Cassandra in Oz. Counterinsurgency and Future War

Conrad C. Crane, Naval Institute Press, Annapolis, 2016, 307 p.

Conrad Crane, officier de l’US Army en retraite et historien, a été pendant 10 ans chef de l’US Army Military History Institute. Il est aujourd’hui Chief of Historical Services for the Army Heritage and Education Center. Dans son dernier livre, Cassandra in Oz, il nous propose d’abord une plongée à la première personne dans la période 2005-2006, au cours de laquelle il a joué un rôle de premier plan quant à la conception de la doctrine de contre-insurrection américaine.

Cassandra in Oz

Après avoir exposé brièvement ses recherches sur les opérations de stabilisation dans un premier chapitre, l’auteur rentre dans le vif du sujet de son ouvrage. Nous sommes en 2002, Conrad Crane est chercheur au Strategic Studies Institute de l’US Army War College et l’Irak est au cœur des préoccupations de toute l’institution militaire américaine. L’auteur travaille alors à un plan pour reconstruire l’Irak. Cette étude sera rendue publique en février 2003. Elle n’aura que peu d’impact sur les décideurs politiques et militaires mais deviendra ensuite une sorte de symbole des opportunités manquées en Irak, notamment en y reprenant cette citation : « La possibilité de gagner la guerre et de perdre la paix en Irak est réelle et sérieuse ». Cette étude soulignait aussi l’importance de maintenir et d’utiliser l’armée irakienne, l’une des maigres « forces pour l’unité au sein de la société » et de préparer très en amont la phase post-conflictuelle. On le sait, ces recommandations seront loins d’être suivies. En 2005, alors que l’insurrection se développe en Irak, des avocats du retrait des troupes américaines d’Irak se font entendre. C. Crane participe alors à une publication visant à étudier des options pour ce désengagement.

En novembre 2005, l’auteur est contacté par le général Petraeus, alors à la tête de l’US Army Combined Arms Center, pour faire partie de l’équipe en charge de la rédaction de la future doctrine de contre-insurrection de l’US Army. Conrad Crane en deviendra finalement l’auteur principal et le coordonnateur. La rédaction de ce manuel suit un processus original pour un document de doctrine de l’US Army. La volonté de le publier rapidement court-circuite les multiples circuits de validation normalement mis en œuvre et le manuel est voulu comme étant commun à l’US Army et au Marines Corps.

Un premier draft est rédigé dès février 2006. Un séminaire est ensuite organisé pour l’amender. Il sera exceptionnel, réunissant les meilleurs analystes américains sur la contre-insurrection mais accueillant aussi des journalistes et des délégations étrangères. Les retours sont très nombreux et continueront après cette réunion, faisant du texte final un produit bien différent du draft de février. Le travail de rédaction est collectif avec des auteurs différents pour chaque chapitre. C. Crane insiste sur le fait que le chapitre concernant l’operational design, voulu et porté par les Marines, est certainement celui qui aura eu le plus d’impact sur l’ensemble de la doctrine militaire américaine.

En mai 2006, un « draft final » est prêt. Il est mis en ligne sur une plate-forme de partage permettant d’y donner accès à toute l’US Army. Il recevra plusieurs milliers de commentaires qui auront, eux aussi, une influence important sur le texte final. C. Crane souligne aussi le rôle du général Petraeus qui suit tout le processus de très près et qui a relu en détail la dernière version, Le FM 3-24 Counterinsergency est finalement publié le 15 décembre 2006, 13 mois après le début du projet. C’est un succès incroyable pour un document de ce type avec 1,5 million de téléchargements le premier mois.

Selon Conrad Crane, les théoriciens qui influencèrent le plus ce manuel furent David Petraeus et Peter Chiarelli, notamment au travers de leurs articles dans la Military Review. L’idée maîtresse de John Nagl, « learn and adapt », est aussi très présente au fil des pages. L’auteur insiste sur le faible impact des écrits de Galula. En effet, mis à part John Nagl, aucun des participants au groupe de travail ne l’avait lu au moment de la rédaction. Conrad Crane lui-même ne l’a découvert qu’en décembre 2005.

Après avoir passé en revue l’accueil critique reçu par le FM 3-24, Conrad Crane revient sur sa mission en Irak en 2007 dans le but d’évaluer « la doctrine en action ». Il estime qu’elle a eu un effet sur le terrain, même si le cœur des pratiques observées provient surtout de l’expérience accumulée en Irak et en Afghanistan. Il souligne les difficultés de mise en œuvre comme le manque d’appui apporté par les autres administrations américaines. L’impossibilité d’armer tous les postes au sein des Provincial reconstruction teams (PRT) symbolise bien cela. L’auteur passe ensuite en revue les différentes zones d’opérations qu’il a visitées, soulignant bien par-là les modes d’action profondément différents mis en œuvre par les chefs militaires en charge des opérations sur le terrain, pour le meilleur, comme pour le pire (les Britanniques à Bassora). Cette partie contient également un développement très intéressant sur un sujet crucial et peu connu, celui des détentions, à travers l’exemple, alors vertueux, de Camp Bucca et de son programme de réhabilitation.

Dans les chapitres conclusifs, l’auteur revient d’abord sur le désintérêt progressif pour la COIN au sein des armées américaines, en particulier à partir de 2011.  La guerre irrégulière souffre de son absence de reconnaissance au sein de l’administration américaine car elle permet moins que la guerre conventionnelle de justifier les budgets. L’ultime chapitre du livre (reprenant en partie un article publié en 2014) offre 21 « observations » passionnantes de l’auteur sur la guerre fondées, sur les leçons de l’histoire et s’attachant à offrir des guides pour l’avenir. Il mérite tout particulièrement la lecture.

Au final, cet ouvrage de Conrad Crane est un véritable témoignage pour l’histoire. L’auteur nous offre une plongée dans la période phare de la contre-insurrection contemporaine. C’est une lecture indispensable pour tous les amateurs d’histoire militaire et tous ceux qui s’intéressent à la contre-insurrection et à l’élaboration et l’impact des doctrines militaires. C’est enfin un remède face au risque de – déjà – oublier les leçons de cette longue guerre.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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