2012 : l’étrange défaite de l’armée malienne

Par Marc-André Boisvert

Le 17 Janvier 2012, Ménaka, petite bourgade du nord Mali, est prise par des rebelles. Déjà, les rebelles touarègues du Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA) ont lancé la guerre par communiqués. À Bamako, le gouvernement s’attendait à une rébellion touarègue normale, qui se terminerait, comme les autres, par un accord politique. Personne ne prévoyait que, deux mois plus tard, les rebelles touarègues et les forces islamistes prendraient le contrôle de plus des deux-tiers du pays. L’analyse évidente pour expliquer ces victoires serait de recourir à l’asymétrie des forces. Les insurgés avaient en effet des avantages solides sur l’armée malienne : meilleur équipement (notamment par des armes provenant des stocks libyens), meilleur entraînement, connaissance du terrain, soutien logistique plus efficace (carburant, ravitaillement et rations alimentaires). Mais comprendre la chute du nord Mali en 2012 ne peut s’expliquer par les seuls avantages de l’ennemi, ni  par les seules défaillances tactiques maliennes, d’ailleurs. À la lumière d’un an de recherche de terrain, voici quatre éléments opérationnels qui ont mené à l’armée malienne à sa défaite. Ces points sommaires représentent quatre facteurs cruciaux pour la remise en condition à long-terme des Forces armées maliennes (FAMa). Alors qu’au cours de ces derniers mois, l’armée malienne a été attaquée à différentes reprises, que ce soit à Nampala en juillet 2016, ou à Boni en septembre 2016, il devient évident que certains problèmes persistent aujourd’hui malgré les formations étrangères: incapacité à soutenir le front, incapacité de prévoir les effectifs de l’armée et les ressources de façon rationnelle, manque de stratégie réelle, etc.

armée malienne

Le brouillard de la corruption

Depuis la crise de 2012, la corruption dans l’armée malienne a été dénoncée à tous les niveaux. Elle apparait au moment du recrutement pour payer son entrée dans l’armée, puis tout au long de la carrière pour favoriser son avancement. La corruption se manifeste aussi dans le recensement des pléthoriques postes fictifs qui sont un moyen de gonfler les budgets pour détourner les fonds. Elle est endémique dans la gestion des stocks d’équipement, alors que l’armée manque de munitions, de carburant et de pièces de rechange. Elle est aussi très visible chez certains généraux proches de l’ancien président déchu Amadou Toumani Touré (ATT) qui, malgré une solde modeste, se sont construit d’énormes maisons.

Cette corruption, notamment celle qui nécessite de payer son entrée dans l’armée, n’est pourtant pas perçue comme néfaste par les soldats, et ne semble pas affecter leur moral. Pour de nombreux militaires, l’appât du gain devient même un facteur de motivation pour faire mieux. Les militaires développent une forme d’acceptation à la corruption. Un officier supérieur gonflera artificiellement le nombre de soldats sous son commandement un ajoutant des postes fictifs pour ainsi augmenter un budget dont il fera ensuite bénéficier tous ses hommes. Un autre général, lui, cherchera plutôt à installer une climatisation dans son bureau. La corruption est donc un moyen comme un autre d’obtenir des crédits.

La corruption mine néanmoins la combativité des forces : un soldat tente de maximiser sa capacité de faire des gains tout en tentant le plus possible d’éviter le « combat au front ». Cela mine la confiance entre camarades d’armes qui ne savent pas si leur peloton est réellement compétent et motivé ou s’il est juste constitué de soldats incapables de trouver un sauf-conduit. La corruption détourne aussi des ressources stratégique au détriment des capacités de combat  – certains membres des FAMa ayant été jusqu’à vendre leurs propres armes à l’ennemi. Elle permet enfin à certains officiers spécialisés dans les montages financiers de prendre du galon et de l’importance pour des qualités techniques autres que l’habilité au combat; elle remplace le mérite par la capacité de fructifier les profits.

