorecard. Forces, Geography, and the Evolving Balance of Power, 1996-2017, Santa Monica, CA, RAND, 2015, p. 154-165.

[vii] Garth Hekler, « Chinese Early-Warning Aircraft, Electronic Warfare, and Maritime C4ISR », in Andrew S. Erickson et Lyle J. Goldstein (dir.), Chinese Aerospace Power. Evolving Maritime Roles, Annapolis, MD, Naval Institute Press, 2011, p. 136.

[viii]Michael Pilger, « China’s New YJ-18 Anti-Ship Cruise Missile: Capabilities and Implications for U.S. Forces in the Western Pacific », Washington, DC, U.S.-China Economic and Security Review Commission, 28 octobre 2015.

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About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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