Mais l’aspect le plus déconcertant reste au niveau opérationnel, où cette corruption brouille la réalité sur le terrain. Lors de l’attaque d’Aguelhok en janvier 2012, tout comme celle de Nampala en 2016 d’ailleurs, l’État-major a fait face à deux surprises. La première est que les unités n’étaient pas présentes là où l’on pensait – du fait du phénomène des effectifs fictifs. Le deuxième, est que les armes qui, sur le papier, devaient s’y trouver, n’y étaient pas, non plus. Depuis 2013, les recrutements et le renflouement des stocks d’armes de l’armée ont, bien sûr, permis de faire des progrès au combat. Mais l’incapacité, notamment à cause de la corruption, de connaitre la réalité des ressources disponibles sur le terrain empêche une réaction rapide et une planification efficace.

En somme, pour les officiers maliens, ce n’est pas la corruption en soi qui entraine un problème, mais les milliers de petits mensonges nécessaires à la corruption qui déforment la réalité et nuisent ainsi à la capacité à prendre des décisions. Dans un pays où il est déjà difficile de communiquer avec le front (en 2012 certaines unités communiquaient encore par morse) cette incapacité à connaitre le terrain a été décisive pour la défaite de 2012.

Le clash entre sous-officiers et officiers

Le coup d’État du capitaine Amadou Haya Sanogo en mars 2012 a provoqué de forts remous au sein même de l’armée. Les sous-officiers putschistes se sont notamment retournés contre les officiers loyalistes, détruisant ainsi ce qu’il restait de cohérence dans la chaine de commandement. À plusieurs endroits dans le nord, des officiers se sont vus emprisonnés par leurs sous-officiers agissantau nom du coup d’État. Ré-établir la chaine de commandement a été difficile, pour ne pas dire impossible. Moins d’une semaine après l’arrivée au pouvoir du capitaine Sanogo, le front s’écroulait au nord Mali laissant Tombouctou et Gao tomber aux mains des insurgés.

L’insatisfaction des hommes du rang vis-à-vis du politique, de la hiérarchie et de leurs conditions de vie, sont les causes premières du coup d’État et donc indirectement de l’effondrement des FAMa. À la veille du coup d’État, sur la base militaire de Kati, la principale du pays, un climat de crainte et de paranoïa régnait alors que les soldats et les sous-officiers jugeaient qu’on allait les « envoyer à la boucherie ». Cette atmosphère n’est pas sans rappeler celle que l’on peut ressentir aujourd’hui, alors que l’attaque d’Aguelhok en janvier 2012, où environ une centaine de soldats maliens ont été massacrés, a eu un impact psychologique très lourd.

En dépit de ces craintes, somme toutes, légitimes, la fracture entre sous-officiers et officiers étaient plus profonde et reflétaient le mépris des seconds pour les troupes et leur incapacité à prendre en compte le mécontentement.

En discutant avec ces deux catégories, on réalise vite qu’il existe une culture militaire différente entre sous-officiers et officiers. Les sous-officiers maliens sont négligés en terme de formation, alors que les officiers, eux, se voient offrir des formations au Mali ou à l’étranger. Le décalage dépasse l’éducation militaire : il existe aussi en termes de connaissance du monde, de réseau, de mode de vie et des ressources disponibles au quotidien. Mais il est surtout lié à la question des « réseaux » : les officiers, lorsqu’ils ne sont pas issus de familles d’officiers, ont reçu le soutien d’un réseau politique et économique. Ces réseaux ne font pas que soutenir un avancement rapide, ils permettent de saisir les codes et les méthodes qui aident pour monter en rang. Il ne s’agit pas juste d’acheter son grade, mais aussi de savoir qui il faut payer et quel cheminement professionnel il faut faire pour avancer par la suite.

Plusieurs armées – y compris occidentales – souffrent de problèmes similaires. Cependant, au Mali, la discussion entre les deux cercles est impossible et a eu un impact majeur sur les combats, et ce, bien avant le coup d’État. L’incapacité de communiquer entre sous-officiers et officiers a gravement nui à la chaine de commandement et a entrainé un décalage énorme qui s’est répercuté sur la stratégie.

Discipline

Au printemps 2012, le taux de désertion est extrêmement élevé, même si aucune statistique n’existe. À toutes les étapes de l’intégration dans l’armée, les soldats tentent de se sauver. La fuite commence dès l’établissement des listes  de recrutement: tous les moyens sont bons pour « convaincre » son superviseur d’effacer son nom. Il se termine au front, où une mutation permet d’éviter un poste « chaud ». Même dans le bus en partance pour le nord, plusieurs soldats s’y faisaient sortir à l’aide de faux certificats médicaux devant leurs camarades ébahis.

Au-delà de l’impact psychologique de cette désertion, il est frappant de constater la totale impunité dans laquelle elle se produit. Il n’y a pas au Mali de cour martiale fonctionnelle, ni de système de punitions strictes. Certains militaires ont subi des sanctions, mais de façon opaque. À plusieurs reprises, ces sanctions ont même été annulées, perdues ou tout simplement non-appliquées.

L’indiscipline ne touche pas que les déserteurs: elle concerne aussi l’insubordination, la corruption, les violences sexuelles, les exactions commises au front, etc. Il est plus important d’avoir un parrain qui vous protège de sanctions ou une marraine qui perd votre dossier que de respecter les règles.

Les lacunes disciplinaires empêchent l’institution militaire de s’imposer. Malgré toute la bonne volonté des jeunes officiers qui veulent mettre au pas l’armée, tant que les forces armées maliennes ne réussiront pas à établir une institution forte qui s’imposera sur la volonté des individus, cela ne pourra pas fonctionner.

Cohésion

En 2012, plusieurs épisodes de luttes intestines violentes ont entaché les Forces armées maliennes.  Que ce soit l’épisode du « contre-coup d’État » entre le 33e Régiment des Commandos parachutistes, les “Bérets rouges”, et les militaires d’autres régiments de Kati, le 30 avril 2012, ou la « mutinerie » de certains Bérets verts en septembre 2013, ces épisodes ont révélé les tensions entre différentes factions.

Entre jalousie et luttes pour l’influence, on peut débattre longtemps des causes de cette violence, mais, en fouillant, on découvre que les rivalités dépassent les unités: les soldats reconnaissent d’ailleurs aisément l’absence cruelle d’esprit de corps et de sentiment d’appartenance. Au front, ils ne connaissent pas les camarades qui combattent à leurs côtés. Une exception: les Bérets rouges, qui ont une identité forte et une organisation forte, sont toujours déployés en compagnie fixe et enchaînent les entraînements communs. Alors que les membres de l’armée régulière ont multipliés les luttes intestines depuis 2012, les Bérets rouges sont restés fidèle à leur étendard. Après leur démantèlement officiel, il n’a fallut que quelques jours pour que les anciens Bérets rouges reviennent à la base, une fois que le gouvernement a annoncé leur rétablissement en 2013.

Ce sentiment est endémique chez les membres des FAMa alors que lors des déploiements de 2012 et 2013, les unités étaient faites, démantelées et refaites. La gestion des ressources humaines, alors que les soldats, sous-officiers et officiers sont mutés sans logique apparente et que l’institution n’arrive pas à s’affirmer, empêche toute émergence d’un esprit de corps chez les militaires.

En guise de conclusion…

Bien évidemment, ce n’est pas avec un bref post qu’on refait une armée, ni qu’on peut « comprendre » les FAMa. Mais, il reste que tous les éléments de l’écroulement étaient présents avant la crise malienne de 2012, comme ils sont présents dans plusieurs armées de la sous-région, notamment l’armée guinéenne, sur laquelle j’ai travaillée en 2010.

Depuis 2013, plusieurs organisations, et principalement l’Union européenne, offrent des formations aux militaires maliens. Les premiers programmes étaient essentiellement tactiques. Mais ils s’attaquent de plus en plus aux problématiques listées plus haut, notamment les questions sensibles de la gestion des ressources humaines et de la rédaction d’une doctrine. Mais le véritable enjeu reste l’appropriation par toute l’institution militaire de ce processus de réforme de l’armée. La véritable réforme ne commencera que lorsque cette appropriation sera définitive et que la hiérarchie pourra se consacrer à mettre en œuvre ces chantiers. Malheureusement, tant qu’elle se limitera à colmater les fuites et répondre aux urgences, ce travail de réflexion ne risque pas d’être mené à terme.


Marc-André Boisvert est doctorant à l’Université d’East Anglia, à Norwich, en Grande-Bretagne. Il a été auxiliaire de recherche l’Université de défense suédoise, à Stockholm, en Suède. Depuis 2005, il est journaliste indépendant, couvrant l’Afrique de l’Ouest pour Associated Press, La Presse, France 24 et plusieurs autres médias.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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